Philippe Jaenada, La petite femelle ; Julliard (714 pages – 22 €)

Chronique de Nadine Doyen

9782260021339Philippe Jaenada, La petite femelle ; Julliard (714 pages – 22 €)

Après Sulak, biographie romancée d’un braqueur plein de panache, Philippe Jaenada affiche une fascination pour les faits divers et ces êtres qui ont défrayé la presse, les médias, au point d’en faire à nouveau son personnage central.

Un titre qui impose un éclairage. Qui est Pauline Dubuisson (11/10/27 – 22/09/1963), figure marquante qui a inspiré d’autres écrivains précédemment ?

N’a-t-elle pas aussi impressionné l’adolescent Patrick Modiano quand il la croisa ?

Dans le prologue, l’auteur justifie sa gigantesque entreprise : rétablir la vérité, puisque ce qu’il a lu, entendu est « plus faux que faux », a été déformé.

Coup double, en réhabilitant quelque peu sa figure centrale, intelligente, cultivée, et belle, qualifiée par Alphonse Boudard de « surdouée sauvage ».

L’auteur retrace l’enfance de Pauline, son éducation aux côtés de son pygmalion de père. Vient sa métamorphose en une bombe « sexuelle ». La traversée de la guerre a engendré sa vocation de soigner, puis de devenir médecin. Étude reprise en 1941,bac en poche, dans un contexte peu favorable (les bombardements anglais s’intensifient ; elle est victime de la rumeur d’avoir couché avec les boches, d’un viol collectif), sans compter les déménagements successifs. Les innombrables adjectifs attribués à Pauline, titres de chapitres, sont édifiants, résumant les facettes sous lesquelles elle est perçue : de « légère, perverse, souillée, hystérique, tondue… » à « cérébrale, comédienne, simulatrice, traquée… » et même « sans coeur et méchante », tant sa vie a été chaotique. Le portrait de Pauline, « la pin-up de la fac », se complexifie de façon chorale. Sa logeuse, Eva Gérard, relate, en la trahissant, ses relations amoureuses dont celle avec le plus beau parti de la fac : « Félix Bailly ». L’auteur autopsie cette idylle et nous laisse deviner une tension croissante entre Paulette (comme elle se fait appeler) et Félix. Dévergondée, « la petite femelle » ou « plus cérébrale que sensuelle » ? Imprévisible, surtout et difficile à cerner.

Le récit se focalise sur cette liaison tumultueuse et son délitement. Félix, qui avait occulté les mises en garde de ses parents et amis va commencer à ouvrir les yeux et voir en Paulette « une demi-folle », « un démon », « une ravageuse » et même « une cinglée ». En résumé, une femme qui ne peut lui convenir « comme un couvercle à un pot ».

La tension atteint son paroxysme après la lettre de rupture envoyée par Félix et la révélation de l’existence de Monique, cachée au début. Les réactions de Pauline, son achat d’un pistolet, le flacon de cyanure, laissent préfigurer le pire. Suspense encore étant donné sa traque de Félix et les menaces proférées à son encontre.

Devenue « une épave », va-t-elle se suicider ? Est-elle capable d’éliminer son ex-amant? Ou au contraire rebondir en s’investissant plus dans son travail ? Peut-elle éradiquer son passé sulfureux avec des Allemands, son humiliation d’avoir été tondue, cause de son maelstrom intérieur, de ses non-dits ? Sa rencontre avec Bernard Legens marque un tournant dans sa vie amoureuse. Beaucoup de lettres exaltées échangées, avant de réaliser qu’elle ne l’aime pas.

Le narrateur continue à nous maintenir dans la rétention d’information. Toutefois, les mots « crime, procès » retiennent l’attention du lecteur et aiguisent sa curiosité. Puis sa logeuse, Eva Gérard fait allusion au « drame ».

Au chapitre 31, les coups de feu résonnent, Félix s’écroule. Le destin de Pauline bascule et la propulse à la case prison. Si le procès retentissant, qui débute le 18 novembre 1953, a enflammé la France, il passionne aussi le lecteur. Elle aura sauvé sa tête, mais se voit « condamnée aux travaux forcés à perpétuité ». Durant son incarcération, Pauline montre un nouveau visage : « noblesse de sentiments ».

En s’exilant au Maroc, en changeant d’identité, réussira-t-elle sa renaissance ?

N’est-elle pas « attentionnée, douce » pour les patients ? Plus attachante ?

Le récit se ramifie, Philippe Jaenada s’intéressant aux conséquences pour les parents de l’assassiné et de la meurtrière et également aux compagnes croisées en prison.

L’auteur brosse un tableau de la prison d’Haguenau où sévit « une discipline drastique ». Ce qui force l’admiration envers cette protagoniste, c’est son opiniâtreté à décrocher son diplôme de médecin, sa réussite à d’autres examens.

