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Jérôme Attal, L’âge des amours égoïstes, Robert Laffont, ( 19€- 221 pages), novembre 2021.

Une chronique de Nadine Doyen

Jérôme Attal, L’âge des amours égoïstes, Robert Laffont, ( 19€- 221 pages), novembre 2021.


Si Jérôme Attal a déclaré son amour pour la capitale londonienne, il n’hésite pas à mettre Paris (qu’il connaît comme sa poche), au coeur de ses livres.

Rappelons : 

37, étoiles filantes où il nous fait déambuler dans le Paris des années 1937, en particulier dans le Montparnasse mythique, en compagnie de Giacometti.

&

– un livre jeunesse : Duncan et la petite tour Eiffel, au Label de la forêt.

Ici, Jérôme Attal revisite ses années estudiantines en mettant en scène Nico, son alter ego, semble-t-il. À cet âge  « égoïste », (25 ans), «moment bâtard de l’existence », pas facile de concilier travail, amour, musique, vie en groupe, sorties nocturnes. 

Une vie chaotique, comme « en état de survie »,« au bord du précipice ».

La tête de chou trouvée sur une tombe, lui faisant penser à Gainsbourg, (figure tutélaire pour un musicien), va lui servir de talisman, de confidente, « de mascotte » à son désarroi. Elle est une réplique en résine de la sculptrice Claude Lalanne.

 Il ne la quittera plus, la trimballant dans un sac « Herschel ». Il pourra dialoguer avec elle, « sur la table des soucis, le couvert est mis pour deux ». 

Lui portera-t-elle chance dans sa quête d’amour, lui permettra-t-elle de voir percer son groupe  « Peggy Sage », séduira-t-elle le professeur monsieur Fabis, lors de la soutenance de son mémoire ? Mais c’est à Laura, cette fille charismatique, qui l’a chamboulé, qu’il voudrait offrir ce présent ! Leur liaison est plutôt en pointillé, Laura aime trop sa liberté. Des moments suspendus, certes, mais frustrants pour Nico qui est conscient de ces « liens lâches », guère satisfaisants, puisque pas exclusifs ! En mémoire ses « baisers voraces comme des plantes carnivores ».

Mais n’y a-t-il de vrai au monde que de déraisonner d’amour, pour Musset ?

Par alternance, on assiste aux répétitions de son groupe, à ses rencontres pleines de sensualité avec Laura, hélas éphémères. « L’amour est une obsession » pour Bacon !

On le suit dans ses errances dans les rues de Paris, sur le Pont des Arts, dans ses soirées au Bus Palladium ( dont la disparition doit raviver ses souvenirs) avant de retrouver la solitude de son appartement. On s’arrête avec lui devant la statue de Valentine Visconti dans le jardin du Luxembourg.

On le suit  aussi en Normandie lors de ses vacances en famille où il fait le constat de l’érosion du sol ( affaissement, glissement de terrain). Voir les maisons vouées à « une demolition party » lui inspire une chanson à caractère plus universel autour de la situation de la planète, tirant la sonnette d’alarme, tels les collapsologues.

Enfin, on l’accompagne dans ses visites à son père, atteint de syllogomanie ! 

Ayant une formation en Histoire de l’Art, il nous offre une immersion dans l’oeuvre de Bacon, sujet de son mémoire de maîtrise pour lequel il a fait moult recherches, a échafaudé d’étranges rapprochements avec les toiles d’autres peintres!

On l’accompagne à l’expo Bacon dont il détaille les tableaux qui ont retenu son attention, les rapprochant de ceux  de Van Gogh, de Gauguin dont « Le Jambon ». 

 Occasion de prendre en considération ce poste ingrat du personnel chargé de surveiller les tableaux, « condamné à l’immobilité d’une salle à l’autre ». Ce qui rappelle le roman de David Foenkinos «Vers la beauté » !

Il reste au lecteur à consulter le net et à s’attarder sur tous les tableaux  que l’étudiant en art évoque avec beaucoup de précisions. 

 Lors de la soutenance, le jeune homme nous bluffe d’ailleurs par ses réparties  alors que son maître  pointe des failles, des oublis ( cf Soutine) !

