Xavier Bordes, Sur le sentier des Cinq Montagnes, poésie, NRF, Gallimard, 132 pages, 18€

Quand j’ai vu sur la plage errer une femme nue d’une beauté 

Qu’on ne saurait concevoir même en rêve.

Quand j’ai vu


Cher Xavier,

Je viens de refermer ton ouvrage, mais en fait, il demeure comme un oiseau volant. Car il nous permet, chose rare aujourd’hui, non pas de nous évader, mais de nous ancrer entre ciel et terre, grâce à tes mots, et au silence de la réparation. Sur les sentiers des Cinq Montagnes, je t’ai suivi, cher Xavier, j’ai marché à tes côtés ; de l’adret à l’ubac. Dans mon sac, j’ai emporté une tasse à deux anses, en terre, héritée des Chartreux. A la main, un bâton de merisier, solide, je marche sur les chemins des vernalisations, seuls capables de soulever la vie des graines dispersées, pour les distribuer à la bonne aventure. A table, dans le printemps verdoyant, chargé de floraisons : verrais-je encore fleurir les cerisiers de mon jardin à la saison prochaine ? Pour l’heure, dans le concert des oiseaux, je pense à ce sentier sans âge où je te suis, immobile, vers l’instant originel grâce à toi. Faute de siège, il y a la berge, et les nuées d’insectes évadés qui, comme les atomes, naviguent sans que nous puissions en entendre les sens, à part, peut-être, les fées libellules… D’un ciel l’autre, identique à la flamme du bivouac, à la cendre retenue par la racine des arbres ; un feu de vérités qui consume l’ignorance, et n’apporte aucune réponse. Dieu merci ! Dieu nous en préserve ! Tu as connu cette glaise qui intercède entre l’infusion et la terre, celle qui ne réduit pas l’énergie du souffle. Tu nous l’annonces, non comme une victoire, mais comme une tradition ancestrale, pour laquelle tu ne demandes aucune explication, l’évidence nous servira de modèle. Mais lève-t-on jamais les approximations et les incertitudes ?

« Je suis très heureuse qu’à présent tu saches lire même dans 

Mes rêves ! » acheva-t-elle avec simplicité. Avec l’admirable

simplicité que je lui envie.

Communion

Faut-il passer à la question comme on ampute un rêve pour oublier le mystère, seule chose patente en ce monde ? Une boussole dans ton sac, mais en fait, tu ne t’en sers pas. Sa magnétique est presque une superstition, car tu nous conduis où ton intuition te mène. Il ne s’agit pas de « qui m’aime me suive », mais plutôt de : « peut-être là-bas » vers le défilé des cailloux, où cinq ordonnances nous attendent. La nourriture, mots compris, n’est pas secondaire, ni même facultative. Elle est la motrice des rencontres, car il te faut nous convaincre de nos rêves. Si les disciples te fatiguent, c’est qu’ils ne sont pas réellement attachés aux songes, ils observent tes chaussures, mais ils ne connaissent pas encore ton allure. Les arbres sont témoins de ta respiration ; quilles intrépides parmi les rochers, les éboulis ; leurs écorces sont un livre clos, une métaphysique du papier. Tu veilles le soir, adossé à l’un d’eux, sur les herbages encore vifs, chargés de coumarines que les herbivores n’ont pas encore saisies, devant un paysage miniature comme au pays du Soleil Levant. En chemin, la conversation est une avancée vers le mime. Devant la beauté du monde, nous exposons nos émerveillements, mais restons à demeure en matière d’entendement, la jonchée des fleurs nous fascine, tu regardes devant toi. Ton point d’appui est un morceau d’arbre, il en oriente l’itinéraire. La pire chose serait d’égarer ce bâton de marche, de l’abandonner par mégarde ou de le poser près d’un rocher en oubliant que tu peux faire jaillir une fontaine. Mais pour quelle soif ?

Comme celle-ci,

exquisement nue


et ruisselante de diamants, sortait


de l’eau, vivement je saisis la robe.

