Archives des étiquettes : Poésie

Lecture de mai 2022 de Patrick Joquel

Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

Poésie

Titre :Tant que chantent les merles

Auteur : Colette Andriot

Illustrations : Valérie Linder 

Éditeur : L’Atelier des Noyers 

Année de parution : 2 022

14€

Colette Andriot nous invite à passer un moment dans son jardin. Un jardin de ville. On s’y promène au milieu des fleurs, des arbres, des herbes folles. On y rencontre des oiseaux, des escargots, des lombrics. Du silence aussi. Des couleurs, des parfums.

Un voyage minuscule et quotidien : la vie tout simplement. La vie d’une planète, à hauteur de jardin. Un jardin de ville. Le tout petit rejoint l’immense. Rejoint aussi l’actualité : tout n’est pas aussi paisible que ce jardin en ce monde et l’autrice en est consciente. Consciente aussi des luttes pour vivre à hauteur de végétaux, d’animaux.

Rien n’est aussi simple qu’on croit le voir ; même le poème. Même ce livre. Y entrer, c’est entrer dans l’univers.

Les illustrations de Valérie Linder sont joyeuses et colorées. Elles incitent à la contemplation ; comme si on y était dans ce jardin.

Un beau livre à mettre dans toutes les mains et sans modération.

Un jour on quitte

son jardin devenu trop petit

pour aller visiter le monde

cependant

on l’emporte pour

toujours 

dans ses bagages.

https://www.atelierdesnoyers.fr/


Titre : La maison, le jardin et le rêve

Auteur : Paul Bergèse

Illustrations : Solange Guégeais

Éditeur : Voix Tissées

Année de parution : 2 022

15€

Le quinzième album carré de Voix Tissées, collection AAA. Une merveille de douceur et de couleurs. Les pages nous permettent d’entrer dans un jardin. De s’y promener. D’y rêver. 

Bien sûr il y a la maison. Une de ses maisons à parfum de nostalgie d’enfance. La maison du bonheur innocent. Et le jardin. Immense. Mystérieux. Toujours pareil et jamais identique. Les jeux. Les oiseaux. Les fleurs. Les insectes. Les cachettes. Le fil des jours heureux. Des jours colorés. 

Des poèmes pour embaumer l’esprit du lecteur. 

On est bien dans ce livre et les illustrations donnent une part colorée aux rêves de lectures. 

Une réussite. 

À mettre dans les écoles dès la maternelle et bien au-delà bien sûr.


Titre : L’âcreté du kaki

Auteur : Gorguine Valougeorgis 

illustrations : SIXN 

Éditeur : Mars-A 

Année de parution : 2 022

15€

première partie de ce livre : L’âcreté du kaki

Il y a la vie de tous les jours. Les mots de tous les jours. Les rues de tous les jours, comme celle qui mène à l’école. Les arbres de tous les jours, comme le kaki de la rue qui mène à l’école. Les fruits de saison, comme le kaki que l’on cueille et offre à sa petite sœur. Le kaki qu’on aspire et dont le jus dégouline au menton.

Rien n’est plus beau que les secondes… 

qui font du kaki rond un jus 

coulant son son menton que sèche son rire 

La vie de tous les jours.

Et puis il y a la terreur. 

Le ciel a

tous les cerfs-volants

avalés

plus un rêve ne vole dehors

il y a l’enfer maintenant

Le désir de partir pour survivre. Le départ. 

Une frontière comme une ligne

une corde à sauter

L’exil. La vie d’un migrant comme on dit. La vie de tous les jours d’un migrant. Une vie à traverser les mers. Les pays. Les gens. Ceux qui te voient. Ceux qui ne te voient pas. Ceux qui te sourient et ceux qui ne te sourient pas. 

