Entretien avec Serge Joncour

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

Serge Joncour

Serge Joncour

Entretien avec Serge Joncour à l’occasion de la sortie de son roman:

L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages – 21€)

Propos recueillis par Nadine Doyen

ND:Vous avez déclaré pour des romans précédents que le choix du titre s’avère souvent difficile. Qu’en a-t-il été pour celui-ci? S’est-il imposé d’emblée?

SJ: Oui, dès le départ. J’ai gardé le titre de travail.

ND: La Belgique a son poète national, l’Angleterre aussi, pensez-vous qu’un jour, en France, on puisse aussi avoir « Notre poète national ou écrivain national »?

SJ: Pour moi c’est et ça reste Victor Hugo. Mais à vrai dire l’appellation concerne tous les auteurs qui publient, aujourd’hui, chez un éditeur national…

ND: Le choix de l’illustration du bandeau fut-elle délicate?

C’est toujours délicat de choisir une image qui illustre son livre.

SJ: Je fais confiance à l’éditeur.

ND: Le lecteur ignore le travail en coulisses quant à la finition d’un manuscrit. Pour atteindre la perfection, pouvez-vous évaluer le temps consacré à la relecture et corrections?

SJ: Plus de deux mois. L’équipe Flammarion dirigée par Alix Penent l’éditrice, apporte un grand soin à ces dernières étapes d’un manuscrit devenant un livre. C’est à cette application et cette rigueur qu’on voit qu’un bon éditeur: c’est précieux.

ND: Horace Engdahl souligne le côté ingrat du métier d’écrivain qui « passe des heures et des heures à accoucher de quelques lignes » , bientôt « consommées par le lecteur en moins de deux ». N’est-ce pas le lot de l’écrivain «  cette disproportion flagrante entre lecture et écriture, désir volatil et dur labeur »? Quelle fut la durée de la gestation de ce onzième roman?

SJ: L’image qui me vient souvent à propos de cette disproportion là, c’est un peu comme les bâtisseurs de route ou de voie ferrée… Des années à l’édifier, et on roule à 300 km/h ! Mais il y a un grand plaisir à tracer cette route, à tracer ce chemin où passera le regard et l’esprit du lecteur. Deux années pour celui là.

ND: Inversement, quand vous êtes lecteur, pensez-vous au travail de l’auteur?

Portez-vous une attention particulière à l’écriture ou laissez-vous emporter par le récit? Votre héroïne, Dora, affirme que « pour savoir qui sont vraiment les gens, il suffit de jeter un oeil aux dernières pages ». Pour un auteur, rien de plus sacrilège que de lire la fin. Qu’en pensez-vous?

SJ: Je suis très attentif à l’écriture, toujours, lire un livre c’est d’abord trouver un ton, une voix, qui vous parle plus ou moins. Puis il y a la sinuosité plus ou moins vaillante de l’histoire, de l’intrigue, mais parfois la voix à elle suffit, à convaincre de continuer la lecture… Un livre, c’est très ouvert, et chaque fois différent, chaque livre a son propre dosage, entre fiction et réaliste, entre intrigue et style, les combinaisons sont infinies et c’est bien pourquoi le roman est inépuisable, quelle que soit sa forme.

ND: Votre roman est une vaste réflexion sur la création. Le fait divers qui alimente le suspense de votre roman vient-il d’un article lu dans la presse? Ou est-il déformé? Votre héros se dit réfractaire à piller la vie des autres, soulignant le danger de « se couper d’eux ». Que pensez-vous de vos confrères qui s’emparent de ces sujets?

SJ: Le fait divers est un véritable combustible de la littérature, et de la fiction au sens large.

Ce livre est la combinaison de plein de faits réels, d’anecdotes personnelles, de souvenirs, de rencontres, de personnages réels, de sites réinventés ou géographiquement déplacés, un mélange aussi de souvenirs, de lectures aussi, il faut des matériaux de toute sorte pour bâtir ce roman…

Le fait divers, j’aime le retrouver sous la plume des autres, avec tout de même cette réserve, de ne pas aborder le fait divers à chaud, les vérités sont toujours longues à décanter.

ND: Au coeur de votre roman, on sent, tapie, une certaine violence, qui contraste avec la douceur, la tendresse qui dominaient dans L’ Amour sans le faire.