Robe et plume

Je te regarde avancer et tes yeux se fixent souvent sur ces murailles de pierres sèches, revenues à l’état sauvage. Il n’y a plus de mains d’hommes, mais un conclave de paysans absents, un oubli entamé à flanc de côteau, un effort inachevé où pourtant s’avancent quelques floraisons inattendues, vestiges des étapes messicoles et des vergers. Oiseau après oiseau, tu relaies leurs chants. L’eau est ton étape, la source du langage. Le Domaine qui nous retient par le cœur est loin de la foire aux ogres où certains moribonds s’apprêtent à dévorer une cervelle de singe. A l’horizon d’un bouquet de fleurs, la fiancée arrive en chantant et sa halte mystérieuse imprime le poème inattendu telle la danseuse au fond d’un verre de saké. La montagne repique vers tes yeux, les sommets enneigés s’élèvent encore entre les nuages, aucune trace de déplacement. Immobile comme face à un tigre, tu ajustes tes habits pour te rendre vers la salle d’armes où des harpons de glace s’égouttent sur un fil tendu. Sans flèche désormais établie aux limites du vertige, ton arc devient un instrument de musique. L’enluminure de l’aube s’envole avec les étamines dispersées par le vent, pollens et chagrins instruits des circonstances. Après cette halte dans le proche, il te faut repartir vers l’ermitage. Comment ne pas espérer une charge moins lourde, ou penser à Ausone écrivant la Moselle ; le poisson échappé à l’enfant embarqué dans les remous du fleuve. 

Moi, j’ai humé le parfum de ses cheveux,

 de son corps nu, 

senti sa taille si mince au-dessus des hanches,

 à travers la chemise de nuit, translucide et légère.

Le vol d’une buse

Je t’aperçois désormais entre les branches d’un cryptoméria ; je m’arrête. Des hameaux inspirent leurs foyers et leurs fumées s’élèvent depuis la vallée. Les femmes n’y sont pas prisonnières. Natives de ces berceaux angéliques, elles ne veulent pas renoncer à leur nature foncière. Elevés dans les cieux teints de nuages, leurs fils nourris de rubans colorés décrivent, tels des cerfs-volants, la tierce géographique du cosmos. Les hirondelles s’élèvent en gazouillant, la vallée se dessine, il faut repartir. Au loin les arbres de cet éden vernaculaire regorgent de fruits et, sans autres papiers, tu écris avec ton doigt sur la peau d’un bambou ou d’un aralie la primeur de l’instant, pour évoquer un soi dépossédé sans pleurs. Les tessons du philtre d’amour brisés par inadvertance te laissent sans reproche et sans peur. Tu ouvres la boite à infusions et comme dans une chambre d’échos, s’en échappe le chant des sirènes et l’accord des fées. Chères parentés, amour pour nos prédécesseurs, clef de la générosité et de la conscience d’être. Après quelques heures de marche, un rameau de myrte te conduit vers un balcon de roches saillantes. Tu observes en contrebas la fatigue latente monter vers toi. En effet, depuis un pin noir tortueux qui ne dépasse pas un mètre, et qui a peut-être deux cents ans, tu perçois l’extrême rudesse de sa condition, mais également sa richesse, qui le conduisent à se proportionner. Il est là.

Le vent était si doux sur la colline que ma compagne et moi nous sommes endormis,

                                Cet après-midi-là, dans notre Pavillon de Rêves Parfumés.

                                                                                          Communion

L’éveil du monde minéral, arqué en un souffle nouveau, te parle de l’alliance, de l’enfance neuve des arceaux de jasmin. Un mot encore ; simplicité. La vendeuse de mouron passe dans la rue, elle abolit les devantures qui apparaissent à ses yeux. Des paysages lui font face. Elle ne sait pas pourquoi. Elle est une campagnarde avec son panier d’osier et son fichu noir sur la tête, une lanterne berce ses yeux, le soir tombe, elle regagne sa masure, surprenant une martre assombrie. Vivre ailleurs, pour ne ressembler à rien, et se dire sauvé par un livre d’images pieuses. Présentes à la palpitation des choses, les sauvagines de ce monde sont capables de s’élever telle une ombre profane dans les nues.

