Reverdy, l’enchanteur…

Un article de Murielle Compère

Amedeo Modigliani, Pierre Riverdy, 1915

Amedeo Modigliani, Pierre Riverdy, 1915

  • Reverdy, l’enchanteur…

L’image, en poésie, occupe une place primordiale. Surgie de la confrontation d’éléments de la réalité

éloignés les uns des autres, elle peut offrir et ouvrir des possibles créatifs, des perspectives de lecture et d’interprétation. Et transcender le regard. Et transcender la vie.

Ce rapprochement de deux mots ou de deux réalités éloignés créé l’image poétique d’où jaillit l’étonnement : choc visuel sur la page, intellectuel aussi et au-delà.

A l’origine d’une véritable transmutation, cette image que Pierre Reverdy définit comme «un acte magique » dans cette émotion appelée Poésie, produit comme des miracles lorsqu’elle touche plus particulièrement l’esprit et la sensibilité de notre quotidien. Une fenêtre alors s’ouvre plus largement devant nous, ou un miroir se traverse, avec pour horizon tout un univers d’ «appropriation du réel» par le poète et pour le lecteur, bien plus profonde qu’un simple reflet ou qu’une simple représentation. De même, la réalité que le poète exprime s’inscrit et s’écrit aucœur des choses plutôt qu’à leur surface. Le poème donne à voir sous un autre jour notre vie quotidienne, qui s’en trouve du coup grandie ; un cadre se dessine (car il en faut bien un), qui trace un paysage naturellement jailli au fil des mots.

«La poésie est à la vie ce qu’est le feu de bois,

Elle en émane et la transforme.»

Pierre Reverdy donne à voir un monde en poèmes grâce à cette transmutation qu’il opère en exerçant l’image poétique sur le texte original du quotidien.

Grâce à l’image poétique, l’auteur de Main d’œuvre exprime toute une palette sentimentale d’une humanité sensible et sensuelle, par le biais de la comparaison, mieux, de la métaphore. La force selon moi de l’auteur du Chant des mots est d’exercer l’image poétique au plus proche authentique de notre quotidien. Authentique dans la mesure où la vie quotidienne ici chantée prend de l’altitude, où son existence est ici saisie dans ses traits essentiels. Authentique au sens étymologique du mot qui signifie être l’auteur de ses propres actes, de ses propres paroles. Le poète agit en exerçant sur le texte original du monde la puissance transfiguratrice et fidèle de l’image. «Un poète sans fouet ni miroir», écrivait René Char au sujet de Pierre Reverdy. Le poète ne cède ni à la surenchère ni aux clichés ou effets surfaits dans son maniement de l’image poétique. L’alchimie de ses poèmes a lieu sans forcer l’image : sans forcer notre représentation du monde. Sa poésie souffle –intensément réelle, mine ou l’air de rien- comme un vent de lumière,

ce vent qui «sort d’une poitrine»,

d’ «un cœur où chaque mot a laissé son entaille /

Et d’où (la) vie s’égoutte au moindre mouvement»

La force de l’auteur de Flaques de verre, de La Lucarne endormie,Des Ardoises du toit, de

La Guitare endormie, tient dans sa Main-d’œuvre singulière d’un monde (en-) chanté dans sa justesse et dans son éclat grâce à la puissance de sa poésie. On est là comme aux sources même du vent. Une pesanteur (la vie quotidienne) s’allège, devenant aérienne ; un souffle (le poème) sur le poids devenu délesté du quotidien. Des «étoiles peintes»…

M©Dĕ(Murielle Compère-DEMarcy)

Lieux-non dits, Geneviève Roch, poésie, éditions Le Lavoir Saint-Martin, 2013, 48p.

9782919749126

  • Lieux-non dits, Geneviève Roch, poésie, éditions Le Lavoir Saint-Martin, 2013, 48p.

L’auteure décrit l’errance que nous devrions tous inscrire dans l’espace, le temps et l’imaginaire. Ses thèmes déjà abordés dans Chemin de feu, son précédent ouvrage paru chez le même éditeur, se retrouvent ici dans Lieux-non dits : absence/présence, feu/obscurité, mort/vie, périple/inertie… Lieux-non dits, lieux suggérés mais (in)attendus ! Au bout de la poésie de Geneviève Roch, nous devinons toujours l’espoir, mais combien de combats pour en arriver là : « … l’absence de quelque chose/ qui cherche sa présence/ et ne la trouve pas … ». A chacun de nous de guetter cette « ouverture qui traverse l’absurde », d’entrapercevoir « cette brèche… qui laisse deviner/ comme un feu … », de pressentir « une réalité autre ». Mais le but que l’on croyait avoir atteint n’est-il pas qu’éphémère et n’incite-t-il pas à une lutte continuelle même si ce n’est que pour deviner « dans la grâce de l’inaperçu … un point qui étincelle ». La poésie de Geneviève Roch est profonde et concerne seulement celui qui se cherche et ne se contente pas du peu qu’il a à portée de sens.

©Chronique de Patrice Breno

…de par la Reine… marcher dans la couleur du temps, Rome Deguergue

 

  • …de par la Reine… marcher dans la couleur du temps, Rome Deguergue, poésie, mai 2012. Éditions de l’Atlantique  collection Phoibois, version bilingue
    français / roumain traduction de Horia Badescu(18€)

 

Loin des fastueuses éditions richement illustrées – mais sur un agréable papier nacré – Rome Deguergue, lauréate du « Grand prix de la Fondation Foulon de Vaulx de l’Académie des Sciences et des Lettres de Versaille » évoque Versailles, ce cadre enchanteur créé pour le monde du Grand siècle parvenu à son apogée.

Dans un langage aux multiples facettes, Rome Deguergue nous dit les escaliers secrets, « les pétillantes eaux musicales », l’alcôve au centre du château, « les joyeux retours de chasse où brillent de si délicieuses demoiselles courtisanes »… mais aussi « l’avenir noir de l’inattentive et bien insouciante monarchie ».

C’est l’évocation d’une époque révolue, fascinante, avec ses heures glorieuses ou tragiques, sa magnificence, indépassable, mais qui porte en elle-même les signes de son proche anéantissement.

Bien peu de temps a passé, il n’y a plus de roi, le Palais est désert.

Il nous reste cette splendeur onirique, Versailles, que Rome Deguergue pare d’une auréole de poésie, de rêves somptueux ou mélancoliques.

Rêvons avec elle…

©Michel Rebetez