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Les bonnes raisons de lire REPOSE- TOI SUR MOI de SERGE JONCOUR, éditions Flammarion

Chronique de Nadine Doyen et Nicky Prost

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Les bonnes raisons de lire REPOSE- TOI SUR MOI de SERGE JONCOUR, éditions Flammarion


Pour les retardataires, tant la rentrée littéraire était prolifique, difficile de débusquer toutes les pépites. Voici un bon cru 2016.

Lauréat du Prix Interallié, 8 novembre 2016

Félicitations de toute l’équipe de Traversées à Serge Joncour qui transforme des gens ordinaires en héros qui convoquent le lecteur.

Comment ne pas s’attacher à Aurore et Ludovic, des êtres complexes en qui force et fragilité se livrent bataille. En entomologiste des coeurs, il sonde avec brio les méandres du désir chez Aurore et Ludo.

L’auteur se définit comme un « psychologue amateur » (trop de modestie), pourtant il brosse des portraits très fouillés de ses personnages. Quelle finesse dans l’analyse des rapports humains et sociaux !

Ce qui lui vaut d’être étiqueté « le Balzac » de l’époque. Excusez du peu !!!

Certains chanteurs se considèrent « aware », « conscients », Serge Joncour l’est aussi, dans ce sens qu’il enracine son roman dans la France d’aujourd’hui et pointe des situations dramatiques.

La force, l’atout de poids de ce roman réside dans l’analyse remarquable de cette micro société formée par les personnages de Serge Joncour, soulevant les questions de l’endettement, la mondialisation.

Son expérience de scénariste est un atout. Serge Joncour use de sa plume comme d’un objectif grand angle, son écriture est cinématographique.

Comme l’auteur le déclarait dans un tweet : « Un livre , c’est le film, les décors et tous les personnages avec soi. » Ce qui fait que REPOSE-TOI SUR MOI se lit, se vit intensément.

On voit en lui un disciple de Chabrol dans sa façon de camper une atmosphère.

La touche d’humanité, qualité incarnée par Ludovic, quelque peu le double de l’auteur, donne au roman la foi en l’homme, la culture de l’espérance.

Serge Joncour réussit ce tour de force de faire l’unanimité des librairies francophones, dans l’émission d’Emmanuel Kerad du 5/11/16 pour REPOSE-TOI SUR MOI, « un roman touffu, introspectif qui renvoie à notre situation personnelle. Un beau roman sur l’amour et nos refuges qui a ému comme rarement ».(E. Kerad).

La licorne, Belgique : « Subjugué. Un talent fou par la façon de trouver précisément le mot juste, parfait pour poser l’ambiance et faire vivre les personnages. C’est sidérant. On ne peut pas le lâcher ».

Librairie de Verdun, Canada : « Écriture toute en finesse. Un roman sur la confiance qui peut s’installer entre deux personnes. On referme avec le sentiment d’avoir lu quelque chose de bouleversant. On en redemande. »

Librairie Page 2016, Suisse : « Les paysages urbains et ruraux donnent une présence et une vibration supplémentaires au récit. »

Librairie Goulard, France : « Une écriture fluide qui porte le lecteur. Énormément de plaisir à suivre les personnages. Le sel de l’histoire : on ne sait pas ce qui va arriver ».

Et en bande son, Serge Joncour suggère Le Sud de Nino Ferrer,  « figure emblématique du Lot ».

En conclusion, c’est à la fois chaleureux, désemparé, optimiste, lucide, tendre (mais la dent est acérée), poétique, et tout simplement sublime, touchant, réaliste. voici pourquoi on a du mal à lâcher les personnages, on lit ce roman d’une traite.

C’est un PAGE TURNER HYPNOTIQUE

Pour mieux connaître Serge Joncour, de récentes parutions à signaler :

L’ excellent article de Vanessa Schneider : Un écrivain en tournée, paru dans Le Monde, le magazine du Monde du 29 octobre 2016 et l’éclectique revue Décapage 55, automne-hiver 2016 avec pour invité d’honneur Serge Joncour qui y dévoile « sa panoplie littéraire ».