Cueillir sans recueillir, voilà le drame. Nous sommes trop éloignés de l’enfance ; laissons-nous la chance de la récolte sacrée : se nourrir, honorer, se soigner, telle la cueilleuse d’Akrotiri, vêtue et parée pour la récolte, fresque inoubliable du voyageur. Tes mots sont des jalons d’intuition poétique, ils ne gouvernent pas le temps, ils ne le surveillent pas, ils sont les grains du sablier ; ils sont des mains portées pour la récolte souveraine. Dépenses et distances relatives imprègnent le bâton de marche. Il doit être coupé à bonne main, ajusté à l’allure, il doit, comme les mots, être disponible et disposé de sa ressource propre. L’amour ordinaire, semble l’amour accompli. Il n’y a rien à résoudre devant l’évidence de la beauté. 

« J’aperçois ma jeune beauté… 

   La voute étoilée. »

Anniversaire

La richesse du langage longe la nuptialité dans un lyrisme réel, suffisamment retenu pour nous permettre de nous identifier à celui qui aperçoit. Les sentiments sont la source de la concordance sensuelle, magnétique, cosmique. On ne démêle rien ; l’écheveau se déroule dans la grâce de la vie. 

La couleur aux portes des blancheurs éternelles est une prière exaucée devant le petit bol couvert de rosée. Tu avances, et le rivage nous renvoie à l’écume, aux sables, aux arbres échoués. Rivière, galet de l’autre face, galet des ombres bleues, pisés des fonds immémoriaux des naufrages et des flottaisons. Rien ne te fait dévier de ta marche. Ni corsages, ni cortèges, ni sortilèges ne t’arrêtent. Tu entraines le silence à chaque mot, à chaque pas, puis il se reforme dans le mouvement de la vie. Une cloche tinte au loin, étrange sonnaille ; tu es le berger et le troupeau à la fois. Marcher, bâton en main, comme si tu plantais un arbre à chaque pas, formant une forêt nourrie dans les siècles des siècles, sans reproche. Avec joie, tu montes en longeant le torrent sur un sentier d’encre neuve ; point de barbelés, juste un plessis de branchages mordorés en bordure. Le pétrichor souverain ombreux et salutaire en embaume encore l’air.

Si nous restons ainsi assez longtemps, peut-être l’eau calmée

Rendra-t-elle à notre pensée la substance unifiée du monde.

Sur l’étang aux lotus

Peindre avec les yeux, c’est-à-dire regarder ce que l’on prend pour le réel avec admiration. Tu as laissé à main droite le jardin de solitude où jadis tu avais admiré la rosée délicate perler sur une feuille de ginkgo biloba. Dans le détail de l’apparition de la Déesse, tu perçois les récifs des océans retirés. Un vaste ensemble dont tu t’inspiras pour décorer sagement la tasse en porcelaine presque translucide que la Dame t’offrit en présent. Mais où sont les anges peccables, ceux qui rêvent de franchir le seuil des humains, devenir des âmes mortelles afin d’écouter le souffle des inspirations ? Ils viennent d’être chassés de l’Ether, pour recouvrer la parure des immortels, avares d’illusions et d’incertitudes. Il faut lever le camp. Dans ma jeunesse, j’avais lu dans la collection rouge Lobsang Rampa, décrivant les voyageurs qui célébraient le beurre de yack et les sorties en corps astral. Elévation, apparition, aucune prévention ni médecine pour ceux qui, issus de la voie lactée, s’échinent à disparaitre. Tu avais avancé encore, je te voyais de loin converser avec, peut-être un esprit du lieu, sorte d’Annapurna de la conscience mais doté de six sommets. Tu semblais distrait, la sagesse en bas de page ne te convenait pas. En fait, je te voyais devenir pèlerin, l’avance avait changé, non pas le cap, ni la quête. De portes en puits, le serrurier ne fait plus bonne mesure, il se désole devant l’absence de clefs.

Le seul visage qui m’émeut dans cette vie :

 et c’est celui de la compagne qui la nuit dort

près de moi douce comme le paradis.

