Quelques questions posées à Jérôme Attal par Nadine Doyen à l’occasion de la sortie de L’appel de Portobello Road Robert Laffont

Quelques questions posées220px-Jérôme_Attal_-_Comédie_du_Livre_2010_-_P1390461

à Jérôme Attal
par Nadine Doyen
à l’occasion de la sortie de

L’appel de Portobello Road, Robert Laffont

Possédez-vous un téléphone vintage semblable à celui du roman ?

Oui tout à fait. J’aime beaucoup utiliser des objets de mon quotidien pour mes romans. Ou de collecter des objets dans la préparation d’un livre, au même titre que l’on collecte des sensations, des sentiments. Et puis ça donne au lecteur un espace chaleureux. Le lecteur qui ouvre un de mes romans, je l’invite chez moi, dans mon univers.

Qu’utilisez-vous de préférence : le téléphone fixe ou un smartphone ?

Je crois qu’à ce niveau d’usage et de familiarité, c’est le Smartphone qui m’utilise !

Quel est le dernier appel reçu, si ce n’est pas indiscret ?

Une journaliste qui me téléphone pour me dire qu’elle me rappellera pour que l’on cale une interview par téléphone. C’est beau comme du Beckett.

Passez-vous beaucoup de temps au téléphone ?

Oui mais la solitude me rappelle à l’ordre. On n’écrit pas pendu au fracas du monde. Ou alors cela devient du journalisme. Dans L’appel de Portobello Road c’est sa solitude que mon personnage tient au bout du fil, finalement. La solitude appelle, car elle a faim. Elle veut sortir. Elle a faim de rencontres. D’une jeune femme, en l’occurrence. À l’autre bout de la route et du chemin qu’il faut faire en soi pour s’ouvrir au monde.

Certains sont allergiques aux conversations téléphoniques qui polluent la tranquillité dans un café, un transport ? Et vous ?

Oui c’est le sans-gêne et la grossièreté qui m’irritent. Parce que je suis davantage séduit par les gens qui font leur apparition dans une pièce ou dans une conversation, sur la pointe des pieds.

Où posez-vous votre téléphone la nuit ?

La nuit, je le transforme en réveil matin pour le faire redescendre un peu de son piédestal.

Votre roman est constellé de musique, chansons ?

Aviez vous un air en tête pour les chansons glissées dans votre roman ?

Dans l’idéal je dirai que le roman, l’écriture d’un roman, doit contenir sa propre musique. C’est aussi la petite mélodie d’un auteur qu’on aime et aime à retrouver de livre en livre. J’espère à chaque fois atteindre ma petite mélodie, et que mes lecteurs s’y retrouvent. Et je suis pour faire des livres enchanteurs. Il faut enchanter le lecteur car la vie est assez pénible comme ça.

Vous animez des ateliers d’écriture, pouvez-vous en dire quelques mots ? Quelle est la finalité pour les participants ?

Ce sont des ateliers où j’essaie de désacraliser l’acte et la pression d’écrire. J’essaie que chacun trouve son registre et atteigne une sorte de grâce dans son registre. Et je transmets aussi l’opiniâtreté. Quand on commence, il faut aller au bout. On a le droit à l’erreur, aux erreurs, mais pas le droit de ne pas aller jusqu’au bout.

Pourriez-vous résumer votre roman en 140 signes ?

Non et cela me réjouit !

Merci infiniment cher Jérôme Attal pour avoir consacré un instant pour ces réponses qui font écho à la musique de votre roman.

Un véritable enchantement.

Jérôme Attal, Aide-moi si tu peux, Robert Laffont (18€ – 265 pages)

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2015



Chronique de Nadine Doyen 

Jérôme Attal, Aide-moi si tu peux, Robert Laffont (18€ – 265 pages)

9782221157374

Après Presque la mer, Jérôme Attal change de registre abordant le cas d’une disparition. Tout le monde s’interroge : Où s’est donc évanouie Tamara ? Sa mère la pense, en Espagne, avec le père dont elle est séparée. Une fois l’alerte enlèvement déclenchée (ce qui n’est pas sans évoquer des faits récents), la police se trouve d’abord confrontée au meurtre de Maxime Fourque, conseiller financier  découvert par la femme de ménage.