Jérôme Attal, se complaît dans les jeux de mots. Au lieu de Francis Bacon, pourquoi pas «Francis Trout ou Francis fish », avance son professeur.

On se surprend à vouloir recopier de nombreuses tournures, si surprenantes sont-elles : «C’était une nuit sans étoiles, gonflée artificiellement à la testostérone des lampadaires. ». 

Il excelle dans les descriptions d’intérieur qui reflètent la personnalité du locataire ! Pénétrer dans la chambre de son père, « c’était un peu comme entrer dans un palais byzantin, murs décorés de culs de bouteille sculptés en forme d’étoiles ou de pâquerettes. » 

Cet écrivain, à la double culture franco-britannique, a pour marque de fabrique, cette façon de distiller sa «British touch » ! On prend un « English breakfast ».

Ceux qui connaissent l’auteur ne seront donc pas étonnés de voir  dans le récit une pléthore de mots en italiques en anglais : crazy, what does it mean ?, It’s all about money, demolition party, running, bikers, morning glory, no bad days ( sur un mug),  « black dog » , en faisant allusion à la dépression de Churchill.

Les chansons qui traversent le roman ont des titres anglais :  « Wild is the wind ».

C’est un « Nico », adolescent, à multiples facettes qui se dévoile : seul, gauche quand il danse, sensible, pudique, timide pour aborder des filles, infernal  selon sa soeur, une version parisienne de Peter Pan pour la mère, incorrigible dans sa propension à «  mendier du temps », hésitant sur son avenir, sans réel « plan de vol ».

Amoureux fou, victime de désillusions, de déceptions, de violence, souffrant « de la pathologie du train » ! Souvent mélancolique,  désemparé, découragé, abattu, en proie au chagrin, déprimé par «la connerie de certains ». Il confie avoir trouvé en Paris,  le lieu parfait où « on pouvait pleurer tranquille toutes les larmes de son corps dans l’indifférence générale ». « Délicieux d’avoir Paris pour décor à l’attente ».

Son épiphanie ? Son mémoire de maîtrise validé ! Mais aussi le retour d’Inès…

Son âme de poète nous séduit quand il écrit à Laura, lorsqu’il décrit le paysage de Blonville : « Je flirtais avec les vagues, les parterres de roses trémières qui se détachaient sous la crème fouettée des nuages. », « J’apercevais un ongle de mer, une pente de toit où gambadait un écureuil roux pétrifié en épi de faîtage. »

 Son imagination intarissable le conduit à inventer des objets comme « un GPS miniature à l’usage des mouches » et à prêter au père une vie riche, hors du commun, s’amusant comme un fou avec ses vidéos, habillé en spationaute « flottant dans un hyperespace… », dans lequel il se complaît. Ce qui rappelle, pour les aficionados de Jérôme Attal, les inventions du père de famille dans Les jonquilles de Green Park.

 Dans ce roman d’apprentissage ponctué de confidences, on devine :

  • l’insatiable lecteur à travers  ses multiples références littéraires ( Huguenin, Anaïs Nin, Rimbaud, Verlaine…) , faisant la part belle à la littérature et  à la poésie.
  • le chanteur parolier nourri de chansons, ayant pour référence Dylan, Bowie et cultivant le culte Gainsbourg. « Avec les chansons, il avait trouvé un endroit à lui, une forteresse, alors que tout n’était que tourmente au-dehors ».
  • le connaisseur en peinture qui lit Anton Ehrenzweig, fréquente les musées.
  • l’auteur, lui-même  convaincu par la vocation de l’art : grâce à « une toile, un roman, une chanson » nous pouvons « remonter la pente dans ce monde strié de diagonales violentes ». Un poème «  comme un radeau sur une mer de souvenirs » !

Toute une érudition dont il a le talent de nous imprégner et de nous enrichir.

Dans ses échanges avec Ignacio, le fiancé de sa sœur, pointent les inquiétudes et les doutes de l’écrivain lors de la sortie d’un livre. On peut subodorer que Jérôme Attal partage cette angoisse, il a tort, il nous régale encore !

