Eric SAUTOU – Une infinie précaution – Flammarion 2016, 140 p 

Chronique de Marc Wetzel

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Eric SAUTOU – Une infinie précaution – Flammarion 2016, 140 p 


Qu’on permette un détour par le titre même de ce recueil sobre et puissant.

Quand Aristote dit que l’homme est l’animal doué de raison, il veut dire qu’il est le seul vivant à ne pas pouvoir vivre sans la raison, c’est à dire sans calcul, modélisation, jugement, déduction, programmation etc. Il ne peut pas vivre dans le réel sans y établir des liaisons nécessaires ni fonder un ordre réglé, ne valant pour lui-même que comme il pourrait valoir pour les autres. Les hommes ont en charge (exclusive) le sort de la vérité, de la beauté, de la justice, et, même s’ils ne choisissent pas ces (sublimes, mais ingrates) finalités, les moyens de les accomplir, eux, relèvent complètement de leur imaginative responsabilité. Quand la raison est le génie (laborieux) des moyens à y mettre en œuvre, elle s’appelle (disait encore l’ami Aristote) la prudence ; et le degré zéro de la prudence, son minimum incompressible, c’est l’intelligence d’éviter le pire dans ce qu’on fait. C’est l’art de la précaution.

Même les activités les plus sublimes, quand elles sont humaines, doivent prendre leurs précautions (le psychanalyste doit vérifier la solidité de son divan, le parent celle du berceau, l’héritier celle du legs), parce que l’homme est l’animal qui doit vivre avec ses rêves, avec son origine, avec ses morts, avec d’autres consciences de soi et surtout avec l’infini (avec au moins les trois infinis, par principe inépuisables et irréductibles, de l’espace, du temps et de la complexité). La prudence avec et devant l’infini est donc le propre de l’homme. L’intelligence des chemins à suivre (car telle est la prudence) est une vertu cruciale en l’homme, parce que tous les chemins sont mortels, et tous aussi sont, finalement, à horizon indéterminé. Et c’est vrai aussi  du cheminement intérieur que l’homme ne peut éviter : une précaution infinie (car l’avidité, la peur, la partialité reviennent sans cesse, jusqu’au dernier instant) s’impose. Même au poète, puisque son chant de la vie est lui aussi chose fragile, événement faillible, et que, responsablement exposé au Tout et à l’intime, son alternative est claire : le lyrisme intelligent ou rien (rien, c’est à dire le pauvre délire, le mutisme ou la logorrhée criminelle).

Mais justement, il n’y a pas de précaution infinie.  Une précaution, c’est une action préventive, et l’infini ne peut justement être ni agi ni prévenu : on ne peut ni transformer ni anticiper le sans-mesure. La précaution n’a de sens que comme mise en garde adressée par une finitude à elle-même (attention à ce que tu pourrais devenir ! Agis pour remédier aux insuffisances de ta puissance d’agir ! Passe aux toilettes avant la représentation admirable et à la pharmacie avant le contact désirable !). L’infini dont parle Eric Sautou est certes moins prosaïque, et moins explicite, mais, même exprimé de manière négative ou indéterminée, il est tout aussi prégnant et réel ; par exemple sous ces trois formes :

« il y a toujours plus loin sur terre »  (p. 82, 83, 89,91,100),

« on n’aime probablement jamais d’assez près » (p. 87)

et : « je ne sais pas mourir » (p. 70)

Il y a donc une sorte de méditation de principe chez le poète, qui se formule pour tous : l’infini n’est certes pas à notre portée, mais il est notre affaire. Les dangers de la vie humaine sont innombrables (puisque toutes les possibilités sont dangereuses, et que l’homme se représente l’innombrable), mais ils sont libres. L’homme a accès à divers infinis, et à diverses rubriques de chaque infini, mais il peut les faire jouer, en sa faveur, les uns contre les autres. C’est, à mon avis, là vraiment ce qu’Eric Sautou comprend et fait comprendre. Mais ce jeu de compensation sublime est lui-même limité et transitoire, comme une nuance.

Par exemple, comme on disait, les hommes ont seuls conscience de leurs rêves (il ne leur échappe donc pas que leur esprit pour partie, et par à-coups, leur échappe), de leurs morts (leur fidélité aux disparus se doit d’être créatrice, puisqu’elle-même disparaîtra), de leur origine (ce qui leur permit d’exister a dû contenir ou gagner sa propre permission d’existence), ou du ciel (l’univers se contracte pour  concrétiser ses gains et s’étend pour diluer ses pertes), mais ces objets indéfinis ou immaîtrisables (rêves, morts, matrices, socles meubles et horizons étanches) communiquent entre eux en et par l’homme.

Ainsi de la double conscience des origines et de la mortalité, qui fait ou fera prendre le deuil de ses parents :

« moi non plus je n’ai pas la réponse

à la question

que tu es devenue (je te parle pour rien) »     (p. 24)

« chaque jour

je reviens vers toi (il n’y a pas de route vers toi) j’étreins

le doux fantôme de l’image la lumière du ciel la maison est

enfouie »   (p. 31)

La double conscience de la mort et de l’infini, qui fait saisir que les morts sont sans défense où qu’ils soient (dans le néant comme dans l’être) :

« les morts ont froid la nuit

et trois pièces d’or dans l’étang

puis plus rien plus jamais

aucune voix jamais

les morts ont froid la nuit

et voient grandir l’ombre la peur

dans la dure terre et l’oubli »  (p. 51)

Celle de l’origine et du ciel, qui fait sentir qu’on n’est né que dans, par et pour le réel (aucune matrice ne nous programme hors de la raison terrestre),

« elle retire

mes bottes de sept lieues

elle est le capitaine elle me barre la route »  (p. 59)

« c’est maman

toujours assise

debout

ailleurs ou ici-même

elle est le fil de ma raison

elle rebâtit tous mes colliers »   (p. 49)

ou celle du ciel et de la mort :

« et je vois bien la même étoile

mais ce n’est qu’une même étoile »  (p. 67)

La bête n’aperçoit pas la corde tendue par l’infini, mais ainsi elle ne souffre pas, elle, de n’être pas tirée à lui !

