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La fille à la voiture rouge, Philippe Vilain ; Grasset (250 pages – 19,00€)

Rentrée littéraire : 23 août 2017

Chronique de Nadine Doyen

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La fille à la voiture rouge, Philippe Vilain ; Grasset (250 pages – 19,00€)


Si les corbeaux (1) sont parfois le déclencheur d’un rapprochement entre deux êtres, pour Philippe Vilain il aura suffi d’une porte et d’un sourire. Porte depuis condamnée.
En effet c’est à la bibliothèque de la Sorbonne que le narrateur a croisé cette étudiante qui l’a impressionné, au point de souhaiter la revoir, de ne cesser de penser à elle.
Comme Jean-Marc Parisis dans Avant, pendant, après, Philippe Vilain retrace ses rencontres avec Emma, repasse le film de cette liaison, distille des indices qui éveillent l’attention du lecteur. De plus, en revisitant leurs moments à deux, le narrateur comprend, avec le recul, certaines situations (pourquoi elle ne voulait pas de visite pendant son séjour à l’hôpital).
Il nous livre un portrait époustouflant, très fouillé, de cette héroïne de 19 ans, aux multiples facettes dont il tente de décrypter la personnalité.
Au fil de leur idylle, le lecteur fait connaissance avec Emma, « la fille à la voiture rouge », « aux yeux verts », « alerte et remuante, bavarde », d’un milieu aisé.
Tour à tour, « la brindille mini jupée », « l’escort girl », « la fashionista », mais aussi l’étudiante préparant l’agrégation qui lit Nabokov et Kundera.
Son année de naissance ? Philippe Vilain joue à la faire deviner au lecteur !
Après la révélation de son secret, c’est « la vaillante Emma », « une combattante,une guerrière », « la petite miraculée » pour qui le lecteur éprouve de l’empathie.
Le récit est hanté par le spectre de la mort, de la maladie, véritable épée de Damoclès pour son héroïne, qui sait son « temps compté ». D’où cette fureur de vivre intensément pour cette « femme pressée » et cette tension permanente.
En parallèle se brosse le portrait de l’écrivain, à la réputation de Don Juan qui ne s’est jamais engagé, et pourtant saute le pas en offrant une bague de fiançailles.
Son double d’âge crée un malaise parmi les parents de la jeune fille et leur entourage.
Après trois mois de fréquentation, on se demande si le narrateur va réussir à percer la « zone opaque et mystérieuse » de celle à qui il invente même une double vie.
Pourtant une complicité s’est tissée. Lui l’aide, l’encourage dans ses études, la drape de bienveillance durant sa maladie. Réciproquement, elle l’assure de son soutien : « Ne t’inquiète pas, Coeur », « tu pourras compter sur moi ». Leur connivence engendre des situations cocasses, mâtinées d’humour. Emma sait jouer sur la polysémie du mot « examen », son évasion de l’hôpital est assez rocambolesque !
Toutefois, elle peut « redevenir un diable » capricieux.
Le rebondissement qui ouvre la deuxième partie, faisant suite aux aveux d’Emma bouscule, sidère et on imagine combien le narrateur doit tomber de haut.
Le lecteur en sort si estomaqué que son empathie va glisser subrepticement en faveur du « romancier in love » ! On subodore que celui-ci pourrait, comme Henri Calet, nous confier : « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes », vu les états d’âme qu’il affiche. Comment va-t-il réagir d’autant que des failles sont mises en évidence ?
Auxquelles viennent s’ajouter la jalousie, les soupçons, des différends, la différence d’âge, source d’inquiétude pour les parents de Céline, ex Emma ?
Son amour pour son « Petit Hibou » sera-t-il assez fort pour lui pardonner ?
Dans cette partie, on découvre une autre facette de l’étudiante : « fille rebelle », qui n’a cessé de « bosser » pour décrocher l’agrégation. Parfois désagréable, boudeuse, facétieuse, privilégiant les moments avec ses amies. Elle, qui a rêvé d’être actrice, ne jouerait-elle pas une autre partition, à l’insu de son fiancé ?
Le romancier, lui, confronté à la froideur des relations, se retrouve en proie à des atermoiements, se livre à une profonde introspection. Il se remémore leurs escapades à Capri, Trouville. Il analyse leurs paroles, les silences, s’interroge.
Un vrai dilemme le taraude : quitter ou rester ? Suspense pour le lecteur.
Que ferait-il dans pareil cas ?
Le narrateur radiographie la courbe de leur désir, le sien « hospitalisé », « stérilisé », après toutes ces désillusions aboutissant au « charnier des amours ».Il constate que « le bonheur se nostalgise ». On est interpellé par le champ lexical autour du mot « triste », ainsi que celui autour du « jeu ». Qui abuse l’autre ? Qui fait souffrir l’autre ?
C’est alors que Philippe Vilain développe une réflexion sur la création, sur le pouvoir des mots (parfois cruels), sur l’autofiction. Il tient à préciser que ses histoires ne sont pas toujours vraies et ne cache pas son besoin d’indépendance.
N’est-il pas dangereux d’inclure dans ses romans des connaissances proches ?
A moins que raconter l’histoire du personnage forgé par Emma relève d’une catharsis pour le narrateur. Celui-ci n’a sûrement pas écrit son roman avec le stylo Mont Blanc offert par Emma, mais plutôt avec une plume d’ivoire qui a étoffé, touche par touche, le portrait complexe de son héroïne.
On reconnaît en filigrane quelques titres des romans de l’écrivain, qui connaissent un beau succès en Italie, dont celui qui a été adapté à l’écran (Pas son genre).(2)
Philippe Vilain poursuit, avec beaucoup d’acuité et de lucidité, l’exploration d’un amour intense qu’il sait « inconstant » en nous plongeant dans les méandres d’un couple atypique et ses « intermittences du coeur ». Il soulève de multiples questions : Comment sauver l’amour quand on sent l’éloignement ? Traverser le temps ? Tromper l’ennui ? Dépasser l’ordinaire et le manque de désir ? Sortir du mutisme ?
Il évoque la dépendance amoureuse, la morsure de l’absence après la séparation.
Les lieux, étant mémoire, convoquent une foison de souvenirs heureux en compagnie de Céline. Relire des textos, des lettres ravive les émotions.
Philippe Vilain offre le parcours intime d’une liaison « chaotique », inédite, ponctuée d’une cascade de rires et de pleurs, à l’unisson des états d’âme des protagonistes.
Le romancier s’avère un subtil entomologiste des coeurs et signe un roman profond, empathique qui bouscule et questionne, traversé par les thèmes de la jalousie, de la culpabilité, de la solitude de l’écrivain et son besoin de liberté, de la finalité de l’Écriture, ce « travail invisible » : « Je me laisse écrire, pénétrer par le monde, les événements et les situations ; je n’écris pas, je suis écrit », se demandant « parfois si ce n’est pas l’amour qui l’écrit ». Nos vies seraient-elles écrites ?
Le lecteur est rassuré, Philippe Vilain n’a pas perdu le goût de l’écriture, ni son style travaillé, élaboré. En voiture, hop, embarquez avec La fille à la voiture rouge !
Note :
Pour ceux qui ont lu Confession d’un timide, on y croise C., « l’étudiante de la Sorbonne, à la « silhouette longiligne » dans le chapitre : Douleur d’aborder une femme.