Au cours de la lecture, nous nous retrouvons otage de son récit, dans un  véritable « étau d’impatience » quant au triple dénouement.

Jérôme Attal sait nous émouvoir dans ce roman intime, à la veine autobiographique,  très maîtrisé dans lequel il livre ses réflexions sur le métier d’écrivain, le comparant avec celui de parolier, mais aussi sur l’amour. Un récit qui lui ressemble !Et où il a mis une nouvelle fois tout son coeur !

Dernier livre paru : Petit éloge du baiser, Les pérégrines ( 2021)


© Nadine Doyen

Le Modèle oublié, Pierre Perrin, Robert Laffont, 2019, 218 pages.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Le Modèle oublié, Pierre Perrin, Robert Laffont, 2019, 218 pages.

Le Modèle oublié de Pierre Perrin ressuscite Virginie Binet (1808-1865) qui fut le premier amour et la muse de Gustave Courbet dans les années 1840. Une vie commune qui dura plus de dix ans et d’où naquit un garçon. Comme le titre l’indique, Le Modèle oublié est le livre d’une femme. Il s’ouvre sur la présentation de celle-ci à Dieppe, sa ville de naissance. Et se clôt, magnifiquement, en 1877, sur Gustave Courbet à l’agonie, se remémorant Virginie Binet et Émile, leur enfant.

Même si le peintre est largement présent dans le livre à travers ses propos, ses tableaux, ses difficultés à se faire reconnaître, le point de vue retenu par Pierre Perrin se centre sur la figure féminine, sur leur amour et sur leur fils. C’est ce regard intime qui fait la singularité de ce roman inséré dans l’Histoire. C’est aussi la perspective temporelle du récit qui frappe : au-delà de la mort de Virginie en 1865, le récit se prolonge par l’évocation de sa descendance, en la personne de son fils Émile puis de son petit-fils, Charles, descendance jamais reconnue par Courbet et vouée au malheur de la mort précoce. 

Nous suivons pas à pas Virginie, fille d’un modeste cordonnier, jeune femme intelligente et sensible. De Dieppe où elle naît et où elle rencontre Gustave Courbet à Paris où il l’emmène, nous voyons par ses yeux les journées de 1848, les fréquentations parisiennes de Courbet, Champfleury, Baudelaire, les amis du peintre. En arrière-plan passent Lamartine, Flaubert, Hugo, entre autres. Virginie Binet n’est pas que cette beauté figurée nue dans La Blonde endormie et dans L’Atelier du peintre reproduit en couverture du livre. Elle est aussi une femme issue du peuple qui cherche à s’instruire – héritage peut-être de la Révolution française ? Celle-là même qu’on voit lire dans le tableau La Liseuse endormie. Le superbe dessin au fusain où elle est assoupie, sa main sur le livre posé près d’elle. Peut-être un clin d’œil à Balzac très présent dans le livre, ce romancier habitué à un lectorat féminin – ne souligne-t-il pas, au début du Père Goriot, que les pages de ses romans sont tournés par « une main blanche », celle des femmes ? 

L’auteur nous rend vivantes plusieurs facettes de ce modèle oublié : l’amante passionnée, d’abord, à travers les dialogues et le rappel des tableaux du peintre d’Ornans, ainsi Amants dans la campagne, sentiments du jeune âge. Cette danse d’amour dont Pierre Perrin a décrit la merveilleuse juvénilité. Il redonne vie également à la tendre mère du jeune Émile, puis à la femme déçue par ce compagnon d’une rare lâcheté qui cache leur liaison à ses parents. Mais la douce Virginie a du caractère et finit par ne plus accepter l’attitude de Gustave qui refuse de reconnaître l’enfant et les délaisse de longs mois. La rupture de Virginie la ramène à Dieppe où elle finira misérable. Son fils intelligent et sensible devenu sculpteur mourra fort jeune. Cette répétition du malheur semble s’attacher à ce destin marqué d’opprobre qu’on désigne alors du nom de fille-mère et qui est celui de la Fantine des Misérables. 