Il y a L’écrivain national, exaspéré d’être espionné ou soumis aux interrogatoires.

Les circonstances du meurtre et de l’achèvement de la victime.

Et cette machine broyeuse affolante, cette rage à noyer les jerrycans..

Sans oublier certaines scènes d’amour avec Dora, torrides, voire sauvages.

ND: Nos vies sont faites de ça, de périodes plus paisibles et bienfaisantes, et d’épisodes où l’on est beaucoup plus « secoué ».

Là j’avais envie de secouer mon personnage, le décor, la forêt. La forêt aux abords de l’hiver, appelle cela en quelque sorte. Je ne voulais pas une forêt idéale au calme profond. Il y a toute une vie dans une forêt, autonome, comme dans un monde à part.

Pareil pour la campagne, je voulais ce contraste entre ce que l’on peut projeter d’une campagne paisible et rassérénante, et ce que mon personnage va en fin de compte y trouver: des hommes, des femmes, des conflits d’intérêt et des enjeux de territoire… ça existe ça, dans la vie. Souvent on se bat pour de simples questions de territoire.

Et le bois, le travail du bois, c’est quelque chose de féroce, abattre un arbre c’est lutter contre les éléments, ça met en oeuvre des machines, des forces, des usines, qui dépassent l’homme….

d’où cette référence amusée à Milon de Crotone à la fin…. !

ND: Ce qui n’est pas sans bousculer le lecteur qui reçoit de plein fouet cette charge. Doit-on y voir la rumeur d’une société plus violente, de tout ce que les médias nous assènent?

SJ: Disons que le monde de la nature, de la campagne traditionnelle, n’est pas moins violent ou ombrageux que l’autre. Le citadin.

ND: Martin Melkonian déclare dans son recueil d’aphorismes , Traces de secours: « L’écriture- pour l’offrande. La lecture-pour la trace. La parole-pour le relais ».

Avez-vous l’impression d’ offrir un cadeau à votre lectorat à chaque nouveau livre?

Quelle trace souhaitez-vous que l’on garde de L’écrivain national?

SJ: Je veux que les lecteurs, si possible nombreux, s’y lancent, s’y baladent, puis s’y fassent peur, et que finalement ils soient rassurés par la présence des autres… tant ils seront nombreux ! Enfin, je rêve là. Mais toujours est-il que c’est un livre que j’ai écrit en pensant au lecteur, le fait de le sentir là, derrière mon épaule, faisait que je pouvais davantage l’emmener là ou là, sur de fausses pistes, élaborer l’intrigue.

ND: Pour vous, les années précédentes, cela semblait irréalisable de commettre un roman de format plus conséquent.

Vous êtes-vous lancé un défi avec L’écrivain national, qui compte 400 pages?

Avez-vous eu besoin d’écouter de la musique pendant la rédaction de votre roman?

SJ: J’écoute de la musique, si je n’arrive pas à susciter assez fortement une émotion, ou une image. La musique comme une béquille. Mais bon, c’est un peu comme l’alcool, ça peut brouiller les choses, ça peut exalter la réalité du texte, lui donner plus de vie qu’il n’en a vraiment. J’écoute par phases, assez peu. Pour celui là en tous cas.

400 Pages, il fallait de la place, du souffle, pour parler à la fois d’un auteur, d’un fait divers, d’une communauté entière aux prises avec ses enjeux et ses rivalités, parler aussi des décors, et de cette vie sociale de l’auteur, de l’écrivain, telle que je la vois aujourd’hui, retranscrire toutes ces rencontres en librairie, en collège, en bibliothèque, ces ateliers d’écriture…

Un écrivain ce n’est pas seulement un être qui écrit, c’est aussi, quelqu’un qui va vers les autres pour parler soit de ses livres, soit pour les faire parler d’eux; les autres… !

ND: Vous situez votre écrivain national en résidence. En ce qui vous concerne, avez -vous rédigé une partie de ce roman en résidence d’auteurs ou non?

Où était-ce? Comptez-vous en faire d’autres?

Parmi les missions que vous avez effectuées, lesquelles sont les plus gratifiantes?