Le narrateur, Stéphane Caglia, l’inspecteur chargé de l’enquête coordonnée par le colonel Brousmiche, relate toutes les investigations  effectuées dans le voisinage, secondé par Prudence Sparks, jeune stagiaire anglaise. Une autre découverte macabre, au domicile de la victime, vient  se greffer sur l’enquête en cours d’élucidation. Y aurait-il un lien avec la disparition de la jeune lycéenne ? Ne partageaient-ils pas la même idolâtrie pour les Fab Four, postant leurs reprises sur YouTube ? Le roman  prend des allures « gore » de thriller.

D’autre part le lecteur suit une deuxième piste, celle de Benjamin Dray, le voisin amoureux de Tamara, qui échafaude des hypothèses non dramatiques. Il enquête auprès de ses amies de lycée, enfourche son vélo et ratisse cette forêt à la lisière du complexe sportif. Le voilà victime de jeunes drogués, mais il débusque un cahier et reconnaît l’écriture de Tamara dans ce message : « Aide-moi si tu peux ». A qui s’adresse-t-il ? Est-elle en danger ? L’auteur sait distiller le suspense. Il souligne les dérives du net car les secrets peuvent se retrouver « à la vue de tous », le mot de passe étant « aussi violable qu’un cadenas de pacotille ». ll pointe les dégâts collatéraux que peuvent causer le « bashing » gratuit chez une personne fragile.

L’intrigue gravitant autour de Tamara reste nimbée de mystère pour Benjamin, ainsi que pour Brandon, cet élève violent, qui agressa Tarama et la prend maintenant en filature. Quant au « capitaine Caglia », il craint d’être la cible d’un dealer à « la rancune inépuisable » en lien avec le Souterrain stellaire, d’où ses ruses.

Avant de questionner Valérie Georgin, la mère de la disparue, Sparks et Caglia s’offrent une parenthèse en tête à tête, propice aux confidences et qui dévoile la personnalité de Caglia. On perçoit son altruisme, sa bienveillance et son indignation, sa révolte devant « l’injustice et la cruauté » et « le délabrement de la société » et l’insécurité. Quant à Prudence Sparks, son British touch ravive les souvenirs scolaires de Caglia et la compétence de cette séduisante « coéquipière hors pair », même avec l’« expérience du brouillard », suscite son admiration.

Auront-ils collecté des informations précieuses après avoir inspecté la chambre de Tamara, décrypté son ordinateur retrouvé ? Ce tandem soudé va avoir à en découdre.

Le récit s’accélère après la collision avec une Porsche. Comment vont-ils s’en sortir ? Car le chauffard n’est autre que l’Elégant, bien connu de Caglia, ex John Franju.Le suspense happe d’autant plus le lecteur, que l’assaillant est bien armé (couteau, revolver). Situation qui échappe à Sparks, ignorant le passé de Caglia, mais subodorant anguille sous roche.Les interrogatoires effectués auprès des amies de lycée de Tamara, « l’insaisissable adolescente », le téléphone confisqué, l’audition de Benjamin Dray, fourniront-ils des indices permettant de percer le mystère de son évanescence ?

Coup de théâtre, nouveau vent de panique après le kidnapping d’une jeune libraire. L’étau se resserre, toutes les victimes partagent la même passion pour les Beatles. Le récit nous réserve encore des surprises avec Natacha, « la ravissante hôtesse ».