« avec le vent il ressentit l’immensité où il n’était pas

il ne put interrompre le mouvement ascendant »  (p. 106)

et   

« comme on s’agrippe à la corde au fond du puits (mais elle ne monte pas) »   (p. 118)   

On pardonnera ici que je n’analyse pas la dense et précise (et énigmatique !) expressivité de notre poète (Angèle Paoli ou Ariane Dreyfus, qui ont salué l’œuvre d’Eric Sautou, l’ont très bien fait), mais j’ai juste voulu accompagner un peu sa très belle et troublante méditation sur la précaution infinie.

L’infini est certes décourageant (comment venir à bout du sans-mesure?), mais il n’est pas, si l’on peut dire, fatiguant. Il est même plus hospitalier que le fini (car l’infini est également présent en toutes ses parties, alors que le fini contient toujours en lui moins que son propre tout : la série des seuls nombres pairs est aussi illimitée que celle de tous les entiers, les uns et les autres infinis ; alors que les seuls plaisirs n’égaleront jamais le nombre des affects, les uns et les autres finis). Et, puisque l’infini est, contrairement au fini, identiquement accessible en toutes ses parties, ouvert en son tout en tout point de lui, la précaution infinie, suggère notre poète, est toujours d’abord la pudeur.

Et la pudeur se mérite car elle se hérite (de l’amour du père et de la mère), comme le suggèrent deux passages extraordinaires de l’auteur (mère, p. 109-111 ; père, p. 112-3). Le père de chacun peut seul nous faire nous efforcer à l’impossible (trouver le bien plus intéressant que le mal, respecter les secrets qui nous nuisent ou nous desservent), comme seule notre mère (qui en nous mettant mortellement au monde aura choisi notre propre incomparabilité) a pu nous apprendre à nuancer l’invivable :

« qui fut mère debout tout au bout du couloir

(ses colliers ses médailles en or fané dans des boîtes)

qui refermait sa main sur des mots disparus, qui larmoyait, que peu ou mal entendre toujours impatientait

qui voudrait que rien ne se perde, qui vit dans la modeste maison de sa raison

qui n’eût pu être mère d’aucun autre fils »   (p. 111)

©Marc Wetzel

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Babouillec, Algorithme éponyme et autres textes, Éditions Rivages, novembre 2016, 137 pages.

Chronique de Lieven Callant

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Babouillec, Algorithme éponyme et autres textes, Éditions Rivages, novembre 2016, 137 pages.


Sous ce titre sont rassemblés plusieurs textes de Babouillec, pseudonyme pour Hélène Nicolas, jeune-femme diagnostiquée « autiste déficitaire à 80% ». Elle n’a pas accès à la parole et sa motricité ne lui permet pas d’écrire autrement qu’en utilisant un alphabet de lettres cartonnées qu’elle aligne une à une jusqu’à former des mots, des phrases, des textes d’une qualité aussi surprenante que remarquable. Malgré qu’on ne lui ait jamais appris à lire et à écrire, Babouillec écrit depuis 2006 une poésie qui renoue avec ses origines. L’écriture poétique de Babouillec est aussi un vaste champ d’expérimentations créatrices. Ailleurs et là où les phrases ploient sous le lourd fardeau d’une modernité desséchée et d’un nombrilisme vaseux, ici bien au contraire on rencontre une poésie débridée, des mots qui servent de points d’attache à une construction mentale rayonnante qu’on appelle espoir. Babouillec écrit par nécessité vitale, poussée par l’élan curieux de comprendre, d’acquérir des connaissances mais surtout par une volonté peu commune de partager, d’entrer en relation avec l’autre. La poésie est son fil d’Ariane, elle la guide à sortir du dédale de son cerveau.

« Il marche comme un ouvre-boîte mon cornichon de cerveau, alors il découpe la matière qui se vide de son sens. Je me retrouve blottie dans une tête sans étagère et commence le périple du rangement ».

L’écriture l’aide à combattre les limites normatives et sociétales qui visent à la maintenir prisonnière. Prisonnière d’un symptôme, du regard porté sur elle et imposé par la société de la norme, des codes à respecter si l’on désire être considéré en tant qu’humain. Babouillec sait fort bien qui elle est et comment son cerveau fonctionne, dans quelles limites fonctionnent les nôtres et comment les habitudes, les traditions intellectuelles façonnent les champs ouverts en chemins sinueux et balisés. Elle sait qu’elle ne peut s’y conformer sans perdre sa qualité si particulière et personnelle.

La poésie comme un long ruban de lumière, comme une naissance permanente, comme une tentative d’accorder son univers à celui de l’autre, des autres, comme s’ accordent entre eux les différents instruments d’un orchestre. Babouillec cherche et trouve des issues.

Lire les textes de Babouillec, c’est accepter de se laisser emporter par les flots de mots en leur posant toutes les questions, c’est marquer son accord de se laisser transpercer par les vides de nos langues de bois, nos contradictions et nos évidences sournoises. Lire Babouillec, c’est rire avec elle, c’est partager son opiniâtreté à tenter ce qu’on ne tente plus. Ce n’est plus juger de ce qui est utile ou ne l’est pas.