Pour un panorama plus détaillé de REPOSE-TOI SUR MOI, consulter la chronique de Nadine Doyen du 1er août 2016 sur le site de Traversées.

REPOSE-TOI SUR MOI,

« une formule agréable à entendre, à émettre », confie Serge Joncour.

©Nadine Doyen et Nicky Prost

Décapage n°55 ; Automne-Hiver 2016 ; 15€ ; 192 pages

Chronique de Nadine Doyen

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Décapage n°55 ; Automne-Hiver 2016 ; 15€ ; 192 pages


Les abonnés l’attendent toujours avec impatience cette revue, d’autant que le sommaire alléchant, plus la couverture attractive sont partagés sur twitter.

Pour le numéro 55, le portrait de Serge Joncour, dû au talent d’Olivier Lerouge, convoque. On tente de décrypter les dessins. Les rails ? Un évidence : Notre écrivain national aime prendre le train. Des corbeaux ? Lisez REPOSE-TOI SUR MOI et vous comprendrez qu’ils ont été le détonateur d’une idylle. Des haltères ?

« C’est le parfait défouloir » pour l’auteur. Oui, Serge Joncour se met à nu, pose dans cet escalier qui a gagné sa notoriété grâce à ce dernier roman, distille quelques photos. Il nous livre son panthéon littéraire : ses notes, ses lectures (Clavel, Miller, Calaferte…) « ses livres étaient », ceux « qui donnent envie de vivre, d’agir, de jouir ».

Il nous invite dans son bureau, nous dévoile sa façon de construire un roman, « les méandres de la création ». N’occultons pas le talent de scénariste de Serge Joncour,

qui fit le succès de Elle s’appelait Sarah et les adaptations cinématographiques.

En bref, vous saurez tout ce que vous vouliez savoir sur l’éminent Serge Joncour sans le demander, comme la voiture qu’il s’acheta à vingt ans !Et ses voyages.

Vous trouverez de judicieux conseils de lecture dans la page incontournable de Jean-Baptiste Gendarme, intitulée La Pause (p 45). Parmi eux, une réédition d’un pur bijou, l’opus de Frédéric Vitoux :Il me semble que Roger est en Italie, aux éditions Équateurs parallèles, « un vibrant hommage, un touchant éloge de l’amitié, un petit chef d’œuvre ».

Clément Bénech exhume l’œuvre d’Édouard Levé, « devenu culte » certes, mais « pour une poignée de lecteurs ». Ironie du sort, son dernier manuscrit s’intitule Suicide. Il met en exergue sa modernité, sa passion pour les images, la photographie.

Méconnu également, le gallois Arthur Machen qui inspira Borges. Philippe Forest retrace la biographie de celui qui est considéré comme « l’un des pionniers de la littérature d’horreur ». Et nous explique le point commun qui le lie à cet auteur.

Bernard Quiriny s’intéresse aussi aux biographies, mais celles qu’il décline concernent plus d’une quinzaine d’écrivains fictifs : Michel Vircondet, Alain Michelet,

Constance Genevrin, Michèle Vaniescu. Antonin Karmidjian aurait-il programmé son suicide en écrivant : Dans deux ans je serai mort ?

Des pages bien mystérieuses.

Jean-François Kierzkowski aborde la question de la postérité d’un auteur ou comment ne pas sombrer dans l’oubli.

On connaît le pouvoir des livres. Ce dossier fait écho à l’émission de LGL(1)

La vision du livre par Michèle Petit le prouve : « Un livre, c’est une hospitalité, une sorte d’abri , un refuge… ». Dix auteurs confirmés (A Zeniter, B Giraud, E Pagano, E faye, F Chiarello , E Neuhoff, F-H Désérable… révèlent le livre qui leur fut comme une bouée de sauvetage, « qui leur a permis de sortir la tête de l’eau, de retrouver un peu d’élan, d’espoir » . Autant de pistes de lectures à explorer.

