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Laurent Grison, Le chien de Zola, Éditions Henry, collection La main aux poètes.

Chronique de Lieven Callant

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Laurent Grison, Le chien de Zola, Éditions Henry, collection La main aux poètes.


Avec ce poème continu, Laurent Grison me rappelle avant tout que la poésie est jeu. Jeu de lettres, jeu de mots, jeu de nuances et de références. Jeu d’interférences aussi. Dés le début, l’auteur propose une entrée en matière qui n’est pas sans faire allusion au poème de Rimbaud, Voyelles et par conséquent aux projets de révolté rapportés par ce poème. J’y vois aussi une allusion aux autres livres de Laurent Grison qui fonctionnent en parallèle avec les images photographiques de Nathan Robinson Grison. Les vers suivants illustrent particulièrement mon propos où à force les lettres, les mots et leurs juxtapositions finissent par nous révéler les liens que tissent la poésie et les autres formes d’art visuels entre eux. Une strophe se transforme en image à lire. La signification se découvre en ne cessant d’interroger notre imagination et en nous invitant à concevoir une nouvelle lecture possible pour les mots et les lettres qui sont sensés s’aligner docilement pour produire l’interprétation. Laurent Grison cherche à produire un dérèglement des sens.

nue
sinus
s’étire et s’effile

illisignes illisibles
langue de bêtes
assoiffées
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 Épiphanie me refait penser aux origines grecques du mot: Ἐπιφάνεια (Epipháneia) qui signifie « manifestation » ou « apparition » du verbe φαίνω (phaínō), « se manifester, apparaître, être évident » Car le projet de tout poème n’est-il pas d’être une apparition de l’évidence ? Le poème n’est-il pas l’expression réduite à sa plus simple, lucide et brillante manifestation ?

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«Médan. Autoportrait avec son chien Pimpin», 1895. Photographie d’Emile Zola ((BNF/ESTAMPES ET PHOTOGRAPHIE))

 Le chemin de l’en-dehors, offre une réponse possible à la question du titre. Laurent Grison ne fait-il pas référence au Zola photographe qui dans un «Autoportrait avec son chien Pimpin » se joue de sa propre image en se montrant allongé dans l’herbe avec son fidèle compagnon dans les bras alors qu’à l’époque il est déjà un écrivain célèbre et que cette attitude est en totale rupture avec les canons du portrait d’écrivain? Le chemin de l’en-dehors suivi par le poème de Laurent Grison est aussi celui d’une rupture d’avec ce que la poésie devrait être.

 La guerre, le bousculement des temps, le saisonnier, Rhizomes, Anima et une carte ancienne de l’Ogadine promènent et prolongent le poème sur les pistes des remembrances, des combats avec soi-même, avec le temps et les transformations que celui-ci impose. Ici encore, nous marchons sur les traces de Rimbaud. Laurent Grison remet en question son écriture, ses propos ne perdant jamais de vue que tout poème se situe sur le bord extrême, proche de l’effacement, de la manipulation, du renversement de sens. La poésie est aussi en devenir perpétuel, l’âme sœur de notre âme.

Si le but recherché par Laurent Grison est d’ouvrir de multiples voies de lectures à son poème continu, de le laisser gagner nos rêves, nos pensées, notre vie, je dirais qu’en ce qui me concerne le but a été atteint. Une vignette d’ Isabelle Clément illustre joliment la couverture de ce livre au petit format de qualité.

© Lieven Callant

Le fémur de Rimbaud, Franz Bartelt, nrf Gallimard, (18,50€ – 248 pages)

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  • Le fémur de Rimbaud, Franz Bartelt, nrf Gallimard, (18,50€ – 248 pages)

Franz Bartelt s’est imposé dans le paysage littéraire par sa démesure, l’outrance comme disciple d’Ubu. Il récidive avec Le fémur de Rimbaud.

Fidèle à ses Ardennes, l’auteur campe son récit comme dans de précédents romans, à Larcheville, anagramme de Charleville, et rend hommage à Rimbaud par l’exergue.

On croise Majésu Monroe, brocanteur qui revendique détenir « la trouvaille unique », « la pure merveille » et Noème Parker, une cliente dont il tombe en amour.