Le visage mystérieux

Être éveillé au sommet de l’ignorance, l’évidence était là. Comme au premier jour des enfants peut être Théo et Tao, jouent au pêcheur sur un petit ponton, et l’eau limpide éclaire les fines gravelines dorées près desquelles s’échappent des truitelles. Les Monts Jaunes ont changé de couleur, le silence également. Des centaines de battements de cœur rédigent leur mémoire, avec l’eau qui transmute sans cesse la vision d’un monde uni. Aucun rêve n’est plus doux que la réelle fusion des sensibles.  Il ne faut rien brusquer, la cime est à portée de voix ; ceux du paléolithique sont demeurés clos derrière des éboulis de pierres mûres comme des fruits exotiques. Un pavillon flotte au loin, teinté d’orange, presque la silhouette d’un moine ou d’un marchand de couleurs. Des acheteurs de chlorophylle reproduisent les liaisons de feuilles intimes. Il y avait une voie de chemin de fer, et, près du passage à niveau, dans la première vallée que tu as empruntée, le garde barrière était un ancien soldat avec une pension de blessé de guerre. Il ne parlait à personne ; il t’a simplement dit « c’est là-haut » ! la nasse est pleine d’éventails. Ta phrase loisible reste accessible. De chantier en chantier progresse l’incertitude comme les dons de l’été. Les éclats de forêt émergent parmi les ans et les froidures. Un if millénaire déchiffre le paysage, l’orange de Noël piquée de girofle médite près des sabots. Sur la borne milliaire une phrase fantôme est gravée, sorte de registre des convenances. Il me semble que tu es proche du sommet embrassé par l’amour. La lyre du conteur s’espace, le silence s’épure comme un fil de soie tendu de sentiments délicieux. Le calligraphe enjoué, éprit de la voie des fleurs, approche de ce long poème d’amour et d’humilité contagieuses. Heureux sois-tu, Xavier, d’avoir si magnifiquement haussé nos cœurs et nos esprits vers cette grâce de l’amour qui te fut donnée, seule raison de la poésie. 

Saint Augustin, le 30 avril 2026

De tout cœur,

 Jean

Iren Mihaylova ou la métamorphose


Depuis ma chère disparition nous indique que la voix (droite ?) est perdue. Nous resterait-il que la place du mort, celle d’où l’on voit défiler la poésie en train de réécrire le réel bien qu’il y ait chez tout un chacun un profond désir de ne pas voir le réel qui fait voir l’image, fût-elle poétique ? Somme toute, écrire ne serait rien d’autre que la déploration plus ou moins émouvante de la perte au profit d’un chemin menant nulle part, c’est-à-dire là où l’on pourrait saisir, pour esquisser son horizon natal ? Dit autrement, c’est vouloir renaître dans l’ombre du soleil noir retenue dans la prison du luth constellé, p.12. Car Iren cite Nerval, mélancolie pour mélancolie. 

Marsile Ficin regardait le luth comme le microcosme humain, ceci dit d’après son traducteur Guy Le Fèvre de La Broderie qui l’écrit en 1581 dans sa préface, en prévenant de ne pas se prendre les pieds dans (l’image dans) le tapis : « Du cerveau humain procèdent les nerfs en sept accouplements, qui sont comme les tuyaux et organes du sentiment… etc.  Car tout ainsi qu’en vostre luth, ajoute-t-il, si les chordes et les nerfs ne sont deument accordées par ensemble, il provient une dissonance et une discorde qui ont conduit les poètes de feindre dans leurs fables un même dieu présider à la musique et à la médecine. » Pas de ça chez Iren, sa musique nullement malade chante depuis sa cellule l’image du temps à retrouver pour sortir de la nuit des temples oubliés. Certes, mais par quel chemin ? Par celui qui conduit à mener l’écriture par le bout de l’ombrier, cette petite lueur (à partir des profondeurs de la nuit… une lanterne, écrit-elle p.20) qu’il faut entendre et métamorphoser en ombre-brillée. Métamorphose ! Voici le mot clef qui ouvre les chaînes (p.14) pour devenir des chênes, des feuilles, des mots sur des feuilles. Ces mots qui se souviennent de leur pourquoi et qui se préparent en même temps à leur mort donc à leur résurrection parmi les arbres cajolés, p.24… La chenille y mute papillon dans un déchirement pulmonaire (mes poumons de papillon, p.19), c’est-à-dire dans un souffle, le fameux pneuma des Anciens, ce véhicule du logos dans la structuration de la matière, tant chez les animaux que dans le monde physique. Le cafard se voit ailé, Iren est l’anti-Gregor, le ver se souvient qu’il pourrait être luisant comme le guide céleste, Virgile (ver gile : ver luisant) et devient vers blanc pour l’envol, prêt à renaître du vide anagrammatique (le vide voit ce qu’il est censé contenir, p.18). Et que contient-elle cette anagramme du VIDE prise dans sa langue paternelle, p.28 ? DIEV !  Une bouche béante de la nuit, assise de ce côté de la métamorphose, p.36. Sous des ciels « constailés »