SJ: Oui, j’en ai fait, des résidences plus ou moins longues, et des dizaines de rencontres en librairie, et beaucoup d’ateliers d’écriture aussi, un peu partout. Quelques rares fois à l’étranger.

ND: La nationalité hongroise de Dora vous a certainement été inspirée par vos séjours en Hongrie, je suppose. Parlez-vous quelques rudiments de cette «  langue totalement incompréhensible, pas devinable »?

SJ: La nationalité de Dora est essentielle. Elle est un mélange de réelles personnes, rencontrées en Hongrie, et cet exotisme total de la langue, et d’une certaine façon, de leur regard sur le monde. C’est un pays fascinant, ou le passé insiste un peu, ou des peurs et des rêves cohabitent parfois douloureusement, toujours au bord d’un désenchantement.

ND: Votre « écrivain national » confie ne «  jamais écrire dans les cafés ». Pouvez-vous écrire n’importe où?

SJ: Non !

ND: William Burroughs disait d’un écrivain, «  c’est quelqu’un qui y est allé, sur le terrain ».

Avez-vous parcouru cette forêt de Marzy pour camper le décor de façon si réaliste?

Vous brossez la nature comme un peintre. Quel est votre rapport à l’art?

SJ: Oui, j’aime me balader en forêt. Mes grands parents en vivaient. La forêt dont je parle est en gros, celle du Morvan, avec une scierie que je connais, mais dans le sud-ouest, j’ai déplacé quelques maisons aussi pour les intégrer à mon décor.

C’est un travail de composition aussi, comme un peintre assemblerait plusieurs éléments de décor. J’avais aussi en tête des tableaux de Constable ou Rosa Bonheur. Je suis fasciné par les toiles de Rosa Bonheur, la vie qu’elle met dans les regards de ses boeufs !!! C’est un détail.

Et pourtant, ça vaut le coup d’aller à Orsay, y jeter un oeil…

ND: Vous évoquez la correspondance avec les lecteurs de votre protagoniste, dont certaines qu’il a dû couper. Quant à vous, les échanges avec vos lecteurs tiennent-ils, comme pour Amélie Nothomb, « une place énorme dans votre existence »?

Dans votre roman, L’écrivain national a tissé des relations privilégiées avec quelques lecteurs. On constate qu’elles peuvent être toxiques. Vous êtes-vous parfois retrouvé dépositaire de secrets, de confidences? Ou de devoir couper court à des échanges,comme Amélie Nothomb qui déclare avoir parmi ses admirateurs « des dingues, des furieux »?

SJ: Je ne gère rien, j’en ai bien peur. Pour le reste, bien venus sont ceux qui m’écrivent. C’est au moins le signe que le livre est en vie, quelque part, sous d’autres regards. Un livre c’est étrange. On l’écrit, puis il s’évapore sous forme d’exemplaires; devenu anonyme, mon propre livre devenu anonyme, échappé, parti… Alors qu’un musicien, un cinéaste, un peintre lors du vernissage, eux ils voient le regard que portent les autres, directement, sur leur travail. L’auteur lui ne voit rien. Il est bien rare de tomber sur quelqu’un dans la rue ou un train qui est en train de lire votre livre justement… Alors, le courrier, ça permet de juger de l’effet, c’est un signe de vie que vous envoie ce livre envolé !

ND: Philip Roth constatait en 2013 que « Le nombre des gens qui prennent la lecture au sérieux est en baisse », constatez-vous ce déclin lors de vos rencontres?

SJ: Non.

ND: Vous définissez « vos auditeurs providentiels », lors de vos rencontres, comme « un doux tribunal ». Votre héros sort déstabilisé de certaines rencontres, ce que l’on peut comprendre, vu le procès de ces « quatre zoïles vipérines ». Redoutez-vous les interviews ou les rencontres?

Comment réagissez-vous face à des lecteurs censeurs?

SJ: Non, je ne crains pas ça, au contraire, je le recherche. En général ça se passe bien, mais l’imprévu est toujours possible.

ND: Votre protagoniste multiplie des retards, pouvez-vous vous targuer d’être ponctuel? ( hors des problèmes de transport)

SJ: Je suis ponctuel.

ND: Vous arrive-t-il souvent, comme votre double, de trouver que vous n’êtes pas à votre place?