L’univers de Babouillec n’est pas confit de certitudes, elle voyage d’un extrême à un autre sans jamais se reconnaitre dans les miroirs de l’autre. Avec Babouillec on éprouve sa peine, sa difficulté, ses solitudes. Je comprends surtout que le problème, si problème il y a, vient de nous, de la société sujette à classer, à référencer, à énumérer et quantifier, à soustraire ou à ajouter de la valeur. Le problème est dans nos façons de dicter la loi, d’appliquer des règles et qu’exclure ce qui ne ressemble pas à ce que nous comptons récolter. Le problème est dans nos définitions de la poésie. Nous ne sommes capables que de lui imposer des limites. Les plus curieux surfent avec ses frontières, les plus heureux les franchissent mais la grande majorité se contentent de construire d’ épais murs sans véritablement comprendre ni même questionner leurs gestes.

La poésie n’a guère besoin de théoriciens, de bons pratiquants, de paroissiens fidèles, elle a besoin d’air, de liberté, d’espace. C’est ce que réclame Babouillec.

Les textes de Babouillec sont singuliers et inclassables. Ce livre comporte outre le texte qui lui a donné son titre d’autres textes rassemblés sous les titres de « Raison et acte dans la douleur du silence » et Je, ou Autopsie du vivant. Un film documentaire de Julie Bertuccelli retraçant le parcours de Babouillec est sorti en salle sous le titre de « Dernière nouvelle du cosmos ». Le livre comporte également une intelligente préface écrite par Pierre meunier auteur et metteur en scène, une introduction écrite par Babouillec où elle se présente et présente son livre. En annexe nous sont racontées la naissance et l’évolution de l’auteure, une biographie écrite par la mère de Babouillec clôt le livre.

Même si j’ai le sentiment que retirées de leur contexte elles perdent quelque peu de leur vigueur, je ne résiste pas à l’envie de citer quelques phrases issues du livre. J’espère qu’elles contribueront à laisser transparaître toute la dynamique du livre, l’énergie de la curiosité, le pouvoir que la découverte confère aux mots. Aucune lamentation chez Babouillec, pas de mélancolie non plus mais une logique lumineuse qui déboulonne la raison endormie par ses institutions.

« La perméabilité du subconscient libère tour à tour des zones d’ombre qui marquent leurs empreintes dans nos boîtes à penser comme un petit théâtre d’ombre et de lumière » p35

« Croyons-nous en l’humain comme un dieu qui fait l’histoire animée de l’oeuvre universelle écrite par lui-même pour « désoeuvrer » l’inscription sociale des démunis? » p35

« Le va-et-vient du conscient à l’inconscient du corps à l’esprit en bagarre de territoire pour imprimer l’information, la faire surgir du fond de nos habitacles soudés d’incertitudes.

Et ça cause, et ça cause.

Les limites d’exploration de chaque identité, règle fondamentale de note itinérance dans l’espace de l’autre. La

tolérance »

« Nous devons dès la naissance apprendre à compter sur nos propres ressources pour marcher dans le système préétabli du développement de la personne sociale intégrée.

Grand défilé de quatre pattes

Et tout le monde applaudit. »

« Nous survivons par l’instinct de survie, seul l’acte d’aimer nous sépare du vide. Acte dans l’absolu. »

« Des claquements incessants bruitent dans ma tête.

Une courroie s’est épuisée dans le combat utopique du tout contre le rien. Du rien contre le tout. Du tout ou rien. Du rien du tout. »

« Opaque lecture,

Nourricière des uns, meurtrière des autres,

Avec la même croyance du droit à l’existence.

Nos idéaux. »

« Mourir n’est pas de mise

Grandir dans la peur du jugement

Nous immobilise. »

« Le slogan, liberté égalité fraternité, in modernité, masque à utilité publique.

Sermon inscrit sur nos échanges monnayables. La valeur de notre liberté est identifiable à notre porte-monnaie. »



©Lieven Callant

Service de presse n°47

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Traversées a reçu :

Les recueils suivants :

* A côté du sentier, nouvelles

M.E.O., 2015, 140 pages

Daniel Simon, né en 1952 à Charleroi, a fait de la mise en scène et de la production théâtrales pendant une vingtaine d’années, collaborant notamment à plusieurs projets au Portugal et en Afrique, où il anime des ateliers d’écriture.

Il a publié des poèmes, des textes brefs, des textes dramatiques, des nouvelles, des essais, des articles.

A côté du sentier rassemble des nouvelles autour de notre désir de retrouver des murs nus dans la maison du temps où nous passons. Notre époque se dit livre en marchant scrupuleusement à côté du sentier…

L’étau se resserre. Les illusions d’une génération se sont usées, des prévisions bancales les ont remplacées. La beauté du monde est toujours là, nous la cherchons obstinément dans le lointain.

* Le chat de Prague, récits

Claude Martin

Traverse, 2014, 140 pages

Agnès est au coeur de récits relatant son enfance et sa vie jusqu’à l’âge qui vient.

Tel le Chat de Prague, Agnès saisit l’essence des gens qui l’entourent comme s’ils étaient colorés et uniques. Souvenirs perçants, saisissants, réalistes. Claude Martin nous offre un regard vir, une langue souple, un amour inconditionnel de notre humanité.