A travers son héroïne, l’auteur explore la passion destructrice, les intrigues de coeur, gangrenées par le mensonge, l’hypocrisie, et le statut de la femme libre qui ne veut pas être cantonnée à la cuisine. Les étudiants donnent des portraits d’elle diamétralement opposés, tout comme les nombreux témoignages recueillis pour le procès. La voilà considérée comme « une hyène », accusée d’avoir commis « un carnage de bonheur ». Serait-elle incapable d’aimer et d’être aimée ?

Philippe Jaenada, «  tapir enragé » nous livre ses constatations, ses hypothèses, ses déductions, résume les points essentiels après avoir passé au crible la presse qui a divulgué le fait divers, parfois brodé autour pour doper les ventes. Il pointe également le manque d’exactitude historique d’ouvrages antérieurs qui prétendent offrir « un récit fidèle ». Il commente le journal intime de Pauline. Les extraits des journaux d’un prêtre , d’un résistant témoignent de la violence, des exactions.

Il nous fait partager son « work in progress », ses surprises grâce à internet, « un truc dingue » lui permettant de retrouver des traces des personnages cités dans les rapports, susceptibles d’avoir connu Pauline. Il recueille les témoignages de Lucette, sa « voisine du bistrot d’en bas » qui a vu des femmes subir la tonte.

Philippe Jaenada déroule en parallèle la vie de Pauline et le contexte historique : occupation allemande, le mur de l’Atlantique, les bombardements alliés.

C’est ainsi qu’il fait allusion au tragique destin de Charlotte Salomon, en octobre 43, peintre méconnue que David Foenkinos a sortie de l’oubli avec Charlotte.( 1)

Lire Philippe Jaenada, c’est s’accommoder de sa propension aux digressions, de ses anecdotes sur sa vie (souvenirs de ses premiers émois amoureux, de son Prix de Flore, d’une réservation de table à NewYork), de ses parenthèses, distillant son point de vue ou se dévoilant : « on n’est pas de bois ». Ainsi il fait un détour par Troyes, où fut créée « la culotte Petit Bateau ». Il décline la vision des femmes chez Nietzsche, auteur qui a laissé son empreinte chez Pauline. Il livre une réflexion sur le French kiss. Il veille à glisser une note d’humour dans ses apartés pour plus de légèreté.

En bonus, un brin d’exotisme, en évoquant Essaouira, où Andrée fait son internat et d’où Julien Blanc-Gras, écrivain voyageur (3) écrit à Philippe Jaenada que « le vent de l’Atlantique nettoie ton âme pour la peindre dans le bleu de l’océan ».

Les dates, qui ponctuent le récit, renvoient parfois l’auteur à ses propres souvenirs ou à des événements du moment comme la naissance de Janis Joplin en 1943, 15 mars 1954, la publication de Bonjour tristesse, juillet 59, le décès de Billie Holiday.

Il apostrophe son lecteur tissant un rapport de complicité, sorte de « marché secret, à l’insu des personnages » pour Amos Oz. Il est inattendu de se voir proposer du coca ou une anisette, souhaiter bon appétit ou de croiser le frère de Laure Manaudou. Brigitte Bardot est mentionnée car elle a incarné une héroïne, qui emprunte des pans de la vie de Pauline, dans La vérité de Clouzot. On aurait envie de demander à l’auteur : A quand le « court traité de comparaison raisonnée entre les pâtes et l’amour » ? A quand « Le Manuel de sagesse et de tolérance de tonton Philippe » ?

Lire Philippe Jaenada, c’est découvrir un langage fleuri, des tournures inattendues : «  La malédiction se frottait les pattes », « c’est une autre paire de bas », « se brosser l’hermine ». Des comparaisons singulières : « plus triste qu’un parpaing », « mobile comme une armoire à glace », « La malédiction se frottait les pattes ».

On ne pourra pas qualifier ce roman de « flou (à la David Hamilton) », mais au contraire de foisonnant. La table des matières est une aide précieuse. D’une histoire « ordinaire » Philippe Jaenada en fait un récit extraordinairement réussi, précis, aussi captivant que Sulak, Prix d’une vie 2015 et Prix des Lycéennes de ELLE 2014.

Saluons le travail colossal, fouillé, effectué pour réunir toutes les informations contenues dans cet ouvrage de fort tonnage. La copieuse bibliographie en atteste. Quant à l’auteur, se ferait-il « l’avocat de la diablesse », en plus de nous émouvoir ?

Ne dénonce-t-il pas la misogynie de l’époque ? Au lecteur d’en juger.

Philippe Jaenada signe une excellente étude qui nous plonge, en quarante-six chapitres, au coeur de la vie de Pauline Dubuisson jusqu’à sa destinée pathétique, au Maroc, avec en toile de fond l’occupation allemande, puis la libération de Dunkerque.

Une enquête époustouflante à la hauteur de la vie cabossée de Pauline Dubuisson.