A lire de Régine Detambel : « Les livres prennent soin de nous,l’auteur étant « à la bibliothérapie ce que François Bon est à l’atelier d’écriture ».

Vous aimez le style épistolaire. Olivier Liron, auteur du poétique Danses d’atomes d’or ( Alma) écrit à une de ses idoles.

Vous préférez la poésie ? Sébastien Ayreault glisse des pages de son journal fragmentaire et poétique. La disparition de David Bowie lui a inspiré un texte.

Les rédacteurs de Décapage insèrent aussi des défouloirs, vous pouvez créer des autocollants, des marque-pages à faire des envieux.Sont rassemblés tweets, divers messages de lecteurs.

Les concepteurs de Décapage prennent soin de nous, et nous autorisent une pause de deux semaines avant de dévorer les nouvelles de la partie : créations.

Ne manquez pas « la bibliographie d’écrivains fictifs » de Bernard Quiriny, le journal de Laurent Sagalovitsch, les inédits de Sébastien Ayreault, Thomas Vinau, Lisa Balavoine, David Thomas et François Matton, illustrés par lui-même.

Autres illustrateurs talentueux qui rehaussent les textes de la partie créations : Alban Perinet, Elvis Wilk, Marek, Florence Ricard, Aurélie Garnier, Maya Brudieux.

La revue,en page finale, rappelle toutes les bonnes raisons de lire Décapage. Elle incite à s’y abonner, à la retrouver sur twitter. Éclectique, livre de chevet idéal.

Un vraie réussite ce numéro à lire pendant les veillées automnales.

©Nadine Doyen


(1) LGL = La Grande Librairie animée par François Busnel.

Repose-toi sur moi, Serge Joncour ; Flammarion (427 pages ; 21€)

Chronique de Nadine Doyen

Rentrée littéraire 2016

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Repose-toi sur moi, Serge Joncour ; Flammarion (427 pages ; 21€)

Parution le 17 août


 

Quel plaisir de retrouver un auteur que l’on affectionne !

Le douzième roman de Serge Joncour s’inscrit dans la lignée de L’amour sans le faire.

Une femme, un homme, des voisins qui s’ignorent, habitant le même bâtiment.

Pour Aurore Dessage, femme hyperactive, qui jongle avec les aléas du quotidien et son triple rôle de mère, épouse et businesswoman, faire une pause, le soir, dans la cour arborée de son immeuble parisien, est vital.Cet îlot de verdure qu’elle se plaît à cultiver reste son havre de paix, sa « bouffée d’air », « un vrai sas », son refuge jusqu’au jour où des « croassements glaçants » ont supplanté les « gazouillis épars, les sifflotements des merles ». Traverser la cour de nuit devient sa hantise. Mauvais présage que ces oiseaux de malheur qui semblent la défier, « se jouer d’elle ».

L’auteur focalise notre attention sur Aurore et Ludovic depuis leur rencontre fortuite dans cette cour, cette « petite campagne ». Scène incroyablement hallucinante, digne d’un film d’Hitckock : croassements, hystérie des « bêtes affolées ». Suspense.

Mais qui est ce parfait inconnu, qui sait si bien la deviner ? Un oxymore vivant, déraciné, qui a dû s’approprier les codes du monde urbain.Ludovic, avec son « mètre quatre-vingt-quinze pour cent deux kilos » en impose. C’est préférable pour son métier de recouvreur de dettes. Souvent confronté aux difficultés des ménages qu’il visite, il restitue le pouls de la France des banlieues.

Des vies minuscules en voie de paupérisation.