Que dire de Courbet ? Pierre Perrin recrée ici un être dans sa complexité et ses contradictions. Son obsession du succès, son égocentrisme, son goût de l’argent sont les faces moins glorieuses d’un immense talent artistique souvent mis au service des humbles. Pierre Perrin campe à la fois son côté sombre et son réel attachement de père qui le fait s’émouvoir sur son petit garçon et le peindre dans des chefs d’œuvre, tels L’Atelier ou bien Les Cribleuses de blé

« Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre », dit Goethe. C’est cette ironie qui est, par moments, la marque de Pierre Perrin et qui allège le récit aucunement moralisateur. La dimension de forte humanité qui ressort de ce livre touche par une belle démarche d’écriture face l’intime.

©Marie-Hélène Prouteau

Jérôme Attal    37, étoiles filantes    roman Robert Laffont

Une chronique de Nadine Doyen

Attal Prix

Jérôme Attal, 37, étoiles filantes, roman Robert Laffont.


 

Rentrée littéraire   16 août 2018 ( 312 pages –  20€)

 

Jérôme Attal  nous offre une déambulation dans le Montparnasse des années 1937 et

met en scène deux personnalités en passe d’être reconnues : Giacometti vs Sartre.

Tous deux se cherchent, aspirent à une renommée internationale, confie l’auteur.

Heureuse coïncidence, ce roman sort quand on vient d’inaugurer, à Paris, l’Institut Giacometti. On connaît ses sculptures de « l’Homme qui marche », mais ironie du sort, c’est hospitalisé, le pied plâtré, qu’Alberto se présente à nous. Il ne penserait pas quitter cette clinique tant il y est chouchouté par le personnel. Pensez-vous donc, sous les blouses de ces nurses, « on trouve la peinture de Cézanne » !

 

Mais l’insulte assassine de Sartre, qu’on lui rapporte le frappe, tel un uppercut, et déclenche son besoin impérieux de vengeance.

On le suit dans sa traque de l’ami/ennemi. Pas facile avec « sa sculpture portative », ses béquilles ! Réussira-t-il… ?

Son frère Diego, en son absence, recrute les modèles.

Mais les voilà au commissariat, inquiétés. Il ne fait pas bon pour un artiste d’avoir sa carte de visite retrouvée dans la poche d’une victime. Situation qui rappelle celle de L’écrivain national dont le livre avait été retrouvé chez des marginaux ! (1)

Vont-ils s’en sortir , les deux frères? Avoir des alibis convaincants ?

Sartre nous conduit chez le lunetier, à dîner chez Mauriac, ou encore chez le galeriste Baptiste Medrano où il s’extasie devant des Balthus inspirés par Emilie Brontë.

A noter que le déclic de ce roman, est dû à ce peintre qui divulgua dans un de ses entretiens la fameuse remarque perfide !

 

On s’attarde dans les cafés déjà célèbres de La Closerie, de Flore, (rendez-vous de l’intelligentsia dont Antonin Artaud et Anaïs Nin), d’Alésia, La Coupole. « On savait où se trouver et où s’éviter » ! Lieux de « bagarres, coups bas et réconciliations ».

L’écrivain, un tantinet séducteur, conseille pour plus de connivence de s’asseoir à côté de la personne  : « Rapprochement d’épaules, de genoux, d’épidermes » !

 

Autour de cette galaxie d’artistes, d’intellectuels, gravitent une constellation de femmes : nurses (« anges de Raphaël ), compagnes officielles ou celles du bordel, belles de nuit, muses, modèles et peut-être une espionne. Et Julia prise sans doute à tort pour une jeune fille juive qui, agressée, est sauvée par Alberto.

Avec Isabel, »la snobinarde », l’auteur glisse la note de « British touch » qu’il affectionne. Sa passion invétérée pour la culture britannique, on la retrouve dans l’évocation des «  comic strips », de Buster Keaton, dans toutes les pointes d’humour,  le souvenir de sorties scolaires à Kew Gardens et dans quelques mots «  end road ».

 

Il explore les relations amoureuses, fragiles car nombreuses sont les tentations !