Claude Martin a passé son enfance à la campagne. Venue à l’âge de quinze ans à Bruxelles, elle devient institutrice, puis directrice dans une école de pédagogie ouverte et progressiste (Saint-Dominique, Schaerbeek). Elle présente son premier prix en « Arts de la Parole », en 1972, au Conservatoire de Bruxelles. Aujourd’hui, elle accompagne de jeunes élèves dans le cadre du suivi après-scolaire. Elle participe à l’Atelier d’écriture de Traverse asbl depuis sept ans. Le Chat de Prague est son premier livre.

* Le ciel est bleu, ma mère est belle

Jeanne Champel-Grenier

France-Libris, 2016, 130 pages

* Ciels d’enfance

Louis Goffin

L’Harmattan, 2016, 269 pages

Ciels assombris par la guerre, ciels nuageux de la vie familiale, ciels rougeoyants des lueurs de l’aciérie, ciels grisâtres des localités industrielles et tous les ciels bleu-rêve d’un enfant choyé. Autant d’atmosphères qui baignent les images du passé, en résonance avec le destin du narrateur.

C’est une exploration lucide de la mémoire vivante: elle se réapproprie et recompose des souvenirs directs et indirects d’une enfance d’autrefois, enracinée dans une région de sidérurgie et marquée par la guerre 1940-1945.

Au-delà d’une trajectoire individuelle, le livre évoque une société en mutation économique, sociale, culturelle. Elle est aux prises avec les événements mondiaux qui ont bouleversé l’Histoire au cours de la première moitié du vingtième siècle.

Romaniste et sociologue, professeur d’université retraité, Louis Goffin a enseigné des matières relatives à l’environnement en Belgique et au Sénégal. Il s’est aussi intéressé au monde des sidérurgistes de la Lorraine belge, à leur mentalité, ainsi qu’à l’histoire de cette région où il est né et a toujours vécu.

* Forêt rêve de lumière

Didier Ober

Encres vives, collection Encres Blanches, 2014, 20 pages A4

Michel Cosem, 2, Allée des Allobroges à F-31770 Colomiers

Une longue marche contemplative en forêt plonge dans un rêve éveillé. Forêt douce et enveloppante telle une fourrure végétale. La forêt est un rêve de lumière, d’où son rayonnement, comme si la lumière émanait de la végétation – même la nuit, sous l’étrange clarté lunaire. Cette lumière se fait intérieure – Conscience lumineuse – intérieure comme le rêve. Rêve éveillé… Entre rêve et réalité… Réalité surnaturelle… La forêt rêve aussi…

* Là-bas

Bernard Schürch

Rafael de Surtis, 2015, 52 pages

* N’oublions jamais les caresses

Evelyne Wilwerth

roman

M.E.O., 2017, 110 pages.

Que va-t-il se passer sur cette place en demi-cercle dont la circulation s’affole? Sous un ciel qui brutalement s’assombrit? Vent de folie cosmique? Un danger pointe, enfle et vise l’un des personnages.

Mais lequel et pourquoi? Lausanne et Canberra, les amants sublimes? L’enfant Nadim? Athanase le bedonnant? L’étranger Frisée? L’artiste Apolline?

Puis ce mystérieux ON, dont le regard voyeur se braque tour à tour sur les protagonistes… Que cache-t-il? Qui cache-t-il? Vision d’une humanité en déliquescence? Ou en renaissance?

Un vertige, une incandescence, brassant érotisme, suspense et infinie tendresse.

Evelyne Wilwerth est une écrivaine du corps et de la sensorialité. Elle adore jongler avec les genres littéraires: la nouvelle, le roman, l’essai, la biographie. Elle est également sur le terrain avec ses ateliers d’écriture ludiques et fouettants.

* L’ombre du reflet

François Iulini

Chloé des Lys, 2016, 68 pages

A l’image de la lance prodigieuse d’Achille qui sauva le jeune roi de Mysie qu’elle avait auparavant blessé: Amoris vulnus sanat idem, qui facit (Publieus Syrus: En amour, qui fait la blessure la guérit).

Ne désirant pas être moins généreux qu’Achille ou moins reconnaissant que le fils d’Hercule, je remercie la vie de chacune de ses blessures et ses bienfaits, par ces quelques poèmes.

* Pensées nocturnes – Night Thoughts – ouvrage bilingue

David Gascoyne

Black Herald Press

poème radiophonique traduit de l’anglais par Michèle Duclos

Préface de Roger Scott Après la parution en français de La vie de l’homme est cette viande de David Gascoyne, dont on fête cette année le centenaire de la naissance, Black Herald Press propose une édition bilingue de son poème radiophonique, Pensées nocturnes, diffusé en 1955 par le Third Programme de la BBC. Au sommaire : le poème en trois

volets (« Les Veilleurs de Nuit », « Carnaval Mégalométropolitain », « Rencontre avec le Silence »), « Le Poète et la Ville » (1981), essai de Gascoyne inédit en français, et une postface de Roger Scott – ami, archiviste, éditeur du poète et spécialiste de son œuvre ; le tout dans une traduction de Michèle Duclos.

« Ce cri d’angoisse mortelle montant de l’âme en sa nuit obscure

Arrive jusqu’à vous maintenant : Écoutez-le. Je m’interroge :

Étant Dieu, l’entendant, lui refuseriez-vous toute audience,

L’ignoreriez-vous et détourneriez-vous l’oreille ?