Avec beaucoup de finesse, Serge Joncour décrit l’évolution des sentiments d’Aurore et de Ludovic, ce voisin qui exacerba sa peur. Aucun attrait immédiat entre eux. Ils se croisent, se jaugent, s’épient. Il la toise. Échanges secs. Son « ton faussement jovial », son humour l’insupportent. Elle le trouve « plouc ». Pourtant elle a envie de le revoir ce « colosse » aux « mains de matamore » qui a compris sa phobie. Comment interpréter ce « petit cadeau » du « plumeau », trouvé dans sa boîte ? Une façon d’apprivoiser l’autre ? La fascination opère insidieusement.

Après avoir été source de frayeur, la cour retrouve sa quiétude et revêt un rôle majeur. L’« infime forêt » devient leur jardin secret, leur cocon, le théâtre des balbutiements de leur idylle (un instant d’abandon), le berceau de leurs ébats (étreinte totale) et le témoin d’ instants volés entre les deux amants. Leurs fêlures les rassemblent mais ralentissent leur fusion amoureuse. Ces deux-là s’accrochent l’un à l’autre comme à une bouée de sauvetage. Les liens se nouent, les mains se frôlent, se caressent, les corps se fondent. Aurore trouve en Ludovic une écoute, « un rempart », un soutien et vit chaque rencontre comme « une pure parenthèse, un dépaysement ».

Voici Aurore, en plein maelström, écartelée entre la raison et le coeur, taraudée par la culpabilité, cédant à la panique, plongée dans ses atermoiements : revoir Ludovic ou l’éviter et « effacer ce moment » de sa mémoire.

L’ironie du destin : Aurore, revenue en catastrophe, découvre que celui qu’elle a pris pour « un prédateur, un nuisible » n’ est autre que Ludovic, l’homme providentiel, envers qui elle ne peut être que doublement reconnaissante ! Comment le remercier d’avoir limité les dégâts ? Pour les mômes, admiratifs, le « doux géant », qui « se sent d’ailleurs », devient le « superplumber », leur héros.

Serge Joncour se révèle un subtil entomologiste des coeurs, traquant les méandres du désir charnel, vertigineux, pour ces deux amants au désert affectif. Il offre des pages « ardentes », sulfureuses, du 37°2 et habille son écriture de tendresse, de douceur et mieux encore de sensualité. Il met en exergue l’emprise que peut avoir un être sur un autre. Ludovic reconnaît que « jamais personne ne l’avait ensorcelé à ce point ». Il est prisonnier de cette dépendance amoureuse, « dangereusement attaché », possédé. Puis se retrouve impliqué dans un sac de noeuds invraisemblable propice à alimenter le suspense. Que fait le fusil dans son coffre ? Que fomente-t-il ? Comment expliquer ses accès de rage, son impulsivité, ses coups de sang ? N’a-t-il pas « tout envenimé » ?

En fin de compte, Aurore est-elle pour Ludovic une bénédiction ou sa plus grande malédiction ?

Au lecteur d’en juger à travers leurs portraits très fouillés que Serge Joncour brosse, avec maestria, les suivant en parallèle dans leur vie professionnelle. Des destins protéiformes pour ces deux êtres, happés par une succession d’imprévus, d’embûches, d’embrouillaminis, au bord du précipice, à la dérive. L’incursion dans le monde du travail montre la loi implacable de la concurrence.

Aurore Dessage, styliste, conjugue innovation et le savoir faire « made in France ».

Elle sait que « le business, c’est soit tu bouffes les autres, soit tu te fais bouffer », « c’est comme monter sur un ring, il faut donner des coups, sans quoi c’est toi qui en prends ». L’auteur livre un vif témoignage de notre époque où le profit l’emporte sur la qualité et glisse un clin d’oeil indirect à la ville de Troyes et son passé de la bonneterie si florissant.