On croise le trio Simone/Olga/Jean-Paul, ce « bousier de littérature » « amoureux d’un castor ». Ne serait-il pas plus simple de s’aimer à trois ?!

 

L’auteur distille des réflexions sur la vie : «  La vie est un Luna Park, où l’on va d’une attraction à l’autre ». La création et l’écriture d’un roman : il évoque le choix du titre, nécessitant parfois de faire confiance à son éditeur, ainsi que le maelström qui vous saisit avant une publication. Les femmes et l’amour : « Les êtres qui s’aiment se déçoivent tout le temps », ou encore : « Pour s’aimer, il n’est jamais trop tard ». Des thèmes  de prédilection qui l’habitent de romans en romans. Il mise également sur la sérendipité des rencontres pour ses personnages : « Le hasard est un chemin ». Et on pense au poème de Robert Frost : «  The road not taken ». (3)

 

L’écrivain parolier ne peut que s’intéresser à la musique de l’époque, et nous  rappelle que l’on doit le fameux « Au lycée papillon » à Georgius. Et la chanson de nous trotter dans la tête, tout comme celle de Ginger Rogers ! Ça swingue et donne du rythme au récit, tout comme la béquille d’Al qu’il agite tel un chef d’orchestre.

 

Jérôme Attal brosse en creux le portrait de celui qui rêve de devenir «  Le prince de Montparnasse », qui tente de retrouver sa mobilité « tel un jeune albatros qui s’exerce au vol en trois bonds patauds ». Il nous le montre à l’ouvrage (« Le travail est la convalescence. »), les doigts en train de malaxer l’argile, sans relâche, avec pour but de « travailler de mémoire »,«  de saisir une image qui s’échappe », celle de Julia qui l’a mis «  dans un état second » et qu’il va tenter de retrouver pour lui offrir sa figurine. « Seul le travail lui permet de respirer ».

La dextérité des mains du sculpteur fait écho à une confession d’Alberto : «  J’ai toujours le sentiment de la fragilité des êtres vivants. Comme si à chaque instant il fallait une énergie formidable pour qu’ils puissent tenir debout, instant après instant. Toujours dans la menace de s’écrouler. Je le ressens chaque fois que je travaille ».

Cette fragilité renvoie à l’évanescence de ces étoiles filantes.

 

On devine l’amoureux de Paris qui a dû arpenter tout ce quartier maintes fois pour se l’approprier et mieux nous le restituer. Par contre plus de métro première classe !

Ainsi, sur le pont Mirabeau, il zoome sur les sculptures de Jean-Antoine Injalbert.

Pour le provincial, se munir d’un plan aidera à mieux géolocaliser tous les lieux fréquentés et la pléthore de rues ! Il nous fait franchir la frontière intramuros et nous conduit jusqu’au « quartier des voitures » ( carcasses de voitures aménagées en logis) et dans cette zone architecturale nouvelle des HBM ( logement social à bon marché).

 

En filigrane, au gré d’articles de journaux, les remous dans l’Histoire se profilent :

« En Espagne, on exécutait à tour de bras. Ce requin de Mussolini alignait sa trajectoire dans les visées d’Hitler ». En Allemagne, «  ils sont en train de persécuter les juifs ». On parle de « guerre mondiale ». Place à l’insouciance, « dans cette mince languette d’une beauté sursitaire », « avant l’obscurité totale ».

 

Des années folles, où l’on virevolte, mais si « on ne peut pas passer sa vie à danser », Charles Dantzig déclare qu’« on lit un livre pour danser avec son auteur ». Rappelons le rôle des livres et des œuvres d’art pour le galeriste Baptiste  Medrano: « éclairer notre grisaille ». Jérôme Attal y réussit avec brio. Il déploie tout son talent pour dérider nos zygomatiques, rebondissant sur les mots (estropié), sur la polysémie des termes (correction et chenille par exemple), jusqu’à la fin avec ses « RHUM-MER-CIMENTS ». Il multiplie les comparaisons : «  Le mec a l’intelligence d’un ticket de métro » «  les becs de gaz se succèdent comme les naïades de Busby Berkeley ». Il pastiche Hugo : « à l’heure où blanchit la mie du pain de campagne… ».