On est témoin de la première rencontre de deux protagonistes au café des Arcades . On suit l’évolution de leurs sentiments, la phase séduction de Majésu, facilitée par son talent d’orateur et de séducteur qui va le transformer en homme caméléon, s’adaptant aux fantasmes de sa bien-aimée. C’était une année qui commençait bien. Sa révélation choc, fracassante interpelle le lecteur et celle qu’il vient de conquérir. L’assassin est déjà en prison pour Noème ? Où est donc la vérité ? Leur projet d’union peut-il en être contrarié ? Encore faudra-t-il plaire aux parents.

Les protagonistes de ce roman, en particulier Noème, ignorent les bonnes manières de Nadine de Rothschild et choqueraient parmi nous, tant ils sont grossiers, font mauvais genre. Au lecteur d’anticiper la cérémonie quand deux mondes si opposés vont se mêler : les parents de souche bourgeoise et Noème, en rébellion contre eux. Ce qui explique le complot que Noème fomente, en comptant sur son futur mari pour l’exécution du plan. En adepte de la procrastination, l’auteur tient le lecteur en haleine. Majésu exécutera-t-il le souhait de sa femme, à savoir liquider ses parents ?

Une succession de temps forts relance le suspense. Le mariage du brocanteur avec Noème. L’aurait-il épousée par amour ou pour sa dot ? Noème est-elle ce « monstre » décrit par son père ? Un magot ne dormirait-il pas dans le bureau de beau-papa ? Disparition de sa jeune épouse. Menace de Majésu de faire tout sauter. Le voilà aussi dangereux que Breivik avec la liste de son incroyable arsenal, véritables « munitions suédoises ». L’enlèvement de Noème par les malabars, une course poursuite des plus hallucinantes. Accusations, mensonges, délations conduisent en garde à vue. Au tour de Ployette, la bonne, de s’évaporer. Le rythme prend de folles allures quand il s’agit de traquer les ravisseurs emportant le lit de la captive Noème ou de mettre à l’abri la boîte à secrets. Scènes de travelling ébouriffantes.

L’auteur nous offre une galerie de personnages bien trempés : les homosexuels bulgares, l’inspecteur Bardouate (tiraillé entre deux camps), la bonne Ployette, le couple de bourgeois, des êtres rares comme ce « spécialiste de l’accent circonflexe dans l’œuvre de Rimbaud » ou le fantôme de Rimbaud avec cette chaussette trouée.

Les deux protagonistes irrésistibles nous stupéfient tout au long du roman, avancent en funambule, avec le risque vertigineux d’une nouvelle catastrophe.

La complexité des relations humaines, le mensonge s’immisçant, est mise en exergue.

Les couples sont toujours atypiques, mal assortis et soumis aux aléas de la vie.

Leur vie amoureuse est très chaotique, passant de l’amour fusion (« on ne se quittait plus, ni de jour ni de nuit », « nuit gorgée de succulences »), sado maso, à son extinction avec menaces de mort proférées, soif de vengeance puis à la tentative de rabibochage pour éviter le divorce. Qui est le plus rusé, le plus hystérique, le plus manipulateur ? Qui joue le mieux la comédie ?

Tout l’art de Franz Bartelt consiste à agrémenter ce récit rocambolesque d’un regard acéré sur les travers de la société, sur les universitaires, les banques, n’hésitant pas à épingler la corruption et la façon dont les affaires criminelles sont traitées et jugées.

Il souligne l’hypocrisie de la veuve fracassée, pleurant devant les médias.

Quant à l’opposition nantis/prolétaires, on retrouve la même démarche que Woody Allen qui fustige ces escrocs qui s’engraissent aux dépens des gens modestes. Majésu, solidaire de Noème, a déclaré la guerre au capitalisme convaincu que « l’argent pourrit tout ».

Comme son protagoniste Majésu, l’auteur possède une érudition insoupçonnée, et d’innombrables références littéraires (Hugo, La Fontaine, Balzac, Verlaine). Le style procède par énumérations visant à renforcer l’idée, à exagérer et laisser son empreinte chez le lecteur. Il fait montre de sa plume incisive, et de « l’instinct critique ». Il reste le maître incontesté de la formule : « Pour penser il faut un cerveau, pas des diplômes » ou « Je saurai quoi lui balancer dans le goulot ». Il joue avec l’oxymore : « Elle m’avait ouvert aux splendeurs de la misère. », les tournures imagées : « Il n’y a pas que les draps qui s’en souviennent », « un œil en patrouille », « dégarni du plafond ». Il ne se départit pas de son ironie : « Le canapé rembourré avec des noyaux de pêches » ni de son humour qu’il a insufflé à Majésu : « Je devais manquer de phosphore ».