Un différend oppose « la patronne » à son associé, Fabien, qui mise lui sur le profit, et privilégie le commerce avec la Turquie, la Chine. Les tensions dues à leurs objectifs divergents gangrènent leur relation et menace l’avenir de leur petite entreprise en pleine tempête, alors que son mari, « leader de l’hébergement de start-up », « contaminant de succès » déborde de projets depuis qu’il a fusionné avec un groupe américain. Comment tout assumer seule quand on se retrouve en butte aux problèmes économiques ? Sur qui compter ? Son mari?

Aurore voit son couple se déliter par manque de disponibilité à l’autre. Difficile de communiquer avec un époux distant, avachi devant la télé, de plus en plus sollicité, hyper connecté, souvent à l’étranger, avec qui l’échange se réduit parfois à « un geste d’un condescendance glaciale ».

Aurore n’est-elle pas au bord du découragement et du burn out, rendue à sa déréliction, quand elle croise Ludo,du genre altruiste, prêt à l’aider, à l’accompagner à un rendez-vous d’affaire ?

Nouveau dilemme cornélien : sauvegarder son couple, ses enfants ou refaire sa vie.

Si Serge Joncour a opté pour un ton plus grave, il ne se départit pas de son humour, et nous offre des intermèdes plaisants (la « chorégraphie parfaite des serveurs ») ou hilarants comme l’essayage de pantalons. Comment ne pas rire de concert avec les vendeuses à la vue de « la cabine prise de spasmes » !

En filigrane, Serge Joncour renoue avec la dualité ville/campagne. Pour Ludovic, que Paris « tend comme un ressort », le retour aux sources dans la vallée de Célé lui offre ce « bol d’air » salvateur. Dans cette nature, « l’environnement se foutait pas mal de son gabarit », de sa stature si imposante. Il pose un regard poétique sur la capitale aux multiples perspectives, sur la Seine. Avec tact et pudeur il évoque le désarroi de ceux qui voient leurs aînés se dégrader, ainsi que la maladie,le deuil. Il soulève la délicate question d’aimer de nouveau tout en restant fidèle à celui qui est parti.

Serge Joncour signe un très beau roman complexe, ambitieux, ample, captivant, foisonnant de personnages, en prise avec l’actualité.Le talent de l’auteur est de toujours se raccrocher à l’humain. Il nourrit une généreuse empathie , profondément sincère, pour ses protagonistes (des faibles, des fragiles) devant leurs turbulences intérieures. Chez Serge Joncour, l’histoire, avec ses luttes et violences sociales, n’est jamais absente de son esprit ou indifférente à sa plume. On retrouve avec

délectation le style Joncourien:puissant, écorché vif, cinématographique suscitant tout de suite des images fortes ( corbeaux « jaillissant comme des assiettes au ball-trap », geyser, chute dans l’étang, métaphore du buffle…).

Cette love story entre voisins,une passion adultère improbable, « tellurique » teintée de culpabilité, d’autant plus inattendue que tout les oppose, saura tatouer le lecteur de façon indélébile.En quittant ce roman prégnant, le lecteur va, lui aussi, rêver d’entendre une voix bienveillante, lénifiante qui l’apaisera par son invite : « Repose-toi sur moi ». « Double sens quand tu nous tiens », déclare Serge Joncour, en écho au titre magnifique. Un livre, tour à tour, touchant, drôle, inquiétant, violent, poétique, poignant, tendre,nostalgique, hypnotique à ne pas laisser au repos et qui ne vous laisse pas au repos ! Il enflamme et séduit .On souscrit.

Serge Joncour trace son sillon , sans tapage, et s’impose parmi les cadors de sa génération.

Stylissime.

©Nadine Doyen

Parution en poche de L’écrivain national de Serge Joncour, J’ai lu, 8€.

Chronique de Nadine Doyen

 Pour ceux qui auraient manqué cet excellent roman gigogne, coup de coeur de la rentrée 2014. 

Prix des Deux Magots 2015

♥ 

Parution en poche de L’écrivain national de Serge Joncour, J’ai lu, 8€.