Iren Mihaylova
Depuis ma chère disparition
Poésie
Collection Ouvre-boîtes
40 pages
Parution le 27 Février 2025
10 euros
ISBN : 978-2-491991-31-9
ISSN : 2112-8820

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Pierre MIRONER, ENCORE UNE COUCHE, Poésie, Ed. Menu Fretin.


Par ce titre à connotation humoristique, l’auteur coupe court à tout lyrisme d’emblée qui pourrait banaliser le sujet du recueil. En effet, lorsqu’il est question de neige, il y a danger! Il est si facile de glisser vers la description. Il suffit d’aligner les poncifs de blancheur et de pureté traditionnelles, et de glissade en glissade, la chute d’attention par défaut d’intérêt en devient inévitable. Mais ici : aucun danger de  »déjà vu » !.

En séjour de santé dans les Vosges, Pierre MIRONER, gagné par la beauté et la force du site enneigé, entame ce que l’on peut appeler un journal, puisqu’il nous annonce, dans son Avant-propos,  »avoir noté jour après jour les variations du paysage neigeux ». Tout en regrettant les effets néfastes de  »la haute technologie et le déferlement des machines », il se propose de nous extraire  »quelques mots susurrés à lui par Dame Nature, comme s’il s’agissait du message sibyllin d’un autre monde »

Un simple tableau, un croquis, pour commencer de la part d’un poète qui a un bon coup de crayon,

                                                         Soleil et neige

                                                           couple idéal

                                                          portail ancien

                                                         chien qui aboie(P.6)

et puis des signes positifs pour quelqu’un venu rétablir sa santé:

                                              La force de la neige sur les sapins

                                              la force de l’eau ruisselant sous la glace

                                              la force de l’eau courante en montagne

                                              cette vie qui ranime les linceuls blancs !(P.7)

 Il s’agira aussi de regretter, en forêt domaniale de Haute Meurthe, l’intrusion du progrès : ici, les trop nombreuses et bruyantes automobiles heurtent la sensibilité du poète qui est aussi musicien :

Ces machines me tuent l’esprit / me ravissent ma vie et ravivent / toutes les douleurs, tous les chagrins.

Pierre MIRONER qui aime l’art et qui dessine, décrit ce qu’il voit de façon précise :

L’hiver transforme les sapins en arêtes de poissons,/ pourtant, même à basse altitude, la terre entretient ses fourrures…(P.9)

Plus loin en page 11, il s’agira du bruit des eaux de la Petite Meurthe : 

 »Ce discret mais essentiel grondement

m’a toujours fait penser à des applaudissements nourris

et unanimes, dans une salle à grand spectacle…

Et le poète de soliloquer :

et pourquoi à l’odeur un feu de cheminée

m’apparaît-il soudain si bon pour la santé

tandis que la carbonisation lente de l’espèce humaine

se poursuit au hasard du passage des bolides ?

Et puis de comparer la vie magique de la neige à celle de l’homme :

Mais la neige avant de mourir

se permet des instants de mystère,

des sculptures inouïes qu’elle nous demanderait

 presque de lécher…(….)

car elle seule est capable

de transparences qui justifient l’union

du verre avec son eau ( P.19)

Nul homme n’a réussi quelle que soit son intelligence à faire coïncider le contenant et le contenu humain ; l’apparence physique et la vie intérieure, comme le fait la neige devenue glace :  »l’union du verre avec son eau »

Mais la sensation de trésor fragile est là :

Mille reflets évanescents de bijouterie

Oh combien de carats illusoires

en chaque pas broyant un paquet de biscottes( P.22)

Et plus loin, se rappelle à l’auteur une originale image de fête :

La tranche fraîche de l’arbre tronçonné

claire comme du beurre,

ou la crème des bûches de fêtes….