Vous avez entendu un cri, mais les cris sont myriade. »

Diffusé en 1955 par le Third Programme de la BBC et publié en 1956 en Grande-Bretagne, Pensées nocturnes, poème radiophonique pour plusieurs voix de David Gascoyne (1916-2001), se présente comme une déambulation en trois volets dans une ville nocturne – en l’occurrence, Londres – qui revêt des formes multiples : cité réelle, rêvée et assoupie, puis fantasmagorique et hallucinatoire, enfer souterrain et ultra-mécanisé, enfin silencieuse et apaisée, rendue à la Nature, à l’espoir et à la renaissance. Partant du thème de la Cité primitive et mythique devenue « Mégalométropolis », le poète dépeint tant « le vide éthique qui est au cœur de notre monde » que la figure du Solitaire perdu dans la multitude, tantôt « privé d’âme et d’individualité », tantôt luttant pour préserver son humanité. À travers cette exploration tour à tour tragique, satirique et existentielle de la Ville, le poète entend aborder « la nuit spirituelle » inextricablement liée à la civilisation moderne et souligner sa quête incessante de lumière, seule capable « d’écarter l’obscurité du Vide », pour citer Roger Scott, et de nous permettre d’accéder à une « solitude partagée ». En complément, deux textes, l’un de David Gascoyne, « Le Poète et la Ville », l’autre de Roger Scott, en postface, retracent la genèse de ce triptyque poétique et ses influences, parmi lesquelles les « Villes » de Rimbaud, le Paradis perdu de Milton, l’Enfer de Dante, ou encore La Terre vaine de T. S. Eliot.

David Gascoyne, l’un des grands poètes britanniques du xxe siècle, est l’auteur de plusieurs recueils – dont Roman Balcony, paru alors qu’il n’a que 16 ans, La vie de l’homme est cette viande, La Folie de Hölderlin et Poems, 1937-42. Dès 1933, lors de ses séjours en France, il fréquente de nombreux artistes et écrivains (Breton, Dalí, Ernst, Éluard…) avant de lier amitié avec Benjamin Fondane et Pierre Jean Jouve. D’abord influencé par le surréalisme (on lui doit le premier ouvrage en anglais consacré à ce mouvement et la

traduction des Champs magnétiques de Breton et Soupault), Gascoyne s’en détachera pour se consacrer à une poésie humaniste et spirituelle. Son œuvre, d’une originalité saisissante et visionnaire, est marquée par une profonde angoisse existentielle, empreinte d’un mysticisme prophétique et tourmenté.

* Poèmes insolites

Véronique Guyotot-Lanz alias EOA

Chloé des Lys, 2016, 66 pages

EOA est une artiste plasticienne poético singulière agrippée au mont chauve qui aimerait ressembler à la sainte-vierge. Elle invente des historiettes de coeur et de corps calleux qu’elle met en scène dans ses « petites cristallisations ». Bref, elle cristallise et poétise. http://www.e-o-a.me

 » Amusant, sautillant, vivant, espiègle un peu, tout simple, mais avec quelque chose parfois d’un peu plus tendu dans le fond « .

Editions Alidades E. Malherbet

 » Votre écriture, votre façon de vous exprimer, tantôt amusante, voire espiègle, tantôt sérieuse, pétille d’originalité. EOA, vous êtes un électron livre, restez-le! C’est de la différence que jaillissent les plus beaux chefs-d’oeuvre « .

An Mazer Poésies, Annie Avril

 » C’est sautillant et gai. Quelle légèreté et quelle joyeuseté! Simplicité et fraîcheur. C’est décousu et charmant « .

Chloé des Lys

* Ressentiments distingués

Christophe Carlier

Phébus, 2017, 174 pages

Sur l’île, le facteur ne distribue plus de lettres d’amour. Mais des missives anonymes et malveillantes qui salissent les boîtes aux lettres.

Un corbeau avive les susceptibilités, fait grincer les armoires où l’on cache les secrets. Serait-ce Tommy, le benêt? Irène, la solitaire? Ou bien Adèle qui doûte tant les querelles? Ou encore Emilie, Marie-Lucie ou Félicien? Bien vite, les soupçons alimentent toutes les conversations. Et l’inquiétude s’accroit. Jusqu’où ira cet oiseau maléfique?

Avec L’Assassin à la pomme verte, Christophe Carlier avait séduit les amateurs de polars sophistiqués. Il nous offre ici une réjouissante histoire de rancoeurs, pleine de sel et vent.

* Retour aux muses!

Simon Baert

Chloé des Lys, 2016, 63 pages

Retour aux muses! Est une immersion poétique aux sources de l’inspiration, à l’essence même de ce qui pousse chacun à écrire.

L’auteur nous y conte ses muses, aux formes les plus diverses, sous les traits de femmes tour à tour divinatrices, sujets de fantasmes, amantes et faiblesses. Qu’elles soient mutines, coquines ou étouffantes, elles n’en restent pas moins indispensables.

Simon Baert est né le 12 septembre 1985 à La Garenne-Colombes.

Il est dessinateur de presse, poète, parolier, rédacteur, réalisateur de supports de communication, chroniqueur littéraire et de bande dessinée.

* La route des cendres, roman

Claude Donnay

M.E.O., 2019, 179 pages

Un matin de pluie, David ferme la porte de son pavillon de banlieue et, au lieu de prendre le RER vers le dépôt pharmaceutique où il travaille, se met en route, son sac bouclé sur le dos.

Quel lourd passé fuit-il, le regard rivé sur l’horizon? Pourquoi lui faut-il marcher vers le Nord, avec le vent et les mots de Kerouac dans la tête, et puis surtout ces images brûlantes de Serena pour lui mordre le ventre?…

Un peu de temps, juste un peu de temps, est-ce trop demander avant que la meute se lance sur sa piste?…

Claude Donnay est né à Ciney en 1958, l’année de l’Exposition universelle, mais il émigre vite à Dinant, dans la vallée mosane, avant de gagner à nouveau la captiale condruzienne où il enseigne.