La vie de tous les jours d’un jeune migrant vendeur à la sauvette de cigarettes place de la Chapelle à Paris 

… cet œil adolescent

qui vient à peine d’éclore

mais qui

n’a déjà plus rien dedans

même plus une larme

où se baigner… 

…il passe sa vie 

à passer

d’un pays à l’autre

d’un trottoir à l’autre

d’un quartier à l’autre

d’un papier à l’autre

d’un rejet à l’autre

d’un boulot à l’autre

d’une pelle à l’autre

d’un balai à l’autre

sans qu’on le voie

voilà des mots pour accompagner le cheminement d’un adolescent migrant ou d’un migrant adolescent, on ne sait plus trop dans quel sens mettre les mots. Le cheminement d’un être humain. Des mots partagés lors de rencontres entre l’auteur et le jeune homme. Des mots à partager à notre tour. Des mots pour apprendre à voir aussi. 

Deuxième partie : Reflet rouge

l’auteur, issue lui-même et comme tant d’entre nous, d’un voyage, d’un exil, d’une migration : parents, grands-parents… s’interroge à son tour sur sa présence ici. Comme beaucoup d’entre nous. À partir de combien de générations est-on d’ici ? Avec quel service rendu à cet ici qui pourrait être ailleurs ?

Qu’est-ce qu’on a perdu (sans le savoir vraiment puisque cette perte vient d’avant soi) ?

Gorguine Valougeorgis semble nous dire à travers ses textes que le langage avec ses langues multiples est une clef pour dire son identité. Une car il en existe plusieurs, comme celle qui permet de s’ouvrir à l’autre, de l’accueillir et de cheminer avec lui. Et tant d’autres à découvrir…

les encres et aquarelles de SIXN vibrent en silence avec les poèmes. On reste à les contempler en entendant résonner les mots du poème.

Un livre dense à offrir, à partager et à donner à lire dès le collège.

marsa@free.fr


Titre : Une traversée de soi

Auteur : Chantal Couliou 

Éditeur : Les Éditions Sauvages

Année de parution : 2 022

Une recueil de poèmes confinés. Périodes que nous avons tous traversés, chacun à notre manière. Pour Chantal Couliou, ce fut avec les mots (stylo, crayon ou clavier, peu importe). Elle n’est pas la seule poète à avoir exploré ainsi cette traversée. D’autres livres sont écrits et ont déjà été ou seront publiés autour de ces moments.

Des poèmes écrits derrière la fenêtre, alors qu’il fait si bleu dehors… Et le bleu en Bretagne… 

des poèmes qui s’interrogent sur la fuite des jours. Sur la fragilité de la vie, de sa vie. Des poèmes qui cherchent l’espérance.

Inventer

une nouvelle cartographie

de la terre

pour se frotter au monde.

Pourquoi 

ce besoin de bouger,

ce besoin d’échapper au quotidien,

ce besoin d’explorer l’inconnu, ce besoin de lever l’ancre ?

Cet appel de l’inattendu,

de nouvelles destinations.

Insatiable désir.

Toujours en quête

d’un ailleurs-

indéfinissable.

On repasse 

toujours aux mêmes endroits

dans les mêmes traces-

en boucle.

Relié à l’autre,

aux autres

par des fils invisibles

dans l’espace,

dans le temps.

Ce recueil a obtenu le prix Paul-Quéré 2021-2022

https://editionssauvages.monsite-orange.fr/index.html


Titre : Prends ces mots pour tenir

Auteur : Julien Bucci 

Éditeur : La Boucherie littéraire 

Année de parution : 2 022

9€

Un petit livre de poèmes pour accompagner les derniers mois d’une mère. Comment se tenir face à ce bientôt l’absence, ce bientôt vide ? Face à la douleur de l’autre ? Cette douleur physique qui prend le dessus sur tout le reste ? Cette tristesse infinie ?

La maman, dit Julien Bucci, se récite des poèmes. Des poèmes appris par coeur, pour atténuer sa douleur.

les mots mantras

s’approchent de ton chevet

ils viennent en nombre

te rassurer

ces mots 

tu les tenais

les retenais par cœur

au fond ces mots c’était

déjà

de quoi tenir

On est tous confronté plus ou moins tôt, plus ou moins souvent à ce rendez-vous avec la mort. Le vide. L’absence. Avec cette interrogation sur la vie ? Les poèmes suivent ces points d’interrogation. 