Retour empressé

par les sentes

de douce meringue (P.24)

L’ambiance hivernale où la neige transforme tout, réveille les dons de peintre du poète à l’oeil exercé : vous avez dit : blanche, la neige ?

La surabondance de nivosité produit des noirs

des gris et verts que je n’obtiens pas sur ma palette( P.29)

On le voit, ce recueil d’une soixantaine de pages est un voyage attentif de reconnaissance où Pierre MIRONER note ce qu’aucun œil, aucune oreille avant lui n’a noté avec autant de personnalité, de justesse, de poésie et de finesse. De nombreuses pages abritent cette grandeur de vue éloignée de toute description vieillote habituelle consacrée au paysage enneigé :

 » Les Danaïdes déversant sur nos têtes / deux mille ans de débris d’hosties… un bon mètre de noblesse sous le pied . »( P.45)

Il sera alors bien temps, d’autre part, de se désoler avec l’auteur, conscient des changements du climat, à l’heure où les neiges éternelles fondent :

On ne te regarde plus, Dame Neige

on ne tient plus compte assez de toi

qui recule, t’atrophie, te tasse, te cimente

et te dérobe jusqu’à disparaître( P.61)

Et puis une réflexion positive sur la vie et sur la nature malgré tous les dangers :

 »Mais pour ces jours « comptés », comment

ne pas m’extasier devant la prise de pouvoir

en noir et blanc du climat (P.46)

ENCORE UNE COUCHE ! Voilà que ce beau recueil, riche encore de tant de fines observations à la fois musicales, artistiques et poétiques, sans compter les craintes prémonitoires qui sont plus que des allusions quant au changement climatique, justifie amplement son titre :

Encore une couche… de poésie fine sur les sommets ! On en redemande !


Ara Alexandre Shishmanian, Orphée lunaire,  Edition L’Harmattan. Collection -Accent tonique- Poésie. Novembre 2021.

Une chronique de Michel Bénard

Ara Alexandre Shishmanian, Orphée lunaire,  Edition L’Harmattan, Collection -Accent tonique- Poésie. Novembre 2021, Format 13 ½ X 21 ½.  Nombre de pages 96.

Préface et traduction du roumain Dana Shishmanian.

Illustrations : 1ère de couverture. Jean Delville. Orphée mort. Huile sur toile 189
4ème de couverture: Autoportrait 1981 

Comme tous les poètes, philosophes, écrivains, épris de liberté et de la défense des droits de l’homme, Ara Alexandre Shishmanian a connu les persécutions de la terrible police politique roumaine, sombre époque du communisme sous le joug implacable de Nicolae Ceausescu. Précautions impératives de survie, il lui fallut quitter son pays.    

Cependant, la philosophie, l’histoire des religions, la poésie, lui permirent de maintenir la tête hors de l’eau et de poursuivre son chemin de vie intellectuelle par des publications, colloques, conférences, en de nombreux pays. Sous l’égide de l’ INALCO il organise à Paris le colloque international d’histoire des religions « Psychanodia.»   

Aujourd’hui je découvre un de ses derniers recueils « Orphée lunaire. » Il s’agit ici d’une œuvre reposant sur le socle des hautes traditions, mais très éclectique et ouverte à la modernité, à la vision de son temps où l’esprit de l’immense, penseur, philosophe et écrivain roumain Mircea Eliade véritable référant n’est jamais bien loin.

L’œuvre d’Ara Alexandre Shishmanian révèle une poésie qu’il ne faut pas forcer, qui impose d’être lue en filigrane et dans laquelle nous devons nous laisser porter, lâcher prise pour être transporté par notre imaginaire et les images qui y naissent. 

Proche de l’esprit cistercien, notre poète a besoin de rigueur, de sobriété, de dépouillement, dans cette crise de modernité en total étiolement, une nécessité s’impose à lui, la renaissance des mythes fondateurs et le retour au sacré dans la ligne conductrice de Mircea Eliade dont la vison gnoséologique, fit de lui un restaurateur et fondateur de l’histoire contemporaine des religions. 