SJ: Souvent. Mais j’aime bien cette sensation.

ND: « Écrire, c’est se dénoncer », affirme votre héros. Pensez-vous que vos lecteurs seront capables de vous deviner, vous cerner, à la lecture de L’écrivain national?

SJ: C’est évident. Ce personnage m’a emprunté beaucoup, jusqu’à mes vêtements….

ND: Les auteurs ont souvent des objets fétiches. Philippe Jaenada ne voyage pas sans son sac matelot, Katherine Pancol dort avec un calepin et un crayon.

En avez-vous?

SJ: J’en ai tellement que je pars toujours avec une grosse valise. Et bien souvent, j’en trouve de nouveaux sur place…

ND: Vous êtes toujours en mouvement comme votre double qui déclare: « Bouger ouvre l’esprit », n’aspirez-vous pas à une pause? Comment s’annonce votre agenda 2014/2015?

SJ: Des rencontres j’espère, en librairie, et en salon du livre.

ND: A choisir, préféreriez-vous partager le thé avec Agatha Christie ou un whisky avec Alfred Hitchcock?

SJ: Je n’aime pas l’odeur du cigare…. !

Un incommensurable MERCI pour avoir accepté que je vous « grignote » de ce flot de questions, pour reprendre une de vos formules ( page110)?

Et souhaitons à votre roman la consécration qu’il mérite.

Ne manquez pas ce roman prometteur, et une fois découvert , savourez la remarque de Serge Joncour : « J’étais le vibrion septique sous le regard de Pasteur, L’ Amérique dans l’azimut de Colomb », « c’est dire que j’étais entré dans l’intimité studieuse de quelques-uns, que mes livres étaient passés de mon ombre à leur petite lampe, c’est vertigineux quand on y pense ».( page 47)

Pour conclure, Charles Dantzig voit la lecture comme un tatouage, et considère qu’un auteur est sauvé « si le lecteur en retient une, une seule ». Dans ce roman, c’est une pléthore de passages que l’on se surprend à surligner ou à recopier afin de les partager ( « Lire, c’est voir le monde par mille regards… ».

A votre tour de vous laisser hypnotiser par « L’ écrivain national », sauvé des eaux, de ce décor sous-marin, même si son Kangoo n’était pas amphibie.

(1): Lire aussi la chronique de Nadine Doyen sur :

L’écrivain national, Serge Joncour , Flammarion (400 pages – 21€)

Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman

Philippe Jaenada - Plage de Manaccora, 16h 30

  • Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman – Points   ( 223 pages – 6,50€ )

A la lecture du titre, on pense «  sea, sex and sun ».

Mais comme dans le roman L’écrivain national de Serge Joncour, « ce séjour promettait d’être calme » et Voltaire n’imaginait pas une seconde que ses vacances en Italie, avec sa famille, dans ce cadre idyllique de Nido Verde, puisse virer au cauchemar dès le troisième jour. De plus parler un « anglais charcutier », maîtriser « l’italien comme une vache le saut en hauteur » ou « comme un cochon d’Inde chante Wagner », cela rend les choses plus délicates quand il est question de survie.

Nous voici donc au coeur de la débâcle. Ces petits bruits insignifiants suivis d’explosions annonçaient l’ arrivée au galop du feu, telle une bête traquée. L’auteur excelle à installer un environnement toujours plus sombre, angoissant jusqu’à devenir apocalyptique : « paysage martyrisé », « cimetière d’arbres », « panneau carbonisé ».

Que sauver dans la précipitation de la fuite? Leur kit de survie ? Le mythique sac matelot, des livres. L’auteur montre qu’une telle épreuve ramène à l’essentiel, les objets divers , la voiture, passent au second plan, dans « ce décor pétrifié ».

L’auteur nous relate minute par minute la progression de cette colonne humaine, cosmopolite, fuyant l’inferno, croquant au passage quelques vacanciers atypiques.

L’occasion de faire ressortir le comportement des français, et leur manque d’empathie. On croise une vraie galerie de personnages, une « foule hétéroclite »: « la grosse blonde pleine de saucisses », « l’ami des loutres », « Jésus caramel en short rose » ( devenu leur « phare », leur « berger »), Ana Upla, « femme extraordinaire », portant toujours des « chaussures rouges ». Oum, la « longiligne et légère », « maniaque » épouse du narrateur qu’il aime « comme l’huile aime le vinaigre », lui inspire des pages sensuelles, quand un touriste se rince l’oeil sur son anatomie intime.