Les énigmes se détricotent peu à peu, grâce à l’irréprochable et zélée Sparks, tout l’opposé de Caglia dont elle n’apprécie pas les méthodes  parfois trop expéditives. Les aficionados de Jérôme Attal retrouveront sa prédilection pour les comparaisons insolites : « Mes sens restaient en alerte H24 », « les lampadaires disposés tels des flamants roses… », ses tournures inattendues : « L’un des meilleurs flics de la planète, c’est le temps qui passe ». On soulignera la précision d’orfèvre de toutes les descriptions de lieux, des portraits des personnes interrogées. Les références musicales omniprésentes, (Goldman, Les Beatles), ce qui n’étonne pas quand on connaît l’implication de l’auteur dans ce domaine, raviront tous ceux qui ont vécu cette Beatlemania.  La chanson Help me if you can  serait-elle un  mot de passe ?

En filigrane, par flashback, évoquant sa vie familiale (les repas dans « les maisons rondes  avec leurs grillades… », ou le repas avec l’incontournable 20 heures), son enfance, le narrateur brosse une fresque des années 80. Cette nostalgie des eighties, qu’il se plaît à cultiver, convoque pour lui un chapelet de souvenirs heureux. Époque où l’on ne parlait pas de «  toutes ces allergies ». Il oppose deux statuts : celui de l’insouciance de l’enfant et le dur métier d’adulte, car « On se rajoute du souci ».

La teneur si prégnante de « l’arôme des souvenirs » concorde avec cette assertion de Mario Rigoni Stern : «  L’endroit où l’on a passé une période sereine demeure dans la mémoire et dans le cœur toute la vie. » Jérôme Attal multiplie les références musicales et cinématographiques (« clip de Thriller », Tron) des années 80, comme un leitmotiv. Il dresse un inventaire des mythologies de la France des eighties, décennie gangrenée par le consumérisme (voitures majorette, film de Delon, Pif gadget, la coupe du monde de foot de 1986, les publicités géantes). Cette plongée agit comme un exutoire pour Caglia. Elle lui permet de conjurer la réalité de son quotidien, fréquemment confronté à la violence urbaine et fracassé par le récent « cataclysme » personnel. L’hommage du narrateur à ses parents disparus fait écho à la touchante et discrète dédicace de Jérôme Attal qui clôt le roman.

Le roman distille la vision et les interrogations du narrateur sur les rapports amoureux, la vie qui « peut vous fausser compagnie du jour au lendemain ». Il s’achève sur l’injonction de « chérir », pouvant servir de viatique aux naufragés de l’amour, message identique véhiculé dans la chanson de Chedid : « On ne dit jamais assez aux gens qu’on aime qu’on les aime » ou dans All you need is love des Beatles. 

Jérôme Attal signe un polar captivant par sa succession de rebondissements improbables, de coïncidences troublantes, nourri par une imagination débordante, empreint de gravité, mâtiné d’humour, émaillé d’anglais, rédigé dans un style imagé. Aide-moi si tu peux qui se révèle être le reflet de notre société, en déliquescence, interpelle. Il soulève une réflexion sur les dangers potentiels du web où s’immiscent des prédateurs, où se déversent des bordées d’insultes, de critiques assassines, et sur le droit à l’oubli. L’auteur sait toucher la corde sensible du lecteur, le faire saliver avec ses desserts, le faire rire mais aussi trembler et frissonner d’effroi. Alors, prenez votre «  ticket to read » sur fond sonore de « Ticket to ride ».

©Nadine DOYEN

Un nouveau roman d’Armel Job (Bastogne) par Paul MATHIEU

index

  • Armel JOB, «Dans la gueule de la bête», Paris, Robert Laffont, 2014; 312 pages, 19, 50 €

On peut vraiment dire qu’il y a une «manière» Armel Job. Presque une recette éprouvée. Son nouveau roman en reprend tous les ingrédients et amène le lecteur dans la sombre période de la seconde guerre mondiale.

Les rues de Liège –à l’poque ça s’écrivait encore Liège – vers le milieu de la seconde guerre mondiale, une famille juive se cache. La fille est chez des bonnes sœurs, le père et la mère vivent chacun dans un appartement différent, tous sous des noms empruntés bien évidemment. Comment souvent chez le romancier belge Armel Job, les personnages sont mis en place petit à petit et l’on ne se rend compte des rapports qui les unit que comme dans une espèce de jeu de puzzle. Victimes, bourreaux, collabos et résistants se livrent ainsi à un jeu de cache-cache bien dangereux où les caractères se révèlent parfois à l’inverse de ce que l’on attendrait d’eux.