Les mots qu’on partage, aussi simples soient-ils, permettent de garder le lien entre celui qui reste et cette qui s’en va. Le langage et la pensée façonnent notre humanité. Quand disparaît toute parole, la vie disparaît aussi.

La solitude cependant n’est jamais totale, même au fin fond de la douleur

tu n’es pas seule 

au fond 

tu es reliée

à ton cœur qui palpite

aux artères qui irriguent ton corps

reliée

tu l’es 

à ton histoire

à celles et ceux qui étaient là

avant toi et pour toi

tu es reliée aussi à celles et ceux 

qui vont te suivre et seront là

pour dérouler ce fil

sans fin

tu es reliée

à tous les mots que tu as prononcés

à toutes les caresses que tu as reçues et

toutes celles qu tu as offertes

à un père et une mère

qui t’ont invité à venir

au monde

tu es reliée

à tes émotions

à ton corps

qui frissonne

à ce corps qui te parle

tu es reliée

à ces mots mêmes

qui me relient 

en ce moment 

à toi

tout est relié

ici et maintenant

tu es reliée

comme une part du monde

une part du tout dans le tout

tu es là

toi reliée

à tout

http://ekladata.com/-ndrEpdHvC9YZeDWBEvxTH7DbHU.jpg



Revue

Titre : Gustave 2

Auteur : revue

Éditeur : LE CENTRE DE CRÉATIONS POUR L’ENFANCE DE TINQUEUX
www.danslalune.org

Année de parution : mai 2022

Un second numéro que l’on peut lire sur écran ou que l’on peut imprimer. Huit pages, 5 poèmes, 5 poètes et une règle de jeu d’écriture proposée par Bernard Friot.

Les cinq poètes : Chiara Carminati, Mélanie Leblanc, Sandra Lillo, Charles Pennequin,Thierry Renard.

Des poèmes à partager en classe, avec les amis, en bcd ou cdi, médiathèque. Lire ou écouter un poème par jour au minimum est bon pour la santé mentale, le moral et la vie, une petite revue supplémentaire permet ainsi d’augmenter même discrètement la présence du poème au quotidien. À chacun de la donner à d’autres comme une chaîne d’amitié.

l’abonnement est gratuit sur le site www.gustavejunior.com

*


Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

Titre : Collectif POÉTISTHME

https://poetisthme.cargo.site/

Année de parution : 2 022

Un numéro spécial consacré aux violences des guerres. Des poèmes, des images. L’art comme témoin, comme solidarité, comme partage, comme désir d’humanité. Pour aller un peu plus loin, un peu plus haut.

Un numéro spécial à donner à lire, à partager. 

Ce sont ces petits signes d’humanité qui portent et accompagnent l’humanité vers un horizon un peu plus humain.

***

Aujourd’hui c’est mon jour de service…
Aujourd’hui c’est mon jour de service,
je veille sur notre champs
dont la terre réchauffée sourit au printemps,
au-dessus de moi des avions volent comme des oiseaux de fer,
je les observe
pour voir si c’est l’ennemi et si des visiteurs importuns avec leurs parachutes
n’arrivent pas,
mon chien est avec moi,
j’appelle ma femme
pour demander comment elles vont, elle et notre fille,
elle me répond qu’elles sont dans un abri anti-aérien,
qu’elles attendent que l’alerte soit finie
et je pense que pour qu’il n’y ait pas de guerres,
il faut fabriquer non pas les balles,
mais les produits paisibles de la culture,
la poésie de l’évolution du bonheur général
est ma position principale,
c’est pourquoi je défends la construction de l’État
sur la base du bien poétique !

35
Сьогодні моя доба чергування,
охороняю наше поле,
яке зігрітою ріллею посміхається весні,
наді мною залізними птахами пролітають літаки,
придивляюся чи не летить ворожий,
та чи не приземляються непрохані гості з парашутами,
зі-мною друг пес,
телефоную дружині,
питаю як вона там з дочкою,
відповідає що сидять в бомбосховищі,
чекають на відбій повітряної тривоги,
а взагалі, для того аби не було війн,
більше за кулі треба виготовляти
мирні продукти культури,
і поезія еволюції всещастя
є моя головна позиція,
тому захищаю конструкцію держави
в основному – добропоетичну!