En 1988, il fonde la revue Bleu d’Encre, qui paraît deux fois l’an aux solstices et, en 2010, Bleu d’Encre Editions pour faire connaître les poètes qu’il aime.

A ce jour, il a publié 17 recueils de poèmes et participé à plusieurs anthologies.

Il écrit aussi des nouvelles.

La route des cendres est son premier roman.

* Traverses

Cherche midi, 2017, 88 pages

La maison de douane désaffectée, où séjourne Jean-Claude Pirotte, est un lieu enchanté. En contrepoint de la magie du paysage, un désespoir s’insinue peu à peu dans les pages de ces Carnets tenus de juin 2010 à juin 2011. L’observation d’un pays aimé – la France -, avili par un certain Nicolas Sarkosy, mine l’écrivain. Alors que pour beaucoup le sarkozysme n’est qu’un épisode social et politique parmi d’autres, Jean-Claude Pirotte, jour après jour, l’associe à une perte irréversible de la dignité, qui prépare le terrain aux pires lendemains. La lecture de Déposition, journal écrit par léon Werth entre 1940 et 1944, lui inspire de troublants parallèles.

Visions graves ou notes plus légères, Traverses est un diamant noir, étincelant au travers des fêlures d’un monde de moins en moins respirable.

Jean-Claude Pirotte (1939-2014), peintre et écrivain, a reçu le prix Goncourt de la poésie et le Grand Prix de poésie de l’Académie française.

* Un jour, nous parlerons la même langue – Construire en visage, une identité, une vie

Esma Kemik

Couleur Livres, rue André Masquelier, 4 à B-7000 Mons

2016, 156 pages presse@couleurlivres.be http://www.couleurlivres.be

C’est l’histoire d’une jeune femme atteinte d’un syndrome rare, le syndrome de Treacher Collins. Esma est née avec une malformation du visage. Son combat est de mettre fin à une guerre de tous les instants et de dire : “Oui, j’ai gagné”. Mais Esma est face à un combat dur, lourd et long. Elle tient son visage en main comme un poids, mais aussi comme une puissance. D’abord, les opérations et les douleurs, les peurs et le stress, puis le retour dans les chocs de la vie et toujours se relever. Elle s’est toujours sentie comme une personne étrangère. Esma Kemik a écrit durant cinq ans le long cheminement de son accès à la vie.

* La zone, un itinéraire en errance

Bernard Schürch

Rafael de Surtis, 7, rue Saint-Michel à F-81170 Cordes sur ciel, 2016, 51 pages

Les revues suivantes :

* A l’index – espace d’écrits –, n°31, septembre 2016

Jean-Claude TARDIF

11, rue de Stade

76133 Epouville revue.alindex@free.fr http://lelivreadire.blogspot.com

Dossier: Arpo – Tarn en poésie 2016

Poète invité: Jean-Louis Giovannoni

Jean-Lucien Aguié, Georges Cathalo, Lucien Enderli, Carmen Fuentes, Emmanuel Laugier, Bernard Noël, James Sacré, Jean-Claude Tardiff…

* Arpo, n°83, automne 2016

bulletin de liaison de l’association. Centre culturel JB Calvignac, 24, avenue Bouloc Torcatis à F-81400 Carmaux. http://www.arpo-poesie.org contact@arpo-poesie.org

* Art et poésie de Touraine, n°226, automne 2016 et 227, hiver 2016, 38 pages A4

revue trimestrielle

10, rue du Clos Prenier à F-37540 Saint-Cyr-sur-Loire

prix de la presse poétique 2007 de l’UPF

prix de la presse poétique 2008 de la SPF

Association fondée en 1955 nicole.lartigue@bbox.fr

(Nicole LARTIGUE)

* Bleu d’Encre, n°36, hiver 2016

clos des tanneurs, 2/33 à B-5590 Ciney c_donnay@live.be.

(Claude DONNAY)

Dossier Béatrice Bonhomme

* Le carnet et les instants n°193, janvier à mars 2017, 50 pages

Lettres belges de langue française, bimestriel

Bd Léopold II, 44 à B-1080 Bruxelles http://le-carnet-et-les-instants.net carnet.instants@cfwb.be

(Laurent MOOSEN)

* Le Coin de table, n°67-68, décembre 2016

Société des Poètes Français

16, rue Monsieur le Prince à F-75006 Paris ; lamaisondepoesie@gmail.com

(Sylvestre CLANCIER)

Hommage à Jacques Charpentreau

Sylvestre Clancier: La Maison de Poésie

Jean-Luc Moreau: Jalons

Hommage des revues

Témoignages:

* Marie Botturi: Jacques Charpentreau, le chant et l’amour

* Jeannine Burny: Charpentreau Jacques et Carême Maurice

* Jean Hautepierre: Ma rencontre avec Jacques Charpentreau

* Vital Heurtebize: Jacques Charpentreau, maître d’école et poète

* Mathilde Martineau: Portrait d’un poète en directeur de revue

* Jean-Pierre Rousseau: A l’ombre d’un grand homme

* Robert Vigneau: Un si profond silence

Jacques Charpentreau: Florilège

* Comme en poésie n°68, décembre 2016

Revue trimestrielle de poésie

2149, avenue du Tour du lac à F-40150 HOSSEGOR

0033558435422 / 0033670585607 j.lesieur@orange.fr http://perso.orange.fr/jean-pierre.lesieur