Bien entendu, toute la démarche ne tient pas dans la seule intrigue. C’est qu’il y a souvent aussi une sorte de morale derrière l’histoire, une mise à nu des sentiments et de ce qui, à l’occasion, les a motivés. Les circonstances particulières et barbares dans lesquelles évoluent les protagonistes sont d’ailleurs régulièrement le point de départ de reconversions, de changements de trajectoires: des bifurcations, des révélations, des chutes dans l’abîme… Reste, au milieu de ce jeu abominable, la petite Annette sur laquelle s’ouvre l’histoire: comment va-t-elle surmonter l’épreuve?

Au passage, l’auteur n’hésite pas à donner son avis sur tel ou tel problème spécifique. Par exemple sur l’attitude du Vatican face à la déportation des Juifs: «Les voies du Seigneur sont impénétrables, celles de l’Eglise sont hiérarchiques. Monseigneur [l’évêque de Liège] s’aligne sur le cardinal primat, et lui sur le Vatican, dont la politique se résume à ne pas énerver davantage le loup tandis qu’il ravage la bergerie».

Un roman qui ne se lâche pas et qui s’ancre bien dans la lignée des autres ouvrages de l‘écrivain dont un livre précédent, «Loin des mosquées», vient du reste de faire l’objet d’une réédition dans la collection «Pocket».

©Paul MATHIEU

Une quête infinie, Mary Johnson – Robert Laffont

Une quête infinie, Mary Johnson

 

 

  • Une quête infinie, Mary Johnson – Robert Laffont, parution le 18 février 2013, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marianne Reiner. 480 pages, 22 €

 

Sous-titré « Auprès de Mère Teresa, mon itinéraire entre passion et désillusion », Une quête infinie est un captivant témoignage. Mary Johnson y raconte avec une impressionnante franchise, son parcours de nonne catholique. Cela commence un jour de 1975, où elle tombe sur une photo de Mère Teresa à la une du Time. Subjuguée par le personnage, elle prend alors, du haut de ses 17 ans, une importante décision vers laquelle convergeaient alors tout son être et ses plus profondes aspirations. Elle ne pouvait imaginer plus belle vie que celle qui se consacre entièrement à apporter soutien et compassion aux plus démunis de ce monde. Aucun membre de sa famille ne put la décourager d’arrêter ainsi ses études, pour se retrouver dix-huit mois plus tard dans un couvent du sud du Bronx, face à Mère Teresa, qui lui dit en accrochant un crucifix sur sa chemise « Reçois le symbole de ton époux crucifié. Porte sa lumière et son amour dans les demeures des pauvres partout où tu te rendras ». La voici donc novice chez les Missionnaires de la Charité. Mary Johnson y donnera vingt ans de sa vie. C’est donc un récit exceptionnel, vu de l’intérieur d’une de ces congrégations religieuses, qui souvent s’entourent d’ombre et de secrets pour mener à bien leur mission et accomplir leur vocation. Mary Johnson est alors une jeune fille un peu mal dans sa peau, qui n’intéressait pas les garçons, mais elle est intelligente, enthousiaste et dotée d’une foi qu’elle veut croire à toute épreuve. Mais la réalité est bien différente des rêves, et dès le premier jour nous pénétrons avec elle dans un monde clos, austère, difficile, exigeant et souvent injuste. Son enthousiasme et son idéal d’amour et de don total, se heurtent à des règles extrêmement rigides, paraissant parfois même moyenâgeuses, un monde où l’obéissance aveugle et sans condition est considérée comme la voie unique vers la sainteté. Mary Johnson dès le départ se retrouve confrontée au doute, à l’humiliation, à la remise en question de faits et gestes qui pourtant ne lui paraissent pas contradictoires avec la vie d’une Missionnaire de la Charité. Elle se sent pourtant prête à tous les sacrifices, elle veut travailler à devenir meilleure, pourvu qu’elle puisse se dévouer entièrement à sa mission, mais son esprit d’initiative, son intelligence et son sens de la justice, vont devenir alors ses pires ennemis. Ainsi devra t’elle, dès les premiers jours, accepter sans répliquer d’être traitée d’égoïste, de désobéissante, d’impudique, de paresseuse et de vaniteuse, tout cela pour avoir pris des douches et non utilisé un seau, alors qu’elle ne savait même pas qu’elle était censée le faire.