 

L’esthète manifeste une grande connaissance des arts, distillant de nombreuses références artistiques, goût très certainement hérité d’un grand-père peintre. ( Klimt, Rodin, Otto Dix, Duchamp, Van Gogh, Schiele, Derain, Munch,J.Waterhouse..)

 

Jérôme Attal signe un roman enrichissant, alerte, plein de verve, de fantaisie, qui nous permet une incursion dans l’oeuvre d’Alberto Giacometti, « pâtre à la tête frisée ».

Il revisite brillamment cette époque florissante, foisonnante, pour les arts et la littérature, année de l’exposition universelle, « perfusée à l’émulsion intellectuelle » (2). Et nous donne envie de nous replonger dans Sartre, et de visiter L’institut Giacometti. Au final, il tient en haleine son lecteur qui guette le moment du duel !

©Nadine Doyen


 

(1) In L’écrivain national de Serge Joncour Flammarion et en poche J’ai lu.

(2) Expression de David Foenkinos dans sa chronique sur Gabriële, des sœurs Berest.

(3) Robert Frost : «  The road not taken », la route que l’on pas prise.

 

Jérôme Attal, L’appel de Portobello road, roman, Robert Laffont ; (159 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

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Jérôme Attal, L’appel de Portobello road, roman, Robert Laffont ; (159 pages – 17€)


La couverture, style Roy Lichtenstein, focalise notre attention sur le téléphone à cadran vintage, par lequel arrivera cet appel mystérieux. Modèle des années 1970 « déniché dans une boutique de Portobello Road », à Londres.

Jérôme Attal nous plonge, en ouverture, dans un conte japonais. Surprenant. Mais ce mystère s’éclaircira dans l’épilogue ! L’auteur sait où il mène son récit et offre une construction originale, digne de l’atmosphère des films de Tim Burton.

Entrent en scène deux Parisiens : Ethan, la quarantaine, musicien compositeur qui peine à percer, en mal de reconnaissance et son ami confident Sébastien à qui il confie la teneur de cet appel nocturne si improbable. Cauchemar ou pas ?

Interloqué, sidéré, déboussolé par la demande de ses parents défunts, Ethan débute son enquête auprès de sa chère tante octogénaire, Sylviane. Mais peut-on croire les assertions d’une personne atteinte d’Alzheimer qui a donc tendance à délirer ? Toutefois,grâce à l’indice suivant recueilli :« Inspected by June », Ethan va poursuivre son fil d’Ariane et nous immerger dans la Belgitude ! Gardons le secret !

Il lui faut absolument rallier Ath, « la cité des géants », interroger June, qui travaille pour l’enseigne de porcelaine anglaise « Somewhere over the teapot ». En route, il anticipe cette rencontre et prévoit la rafale de questions à poser à June.

Réussira-t-il à délivrer le message de ses parents à la bonne personne ? Suspense.

Cette échappée en territoire belge est ponctuée de rencontres. Gratifiante pour celle avec les routiers qui connaissent le jingle qu’il a composé. Déroutantes ces pom-pom girls tchèques. Insolite celle avec Bison Bogaerts, mais providentielle car la Triumph prêtée vient de rendre l’âme avant la destination finale.Voici Ethan, mêlé à une foule hétéroclite, joyeuse et festive, bousculé par des convives déguisés, se demandant où il a mis les pieds. Ne doit-il pas se soumettre à un rituel pour être accepté dans cette étrange fête. Jérôme Attal, aux racines belges, dépeint l’esprit « irrésistible et réjouissant » de ce pays, et cette tendance à blaguer.

Il excelle dans l’art de la description, portant attention aux moindres détails que ce soient les paysages urbains, les sordides banlieues, la « route vallonnée de Jurbise », la salle d’une bibliothèque, ce qui fait naître une profusion d’images chez le lecteur.

Dans ce roman, l’écrivain aborde la douloureuse question du manque, de l’absence des parents avec qui on ne peut plus partager les petites épiphanies.