©mykola istyn
poèmes traduits de l’Ukrainien par ella yevtouchenko 

mykola istyn a envoyé ses poèmes-témoignages depuis le front de l’Ouest Ukrainien. 

Collectif POÉTISTHME: https://poetisthme.cargo.site/


©Patrick Joquel:www.patrick-joquel.com

Claude Luezior, SUR LES FRANGES DE L’ESSENTIEL suivi de ÉCRITURE

Claude Luezior a reçu de nombreuses distinctions dont le Prix européen ADELF-Ville de Paris au Sénat en 1995 ainsi qu’un prix de poésie de l’Académie française en 2001(Hélène Carrière d’Encausse). Le prix de poésie Hélène Rivière de L’Académie rhodanienne des Lettres lui a été décerné en compagnie de Philippe Jacottet (Grand Prix) en 2001. Il fut nommé Chevalier de l’Ordre national des Arts et des Lettres par le Ministère français de la Culture en 2002. En 2013, le 50ème prix Marie Noël, dont un ancien lauréat est Léopold Sédar Senghor, lui fut remis par l’acteur Michel Galabru, ancien membre de la Comédie française.

Nouveau aux Éditions Traversées -Initiale – Lieven Callant

Lieven Callant, Initiale, Préface de Xavier Bordes, Éditions Traversées, poésie, 262 pages, 20€

Préface de Xavier Bordes

Extrait:

À mi-chemin entre chaos et cosmos, entre univers (désordonné) et monde (ordonné), se trouve donc le moment de la poésie, de la circonstance qui requiert l’expression poétique : cheminement vers une saisie compréhensible des choses, vers la constitution d’une sorte de “mythe personnel” qui irrigue de sens le chaos ineffable où la naissance nous a projetés, et devient l’esquisse des traits d’un “monde habitable”, selon la fameuse formule de Hölderlin souvent reprise. 

Xavier Bordes


Intro:

À l’intérieur de moi, déposée sur une petite table de bois brille une bougie. la moindre respiration en atténue la clarté. La flamme fait vaciller tendrement la lumière jaune que ma vie réclame. Les ombres sont longues et jouent les étranges pièces d’un théâtre magique.

À l’intérieur de moi, brûle une chandelle. Rien d’étonnant qu’elle me fasse écrire de travers, elle est inconstante, elle danse, elle chante et ne pense qu’à la fête. Elle est de la même race que la sève des volcans qu’on croit endormis. Elle est le cheveu arraché à la tête du soleil.

À l’intérieur de moi, parfois tout s’éteint, les vaisseaux s’égarent, les ruisseaux tournent sur eux-mêmes et combattent les rivières. Il fait froid, il fait noir, c’est vide. Le temps se crispe, l’amour m’oublie. À l’intérieur de moi, il ne reste que l’ombre et sa gueule béante, elle dévore les jours pour en faire des boulettes de papier chiffonné.

À l’extérieur de moi, on ne voit rien de tout cela, des jeux de la lumière avec l’ombre. Je brille, je ris, on m’aime et puis on ne m’aime plus. Ma main reste franche, mon regard droit, mon manège tourne et j’oublie, j’oublie.

À l’extérieur de moi, on ne voit pas mon doute permanent (restera-t-elle allumée ?), je suis lisse, je suis grande, je suis une farandole. L’inconstance et mes colères osent se faire appeler liberté.

À l’extérieur de moi, je ne laisse transparaître qu’une lueur bleue dans le gris, que certains aiment confondre avec la beauté. Sur mes lèvres le baiser, sur l’épaule un papillon rêvent de s’envoler vers les cieux en prononçant : « pour toujours ». Sur ma tempe tremblote une veinule, au rythme galopant d’une folle bougie.