 

« Lorsqu’une sœur était corrigée, avait expliqué sœur Carmeline, même si l’accusation était injuste, elle devait demeurer silencieuse, comme Jésus devant Pilate. Je savais que ce n’était pas tout à fait exact – Jésus était resté silencieux devant Hérode mais pas devant Pilate. J’avais levé la main pour signaler cette erreur, mais je l’avais immédiatement abaissée : comme elle l’avait expliqué, mourir à soi-même et à la fierté était plus important que d’avoir raison, j’allais donc rester silencieuse, comme Jésus devant Pilate. »

 

Mary Johnson devient Sœur Donata, « celle qui se donne librement », car pour se donner à Jésus, il faut tout perdre, jusqu’à son propre nom. Et page après page, elle nous offre le récit de cette expérience unique, elle s’y livre intégralement, jusque dans les détails les plus intimes et les interdits qu’elle a enfreint, des amitiés particulières avec d’autres sœurs, allant jusqu’au plaisir charnel, et un amour profond et partagé avec un prêtre. Elle ne cache rien, non par goût de l’exhibition ou par provocation, mais dans un souci constant de vérité, de sincérité. Un besoin sans doute exacerbé par toutes ses années vécues dans un milieu où le secret et le silence étaient de mise, même quand il aurait été préférable de parler. On la suit ainsi de mission en mission, d’abord aux États-Unis, puis en Italie, à Rome. A sa plus grande déception, elle ne sera jamais envoyée plus loin, ses qualités et ses compétences, une fois de plus, se retournant contre elle, si bien qu’on lui confie toujours des taches qui ne lui permettent pas se consacrer véritablement à ce qui l’avait poussée, au départ, à rejoindre les Missionnaires de la Charité. On la voit se débattre avec des questionnements, des contradictions, des désirs, des obsessions et ce combat incessant entre ce qui lui semble naturel, voire même voulu par un Dieu d’amour, et le dogme, la honte, la culpabilité. Un combat qui durera vingt ans, avant que le besoin d’être soi, d’être dans l’amour véritable et non simplement dans une obéissance aveugle qui donne à la souffrance des odeurs de sainteté, ne devienne plus fort que tout. Cette obéissance aveugle à laquelle elle ne peut plus croire, ayant vu quel terreau elle était pour bon nombre d’injustices, en donnant raison aux plus intégristes, aux plus arrivistes, aux manigances de certain(e)s qui sous couvert de règles et d’intégrité théologiques se livrent aux plus viles manies humaines : manipulations, mensonges, cruauté, humiliations, pour assouvir leur soif de pouvoir, ce qui rappelle les plus sombres périodes inquisitrices. Un monde finalement bien éloigné de l’idéal Chrétien. C’est pourquoi Mary Johnson, au bout de vingt ans, prendra la courageuse et très difficile décision de quitter la congrégation pour ne plus jamais y retourner. Ce récit témoigne justement de comment une personne habitée d’une véritable vocation de don aux autres, d’un véritable esprit de compassion, un esprit christique dans le sens le plus profond, le plus libre du terme, se verra barrer la route dans ses aspiration les plus saines et les plus utiles et en arrivera au point d’y perdre toute joie et la santé.