Il manie l’humour noir avec brio pour enrober le tragique de cet exode flamboyant ou quand il récapitule toutes les fois où il a flirté avec la mort. Cette fois vont-ils être la proie de cette bête insatiable? Pour « donner du fil à retordre au feu », il ferme « la porte à double tour ». A quel saint se vouer? A la Vierge, « l’adolescente fautive »?

A « Chmoudonne » ?, fée providentielle, au dieu Râ ?

Pourquoi ce silence dans le ciel ? Pas d’hélicoptères, pas de canadairs en vue ?

On s’étonne. Que font les secours, les pompiers ?

Philippe Jaenada rend la lecture haletante. On transpire, on tremble, on suffoque, on étouffe, on panique comme tous ces prisonniers du feu. On les suit dans leurs atermoiements. Quelle direction prendre ? A qui faire confiance ? Vont-ils s’en sortir, vu la violence du feu ? L’air se fait âcre, des cendres, des flammèches volent.

A qui, à quoi pense-t-on quand on croit sa dernière heure arriver ? s’interroge Voltaire,

en déclinant la liste de ses envies et drapant d’amour sa femme et Géo. Que répondre à son fils , sa fierté, qui ne cesse de demander s’ils sont sauvés ?

Philippe Jaenada nous régale par sa propension à distiller pléthore d’apartés( « De près, elle n’a vraiment rien d’un sac », confie-t-il en parlant de sa femme) et à digresser, se remémorant des souvenirs marquants:l’émotion à la naissance de son fils Géo (« Il était, pour nous, la terre, le monde. »), la scène au restaurant où Oum fond en larmes devant un plateau de fruits de mer. Autres situations cocasses : ses efforts désespérés pour se faire entendre (hululant) ou comprendre, sa tristesse à la mort de « la crevette du Sénégal » ou encore son traumatisme d’enfance en nourrice.

Ses comparaisons font florès, certaines se référant à un animal. Le narrateur se compare à «un dindon boiteux devant une licorne » ou se qualifie de « truffe des truffes ». Untel « tremblait comme un hamster épileptique ».

L’auteur relate avec réalisme et beaucoup d’autodérision cette parenthèse estivale, à la veine autobiographique, qui se mua en « un marathon chaotique » et hystérique, en une plongée dans l’enfer des flammes.

Cette échappée belle, donne les frissons, force l’admiration de ces naufragés de la fournaise pour leur sang froid et d’un père pour son héros de fils, si brave.

Son conseil ? «  Savoir dire au secours en toutes les langues ».

Pires vacances pour les protagonistes et meilleurs moments pour les lecteurs.

©Nadine Doyen

Jean-Claude Lalumière – Comme un karatéka belge qui fait du cinéma ; Le dilettante 

Chronique de Nadine Doyen

10fdd4fa-9480-11e3-84ce-a3ed95599128_original

  • Jean-Claude LalumièreComme un karatéka belge qui fait du cinéma ; Le dilettante ; (17€ – 254 pages)

Les auteurs du Dilettante ont le chic pour soumettre des titres qui interpellent.

Le troisième roman de Jean-Claude Lalumière ne déroge pas à ce constat.

Il vous faudra attendre plus de cent pages avant de comprendre le sens du titre : Comme un karatéka belge qui fait du cinéma. De même pour l’explication de ce sens interdit vert de la couverture. Quant à la lettre choc, au message bref, qui débute et clôt le roman, elle aiguise la curiosité et tient en haleine. Quelle en est sa teneur pour tarauder à ce point le récipiendaire, pour le « laisser seul face à la roche à nu » ?