Illustration de la couverture: Bertrand Els

Patrick DEVAUX, LE TEMPS APPRIS, Illustrations et préface de Catherine Berael, poésie, Editions LE COUDRIER, 2021, 67 pages.

Chronique de Jeanne Champel-Grenier

Patrick DEVAUX, LE TEMPS APPRIS, Illustrations et préface de Catherine Berael, poésie, Editions LE COUDRIER, 2021, 67 pages.


                      Préfacé et illustré de trois belles aquarelles de Catherine Bérael, ce recueil de poèmes intitulé : LE TEMPS APPRIS, même écrit par un poète discret, profond et solitaire, me rappelle la conjugaison des verbes ; la vie n’est-elle pas conjugaison entre soi et soi, entre soi et les autres ? S’agit-il ici des temps passés que l’on nomme simple, composé, imparfait, plus que parfait, voire passé antérieur ? Il y a de la pureté des apprentissages d’enfance dans ce recueil puisqu’il s’agit de se situer par rapport aux êtres aimés disparus, dont la place demeure réservée, jonglant entre présent et passé. Il y a la conjugaison de la parole et du silence. Il faut aussitôt noter l’écriture verticale aérée, une écriture ascensionnelle… Volonté de ne pas s’appitoyer ? Ouvrir un lien direct, rapide, un envol de la pensée entre terre et cieux ? Le choix est bienvenu, tout en justesse et pudeur des mots.

                      Ccomment interpréter l’absence dans la durée? Le poète n’a pour salut que le questionnement perpétuel dans l’écriture.

: « il est tard mais je la sais vivante entre les mots du sommeil » p.8

Présence rassérénante, ou bien douloureuse ? Ici, il ne s’agit pas  »d’un au-delà facile » car  »depuis si longtemps elle passe sans se retourner »p.11

Le seul pouvoir qui reste au poète c’est :’‘défier l’infini dans l’acte d’écrire’‘ p.21, chercher la légèreté de l’oiseau, d’une aile, d’un geste providentiel ( en ciel ) et l’aube lui est un soutien : »l’aube porte conseil aux phrases, elles sont mon perchoir » p.27

                     L’essentiel désormais prend naissance sous la plume comme autant de mystères qui  »tremblent à l’idée d’effleurer l’éternité » p.43. Passé et présent vont de concert, concert de silence où les chutes se font sur un mot qui vous projette vers une autre lumière : »le poète est cet accident qui bute sur un mot et rebondit sur les aurores » p.44

                     Ainsi LE TEMPS APPRIS demeure apprentissage. Il est cette attente, cette quête perpétuelle de bonheur, en souvenir de cet instant  »où avec un seul regard tout peut basculer » p.56

Aérien et solide à la fois, LE TEMPS APPRIS remet nos pendules de certitude affective à l’heure, à l’heure universelle. L’amour survit au-delà de la mort mais qu’en est-il de l’être aimé ? C’est la question en perpétuel suspens et c’est tout ce qui poursuit le poète, être sensible talonné par le mystère, alors que fait-il ?  »il continue son œuvre jusqu’à ce que cendres éparpillées aux lèvres la parole soit transmise » p.54 

                      Et je dirais que par ce très beau recueil illustré d’aquarelles sensibles de paysages profonds, légers et lumineux, de Catherine Bérael, l’auteur nous donne une vision personnelle, élevée et attachante du questionnement sur l’absence ressentie sur la durée.

                                                                                             ©  Jeanne CHAMPEL GRENIER


Le temps partagé -16euros -Editions Le coudrier

Patrick DEVAUX – 33 rue du monastère -1330 – Rixensart-Belgique

Oeuvres récentes de l’auteur :

Ed. Le coudrier :

  • Tant de bonheur à rendre aux fleurs ( poésie) 2016- Réédité en 2019
  • Partage de la nuit (poésie) -2017 
  • De porcelaine ( récit)- 2018
  • Ed.Carnet du dessert de lune :
  • Les mouettes d’Ostende ( roman)-2011
  • Dorures légères sur l’estran ( roman)-2015