©Nadine Doyen


(1) Dans REPOSE-TOI SUR MOI de Serge Joncour
(2) Pas son genre, film de Lucas Delvaux, avec Emilie Dequenne, adapté du roman éponyme de Philippe Vilain.

Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, Albin Michel (188 pages 16,90€)

Chronique de Nadine Doyen

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Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, Albin Michel (188 pages 16,90€)


Amélie Nothomb réitère avec les contes de Perrault, et après Barbe bleue, choisit de nouveau un titre éponyme. On le sait, l’auteure accouche d’un roman chaque année, cette fois ce sont ses figures féminines qui donnent vie. Naître peut s’avérer « un atterrissage brutal ».

Nous voilà propulsés dans la vie de deux couples, tout jeunes parents, pas encore aguerris aux besoins des bébés. On connaît l’art d’Amélie Nothomb pour le choix des noms : Dédodat, « cadeau de Dieu », est le premier né, un bébé « sur mesure », un prodige, très mature. Mais pourquoi ses parents sont-ils si « pétrifiés » au point de songer à se cloîtrer ? Quant à la kinésithérapeute dont Déodat tombe amoureux, elle a pour nom : Leyde et pour prénom Saskia comme la femme de Rembrandt.

Vient ensuite Trémière, « l ‘enfançonne, irréelle de beauté », aux « traits de poupée de porcelaine ». Un prénom qui surprend l’infirmière. Mais quand « Lierre », le père, féconde « Rose », la rose grimpante ne pouvait que s’appeler Trémière.

La romancière entrelace les trajectoires de ces deux familles et de leurs progénitures.

Elle s’essaye à décrypter les circonvolutions de leur cerveau et à percer le mystère de ces « énigmes lumineuses » que sont les enfants comme l’affirme Daniel Pennac. Le cas Déodat est effectivement peu commun, les rôles sont comme inversés, c’est Déodat qui jauge « cette espèce qui s’extasie pour rien ». Il les cerne si bien qu’il modèle son comportement en fonction de leurs réactions.

Ne sont-ils pas ridicules les parents qui baragouinent leur jargon personnel étoffé de mimiques, leur parler « mamanais » ?

Pour la narratrice « L’enfance est un miracle ». Elle ausculte la relation filiale et montre qu’un enfant peut s’adapter, s’attacher à une autre personne que la mère.

Mais elle -même n’a-t-elle pas tissé un lien intense avec sa nounou japonaise ?

Elle analyse la fibre maternelle de Rose et d’Énide.

Que penser de Rose qui confie sa fille Trémière à sa grand-mère Passerose ?

Quand on sait que celle-ci chiromancienne, personnage récurrent chez Amélie Nothomb, vit dans « une ruine somptueuse » qui se délabre comme le château du

Comte Neuville, on peut craindre pour l’enfançonne.

Si Déodat aime son parc, Trémière y végète et accuse du retard pour marcher et parler. Pourtant c’est bien en compagnie de sa grand-mère qu’elle veut rester, tant leur fusion est intense. Un secret les relie, celui du coffre à bijoux.

Nous suivons la croissance, les premiers pas et l’acquisition du langage, leur éducation, leurs résultats scolaires. Les problèmes surgissent quant aux relations avec les autres, surtout dans la cour de récré, une mini jungle. Déodat découvre la cruauté, la méchanceté, « le sadisme de ses congénères », les moqueries à l’école (comparé à un « troll », surnommé « Déodorant ») et l’ostracisme. Comment aider les plus vulnérables à se défendre ? En leur apprenant à surprendre par le « judo verbal ».

Pour exemple, les réparties de Déodat, pleines d’esprit : son corset « un système de surveillance relié à une cellule de sécurité ».