Tout aussi poignante l’évocation de la vieillesse de nos proches, de la déliquescence des seniors, quand le dialogue devient une série de quiproquos.C’est avec tendresse qu’Ethan se soucie du bien être de sa tante Sylviane. Il soulève indirectement la question de la sécurité de ces personnes âgées qui vivent seules.

Jérôme Attal distille de nombreuses réflexions quant à l’état de notre société (« un monde où il faut se battre en permanence »), portant un regard sans concession devant la violence (« pour plat du jour »,« le réflexe à la mode »), les incivilités auxquelles tout citoyen est de plus en plus confronté. Sa fuite s’avère être due à de multiples facteurs (déceptions), mais peut-on « éparpiller son chagrin et son désarroi comme des valises mal sanglées » ?A travers ses personnages féminins (Zelie, June,la princesse) le narrateur explore le désir ressenti par les hommes.

« On est tous à la recherche d’une émotion, d’une personne qui nous complètent et nous relancent. » Ethan trouvera-t-il « la pièce manquante de son puzzle » ?

Le musicien parolier pointe aussi le faible pourcentage qui revient au compositeur (paroles, jingle) dans le marché de la musique, ce qui est de même pour un auteur concernant un livre de poche. Il donne une large place à la musique (piano, charleston endiablé). On est soudain entraîné dans cette nouba loufoque,inoubliable !

Ceux qui ont lu Les Jonquilles de Green Park (1) connaissent le goût de Jérôme Attal pour Londres et la civilisation anglaise. Cela commence avec le téléphone vintage, puis les mugs, les collections Emma Bridgewater, le paillasson « Keep calm and come in », les références musicales (Dylan cité en exergue, les Beatles, l’affiche de Simon et Garfunkel, Amy Winehouse.)

Emily Dickinson est là aussi qu’il conseille de lire « avec le sourire » et « en lui disant merci ». Un autre conseil de lecture est formulé : « Ne vous apitoyez pas sur le sort des auteurs et de leurs personnages, ou bien ça vous retombera dessus tel un boomerang émotionnel » !

On devine le plaisir du romancier à créer des comparaisons imagées, toujours aussi inattendues. La mémoire d’Ethan telle un « shaker géant », la bâche : « comme une meringue flottante sur une tarte au citron ». Il joue avec les mots : « célérité/célébrité », china qui signifie porcelaine/made in china.

On regrette qu’ Ethan, habité par la mélancolie et la nostalgie, ne fonctionne pas comme Tommy des Jonquilles de Green Park, à savoir compter ses heures heureuses, remplir sa colonne des plus dans un cahier.

L’auteur, un brin gourmet, régale notre palais, avec le sandwich « au fromage de Herve », la tarte au riz, « sa madeleine », la gaufre liégeoise, les sablés Traou Mad.

Croquer dans une tartelette Poilâne lui donne de l’énergie pour rallier Ath.

Si David Foenkinos fait ses provisions de barres chocolatées dans une boutique de station service, Ethan, lui, fait le plein de Skittles !

Ce roman fait penser au genre fantaisie pas assez reconnu en France, pourtant « on ne parle jamais aussi bien du réel qu’en partant de l’imaginaire » déclare P Bordage.

Lui-même se réclamant de Tolkien. L’écrivain, ayant toujours un pied qui « traîne en enfance » et une imagination fertile, nous offre pour suite féerique du conte, un épilogue musical « dans un de ces lieux enchanteurs où les tourments s’estompent ».

Jérôme Attal signe un roman votif dans lequel son héros rend la vie à ses parents par la seule force de la mémoire. Sa déclaration d’amour d’un fils à ses parents défunts, à sa tante, seul lien familial restant, fait écho à une pensée de Kawata : « La mort donne l’obligation d’aimer ». Dans une interview l’auteur déclare s’interroger sur ce que représente la famille. Est-ce celle du sang, d’où cette quête éperdue à la recherche de sa soeur ? Ou est-elle pour Ethan,fils unique, constituée des gens croisés, aimés ?

A nous lecteurs de répondre au double appel de Jérôme Attal :

aimer ce récit sensible, poétique, romantique, onirique, empreint de nostalgie, traversé de chansons électrisantes, mâtiné de drôlerie, pétri de suspense,

et

goûter « l’anniversaire de l’instant » qu’est une bonne lecture.