Thierry Radière, Entre midi et minuit, poésie, La Table Ronde, 2021, 333pages, 17€

Une chronique de Lieven Callant

Thierry Radière, Entre midi et minuit, poésie, La Table Ronde, 2021, 333pages, 17€

Écrire c’est 
« Inventer un monde
où les autres viennent
des battements de coeur
à partager sans compter. »
 

La première partie illustre ces propos, le poème est un lieu de partages. Ce que l’on reçoit en lisant se transforme et transforme immanquablement notre vie. Modifie les battements de notre coeur. Chaque poème est dédié à un autre écrivain, poète, ami. Ce qui nourrit véritablement l’écriture, l’imaginaire, c’est l’autre. L’autre que l’on aime, que l’on contredit, qui au contraire appuie mieux que nous sur ce qu’on voudrait exprimer, cache autrement, fait vivre le mystère.  

À n’en pas douter, Thierry Radière est un grand lecteur, c-à-d qu’il consacre beaucoup de temps aux mots, pour qu’ils apaisent « les rides de la journée », diluent les peurs, ameutent une certaine insouciante naïveté.
« Vivre sera d’aller de totem en totem
de les faire tenir debout du mieux possible » être « un maçon éternel ».

« Ce que je retiens
de ma lecture
c’est cette lumière dont le poète
ne parle jamais dans son épopée
et que j’ai sentie fortement
réchauffer une partie de moi-même
dont j’ignorais l’existence
avant d’avoir lu ce poème
 »

La première partie du livre propose donc une lecture en même temps qu’elle initie à l’un des principes de base de l’écriture. Elle nous invite à être curieux, à se reconnaitre dans l’oeuvre de l’autre. À partir à la découverte et les chemins sont multiples.

La deuxième partie du livre comporte des poèmes écrits en 2018 et porte le titre « Je n’aurais pas pu voir ».  Heureusement, Thierry Radière nous réconforte en reprenant une phrase de Schoppenhauer: « L’artiste nous prête ses yeux pour regarder le monde. » et une maxime de Mark Twain: « La seule différence entre la réalité et la fiction, c’est que la fiction doit être crédible. »

« Je suis un bricoleur du dimanche » écrit Thierry Radière à la page 154 pour rappeler à ses lecteurs qu’écrire la poésie c’est aussi accepter une « belle aventure » un voyage dont nous ne maitrisons sans doute pas tous les aboutissants, c’est découvrir la vie. Il veut aussi exprimer non sans humour, qu’il apprend à écrire en écrivant, le plus simplement et le plus humainement possible, en dilettante . Les poèmes de Thierry Radière se lisent comme on respire, naturellement, on va de mots en mots. Les poèmes ne nous mènent jamais vers une impasse.  


Le voyage du poème et de son écriture est celui de la vie. On chemine entre les heures, entre les lignes, à la frontière du songe, de l’imaginaire. On se confronte à la réalité tout en interrogeant les souvenirs. Font-ils partie de cette réalité? 

« Je pense à ce que les mots cachent
que les poètes ne maitrisent pas. » p135

Écrire c’est aussi se questionner sur la nature du présent et comment le représenter. Écrire c’est percevoir, les mots offrent une respiration neuve à nos aspirations.

« Et si la poésie
n’était rien
qu’un beau rouge-gorge » 132

C’est un jeu de patience « quand tout demande précipitation ». Un jeu qui exige calme, liberté, légèreté alors même que tout nous pèse. Quelque part les rêves, les souvenirs, les visions, les hallucinations attendent que le poète trouve leurs voies et les laisse s’exprimer. 

« Cet autre monde » parcourt le paysage poétique de Thierry Radière. Le poète souhaite « avoir une chance de surprendre le réel » et sait que pour se tenir debout « il n’y a que les émotions ». Le poème nous aide à vivre, il accueille « les mots qu’on a dans le ventre et que personne n’entend forcément » .