De même, il ne peut pas comprendre qu’un canari soit en cage. Son éveil aux oiseaux est né quand il reçut « une substance blanchâtre » et devint « L’Enfienté ». Il y vit « un message divin » et reçut ce signe comme « une illumination ». En autodidacte, Déodat cultive sa passion dévorante avec les planches oiseaux des dictionnaires tout émerveillé par la « profusion de couleurs et de grâce ». Puis, le cadeau de Noël de sa mère : « Les oiseaux du monde » devient sa bible. A six ans seulement, il décida de calquer sur les oiseaux « leur noble indifférence à l’homme », au risque de devenir autiste. Un moyen de mettre à distance « la bassesse des hommes » et leur violence. Mais Déodat Eider, n’est-ce pas un nom prédestiné ?

Son QI exceptionnel soulève la question de l’intelligence. Est-elle innée ?

Mais l’environnement social n’a-t-il pas aussi un impact dans la construction d’un être, l’acquisition du langage ?

Trémière n’est pas épargnée, elle aussi martyrisée par ses camarades, humiliée, affublée d’un sobriquet « Trémière la crémière ». A l’ère des réseaux sociaux, les propos délétères circulent vite et fragilisent la victime.

En résumant leur scolarité, Amélie Nothomb soulève la question de l’orientation des enfants après le Bac. Ne pas leur imposer le choix de l’adulte, mais les laisser libres.

Les parents de Déo ne conçoivent pas de contrecarrer le souhait de leur fils, mais ne

sont pas compris par l’école. Son intérêt pour les oiseaux se confirme et le conduit à « une thèse de doctorat sur la huppe fasciée ». Cette passion rappelle « la femme oiseau » d’Isabelle Kauffmann, qui sous « ses vêtements amples, portait deux petites aîles qui bruissaient imperceptiblement quand elle montait ou descendait des escaliers ». La notoriété de Déodat est à associer à Alain Bougrain-Dubourg.

Pour finir l’écrivaine déroule le fil de la vie sentimentale, des premiers émois des deux protagonistes. Tous deux vont connaître des déceptions (divorce) et les affres de la rupture : « En amour, il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’ennuie ».

Amélie Nothomb met en exergue la résilience de Déodat, qui s’adapte à son handicap, sa différence et sait trouver « un modus vivendi » pour le surmonter.

Si Pétronille avait des affinités avec le chat, Amélie Nothomb semble s’être exhaussée pour rejoindre son héros métamorphosé par les oiseaux. D’ailleurs dans une interview,

elle confie avoir avec eux beaucoup de points en commun : « diurne, nocturne », allant jusqu’à s’ identifier à un oiseau de proie : « une buse ».

La romancière oppose la télévision aux livres. Peut-on grandir sans télé ? Vivre sans télé ? Déodat, le seul à ignorer ce loisir que ses parents considèrent comme « l’invention du Diable » veut en juger par lui-même. Le deal passé avec Axel lui permet de combler cette carence. Son enchantement fait vite place à l’ennui.

Ce roman est un hymne aux livres. Si pour Charlie Chaplin, « Une journée sans sourire est une journée perdue », pour tous les dévoreurs de livres comme Déodat, des heures sans livres sont « des heures perdues ».

Amélie Nothomb montre comment un livre peut bouleverser une vie.

La romancière, en habituée des plateaux, nous plonge dans les coulisses d’une émission de télé réalité et dénonce les pratiques de certains animateurs qui abusent de leur invitée, sous prétexte qu’elle a une tête de linotte. Sous les traits de Trémière, on devine d’autres stars de la réalité dont les paroles font le tour des réseaux !

Quand Amélie Nothomb est invitée, le champagne de luxe va de pair.

Mais le boire sans « compagnon de beuverie » n’est pas envisageable pour les deux protagonistes à moins que la sérendipité joue en leur faveur.

Le récit se termine par une réflexion autour de l’épilogue dans les romans d’amour.

Que privilégier ? Une « Happy end » ou pas ? Un fin ouverte ou pas ?

Amélie Nothomb rend compte de ses observations après avoir lu tout Balzac, à savoir que « Le pont aux ânes de la littérature, c’est évidemment l’amour » !

Alors au lecteur d’être perspicace ? Pour quelle solution aura-t-elle opté ?

Les aficionados d ‘Amélie Nothomb pourront débusquer le mot récurrent de quatre lettres qu’elle se plaît à distiller avec malice dans ses romans.

L’auteure dénonce également ce diktat de la transparence (sujet abordé par Mazarine Pingeot dans son essai) qui conduit les paparazzis à traquer leur proies. Toutes deux refusant de voir l’espace privé violé.

Amélie Nothomb ponctue son récit de réflexions pertinentes, voire philosophiques sur l’intelligence et la bêtise, le beau et le laid, soulignant le rayonnement de la beauté intérieure. Puis, comme l’a constaté Arthur Dreyfus : « Le grand bonheur reste que les très beaux ne recherchent pas (uniquement) des très beaux ! Si l’on en croit Monica Belluci, la beauté peut faire souffrir. Pour Charles Dantzig, « La beauté est un malheur. Elle engendre la haine. L’être beau a bientôt le sentiment d’avoir usurpé quelque chose. Elle est belle, et n’y peut rien ». « Il est entendu par les autres, pour se la rendre supportable, qu’elle est signe de bêtise. »

Par son ode aux oiseaux, à la pratique du « birdwatching », nul doute que la romancière va recueillir l’adhésion des militants de la ligue des oiseaux.

Saluons sa belle inventivité langagière, son humour, ses jeux de mots (huppe, gens huppés) et ses dialogues enlevés.

Si « L’art a une tendance naturelle à privilégier l’extraordinaire », le talent de la romancière réside dans son imagination imparable et ses univers singuliers.