Quant à l’épilogue, il nous dévoile de bien funestes destins. Soyez blindés, âmes sensibles, car comme summum du gore, Franz Bartelt m’apparaît indétrônable. L’auteur sait puiser dans des faits divers les plus ignobles pour les recycler en encore plus spectaculaires. Dans ce roman, les rebondissements, les coups de théâtre s’enchaînent, de vrais loopings inattendus. On rit, on retient son souffle, on frissonne d’horreur, on jubile. On y trouve la toute puissance de l’écriture et la saveur de l’esprit ardennais. Au pays de l’excès la seule richesse est le langage, confie l’auteur.

Le fémur de Rimbaud est à la fois un vrai mélo et une grande comédie, un chant d’amour et de guerre. Franz Bartelt signe un roman décapant, une tragédie funambulesque, à la lecture addictive (dialogues truculents), ce qui ne peut que donner envie de poursuivre avec encore plus noir : La bonne a tout fait au Poulpe.

©Nadine Doyen

Franz Bartelt – Facultatif bar – Éditeur: D’un noir si bleu (18€- 261 pages)

Franz Bartelt – Facultatif bar

 

  • Franz Bartelt – Facultatif bar – Éditeur: D’un noir si bleu (18€- 261 pages)

La prédilection de Franz Bartelt pour les protagonistes enracinés dans des lieux sordides ( « banlieue crasseuse » ou interlopes se confirme avec Facultatif bar.

La couverture gore, maculée de taches de sang préfigure « un océan de sang ».

La majeure partie du récit est confinée à trois huis clos.

Le lecteur aura la surprise de voir débarquer au Facultatif bar non pas la fée Benninkova mais deux anges déchus « dont la notoriété ne dépasse pas les environs du paradis ». Ils savent se fondre incognito dans la foule des clients ou confier des missions comme celle, relatée dans le premier chapitre, qui faillit tourner mal pour Querque, «un farceur né », bardé de diplômes. En effet soupçonné de vol par le vigile, il va prendre un malin plaisir à berner le policier de façon insolente.

Est-il le serial killer, ce «  monstre accompli qu’il prétend être ? Ses révélations attisent la curiosité du lecteur. La présence des anges permet à Franz Bartelt d’asséner des réflexions autour de Dieu et en filigrane de faire entendre sa charge contre les institutions qui détiennent le pouvoir et en usurpent les prérogatives, dénonçant les arrestations musclées. L’auteur épingle « l’incurie de la police » et « son incompétence » et souligne le parler peu châtié de l’inspecteur.

Le lecteur va suivre l’inspecteur Granier dans ses missions, au cours de ses descentes dans les bordels et découvrir les sources de sa jouissance. Mais qui traque-t-il ? Sa femme qu’il soupçonne d’adultère ? En simultané se déroule l’étrange échappée du duo formé par Querque et le journaliste Jéronimo, friand de presse à scandales.

Quant à l’univers de la boucherie, Franz Bartelt, en carolomacérien de souche, nous y a déjà baignés, nous ayant servi de la « Terrine Rimbaud » et les saucisses de Merdouilla. Ici, le commerce du boucher Trousquaille s’avère d’autant plus prospère que ses fournisseurs sont très actifs. Visionnaire, Franz Bartelt ? Toujours est-il que sa plume est à l’unisson des scandales de la filière viande ! Quant aux commis rompus à l’art du dépeçage, ils prennent leur pied, pratiquant « le commerce amoureux avec des cadavres » dans l’arrière-boutique faisant office de backroom.

Facultatif bar nous confronte à des personnages peu recommandables (« faiseurs d’anges », « Frères tortouristes »). qui semblent sortir de l’atelier de Jean Rustin.

On y voit s’échouer des êtres au bout de leur destin. Quel va être le sort de Querque ?

Son vœu décliné au début du roman sera-t-il exaucé ? Laissons le mystère.

Un vent de folie souffle autour de la mère de Félicien et sa façon de parler à son double dans le miroir apporte une touche comique tout comme les scènes incongrues qui ont quelque chose de jubilatoire.

Le tragique, l’horreur ne connaissent pas d’éclipse. Lecteurs sensibles s’abstenir, car l’auteur sait faire monter crescendo la tension, la panique et détailler les atrocités.

La cruauté, la folie, il nous y a déjà habitués avec ses romans précédents.

Franz Bartelt signe un roman d’une noirceur tellurique, cruellement sarcastique, dominé par la boisson, le sexe, la violence, la mort et les règlements de compte.

©Nadine Doyen