Dans chaque poème lu, il y a ce qui nous échappe de la vie, on pense pouvoir « agir concrètement sur ce qui nous échappe intellectuellement mais qui nous touche en profondeur. » 

Le poème c’est « jour après jour des nuits à refaire le monde et revenir toujours bredouille malgré les efforts de compréhension et l’envie grandissante d’être toujours lucide de plus en plus lucide? » se questionne Thierry Radière.

La vie est une quête, un voyage dont l’origine et le but nous est offert par bribes grâce au poème. Le poète se doit d’être un rêveur lucide, écrire impose qu’on soit avant tout un grand lecteur, un lecteur de tout. À la fin de la deuxième partie, on peut d’ailleurs lire :

« Mon entêtement à évoquer des sensations
est une manière plus personnelle
de parler de la vie,
des désirs et des peurs,
des petits pas et des grandes sueurs
partout présents dans le moindre
de mes écrits.
« 
 

La troisième partie porte le titre J’avais déjà dit un jour » (2019)

Thierry Radière écrit pour ne rien oublier, sans doute aussi pour être en mesure de « regarder la réalité en face au lieu de l’éviter ». Il s’agit sans doute surtout de comprendre « la direction que l’on prend ».

Le titre donné au livre est de nombreuse fois évoqué parce que la poésie de Thierry Radière se veut être une poésie du quotidien, du temps de la vie, de son déroulement qui n’est pas forcément linéaire et rigide. 

À la page 258, un poème commence et se termine par « Entre midi et minuit » Le temps pourtant exploré est bien celui du poème, de l’écriture, un temps décalé ou plus exactement intercalé, mélangé à celui de la vraie vie. La plage horaire est assez vaste pour se dire que ce qui nous échappe et qu’on tente d’inscrire dans le poème est à l’intersection de nos horizons, entre les lignes, sans doute au-delà des heures, hors temps. Le poème est d’un autre temps pourtant il ne cesse de s’imbriquer dans notre vie quotidienne.

Thierry Radière écrit pour avancer, vivre debout sans rien perdre des parfums et des saveurs des évocations enfuies dans la mémoire. Il écrit pour se rapprocher du fond de soi-même. Explorer l’inexprimable. affûter les mots afin de toucher les autres le plus simplement possible, sans rien compliquer, « sans tralala »
Thierry Radière aimerait


« poursuivre son travail de scientifique raté
mes expériences d’enfant perdu
mes collages d’artiste obsessionnel
et mes ajustements d’artisan zingueur.
 » 

Plus loin, il écrit:


« J’ignore tout
de ce que je veux dire
alors j’écris 
» P296

 « J’avance le coeur rempli de petites particules débordantes » . 

À la page 300 Thierry Radière écrit:


« Les questions que je me pose 
trouvent leurs réponses
dans mes livres
alors que je croyais jusqu’à aujourd’hui
qu’écrire c’était surtout
s’interroger en silence
sans point d’interrogation. »

*

« C’est en lisant et relisant
des poètes oubliés
que les idées viennent
des voix résonnent
des musiques naissent
et des fantômes se parlent 
»

Si la poésie est ce qui accompagne l’être humain quotidiennement et l’aide à formuler ses désirs propres, ses espoirs, ses rêves, elle est aussi ce qui constamment s’échappe, glisse d’une réalité à une autre. 

Thierry Radière aime résolument la vie, ce qu’elle a de plus palpable, de plus abordable, de plus sensible. Il l’aime au-delà des apparences, sous toutes ses apparences. Il aime sans fioritures, sans faire de chichi. C’est sans doute la raison principale qui me fait aimer à mon tour ce qu’il a écrit ici. Ses poèmes ont quelque chose d’inconditionnel, ne supposent aucun savoir particulier, ne ferment aucune porte mais accueillent les lecteurs dans toutes leurs diversités, avec respect. Un respect qui fait parfois défaut ailleurs. Le lecteur, chez Radière est accueilli comme un ami.

À la page 312, vous lirez le poème que j’ai élu comme étant celui qui résume bien mieux que j’ai pu le faire toute la beauté de ce livre.   

© Lieven Callant

« Entrées précédentes