Amélie Nothomb, toujours aussi pétulante, signe un vingt-cinquième roman allègre, jouissif, aérien et aviaire, qui dévoile les subtils entrelacs qui forgent le destin.

Amour, humour et champagne, des ingrédients qui donnent des ailes à l’auteure.

De quoi ne pas être distancée par son roman qui vole déjà de ses propres ailes !

©Nadine Doyen

Repose-toi sur moi, Serge Joncour ; Flammarion (427 pages ; 21€)

Chronique de Nadine Doyen

Rentrée littéraire 2016

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Repose-toi sur moi, Serge Joncour ; Flammarion (427 pages ; 21€)

Parution le 17 août


 

Quel plaisir de retrouver un auteur que l’on affectionne !

Le douzième roman de Serge Joncour s’inscrit dans la lignée de L’amour sans le faire.

Une femme, un homme, des voisins qui s’ignorent, habitant le même bâtiment.

Pour Aurore Dessage, femme hyperactive, qui jongle avec les aléas du quotidien et son triple rôle de mère, épouse et businesswoman, faire une pause, le soir, dans la cour arborée de son immeuble parisien, est vital.Cet îlot de verdure qu’elle se plaît à cultiver reste son havre de paix, sa « bouffée d’air », « un vrai sas », son refuge jusqu’au jour où des « croassements glaçants » ont supplanté les « gazouillis épars, les sifflotements des merles ». Traverser la cour de nuit devient sa hantise. Mauvais présage que ces oiseaux de malheur qui semblent la défier, « se jouer d’elle ».

L’auteur focalise notre attention sur Aurore et Ludovic depuis leur rencontre fortuite dans cette cour, cette « petite campagne ». Scène incroyablement hallucinante, digne d’un film d’Hitckock : croassements, hystérie des « bêtes affolées ». Suspense.

Mais qui est ce parfait inconnu, qui sait si bien la deviner ? Un oxymore vivant, déraciné, qui a dû s’approprier les codes du monde urbain.Ludovic, avec son « mètre quatre-vingt-quinze pour cent deux kilos » en impose. C’est préférable pour son métier de recouvreur de dettes. Souvent confronté aux difficultés des ménages qu’il visite, il restitue le pouls de la France des banlieues.

Des vies minuscules en voie de paupérisation.

Avec beaucoup de finesse, Serge Joncour décrit l’évolution des sentiments d’Aurore et de Ludovic, ce voisin qui exacerba sa peur. Aucun attrait immédiat entre eux. Ils se croisent, se jaugent, s’épient. Il la toise. Échanges secs. Son « ton faussement jovial », son humour l’insupportent. Elle le trouve « plouc ». Pourtant elle a envie de le revoir ce « colosse » aux « mains de matamore » qui a compris sa phobie. Comment interpréter ce « petit cadeau » du « plumeau », trouvé dans sa boîte ? Une façon d’apprivoiser l’autre ? La fascination opère insidieusement.

Après avoir été source de frayeur, la cour retrouve sa quiétude et revêt un rôle majeur. L’« infime forêt » devient leur jardin secret, leur cocon, le théâtre des balbutiements de leur idylle (un instant d’abandon), le berceau de leurs ébats (étreinte totale) et le témoin d’ instants volés entre les deux amants. Leurs fêlures les rassemblent mais ralentissent leur fusion amoureuse. Ces deux-là s’accrochent l’un à l’autre comme à une bouée de sauvetage. Les liens se nouent, les mains se frôlent, se caressent, les corps se fondent. Aurore trouve en Ludovic une écoute, « un rempart », un soutien et vit chaque rencontre comme « une pure parenthèse, un dépaysement ».

Voici Aurore, en plein maelström, écartelée entre la raison et le coeur, taraudée par la culpabilité, cédant à la panique, plongée dans ses atermoiements : revoir Ludovic ou l’éviter et « effacer ce moment » de sa mémoire.

L’ironie du destin : Aurore, revenue en catastrophe, découvre que celui qu’elle a pris pour « un prédateur, un nuisible » n’ est autre que Ludovic, l’homme providentiel, envers qui elle ne peut être que doublement reconnaissante ! Comment le remercier d’avoir limité les dégâts ? Pour les mômes, admiratifs, le « doux géant », qui « se sent d’ailleurs », devient le « superplumber », leur héros.

Serge Joncour se révèle un subtil entomologiste des coeurs, traquant les méandres du désir charnel, vertigineux, pour ces deux amants au désert affectif. Il offre des pages « ardentes », sulfureuses, du 37°2 et habille son écriture de tendresse, de douceur et mieux encore de sensualité. Il met en exergue l’emprise que peut avoir un être sur un autre. Ludovic reconnaît que « jamais personne ne l’avait ensorcelé à ce point ». Il est prisonnier de cette dépendance amoureuse, « dangereusement attaché », possédé. Puis se retrouve impliqué dans un sac de noeuds invraisemblable propice à alimenter le suspense. Que fait le fusil dans son coffre ? Que fomente-t-il ? Comment expliquer ses accès de rage, son impulsivité, ses coups de sang ? N’a-t-il pas « tout envenimé » ?

En fin de compte, Aurore est-elle pour Ludovic une bénédiction ou sa plus grande malédiction ?

Au lecteur d’en juger à travers leurs portraits très fouillés que Serge Joncour brosse, avec maestria, les suivant en parallèle dans leur vie professionnelle. Des destins protéiformes pour ces deux êtres, happés par une succession d’imprévus, d’embûches, d’embrouillaminis, au bord du précipice, à la dérive. L’incursion dans le monde du travail montre la loi implacable de la concurrence.

Aurore Dessage, styliste, conjugue innovation et le savoir faire « made in France ».