 

Nous ne sommes là que pour aimer et être aimés répétait Mère Teresa et pourtant elle ne supportait pas d’être embrassée et si une sœur Missionnaire de la Charité ne pouvait prendre, ne serait-ce que la main d’une autre sœur dans la sienne, pour la réconforter sur un moment difficile, « Nous ne devions pas nous serrer la main, encore moins nous tapoter le bras ou nous toucher l’épaule et jamais, bien-sûr, nous étreindre », il leur était demandé par contre de pratiquer « la discipline » : « Mais tout en me fouettant les cuisses et en serrant les chaînes autour de mon bras et de ma taille, je découvris que je ne croyais plus que Dieu prenait du plaisir dans ma douleur. »

 

Sœur Donata se donnera à fond, elle fera taire ses réticences, fera tout son possible pour devenir une sœur accomplie telle que le conçoit Mère Teresa, qui voulait en faire de véritables saintes. Elle sera d’ailleurs appréciée de la plupart de ses compagnes, mais cela deviendra de plus en plus difficile, de plus en plus impossible d’aller à ce point contre elle-même d’une part, mais surtout contre ses convictions religieuses les plus profondes. « En attendant, je priai. Je savais à nouveau que Dieu résidait dans mon cœur, bien plus certainement qu’Il ne se trouvait dans les Règles. ». Elle en arrivera à maudire le jour où Dieu avait placé sous ses yeux, sur la couverture du magazine Time, le visage de cette femme ridée qui parlait de l’amour des pauvres.

 

« Et je ne me sentais plus à ma place. J’ai vu la Congrégation devenir de plus en plus étroite d’esprit. Ce n’était pas ce pour quoi je m’étais engagée. Je voulais apporter ma contribution, mais la congrégation ne semblait pas intéressée par ce que j’avais à offrir. »

 

Aussi, quand Sœur Donata prit la décision irrévocable de quitter la Congrégation, de redevenir Mary Johnson, et qu’elle se retrouva face à Mère Teresa, elle savait à quel point celle-ci ne pourrait pas comprendre.

 

« Savait-elle à quel point je détestais l’idée de la décevoir ?

«  Ma Sœur, écoutez Mère Teresa. Parlez-lui. Pourquoi voulez-vous partir ? »

Tout me revient en mémoire. L’étouffement, les désillusions, la frustration, la soif de plus.

J’aurais voulu dire : Mère Teresa, mon Dieu n’est pas comme le vôtre. Votre Dieu vous demande de vous nier vous-même. Il compte chaque sacrifice et récompensera chaque acte de déni de soi. Votre Dieu est Jésus crucifié. Mon Dieu est celui de la résurrection – le Dieu qui dit : « Assez avec la souffrance. Guérissons le monde. »

Votre Dieu est un Dieu jaloux, qui dit : Tant que vous ne serez jamais trop proche d’un autre humain, je serai toujours proche de vous. » Mon Dieu dit : « Je vous offre des amis, je vous offre des amants. Je suis présent dans les gens que je vous donne. »

Ma Mère, j’aimerais que vous compreniez. Mais je ne peux pas prendre le risque que vous ne compreniez pas. Je ne veux plus de votre Dieu.

 

Sœur Donata quitta les Missionnaires de la Charité en 1997, trois mois avant le décès de Mère Teresa. Ce livre qui sort 10 ans après la béatification de celle qui reçut le prix Nobel de la Paix en 1979 et consacra sa vie aux plus pauvres d’entre les pauvres, apporte un autre éclairage sur le personnage de cette femme hors du commun. Un dévouement aussi total peut camoufler de grandes souffrances. Dans ce livre, Mary Johnson redonne à Mère Teresa sa dimension humaine, avec tout ce que cela implique d’imperfection.

 

« Mère Teresa en était ainsi arrivée à croire que ses sentiments de « torture et de douleur » faisaient plaisir à Dieu. Au cours des années, elle avait encouragée ses filles spirituelles à devenir des « victimes de l’amour divin ». Souvent elle disait aux malades : « la souffrance est le baiser de Jésus ».