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Serge joncour, à l’imagination fertile, nous offre trois histoires  en une, d’où un triple intérêt : une comédie policière, pimentée par une love story improbable, une réflexion sur le rôle de l’écrivain dans la société et sa façon d’entrelacer réalité et fiction.

Au coeur du Morvan, un fait divers dans le journal local intrigue Serge, auteur en résidence dans une petite ville de la France profonde. Tel un détective, il enquête pour éclaircir la disparition, sans traces, de ce riche octogénaire ? Pour ses investigations, il s’aventure dans la forêt. Suspense.La photo de Dora, impliquée, le fascine. Il en tombe amoureux. Suspense. Car Dora, belle brune magnétique, ne vampirise pas seulement le protagoniste, elle piège aussi le lecteur comme l’épeire dans sa toile. Voilà, « notre écrivain national », en proie à des atermoiements, écartelé entre l’oublier ou la revoir. Suspense. Quant à Aurélik, le suspect, compagnon de Dora, aurait-il un lien avec le disparu ?

Dans la lignée des « nature writers », Serge Joncour nous immerge dans un monde végétal, forestier mystérieux, comme « un mandala ». D’abord « environnement allié », puis anxiogène. Angoisse exacerbée par la météo au diapason de la tourmente. L’auteur évoque les conflits d’intérêt autour de l’avenir du bois. Deux camps s’affrontent, ceux qui veulent sauvegarder ce patrimoine forestier et ceux pour qui le bois, c’est l’avenir. « La forêt, c’est de l’or qui pousse en dormant ». Récit ancré dans l’actualité, sorte de thriller écologique.

On rit, on pédale en tandem, on s’oxygène, on sillonne la campagne, on s’égare ans la forêt, on dérape, on s’embourbe, on palpite, on s’émerveille, on tremble, confronté à la violence. On vit tout intensément. On  lit ce roman comme un film qui se déroulerait au fil des pages. Mieux qu’un film. Serge Joncour, dans un de ses tweets, nous fait remarquer qu’ « un livre, c’est le film, les décors et tous les personnages avec soi ». L’oeil du lecteur moissonne une pléthore d’images (« un mikado de bûches anarchiques ». Son oreille capte une multitude de bruits (« de succion », « tonitruants » à la scierie, « craquements » en forêt, « brassées de paroles » au marché, martèlement de la pluie, « ruissellement de musique ». On glane des formules justes, frôlant l’aphorisme : «  Toute perte est la promesse d’un bienfait à venir ». « Vivre, c’est être le maître de son feuilleton ». Près de 400 pages drôles, ensorceleuses, malicieuses, rendent le héros attachant.

En filigrane, l’auteur radiographie la vie en province, un monde rural aux prises avec les grandes mutations. Il épingle les dérives de la presse, les failles judiciaires. Il met en exergue le trio écrivain/libraire/lecteur et décrypte leurs liens. L’auteur narre avec brio les tribulations de son héros, dévoilant les coulisses du métier d’écrivain, qui n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Il décline une vibrante apologie de la lecture. Lire, n’est-ce-pas l’occasion de croiser « ces êtres irrémédiablement manqués dans la vie », n’est-ce-pas « voir le monde par mille regards, c’est toucher l’autre dans son essentiel secret…». Pour l’auteur : « Un roman n’a pas à dire la vérité, il peut bien plus que cela ».

Serge Joncour signe une fascinante et captivante intrigue, qui tient en haleine jusqu’à la dernière page, prodigieusement bien construite,  avec des secrets bien gardés, ses situations cocasses et un rebondissement imparable. Un  passionnant livre gigogne, empreint de mystère, à l’atmosphère « chabrolienne » parfois oppressante, traversé d’effluves d’ambre et patchouli, émaillé de fulgurances. Suspense et humour au rendez-vous.  En trois mots : irrésistible, jubilatoire, magistral.