Elle sait que « le business, c’est soit tu bouffes les autres, soit tu te fais bouffer », « c’est comme monter sur un ring, il faut donner des coups, sans quoi c’est toi qui en prends ». L’auteur livre un vif témoignage de notre époque où le profit l’emporte sur la qualité et glisse un clin d’oeil indirect à la ville de Troyes et son passé de la bonneterie si florissant.

Un différend oppose « la patronne » à son associé, Fabien, qui mise lui sur le profit, et privilégie le commerce avec la Turquie, la Chine. Les tensions dues à leurs objectifs divergents gangrènent leur relation et menace l’avenir de leur petite entreprise en pleine tempête, alors que son mari, « leader de l’hébergement de start-up », « contaminant de succès » déborde de projets depuis qu’il a fusionné avec un groupe américain. Comment tout assumer seule quand on se retrouve en butte aux problèmes économiques ? Sur qui compter ? Son mari?

Aurore voit son couple se déliter par manque de disponibilité à l’autre. Difficile de communiquer avec un époux distant, avachi devant la télé, de plus en plus sollicité, hyper connecté, souvent à l’étranger, avec qui l’échange se réduit parfois à « un geste d’un condescendance glaciale ».

Aurore n’est-elle pas au bord du découragement et du burn out, rendue à sa déréliction, quand elle croise Ludo,du genre altruiste, prêt à l’aider, à l’accompagner à un rendez-vous d’affaire ?

Nouveau dilemme cornélien : sauvegarder son couple, ses enfants ou refaire sa vie.

Si Serge Joncour a opté pour un ton plus grave, il ne se départit pas de son humour, et nous offre des intermèdes plaisants (la « chorégraphie parfaite des serveurs ») ou hilarants comme l’essayage de pantalons. Comment ne pas rire de concert avec les vendeuses à la vue de « la cabine prise de spasmes » !

En filigrane, Serge Joncour renoue avec la dualité ville/campagne. Pour Ludovic, que Paris « tend comme un ressort », le retour aux sources dans la vallée de Célé lui offre ce « bol d’air » salvateur. Dans cette nature, « l’environnement se foutait pas mal de son gabarit », de sa stature si imposante. Il pose un regard poétique sur la capitale aux multiples perspectives, sur la Seine. Avec tact et pudeur il évoque le désarroi de ceux qui voient leurs aînés se dégrader, ainsi que la maladie,le deuil. Il soulève la délicate question d’aimer de nouveau tout en restant fidèle à celui qui est parti.

Serge Joncour signe un très beau roman complexe, ambitieux, ample, captivant, foisonnant de personnages, en prise avec l’actualité.Le talent de l’auteur est de toujours se raccrocher à l’humain. Il nourrit une généreuse empathie , profondément sincère, pour ses protagonistes (des faibles, des fragiles) devant leurs turbulences intérieures. Chez Serge Joncour, l’histoire, avec ses luttes et violences sociales, n’est jamais absente de son esprit ou indifférente à sa plume. On retrouve avec

délectation le style Joncourien:puissant, écorché vif, cinématographique suscitant tout de suite des images fortes ( corbeaux « jaillissant comme des assiettes au ball-trap », geyser, chute dans l’étang, métaphore du buffle…).

Cette love story entre voisins,une passion adultère improbable, « tellurique » teintée de culpabilité, d’autant plus inattendue que tout les oppose, saura tatouer le lecteur de façon indélébile.En quittant ce roman prégnant, le lecteur va, lui aussi, rêver d’entendre une voix bienveillante, lénifiante qui l’apaisera par son invite : « Repose-toi sur moi ». « Double sens quand tu nous tiens », déclare Serge Joncour, en écho au titre magnifique. Un livre, tour à tour, touchant, drôle, inquiétant, violent, poétique, poignant, tendre,nostalgique, hypnotique à ne pas laisser au repos et qui ne vous laisse pas au repos ! Il enflamme et séduit .On souscrit.

Serge Joncour trace son sillon , sans tapage, et s’impose parmi les cadors de sa génération.

Stylissime.

©Nadine Doyen

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2015



 

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Chronique de Nadine Doyen

Le crime du comte Neville, Amélie Nothomb, roman, Albin Michel (15€, 135 pages)

Voici Amélie Nothomb sur les traces d’Agatha Christie, toutes deux anoblies, prolifiques, indétrônables, de notoriété universelle, la belgitude en commun et best sellers. Si la romancière britannique fut estampillée par la presse des sobriquets suivants : « L’impératrice du crime », « lady of crime », comment sera surnommée Amélie Nothomb ? Peut-être « La baronne du crime » ? Le récit revêt un « British touch » double, puisqu’Oscar Wilde fut aussi une source d’inspiration pour l’intrigue. Chapeau bas à la narratrice, à l’imagination hors pair, à l’art imparable pour forger les noms à rallonge de ses personnages : entre en scène tout d’abord Madame Rosalba Portenduère par qui le malheur arrive.

Amélie Nothomb nous convie au château de Pluvier, dans Les Ardennes belges, à la rencontre de son propriétaire, le comte de Neville. Celui-ci a hérité de l’art de la bienséance et de recevoir, non pas de Madame Rothschild, mais de son père et « son meilleur professeur » fut le roi Baudouin qui lui inculqua la déférence. La romancière radiographie le milieu de l’aristocratie, ce besoin de paraître, et montre  le changement opéré en 1975 pour les « Modernes » dans les rapports filiaux. On entre dans l’ère de l’enfant roi, alors que précédemment ils recevaient le minimum d’attention. Ce qui est choquant ce sont les révélations de leur mode de vie frugale (« pain et eau »), froid de la bâtisse causant le décès de Louise, sœur de Neville, faute de soins.