Ses questions n’avaient finalement débouché que sur une détermination dogmatique à croire. Elle évitait les doutes en insistant, de manière intransigeante, sur les enseignements de l’Église, y compris ceux portant sur le contrôle des naissances, la place des femmes, sans tenir compte de la souffrance ou de l’injustice que ces enseignements perpétuaient.

Tant de choses dépendent des histoires que nous nous racontons et des questions que nous nous posons ou que nous ne voulons pas nous poser. »

 

Ce qui n’empêche que Mary Johnson éprouve un profond respect et un réel amour pour cette femme et à la fin de ce livre qu’elle dédie « à toutes ses sœurs où qu’elles soient », elle remercie les Missionnaires de la Charité « pour avoir enrichi et compliqué ma vie de manière inestimable et pour avoir été mes sœurs et mes frères ».

 

Nul besoin d’être catholique, ou justement de ne pas l’être, pour lire ce livre. Passionnant, il se lit comme un roman, et son plus grand mérite, est sans doute de montrer que la bonté et les aspirations spirituelles demeurent en chacune et chacun de nous, et que si la religion peut ou devrait être une des voies pour les réaliser, la primauté des règles sur l’intelligence du cœur, les raideurs et archaïsmes dogmatiques, l’aveuglement et les excès qu’ils entrainent, peuvent devenir au contraire, et ceci quelle que soit la religion, de graves entraves. Alors, s’en libérer, devient un véritable acte de foi, libre et responsable.

 

©Cathy GARCIA

 

 

Mary Johnson

Mary Johnson

Mary Johnson est née en 1958 au Texas dans une famille catholique. Lorsqu’elle quitte les Missionnaires de la charité en 1997, elle obtient une licence en littérature et un master en beaux-arts et art de la rédaction. Conférencière très respectée, elle enseigne à présent à l’Université et a créé une fondation, Une chambre à soi, qui a pour vocation d’aider et soutenir les femmes écrivains. Son livre, Une quête infinie, est traduit dans de nombreux pays.

Armel JOB, Le bon coupable, roman, 301p. ; Robert Laffont, Paris, 2013.

Le bon coupable, Armel Job

  • Armel JOB, Le bon coupable, roman, 301p. ; Robert Laffont, Paris, 2013.

« On est tous coupables, d’une façon ou d’une autre. Chacun doit se débrouiller avec ses propres fautes. »

Armel JOB est un véritable conteur. Son histoire, parfaitement crédible, nous dévoile des personnages de milieux plutôt sordides face à d’autres qui ont réussi dans la vie. Mais le comportement des uns et des autres n’est pas toujours à l’égal de leur bourse et de leur condition.

Nous sommes dans les années 60, au lendemain de la seconde guerre mondiale, où chacun a ressenti différemment les affres des déportations, de la cruauté humaine et de la désespérante solitude…

Même si on devine la fin, on découvre à quel point l’âme humaine et surtout le souci de la réussite peuvent amener à des extrémités. Le paraître et l’être ! Armel JOB nous dévoile ce qui se trouve en chacun de nous, le bien et le mal, et la difficulté qu’il y a de trancher.

Un accident de voiture. Une fille renversée et tuée. Beaucoup se sentent responsables : les parents qui s’étaient disputés, Carlo qui avait trop bu et qui s’est retrouvé avec sa jeep et son van dans un ruisseau un peu plus loin du lieu du drame, le procureur qui est passé par là à toute allure au volant de sa rutilante voiture de sport… Et si seulement, mais avec des si…

Qui est le coupable ? Lui seul le sait, même si celui qui, volage et pochetron, finit par douter de lui…

Armel JOB nous enchante chaque fois qu’il sort un livre et pose les questions essentielles et existentielles. Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Il pénètre à l’intérieur de chaque maison, nous décrit avec profondeur la psychologie de ses personnages, leurs rivalités, leurs émois, leurs questionnements…

La justice subit ici un sérieux coup de bambou. Est-ce qu’au nom de la loi, on peut tout se permettre ?

A lire absolument !

©Patrice BRENO