Le narrateur, quadragénaire, a coupé les ponts avec les siens. Un choix inéluctable pour ce jeune Rastignac ambitieux, désireux de fuir le désert culturel de Macau (Médoc), et de percer dans la capitale. Comme Marie-Hélène Lafon et Serge Joncour, des transfuges qui trahissent les leurs en quittant leurs racines campagnardes, Jean-Claude Lalumière fait aussi de cet exode un terreau littéraire. Pas facile d’imposer son choix : intégrer une école de cinéma, vu le milieu modeste de sa famille. Passionné de la rencontre d’un bibliothécaire, féru du 7ème art, l’auteur jongle ,tour à tour, avec sa plume ou sa caméra, nous offrant une diversité d’angles. (travelling dans Paris, à bord du TGV, panoramique sur la demeure, zoom sur des objets, une photo).

Par flashback, il revisite son enfance, sa scolarité et évoque ses rapports tendus avec ses géniteurs, les jobs d’été avec son frère, sa rencontre avec Anne-Sophie.

Faute de réaliser son rêve de réalisateur, le narrateur devra se contenter d’un emploi de galeriste où il développera son regard caustique. Il épingle ces collectionneurs qui n’entendent parfois rien à l’art. Il étrille également ces artistes qui se dispensent d’être présents au vernissage. Et ne manque pas de zoomer sur les invités à « la voracité destructrice de piranhas ». Il laisse deviner sa conception de l’art contemporain quand il fustige l’extravagance de certaines expositions comme par exemple des œuvres provenant de la récupération d’abris de fortune. Pour le galeriste, « l’exhibition de ces malheurs révélait un caractère obscène ».

Le récit change de cap quand le narrateur croise au bar du Lutetia un Américain , qui s’avère être Jean-Claude Van Damme. Rencontre fortuite des plus insolites, animée, l’alcool aidant. Conversation incongrue, émaillée d’expressions anglaises.

L »inconnu versus la movie star, à la notoriété « world wide ». Cet acteur, qui a 40 films à son actif, confie sa difficulté à savoir qui il est, ayant en miroir le regard des autres. L’image colportée de lui ? Celle d’« un karatéka belge qui fait du cinéma ». L’auteur soulève la question de la célébrité : « Je le connais parce que tout le monde le connaît », sujet de L’idole de Serge Joncour. Se glissent des digressions sur la vie, le futur, la religion, leurs points de vue étant opposés. Pour le narrateur, le catéchisme dont ses parents le privèrent « sonnait comme une discipline olympique ».

Le récit nous fait naviguer entre Paris, où le narrateur vit ses économies fondre comme les ailes d’Icare et le Médoc, distance devenue « un gouffre infranchissable ».

Belle séquence nocturne, au cœur de Paris, « by moonlight », que cette déambulation du narrateur, promeneur solitaire, la marche facilitant la réflexion.

Sa décision impromptue de retourner sur ses terres, de voir sa mère, après 10 ans d’exil ravive ses souvenirs, telle « La poussée d’Archimède ». Une fois dans le mausolée de sa jeunesse, le narrateur se livre à un véritable inventaire. Si les objets n’ont pas d’âme, ils ont une mémoire. Les souvenirs enfuis remontent à la surface et certains objets convoquent des anecdotes savoureuses, comme la boîte en métal à l’effigie de Mozart, d’autres olfactifs (« les pizzas de Michel » ). Une médaille ressuscite le père et « ses activités halieutiques ». Une photo qui va prendre une valeur de talisman. Ce huis clos déclenche chez le narrateur une réflexion autour des traces laissées, de la transmission : « C’est ainsi chez nous, on ne se transmet rien ».

Impossible de relater les retrouvailles avec la mère et le frère, mais beaucoup d’émotion indicible devant ce film du passé qu’il fait défiler. Séquence attendrissante : la grille de mots croisés, source de quiproquos cocasses, « La lune est dans l’eau » pour « Bain de siège » ou « Gros cul » pour « Poids lourd ».

Si les deux précédents romans de Jean-Claude Lalumière étaient dans la veine satirique, celui -ci est empreint de plus de gravité, de nostalgie, abordant le sujet douloureux de la vieillesse, de la déchéance, du deuil. Toutefois, l’auteur ne s’est pas départi de son humour et instille du suspense en ne dévoilant au lecteur qu’à la dernière page le contenu de la lettre reçue par le héros, « apatride social ».

L’auteur signe un roman des origines, dédié à ses parents. Récit à la fois grinçant, drôle, infiniment émouvant, dans lequel il exhume des souvenirs indélébiles, les magnifie, en revisitant la maison familiale, et égrène maintes anecdotes.