Henri Neville, obnubilé par la prophétie de la voyante, redoute cette ultime garden-party, du 4 octobre, pourtant devenue l’incontournable rendez-vous mondain.

Réussira-t-il à mettre son projet machiavélique à exécution ? On plonge dans les pensées du père. Qui mettre sur sa blacklist parmi les « individus abjects » à liquider ? Ses paroles le trahiraient-il quand il affirme que sa fille est « monstrueuse », « impertinente », « une sale gamine », « sale petite égoïste » ? En proie à un sérieux maelström, il en perd le sommeil. Les conseils pour juguler l’insomnie seront-ils suivis ? A noter la savoureuse définition que la narratrice en donne : « une incarcération prolongée avec son pire ennemi. Ce dernier étant la part maudite de soi ». Savoureux son monologue apostrophant Dieu.

Dans ce roman, Amélie Nothomb focalise notre attention sur le rapport de forces entre le père et sa fille, tissant un parallèle avec Agamemnon et Iphigénie. Le tête à tête de la fille et du père prend l’allure d’une tragi comédie cocasse par les réparties de Sérieuse. Ce n’est plus Tuer le père mais «  tuer la fille ». La narratrice instille un grain de folie dans la requête de Sérieuse. Ses pensées suicidaires, laissant deviner son mal-être, sa crise d’adolescence, ont de quoi inquiéter le père. Si Sérieuse, pourtant « née dans l’amour » a souffert d’un manque de communication, le père lui accorde un moment privilégié lors de leur retour au château Il lui témoigne à cet instant toute son attention, l’invite à lui confier « ses ressentis ».Qui a le plus d’ascendant sur l’autre ? Le suspense va crescendo quand le père s’exclame : « Tu me manipules ».

Quant à Alexandra, la mère ? On lui doit la phrase codée : «  Venise s’enfonce ». Femme positive, au « sourire radieux », pour qui « rien ne paraissait tragique ». Avec psychologie, la romancière sonde les âmes de cette famille aristocrate ruinée, souligne la métamorphose de Sérieuse, enfant brillante devenue renfermée, amorphe.

Amélie Nothomb sait nous tenir en haleine, suite aux atermoiements d’Henri et maintenir le suspense avec des retournements de situations. La musique de Schubert n’y est pas étrangère. Au chant du cygne, « les auditeurs lévitaient » et par miracle Sérieuse avait aussi vibré, l’émotion l’habitait. Elle se sent libérée de « la gangue qui enserrait son cœur ». La tension atteint son paroxysme quand le comte se dirige vers la tour. Le lecteur sait que l’arme du crime l’attend. Qui sera la victime ?  Et la narratrice de rappeler que « Dans tout roman honorable, quand un fusil est mentionné, il faut qu’il serve » ! Nouveau rebondissement : ce papier glissé par Sérieuse à son père, quel ultime message peut-il contenir ? Le lecteur reste ferré. L’année 2014 sera-t-elle pour Henri et sa famille un « annus horribilis » ?

Telle une marionnettiste, l’écrivaine commande avec brio le destin de ses protagonistes. Elle analyse le crédit que certains accordent à la voyance, aux superstitions, comme la chouette. Cette chiromancienne cherchant « des champignons particuliers » rappelle l’atmosphère de Burning man dans Tuer le père. 

La romancière a l’art des formules et du pastiche : «  Je ne suis pas digne d’être reçue par toi, mais dis seulement une parole et je suis invitée ». Jeux de mots : « S’il n’avait rien commis d’indigne, il n’avait rien accompli d’insigne ». Elle joue sur la variation : Ernest/earnest, signifiant en anglais sérieux pour aboutir à Sérieuse. Elle décoche avec une pointe de malice la question concernant le dernier roman de Modiano. Elle met en exergue « l’agitation » qui règne au sein de « cet asile d’aliénés » avant l’arrivée des invités : une batterie déchargée, l’erreur du fleuriste qui envoie la commande d’un funérarium. Sérieuse qui porte le deuil, mauvais présage ?

Amélie Nothomb souligne la différence des lois d’un pays à l’autre, concernant le patrimoine. En effet, si les monuments historiques  sont protégés en France, en Belgique l’absence de loi autorise à faire table rase d’un bien immobilier. D’où l’inquiétude du comte quant au devenir du château mis en vente qu’il apostrophe en monologue savoureux : « Mon plus vieil amour, tu n’as jamais été aussi beau ». Elle met en exergue l’attachement du comte pour ce bien familial. Les lieux sont mémoire. Chaque événement de notre vie est lié à des personnes et des lieux. Pour Mario Rigoni Stern, «  L’endroit où l’on a passé une période sereine de sa vie demeure dans la mémoire et dans le cœur toute la vie, mais ce souvenir devient plus cher si, à cette période heureuse, ont succédé d’autres temps douloureux ». On comprend mieux son déchirement intérieur à se séparer de ce château. Et la narratrice de rappeler la phrase de Rimbaud : « Ô saisons ! Ô châteaux ! ». Ce n’est pas un hasard si Sérieuse a dix-sept ans.

En filigrane, on devine des accents autobiographiques. Amélie Nothomb a connu dans son enfance les réceptions auxquelles elle ne pouvait pas prendre part, mais n’a-t-elle pas confié dans des interviews que se dissimuler sous la table lui permettait de finir les verres ? « Les Nothomb vendaient Le Pont d’Oye ». Même nombre d’enfants dans la fratrie de la narratrice : «  une sœur gourmande », Juliette, dotée comme Électre de talents culinaires (1).