(Jean-Pierre LESIEUR)

* Eclats de rêves, n°60, 2ème semestre 2016

Le temps de rêver

14, rue de la Glacière à F-81600 Gaillac

20 pages A4

00335 63 57 58 79

(Martine OULES)

* L’écritoire de Bousserez, n°94, septembre 2016 np, A4

L’écritoire de Bousserez rassemble des personnes aimant écrire, échanger des idées, jouer avec les mots…

91, rue de Bousserez à B-6769 Sommethonne irene.jacques@live.be

(Irène JACQUES)

* Handshake, n°94, 2016

5 Cross Farm, Station Road North Fearnhead,

Warrington, Cheshire, WA2 0QG, England

(John F. HAINES)

* Inédit nouveau, n°281, octobre à décembre 2016 et 282, janvier à mars 2017

32 pages A4 ;

avenue du Chant d’Oiseaux, 11 à B-1310 La Hulpe

0032 2 652 11 90

(Paul VAN MELLE)

* Portique n°105, janvier à mars 2017, 52 pages

revue de création poétique, littéraire et artistique de l’Union des Poètes francophones

Mairie à F-84110 Puyméras http://portique.jimdo.com http://poesievivante.canalblog.com

(Chris BERNARD)

* Rose des temps, n°26, septembre à décembre 2016

Revue de l’association Parole & Poésie ; prix de la presse poétique 2012 de la Société des Poètes Français

12, rue Théophraste-Renaudot à F-75015 Paris

00331 73 74 58 40 parole.et.poesie@gmail.com

(Patrick PICORNOT)

* Spered Gouez, L’esprit sauvage ; n°22

Centre culturel Breton Egin Ti ar Vro,

6, place des Droits de l’homme à F-29270 Carbaix-Plouguer

sous la direction de Marie-Josée Christien

(Michel HELLEQUIN)

25ème anniversaire

Eloge de la frontière

Kush et le Cloud House de San Francisco

Michel Baglin, poète du chant des hommes et du réel

Vivre en poésie (totémisme)

Chronique de Munesu Mabika de Cugnac

 

Île de Pâques - Pétroglyphe (Tortue)

Île de Pâques – Pétroglyphe (Tortue)

Vivre en poésie (totémisme)


C’est par un creusement intérieur, un quasi-vortex, que l’homme a délaissé la coquille pour le noyau.

Il est entré en soi-même. Pour un instant (peut-être éternel), il ne voit plus comme vous voyez ; n’entend plus comme vous entendez. Il vit dans la langue ; dans la caresse des mots qui refigurent le monde. Il est dans ce là-bas qu’évoquait Rimbaud, se gardant bien d’expliquer que ce là-bas est en soi (raison pour laquelle ce terme doit être utilisé avec la plus grande méfiance).

On ne sait avec qui il converse à cet instant. Il a pris l’habitude de discuter avec Poe, Baudelaire, Mallarmé, Verlaine, Nietzsche, Rimbaud, Valéry ; a esquivé l’écriture automatique mais a échangé avec Bonnefoy, puis rencontré Juliet (et tant d’autres).

On ne sait avec qui il converse en ce moment. Peut-être avec soi-même. (C’est le plus probable). Car avec Juliet et Nietzsche avant lui, il a inversé son regard.

L’homme, ce poète, a fait le tour des mouvements.

Il a compris – disons conclu – qu’un monde existait entre Le Déjeuner sur l’herbe et l’Impression, soleil levant. Le premier, comme l’écriture automatique, aura permis d’outrepasser des limites. Avec davantage de recul, on ne pourra s’empêcher d’y trouver un intérêt principalement historique. Le second, parce qu’il touche à l’essentiel, existera toujours, comme quelque photophore caravagique luisant dans le sombre couloir de quelqu’être. C’est le monde chaque jour recommencé.

C’est cela, l’essentiel, que recherche le poète qui n’a plus de mouvement.

Tribus d’Amérique, d’Afrique, d’Océanie ont su vivre en harmonie avec les éléments (l’harmonie n’excluant ni la rugosité ni la cruauté du monde). Leur art se trouve là où se lovent et luttent art et mystique, forces, mystère et éléments. Ce sont ces items inexplicables qu’elles ont bien souvent cherché à s’approprier pour permettre une vie commune en un lieu commun. C’est pourquoi leur art est essentiel. Point besoin pour eux de tenter cette mission impossible de les expliquer ou d’en percer le mystère – la science ne peut expliquer que des comment, non des pourquoi.

Cet art ne saurait être qualifié d’art premier que si l’on entend qu’il ne saurait être dépassé. Sinon, c’est d’art essentiel qu’il devrait être qualifié.

Si après ces digressions nous revenons à l’homme, ce poète qui s’est extrait de tout mouvement pour vivre en soi-même dans cet autre mouvement, c’est donc à recréer l’essentiel qu’il se consacre.

C’est avec les sensations d’un aveugle qu’il peut redécouvrir le monde comme un frisson qui se propage depuis le coccyx jusque dans le sourire ; qu’il peut recréer le monde. Tâtonnant, il le malaxe pour lui donner face.

Le poète ne poursuit pas la culture pour faire étalage d’un savoir. Il cherche plutôt cet espace où s’entrelacent vies intérieure et extérieure.

C’est dans l’obscurité et le silence des choses qu’émerge ce renouveau. C’est pourquoi le poète prononce si peu de mots. C’est pourquoi, après les avoir soigneusement choisis, assemblés, écoutés, décantés, laissé mûrir ou fermenter, lorsqu’ils ressortent de lui, ses mots semblent parfois des oraisons jaculatoires.