A ce propos d’un retour au sacré, je serai tenté d’en associer l’œuvre d’un immense artiste roumain, Silviu Oravitzan, dont l’œuvre côtoie la transcendance.    

Le poète porte en lui tout le chaos du monde, il en subit les variations, comme une secousse dans le cœur et une déchirure dans l’âme. Il place sur l’abécédaire de son orgue à senteurs, toutes le nuances qui le conduiront au parfum de l’âme, celui que l’on voudrait absolu, proche du Divin. C’est une poésie qui impose la réflexion et s’estompe dans l’ombre d’Orphée. 

Ara Alexandre Shishmanian compose des poèmes qui prennent la forme d’un requiem. Il porte un regard sur notre société en sa folie un peu comme son compatriote le grand peintre Corneliu Baba. D’ailleurs ne nous rapprochons nous pas ici de « L’éloge de la folie » d’Erasme.

Notre poète est dans l’observance de l’humanité et voit les dangers de la folie des hommes, dont nous sommes actuellement au cœur, il y voit une sorte de tsunami en haillons, des anges anxieux, des rêves crucifiés. Le poète a parfois ce sentiment d’être perdu, d’être en situation d’absence, alors il se met en quête des valeurs fondamentales oubliées : « …/…mon indifférence vomit le désert de l’exode où j’ai grandi…/… »

Toujours très délicat que de vouloir poser un regard sur la poésie d’un philosophe, de surcroît un gnostique où le béotien se heurte le plus souvent à la barrière de la connaissance.

Il est vrai que l’œuvre d’Ara Alexandre Shishmanian peut paraitre parfois quelque peu hermétique, cependant, il faut savoir doucement en franchir le seuil et s’en imprégner. 

Le mythe d’Orphée est le fil d’argent de ce recueil, dont l’auteur voit en la poésie un rayonnement universel, un chemin de vie qui pourrait améliorer la destinée humaine, où tout est fugitif, temporaire, fragile et évanescent.    

Par la pensée orphique, qui fut également début XXème siècle un mouvement artistique cher à Apollinaire, notre poète tente lui aussi, d’ouvrir les portes du mystère, sans doute est-ce la raison pour laquelle il use de formules alchimiques et place dans son athanor l’alphabet de la connaissance, pour peut-être y transmuter le poème d’or. 

La poésie est un énigmatique voyage, : « …/… je fabrique des barques à traverser le Styx…/… » une périlleuse traversée qui n’est pas sans nous évoquer l’œuvre fameuse d’Arnold Böcklin « L’ile des morts».

En compagnie de la poésie d’Ara Alexandre Shishmanian, nous traversons des espaces dignes du plus pur surréalisme où : « Les chiens se dessinent tout seuls en disparaissant ../… » Ce qui d’ailleurs me fait songer au film surréaliste de Luis Buñuel : « Le chien andalou. »

Par la poésie notre poète, transforme les mains jointes en coupe sacrée, pour y préserver le sang de la vérité et pourquoi pas métaphoriquement celui du Graal. Il s’interroge sur lui-même au risque de se perdre de nouveau, car après une chute avec les « …/…avalanches ténébreuses des soleils » il est toujours délicat de remonter vers la lumière face aux « …/…avalanches des ombres avec leur noir lent » qu’on boit « en des coupes extatiques ».

Ara Alexandre Shishmanian, fait le constat lucide de notre société où nous ne percevons qu’une sorte de chaos permanent, les leçons des expériences passées ne servant à rien : « Rien n’est plus près du néant qui l’illusion…/… » 

Le poète éveillé, initié, oscille entre l’espérance personnelle et l’aliénation où se profile le spectre de la pensée unique 

Le constat est irrévocable, pertinent et amer, le fil d’espoir attribué à l’homme est ténu ! 