« Lire, c’est s’abandonner à l’autre », confie Jérôme Attal.

Amis Belges, cette « aventure épique » vous est tout particulièrement destinée !

©Nadine Doyen


(1) Les Jonquilles de Green Park, roman dont vous pouvez retrouver la chronique dans Traversées. A reçu le Prix de L’île aux livres / La petite cour en Août 2016 et le Prix spécial Saint-Maur en poche, 2016

 

 

Quelques questions posées à Jérôme Attal par Nadine Doyen à l’occasion de la sortie de L’appel de Portobello Road Robert Laffont

Quelques questions posées220px-Jérôme_Attal_-_Comédie_du_Livre_2010_-_P1390461

à Jérôme Attal
par Nadine Doyen
à l’occasion de la sortie de

L’appel de Portobello Road, Robert Laffont

Possédez-vous un téléphone vintage semblable à celui du roman ?

Oui tout à fait. J’aime beaucoup utiliser des objets de mon quotidien pour mes romans. Ou de collecter des objets dans la préparation d’un livre, au même titre que l’on collecte des sensations, des sentiments. Et puis ça donne au lecteur un espace chaleureux. Le lecteur qui ouvre un de mes romans, je l’invite chez moi, dans mon univers.

Qu’utilisez-vous de préférence : le téléphone fixe ou un smartphone ?

Je crois qu’à ce niveau d’usage et de familiarité, c’est le Smartphone qui m’utilise !

Quel est le dernier appel reçu, si ce n’est pas indiscret ?

Une journaliste qui me téléphone pour me dire qu’elle me rappellera pour que l’on cale une interview par téléphone. C’est beau comme du Beckett.

Passez-vous beaucoup de temps au téléphone ?

Oui mais la solitude me rappelle à l’ordre. On n’écrit pas pendu au fracas du monde. Ou alors cela devient du journalisme. Dans L’appel de Portobello Road c’est sa solitude que mon personnage tient au bout du fil, finalement. La solitude appelle, car elle a faim. Elle veut sortir. Elle a faim de rencontres. D’une jeune femme, en l’occurrence. À l’autre bout de la route et du chemin qu’il faut faire en soi pour s’ouvrir au monde.

Certains sont allergiques aux conversations téléphoniques qui polluent la tranquillité dans un café, un transport ? Et vous ?

Oui c’est le sans-gêne et la grossièreté qui m’irritent. Parce que je suis davantage séduit par les gens qui font leur apparition dans une pièce ou dans une conversation, sur la pointe des pieds.

Où posez-vous votre téléphone la nuit ?

La nuit, je le transforme en réveil matin pour le faire redescendre un peu de son piédestal.

Votre roman est constellé de musique, chansons ?

Aviez vous un air en tête pour les chansons glissées dans votre roman ?

Dans l’idéal je dirai que le roman, l’écriture d’un roman, doit contenir sa propre musique. C’est aussi la petite mélodie d’un auteur qu’on aime et aime à retrouver de livre en livre. J’espère à chaque fois atteindre ma petite mélodie, et que mes lecteurs s’y retrouvent. Et je suis pour faire des livres enchanteurs. Il faut enchanter le lecteur car la vie est assez pénible comme ça.

Vous animez des ateliers d’écriture, pouvez-vous en dire quelques mots ? Quelle est la finalité pour les participants ?

Ce sont des ateliers où j’essaie de désacraliser l’acte et la pression d’écrire. J’essaie que chacun trouve son registre et atteigne une sorte de grâce dans son registre. Et je transmets aussi l’opiniâtreté. Quand on commence, il faut aller au bout. On a le droit à l’erreur, aux erreurs, mais pas le droit de ne pas aller jusqu’au bout.

Pourriez-vous résumer votre roman en 140 signes ?

Non et cela me réjouit !

Merci infiniment cher Jérôme Attal pour avoir consacré un instant pour ces réponses qui font écho à la musique de votre roman.

Un véritable enchantement.

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