Après avoir parcouru tant de pages pleines, il se tourne enfin vers la page blanche comme le seul espace possible : le sien. Pour cela, il doit déconstruire la plupart des constructions humaines et inverser l’ordre des valeurs (qui le sauvage ?). Il peut alors s’apercevoir que le plus beau château, le temple le plus impressionnant, n’auront jamais la majesté, la permanence et la vérité du lieu sur lequel ils sont construits ; du lieu sous lequel ils sont construits.

Désormais, il vivra dans cette nécessité absolue de recréer un espace de vie.

Ce poète qui n’a plus de mouvement vit donc dans le mouvement d’une puissance qui n’a plus de limite que ses propres limites.

Lorsqu’il parlera de poésie, il parlera de cet espace mental, personnel, pont hydrolatique comme un entrelacs entre intérieur et extérieur, tissant des liens singuliers, qui ne sont partagés qu’exceptionnellement avec les autres individualités. Il parlera de cet espace mental de communion avec le monde où la langue épouse le monde pour recréer un monde propre ; n’appartenant qu’à soi. Il parlera en réalité d’essentialiser par les mots cet espace mental. C’est une maison-monde qu’habite le poète, cette tortue (tellement vulnérable mais pourtant tellement invulnérable). Ses mots sont des totems.

C’est parce qu’il va au plus profond de soi et de son environnement, à la limite de la rupture et de la communication, qu’il est condamné à vendre peu. C’est parce qu’il s’est assigné cette quête qu’il considérera que le quasi-systématique « combien en as-tu vendu ? » est parmi les mauvaises questions, la plus mauvaise par laquelle aborder le sujet (devrions-nous désormais dire l’espace ?) poétique. La bonne question serait plus probablement : « ce livre te permet-il de vivre ? ».

Si la réponse est oui, vous aurez là une nouvelle Bible. Car ne nous méprenons pas, lorsqu’il écrit un livre, ça n’est pas autre chose qu’une nouvelle Bible, non pas en tant qu’il dicterait un comportement ou aurait un quelconque contact avec un au-delà mais en tant qu’il permet une vie sur Terre pour celui qui l’écrit et, espérons-le, quelques lecteurs.

Il ne cherche pas ce qui pourrait plaire mais ce qui doit être. Rien d’autre que le tout ou rien en poésie. Jamais du côté de la facilité. C’est pourquoi il ne saurait simplement chanter la ville ou la femme. Et s’il devait les connaître, ça ne serait que pour les réinventer. Ce serait encore lui qu’il créerait à travers elles.

Par exemple, à travers la femme, le poète recréera le cycle des saisons ; l’hiver est rigoureux mais soudain Je dis : une femme ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets.

C’est pour cette éclosion que le poète chérira l’hiver, comme un repli sur soi nécessaire. Les arbres se recentrent sur eux-mêmes pour plus tard offrir leur meilleur printemps.

Là où l’homme de la ville verra deux beaux yeux qu’il ne pourra posséder et glissera dans le mauvais pan de sa bipolarité, le poète, lui, recréera un univers in(dé)fini. Au seul moyen d’un crayon et d’une gomme, il peindra la profondeur d’un lagon d’agate et d’émeraude parsemé de roches solitaires. Ces yeux qu’il avait vus ne lui appartiendront jamais mais cet espace qu’il a créé existe bien. Cet espace est le lieu dans lequel il pourra vivre. Qu’importe que ces yeux se reconnaissent, se reflètent, ou non dans le lagon. Ces yeux qu’il avait cru vouloir ne l’intéressent déjà plus. Il aura intériorisé cet espace extérieur puis, après l’avoir réinventé, extériorisé cet espace intérieur. Il ne ressentira plus la frustration. Cet espace existera à jamais. Il aura accompli son œuvre. C’est pourquoi le poète ne craindra plus la mort.

Il existe une poésie de surface. Elle doit exister comme la lisière de la mer et de l’air. C’est l’espace qui nous est offert. Mais que sait de la mer celui qui ne franchit pas cette frontière ? C’est au fond à la lisière de la mort, dans cette quasi-asphyxie, que la lisière de la surface prend son sens, comme une frontière dont on ne pénètre les pores que très temporairement. En réalité, ce n’est pas une mort venue de l’extérieur (par exemple par un assaillant) ni même une mort par asphyxie dont il est ici question car ce sont alors les réflexes de survie qui s’enclenchent. Il s’agirait plutôt ce mourir intérieur, comme une substance vitale qui s’échappe progressivement pour ne laisser qu’un contenant vide (presque). Deux possibilités dans ce propre mourir : la mort ou trouver (dirions-nous produire ?) une substance vitale nouvelle (énergie-espace de vie). C’est de cette expérience que naît la pure intensité.

Il doit donc exister une poésie du dedans.

On entre en poésie comme on entre dans la foi ; par une porte que l’on pénètre du dehors vers le dedans. Mais un dedans résolument encré vers l’extérieur.

Vivre en poésie c’est accepter de ne pas comprendre. Comprendre n’est pas l’essentiel, qui est de s’approprier. Quel besoin de se rendre malheureux en cherchant à l’extérieur de soi un autre monde qui n’existera jamais, alors que c’est d’abord en soi que ce monde doit exister ? Alors devenir tortue. Faire émerger ce monde. Se bâtir un monde plus fort que le reste…

©Munesu Mabika de Cugnac
Auteur d’Un monde plus fort que le reste, 2016, Poésie(s) L’Harmattan