Jean-Claude Lalumière met en exergue l’impact des films : « Ils vous extirpent de votre monde, puis vous libèrent, ébloui par la lumière, encore groggy par le voyage ».

En attendant l’adaptation à l’écran, ce roman fera une échappatoire divertissante.

©Nadine Doyen

A la rencontre de Serge Joncour, l’invité des Lectures nomades.

Serge Joncour

Serge Joncour

Serge Joncour est un auteur aux multiples facettes, un écrivain étonnant et un homme captivant. On l’aime parce qu’entre deux hésitations, il accouche d’une phrase qui vous happe. On l’aime parce qu’il n’a pas peur d’innover dans sa propre écriture.

Il publia son premier roman Vu en 1998. Dans cette savoureuse satire de la télé, on voyait le digne successeur de Marcel Aymé.

Puis UV, anagramme de VU, bravo l’artiste ! fut remarqué et salué par le prix Francetélévision 2003. Roman qui fut adapté à l’écran par Gilles Paquet Brenner.

Serge Joncour aussi scénariste a coécrit le scénario de: Elle s’appelait Sarah (d’après le roman de Tatiana de Rosnay) qui connut un brillant succès jusqu’aux USA.

A noter que L’idole, qui reçut le Grand Prix de l’humour noir Xavier-Forneret 2005,servit de canevas pour Superstar, le film de Xavier Giannoli.

Dans les dix-sept nouvelles de Combien de fois je t’aime, Serge Joncour ne fait pas rimer amour avec toujours. Il met l’accent sur l’incommunicabilité à l’ère du net.

Sans oublier L’homme qui ne savait pas dire non, Un grand cru ! Humour, situations rocambolesques, réflexion sur la société.

Son dixième roman L’Amour sans le faire remporta le Prix des Hebdos en région.

Ce roman, ayant pour thème le retour aux sources, plein de tendresse, hors du temps et des modes, est écrit à la bonne distance, entre espoir et fatalisme.

Serge Joncour habille la douleur d’une force qui devient pudeur. Le lecteur est ferré par une construction alternée, subtile, implacable. Tout est fluide, harmonieux.

Incontestablement son meilleur roman pour François Busnel. Un baume.

L’ironie mordante des précédents livres a cédé la place à une justesse de ton nouvelle.

Serge Joncour, c’est aussi une voix, le dimanche midi, aux Papous (France Culture), spécialiste des aires de repos, et fin décodeur du DLA (diagnostic à l’aveugle).

Présent sur les réseaux sociaux, il comptabilise une myriade de followers et amis.

Ses tweets suivent l’actualité, comme celui-ci : « A tous ceux qui ne peuvent pas aller dans leur magasin de bricolage le dimanche…Allez dans les librairies ».

Il y a du Raymond Devos chez Serge Joncour : au départ une situation normale, un léger dérapage et vous voilà pris au piège. Vous aussi vous craquerez pour son humour incisif, son imagination pétillante et sa subtile et vibrante écriture. Une écriture au plus près, juste, sensible, avec des moments de grâce qui vous cueillent.

Son péché mignon ? Le chocolat, je crois savoir ! C’est son carburant, confie-t-il.

Sa notoriété dépasse les frontières et le conduit régulièrement à Budapest.

Pour lui, rencontrer ses lecteurs n’est pas une sinécure mais un plaisir.

Alors profitez de sa présence parmi nous ! Et surtout lisez le !

Nadine Doyen, une joncourophile.

©Chronique de Nadine Doyen

Clément Bénech – L’été slovène – Flammarion (127 pages – 14€).

 images

  • Clément BénechL’été slovène – Flammarion (127 pages – 14€).

Clément Bénech met en scène deux jeunes étudiants en géographie à la découverte de la Slovénie. D’un côté, le narrateur qui nous relate leur escapade estivale. De l’autre sa bien-aimée. Deux êtres qui déclinent une partition d’amour. Ce moment, ne l’avaient-ils pas rêvé, fantasmé ? Si les protagonistes du dernier roman de Serge Joncour privilégient L’Amour sans le faire (1), le but de ce voyage n’était-il pas de se retrouver, rompre la routine, de prendre du temps à eux pour « faire l’am- » et vivre leur intimité en toute liberté ? Le narrateur nous prend vite à témoin de l’évolution de leur perception face à telle situation, glissant entre parenthèses des apartés (« Elle ne s’émerveillait plus »). Il nous restitue également des bribes de leurs dialogues ou de leurs oaristys nocturnes.