                                        ♥ Joncourissime 

©Nadine DOYEN

UV, Serge Joncour, Le Dilettante (215 pages – 15 €) ; Prix France télévisions 2003

Chronique de Nadine Doyen

978-2-84263-076-8UV, Serge Joncour, Le Dilettante (215 pages – 15 €) ;  Prix France télévisions 2003

En attendant la parution en poche de L’écrivain national de Serge Joncour (1), voici un précédent roman, idéal pour accompagner votre farniente estival de quelques frissons.

Serge Joncour maîtrise l’art d’installer une atmosphère. Dans L’écrivain national, la forêt est omniprésente. Dans UV, c’est la mer avec son flux et reflux qui rythme la vie des protagonistes sur l’île de Bréhat, île de « rêve », grâce à son « microclimat », sa végétation luxuriante, « la senteur balsamique et chaude » comme sur la Riviera.

Les paysages qui défilent, servis par une écriture poétique, évoquent des tableaux de Monet : « L’émeraude chaude des pins sur le granit rose, les reflets de la silice comme une ondée de soleil ». La mer se révèle sous différentes facettes, dangereuse, « jalonnée d’écueils », « expéditive », aux « vagues dévergondées ».

L’auteur adopte une écriture cinématographique : panoramique balayant la baie, travelling sur les « myriades d’embarcations », sur « les voiliers filant doux », sur « une coulée de safran qui serpentait entre les pins », contre plongée sur « le petit escalier taillé à même la roche », plongée sur la plage en contrebas.

Très vite on ressent l’isolement, pas de navette avec le continent après vingt heures.

Selon l’édition, deux couvertures s’offrent au lecteur. L’une sobre : une parcelle d’eau miroitant sous le soleil. L’autre, une scène de l’adaptation à l’écran (2), campe trois protagonistes du roman autour de la piscine du domaine d’une famille aisée.

Progressivement, l’auteur, tel un cameraman, focalise notre attention sur chacun des membres de la famille Chassagne, réunie pour les vacances. Le 14 juillet se profile, mais Philip, le fils, spécialiste du feu d’artifice manque. Absence auréolée de mystère, tout comme la présence de cet homme qui débarque inopinément.

On s’interroge. Est-il vraiment un ami du fils prodigue ?

Le narrateur décrypte les rapports de chacun avec le personnage central, l’intrus, dont la personnalité se tisse de façon chorale. Pour les uns, Boris apparaît comme l’« homme providentiel ». Il gagne vite la confiance des parents, armé de l’art du savoir vivre, s’incruste. Les deux bambins, il les amadoue par les jeux. Son côté séducteur, sympathique ne manque pas de plaire aux deux sœurs. N’ont-elles pas remarqué « le miel de ses épaules brunies » ? Laquelle va succomber ? André Pierre, le gendre, plus lucide, devine en lui plutôt un « parasite », « frimeur », « un salaud », « un maboul », un « fauve » prêt à « dominer la meute et rameuter les femelles », d’où sa méfiance. Il tente de mener son enquête, de faire parler une photo. Toujours est-il que la présence insidieuse de cet inconnu vient bouleverser la routine de cette famille. Jusqu’où va-t-elle se laisser engluer, manipuler ? Que penser des déclarations fracassantes de Boris quand il affirme vivre « d’expédients », de trafic ?

Quant à la relation de Boris avec l’absent immature, influençable, Philip, elle est l’objet de maintes spéculations. Certains sont dépositaires de secrets.

Parallèlement, par le prisme de ses proches, se reconstitue le portrait de Philip.

(Allusion à ses frasques, à des « histoires sordides », à de l’argent versé.)

Serge Joncour excelle à happer son lecteur en instillant du suspense.

Un corps repêché. Un gendarme qui rend une visite éclair et repart avec un document signé. Julie, l’une des sœurs, introuvable, comme évanouie. Chacun spécule, l’inquiétude du père est palpable. L’imagination du lecteur galope.