Amélie Nothomb signe un récit alerte, délirant, entrelaçant plusieurs thèmes : les relations parents/enfants, le mal de vivre chez les adolescents, la destinée des êtres. Elle confirme son titre « d’enchanteresse » dont Stéphanie des Horts l’a adoubée. Une cuvée 2015 sans champagne ? Détrompez -vous, « du laurent-perrier Grand siècle ! » coulera.

Pour Amélie Nothomb, grande consommatrice d’« or liquide », une garden-party sans champagne manquerait de pétillant ! Elle confère d’ailleurs à ce divin nectar un rôle majeur, crucial qui précipitera l’épilogue et confirmera la prédiction. Le récit qui commence par une disparition s’achève par une autre. Belle pirouette brillamment concoctée par Amélie Nothomb aux talents incontestables de conteuse.

À vous lecteurs de tester votre « ressenti » et de goûter « l’ivresse par anticipation ».

(1)Carrément biscuits de Juliette Nothomb, critique culinaire, éditions de la Renaissance du livre. 50 recettes sucrées et salées à la mode Delacre. La cuisine d’Amélie de Juliette Nothomb, Albin Michel, 80 recettes de derrière les fagots. Et bien d’autres ouvrages.

©Nadine Doyen

Interview de Claire Fourier par Nadine Doyen

RENTRÉE LITTÉRAIRE – SEPTEMBRE 2015



 Interview de Claire Fourier par Nadine Doyen

 Dans les coulisses de son roman: Il n’est feu que de grand bois, éditions La Différence, septembre 2015.

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Votre roman s’inscrivant dans la lignée de Métro ciel, pourriez-vous rappeler le sujet pour ceux qui ne vous connaissent pas encore ?

Dans Métro Ciel, une femme racontait, en une seule lettre, à un amant de longue date, une rencontre dans le métro suivie d’une journée érotique et lumineuse, journée sans lendemain.

Il n’est feu que de grand bois est un roman d’amour épistolaire. Près de 80 lettres féminines, un peu plus de 10 lettres masculines. Un homme, forestier dans les Vosges ; une femme, historienne du mobilier à Paris. Chacun à une extrémité de la chaîne du bois. Chacun marié, chacun âgé d’un demi-siècle. Suite à une rencontre fulgurante, une correspondance avec des hauts, des bas, comme la vie qui est un mouvement ondulatoire.

Rolf est un homme d’extérieur, sillonnant la forêt, Alma est une femme d’intérieur, sillonnant les musées ; il sont différents, mais complémentaires. Ils ont la passion du bois et se plaisent à parler à la fois amour et métier.

Le choix d’un récit épistolaire s’est-il imposé d’emblée ? 

« Longtemps je n’ai écrit que des lettres », tel est le titre d’un chapitre dans un livre précédent et, en effet, j’ai l’impression d’avoir passé ma vie à écrire des lettres (pour le plaisir, et aussi à cause d’une existence itinérante). Il fallait donc bien que j’en vienne à un roman par lettres.

Puis le mode épistolaire autorise une grande spontanéité dans l’expression des sentiments. J’aime écrire en direct, sans code, ayant pris d’emblée le parti de la subjectivité, ce pourquoi la forme épistolaire me convient.

Je crois savoir que  pour les lettres de Rolf vous avez hésité à laisser le texte avec ses fautes ou non ? 

Rolf est un self-made man. Il n’est pas allé à l’école. Il fait des fautes d’orthographe dont, amoureuse, Alma s’enchante. Au risque de surprendre le lecteur, les fautes sont laissées dans le texte pour garder aux lettres de Rolf leur naturel et montrer que l’amour d’Alma dépasse tout ça.

Elle est séduite par un homme sain, une « nature » qui évolue dans la nature au rythme des saisons, des années. Il devient pour elle un arbre de vie. Tandis qu’elle incarne pour lui un gracieux roseau pensant.

La femme intuitive et cultivée, fantaisiste et sage, s’incline devant un homme charpenté qui n’est pas policé, qui a de profondes racines et, plus que tout autre, de la « branche ».

Tous deux sont pleins de vitalité et se sentent mus par un amour très naturel et reliés à quelque chose d’ancestral qui a traversé des millions d’années pour venir jusqu’à eux. Peu importe alors à Alma que Rolf soit maladroit dans ses mots.

Votre roman peut se lire comme une succession de tableaux.

C’est en effet, via les lettres, une succession de tableaux, de scènes amoureuses (aussi de désamour, de colère, de réconciliation !) Je voulais qu’à travers leur correspondance, on « voie » l’homme et la femme face à face.

Par ailleurs, Alma, historienne du mobilier, a étudié toutes les formes de l’art et goûte la peinture. Elle évoque naturellement des tableaux au fil de ses lettres.

D’où vous vient votre passion pour Caspar David Friedrich ?

Un romantisme ? Un mysticisme celtique ? Une parenté avec la mélancolie des paysages bretons de mon enfance ? Le goût de Dieu (ou de son absence) ? Disons, un sens aigu des forces cosmiques et mythiques.

De même, votre héroïne porte le nom d’Alma, en référence à un musicien  Écoutez souvent  les airs que vous citez ? Les avez-vous écoutés pendant l’écriture du roman ?

La mère de mon héroïne aimait Mahler et a nommé sa fille Alma en hommage à l’épouse du compositeur. J’écoute de la musique avant, après le travail, jamais pendant. L’écoute parasite ma concentration. Le silence règne pendant le travail. D’où la nécessité de la solitude.

Vous évoquez un  mobilier précis,  à quel style va  votre préférence ?