On embarque avec eux dans cette voiture de location qui pourrait bien rendre l’âme.

On les suit à la nage jusqu’à cette « pépite » qu’est le lac de Bled, avec son « île flanquée d’un clocher ». Et on tremble à la crise de panique qui s’empare du piètre nageur, quand son souffle vient à manquer. On assiste impuissant à leur embardée.

On se laisse enfermer avec eux dans le parc Tivoli où des bogues vont perturber leurs ébats. Les tribulations de nos deux héros ne manquent pas de piquants ! De quoi être au bord de la crise de nerfs quand même le DVD a « ses sautes d’humeur ».

On va croiser Sara, une hôtesse encombrante, mais encore plus dérangeante sa chatte Swann, dont le couple s’est vu imposer la garde un soir. La situation tourne au grotesque quand ils inventent une façon de satisfaire cette chatte en chaleur !

Clément Bénech autopsie les liens, les sentiments des deux protagonistes et pointe ce qui les éloigne progressivement. On devine Éléna demandeuse de plus d’effusions, sur le qui-vive, sondant sans cesse le cœur de son amoureux (« Pourquoi tu m’aimes ? ») On peut s’étonner d’ignorer le prénom du narrateur, mais pour Éléna il est son « chat », elle ne l’a jamais appelé par son prénom. Lui espère un jour.

L’auteur aborde une réflexion sur la fragilité du couple, s’interroge sur sa durée et souligne leurs divergences, leurs caractères opposés, sources de tensions, de reproches. Il traque les signes qui peuvent enrayer l’harmonie conjugale. Les protagonistes se regardent dormir, vivre. L’amour serait-il une affaire de point du vue ? On s’attache aux défauts ou on ne les supporte plus. Le romancier explore quand et comment les choses échappent à la vigilance de l’autre.

L’auteur excelle dans l’art des comparaisons (Le tombolo forgé avec Éléna). Il surprend par ses associations de mots, tels des oxymores : « ces silences qui réveillent », « une nudité silencieuse » ou imagée : « L’autoroute s’encanaillait de nids de poule ».

Clément Bénech manie le suspense à merveille. On partage l’impatience d’Éléna à découvrir le mystère des photos de la pellicule trouvée dans l’appareil photo, d’autant que « le sale regard » du photographe laisse deviner quelque chose d’inconvenant.

Certaines situations incongrues font penser aux sketchs de Benny Hill ou au cumul des péripéties auxquelles sont confrontées les protagonistes de La campagne de France de Jean-Claude Lalumière. D’autres voient en lui un côté Desproges.

Comme Dominique Noguez, pour qui l’année commençait bien, l’été en Slovénie s’était annoncé sous les meilleurs auspices pour les deux protagonistes de Clément Bénech.

Mais qu’en est-il de son épilogue pour ce jeune duo amoureux ?

Et si c’étaient leurs pires (meilleures) vacances ? L’auteur viserait-il à démontrer que changer d’air n’occulte pas les failles intimes, qu’un décor, aussi paradisiaque soit-il, ne nous déleste pas de nos soucis ? Les impondérables auraient-ils fauché en plein vol leur love story ? Leur amour va-t-il résister à tous les aléas ?

Laissons au lecteur la surprise d’être happé par la chute de Clément Bénech.

L’été slovène nous offre une ouverture sur un pays de « la taille de la Bretagne », aux paysages grandioses (Alpes juliennes, le Triglav), avec pour spécialités : les « potica, les bureks », pour arbre emblématique : le tilleul et pour barde: Prešeren.

Clément Bénech signe un récit à deux voix, nourri de rêves, non exempt d’humour, servi par une écriture cinématographique.

Un premier roman prometteur, joyeux à lire.

  1. L’amour sans le faire de Serge Joncour est paru en poche. (J’ai lu – n°10406)

©Chronique de Nadine Doyen