On peut craindre le pire quand Boris a embarqué les gosses à bord du Riva. La tension monte, d’autant que Boris n’a pas de permis. Voilà le père vrillé d’angoisse. « L’inquiétude est la goutte de citron qui fait tourner le litre de lait ».

On s’interroge sur ses intentions quand le père, ancien chasseur, le surprend devant sa collection de carabines. Est-ce bien avisé de l’initier à leur maniement ?

Rebondissement quand Boris, à son tour, n’est pas de retour pour le repas de fête.

A nouveau, chacun avance une hypothèse. Quelques indices montrent que deux protagonistes, « scellés par le même pacte » connaissent la vérité.

Que signifie cette détonation qui clôt le roman ? Encore une énigme à élucider.

A travers le personnage central de Boris, Serge Joncour aborde les méfaits de son emprise sur les membres de la famille. Il explore cette « relation prison », toxique, déséquilibrée qu’André-Pierre n’a eu cesse de souligner, puis de subir. On est témoin de la façon dont le gendre se retrouve ligoté lorsqu’il est chargé d’accompagner Boris, avec pour conséquence son malaise physique. Cette dépendance impacte ses choix. Par crainte, ne règle-t-il pas les achats superflus de Boris (pied-de-biche) ?

On constate comment cet imposteur est vite idéalisé par la mère au point de le trouver « charmant, gentil, agréable, courtois » et même un masseur exceptionnel.

Il réussit la prouesse de fédérer toute la famille, plutôt sédentaire, pour un pique-nique. Il élargit son ascendance jusqu’au gendre qui voit sa liberté aliénée, contraint à suivre le mouvement. Des scènes très animées, voire mouvementées, ponctuent le récit. On assiste à une partie de tennis musclée entre Boris et André-Pierre, bombardé de « balles folles, assassines ». Une telle violence peut-elle être désamorcée ? La fureur du service de « l’autre » finit par déstabiliser le plus faible. Tel un «  GO », il est le « copain idéal » des jumeaux et « pourquoi pas l’amant » d’un soir. Il convie aux promenades nocturnes, aux sorties en mer. La quiétude de l’île est déchirée par le « rugissement » du Riva, les cris, les rires, cédant aux sanglots  et «  incantations » des « deux petits gladiateurs », « le brouhaha de la plage ».

Serge Joncour, portraitiste hors pair, nous livre une galerie de portraits très fouillés, dissèque les rapports entre fratrie. Ce « panorama de la famille complète » rappelle la phrase de Shakespeare : « Le monde entier est un théâtre et les hommes n’y sont que des acteurs ». Dans UV, Boris s’arroge le plus beau rôle, « le rôle de l’extravagant » « qu’il improvise sans partition, souligne Serge Joncour ».

En filigrane, la question de la transmission du patrimoine est soulevée (vignobles).

Inutile d’être autour d’une piscine, sur une plage pour plonger, avec délectation, dans ce thriller psychologique divertissant, à l’intrigue pleine de mystères ou dans un autre roman de cet auteur. (3) Serge Joncour rime toujours avec amour et humour.

Un bon roman n’est-il pas un récit qui interroge, comme dans ce huis clos oppressant, à la tension palpable ? Et vous ? Vous avez peut-être côtoyé ce genre d’individu « inébranlable, insubmersible » qui sait s’immiscer, se fondre au sein d’une famille ?

©Nadine Doyen

(1) Parution de L’écrivain national de Serge Joncour, aux éditions J’ai lu, le 19/08/15.

(2) UV, film (2007) réalisé par Gilles Paquet-Brenner, adapté du roman UV de Serge Joncour, publié en 2003.

(3) L’amour sans le faire ; Combien de fois je t’aime ?; L’idole ; Situations délicates ; Vu ; L’homme qui ne savait pas dire non ; In vivo, à mettre dans votre PAL, par exemple.

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