La poésie d’Ara Alexandre Shishmanian nous entraine dans un tourbillon d’images rivalisant avec l’insolite : « …/… l’invisible assassine les mirages…/… »

Par le sourire de son intimité, Ariane serait-elle la passeuse du mystère des syllabes, la porteuse d’espoir au sourire enjôleur, celle pour qui le poète prend conscience que l’amour ne doit pas se faire pesanteur, mais bien au contraire devenir un état de grâce. : « Un souvenir qui caresse les cheveux. »

©Michel Bénard.   

Jamila Abitar, Chemin d’errance, poésie, Édtions Traversées, 55 pages, 25€, 2022.

Une chronique de Lieven Callant

Jamila Abitar, Chemin d’errance, poésie, Édtions Traversées, 55 pages, 25€, 2022.


Le cheminement poétique de Jamila Abitar est fait de lumière, est porteur d’images qui rendent les rêves plus tangibles. Le monde sensible semble à portée de main. C’est sur des notes profondément positives que s’ouvre ce recueil. Dans la noirceur ambiante, face à l’ironie désabusée de certains, ces brins de fraîcheur d’esprit et d’optimisme volontaire apportent un peu d’espoir mais surtout nous invitent à focaliser notre attention sur ce qui importe le plus pour chacun d’entre nous. 

La vie est une errance et pour réussir à en saisir l’ardente beauté, il nous faut passer par le poème. La quête du poète est spirituelle et outre-passe les frontières. Il ne s’agit pas d’une longue traversées du désert mais au contraire d’un voyage qui va d’oasis en oasis.

Jamila Abitar cherche « Un parfum d’éternité / Sur les lèvres du présent. » Il s’agit d’« Être dans et hors du temps/ dans le visible et l’invisible. » « Pour veiller /à la fragilité de l’imperceptible.» L’auteur est « Certaine qu’il existe en poésie / une saveur commune / à toutes les langues. » et veut « Restituer le poème /…/au plus proche de l’âme. »

Le poème est « Ce qui nous console de vivre, ce qui entre en harmonie avec nos vies. Pour voler vers le langage des fleurs avec ludisme. » « La halte du poème intarissable » est « la caresse venue de l’infini ».

Si l’on part à la recherche d’autres significations du titre, on trouve une belle réponse à la page 31, presqu’à mi-chemin du livre et que je ne peux m’empêcher de reprendre ici:

Marche exilée

De tout temps, j’ai porté des voiles pour assurer
à ma démarche, une part de féminité.

Je porte toujours l’habit qui rappelle
le dernier instant.

Une rencontre du corps et de l’esprit
sur une terre sans nom.

J’ai vu mes semblables courir après le vent,

trahir la lumière par la force,
ils sont entrés dans ma chambre.

J’ai vu mes cahiers d’écolière rompre
avec ma jeunesse.

Mon corps ne se souvient d’aucune rue,
je suis exilée à l’aube de l’éternité.

J’honore la surface de la terre

sans que l’ombre d’un missile
ne vienne défigurer ma pensée.

Je retrouve l’exquise dérive
qui ne mène à rien et sans doute à tout.

Sollicitée pour être,

une épouse,

une maîtresse exilée,

comme une femme,

comme un poète.

Ce texte, comme tous les autres, témoigne du travail patient de l’auteur pas seulement sur les mots avec les mots mais sur elle-même avec la vie. 

Accepter d’être c’est accepter l’errance, c’est aller sur le chemin qui ne nous offrira jamais de certitudes franches et définitives, pour aller au fond de nous, apprendre à habiter le monde sans se leurrer il faut passer par le poème, apprendre à déchiffrer le rêve, le désir, la solitude, l’amour et l’abandon.  

Le poème pourra peut-être devenir le lieu d’une expression de la colère et de la révolte. En lui on trouvera une « libération et la force de vaincre ». Le poème est ce qui nous permet de « Naître de l’épaisseur de la nuit. »

« Le rôle du poème est d’élever les consciences. »  «Le souffle du poème, c’est celui-là même qui ne s’écrit pas. Aimer à n’en plus vivre noyé dans le poème. Tu te réveilleras chaque matin comme une nouvelle note. »  

Avoir pour errance la poésie avec toutes les modalités et perspectives que cela implique et qui font de ce chemin à la fois une épreuve et une source de joies potentielles est le projet de vie que nous propose ici Jamila Abitar.

©Lieven Callant