J’ai un faible pour l’Art déco parce qu’il est rigoureux et fonctionnel. J’aime aussi les petits meubles si travaillés des ébénistes du XVIIIe siècle. Les courbes de l’art nouveau me plaisent pour leur grâce et l’imagination qu’elles supposent. Je suis surtout admirative devant la marqueterie et le travail méticuleux qu’elle suppose.

Votre connaissance du vocabulaire technique sur le bois est impressionnante. Avez-vous visité des scieries ou vous êtes documentée  par le net ?

Comme pour mes récits historiques, j’ai consulté des documents. Cette fois, sur les métiers du bois. Livres, internet, films, tout ce que je trouvais. Je faisais feu de tout bois, c’est le cas de dire.

La description du bord de mer correspond-t-elle pour vous à un lieu précis ?

Disons que c’est un lieu imaginaire, un composite des endroits où j’ai vécu, que j’ai aimés (littoral nordique surtout).

On vous devine aussi quand vous évoquez le jardin de l’héroïne et sa passion pour les roses ?

Je possède un petit jardin rempli de rosiers anciens  qui sont en fleur au mois de juin. Je n’ai pas eu besoin d’inventer pour parler de roses.

Au fond, j’écris au plus près de la réalité, – ma réalité, celle de tout être humain. Et ce pourquoi  mes lecteur se plaisent (disent-ils) dans mon univers : c’est le leur.

Votre héroïne, Alma, a une autre passion : la mode, « un des arts les plus inventifs » qui évite « de s’habiller en mémé ». « Respecter l’œil des autres fait partie de l élégance ».Vous aussi, vous partagez cet intérêt pour la mode. Pouvez-vous expliquer pourquoi vous avez tenu à défendre Galliano ?

Le génie ! (lié au  mélange détonant du sang espagnol de Gibraltar et du nonsense britannique ?) Galliano est le Rimbaud de la mode. Je l’ai écrit dans un long article publié par la revue Supérieur inconnu.

Une des dernières lettres d’Alma évoque la danse : «Le tango chavire ». Pensez-vous comme votre héroïne que « La plus belle danse, c’est le tango » ? 

Rolf et Alma, dans une guinguette, ont esquissé un tango. Le tango argentin est la danse plus sensuelle qui soit et la plus riche de sens. De là que j’évoque dans le livre plusieurs films où il est question du tango.

On note beaucoup de mots ou expressions en italiques. Par exemple :Page 80 : « C’est le pays de la douce loi… ». Page 81 : « Tu débordes. » Pourquoi ces choix ?

L’italique permet de souligner plus qu’un mot, son sens.

On relève aussi votre propension à indiquer l’étymologie des mots. Est-ce un moyen détourné de rappeler que le latin et le grec ne nuisent ? Vous n’hésitez pas à introduire aussi de l’anglais : « cosy, sweet home », « Work in progress » ?

J’utilise les expressions (assez courantes, au demeurant) qui servent au mieux ce que j’ai à dire.

Dans les lettres, votre héroïne fait un copieux usage des PS. Est-ce une façon d’attirer plus l’attention de son interlocuteur ?

Alma a, comme moi, comme nous tous, l’esprit en escalier. On écrit, on a oublié une chose, on la note en post-scriptum. Il est vrai que j’utilise personnellement beaucoup le PS.

Vous jonglez avec les références littéraires. Votre  name dropping : Baudrillard, Breton, Stendhal, Tolstoï, Bachelard, Kierkegaard, Claudel, Diderot, Montherlant, Yeats, Milton, témoigne d’une culture très éclectique. Consignez-vous toutes vos  citations dans un carnet, au fur à mesure de vos lectures ? Avez-vous d’autres figures tutélaires ?

Il me faut citer D.H. Lawrence. J’ai lu autrefois les trois versions de Lady Chatterley et l’homme des bois, mais aussi à peu près tout ce que Lawrence a écrit et ce qui fut écrit sur lui. Cela m’a marquée. On peut du reste aborder (mais aborder seulement) Il n’est feu que de grand bois comme une version épistolaire de Lady Chatterley.

Vous avez une formule choc : « L’important : s’entre-féconder » (page 60) Vous qui êtes sur Facebook, pensez-vous que les échanges sur réseaux favorisent ce type d’enrichissement ?

Non. Les échanges FB sont superficiels. Rapides comme une balle de tennis, ils sont parfois excitants pour l’esprit et obligent à réfléchir, d’où leur intérêt. Et j’en fais du reste un exercice de discipline mentale. Mais s’entre-féconder, c’est autre chose ; cela va plus loin, c’est beaucoup plus fort, cela exige de l’intimité et le don de soi.

Que souhaitez-vous que l’on retienne de Il n’est feu que de grand bois ?

Chaque lecteur prend dans un livre ce dont il a besoin. C’est l’intérêt de la littérature. L’auteur, lui, (s’il n’est pas un « fabricant ») écrit pour exprimer une exigence intérieure. Le sens du livre est donc, à mes yeux, celui-ci : l’amour vécu honnêtement est la plus noble chose. L’amour véritable est charnel et spirituel à la fois. L’amour est chose dansante et qui métamorphose les amants. L’amour heureux est impossible, mais viser l’amour heureux est possible, et il y a du bonheur dans cette visée. Le monde moderne brise l’être humain en l’amenant à évoluer hors-sol ; l’amour authentique peut sauver l’être humain en le reliant aux grands rythmes cosmiques, en le connectant à la nature. L’amour fou peut devenir tendresse chaste. L’amour supérieur fait feu de tout bois.

 

→Il n’est feu que de grand bois, éditions La Différence, septembre 2015.

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978-2-7291-2179-2

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