 

©Nadine DOYEN

(1)de David Foenkinos : Charlotte avec des gouaches de Charlotte Salomon, sorti en octobre 2015, collection Beaux livres, Gallimard. (296 pages – 29€)

… et aussi le roman de David Foenkinos, Charlotte, Gallimard (221 pages – 18,50€)

(2)Vie ou théâtre ? De Charlotte Salomon, Le Tripode-(840 pages – 95€)

(3) Julien Blanc-Gras, auteur de Touriste, In utero, Au diable Vauvert (192 p – 15€)

Décapage # 51 – Flammarion Automne Hiver 2014

Cliquez sur l'image pour accéder au site de la revue
Cliquez sur l’image pour accéder au site de la revue
  • Décapage # 51 – Flammarion Automne Hiver 2014 ; (158 pages -15 €)

Constatant la difficulté de certains, férus de littérature, pour se procurer la revue Décapage, je viens faire le relais. Qu’y trouve-t-on? Un sommaire attractif.

Après le succès du dossier du n°50 consacré à Philippe Jaenada, c’est une rencontre avec Pierre Michon qui vous est offerte. En effet pour Décapage, revue pilotée par Jean-Baptiste Gendarme et ses acolytes, Pierre Michon a ouvert « les portes de sa maison de campagne et évoque des fétiches, ses amis, ses livres et son métier d’écrivain ». Beaucoup de photos accompagnent la visite. Parcourir son œuvre permet de combler ses lacunes. Un lecteur ne s’y est pas trompé, et de s’exclamer : « Mais comment avez-vous fait pour avoir Pierre Michon?? PIERRE MICHON !

Je ne sais pas si vos lecteurs mesurent bien la chose ! »

La thématique des souvenirs de prix littéraires , en cette période euphorique de course aux prix, donne à voir les coulisses des prix, les expériences de quelques primés ou celles des déçus, des refusés.

Pour les addicts de Twitter, Clément Bénech s’interroge sur sa présence sur Twitter mais décline maintes raisons d’y être, ne serait-ce que parce que « Décapage s’y trouve ». Quant à Claro, il démontre l’utilité des revues littéraires.

Benoît Duteurtre livre des bribes de son journal littéraire, confie ses angoisses avant une rentrée et dévoile « la source cachée » de son roman : L’ordinateur du paradis.

Jean-Baptiste Gendarme et Alban Perinet présentent de façon originale (en mots et

dessins) un de leurs coups de cœur (Nathalie Kuperman – La loi sauvage) sous forme de 12 vignettes identiques.

Sans oublier des nouvelles inédites, la rencontre express avec Frédéric Beigbeder

et bien d’autres surprises («  Portraits patates », lettre de Dominique Favre à son idole, interview imaginaire de Guy de Maupassant). Et le courrier des lecteurs.

Pour nous allécher, cerise sur le gâteau, la rédaction annonce pour 2015 des « collectors », avec les Panoplies littéraires autour de Riad Sattouf, Frédéric Beigbeder, Maylis de Kerangal. Et comme les annonceurs ne manquent pas d’humour, ils vous préviennent qu’ « il n’y en aura pas pour tout le monde. Alors abonnez-vous » !

Pour se procurer cette revue :

« Que vous habitiez en France, en Belgique, dans les Landes ou chez des amis »,

précise l’éditeur, vous avez les choix suivants :

Abonnement en ligne via Paypal sur le site de Décapage

http://revuedecapage.blogspot.fr

Abonnement:45€ pour trois numéros à adresser à :

Revue Décapage

1730 chemin de Bibemus

13100 Aix-en-Provence

Nadine Doyen

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Quand j’ai refermé Plage de Manaccora, 16h30, lu en aussi peu de temps qu’il n’en faut pour le dire, tant cette histoire ne m’avait pas lâchée – je me suis dit : « il faut que je lise tout Jaenada ! ». Et pourquoi pas, en commençant par son dernier.

Sulak, une brique de presque cinq cent pages, est écrit avec la même frénésie, où l’on retrouve humour et tragédie, colère et abnégation, lutte et espoir… C’est une histoire vraie, rocambolesque en soi tant on se dit qu’une vie comme celle de Bruno Sulak n’est pas possible. Roman pour sûr, car qui détient la vérité ? L’écriture de Jaenada est fluide et, comme pour Plage de Manaccora…, le lecteur n’a pas droit au moindre répit.

Bruno Sulak, gentleman cambrioleur des années 70-80, est un mélange d’Arsène Lupin, de James Bond, de Fantômas et de Robin des Bois. Tout cela à la fois, ce n’est pas possible, me direz-vous ! Eh bien si ! Durant dix ans, cet ancien légionnaire va défrayer la chronique judiciaire. Il n’en aura jamais assez !

Adulé par ses amis comme par ses ennemis, ce héros (anti-héros !) des temps modernes fait devenir chèvres les polices de France, se joue de l’univers carcéral et crée à l’injustice du système sociétal. Ses cambriolages et ses évasions ne se comptent plus ! Le lecteur finit par s’identifier à ce personnage tellement fou, il espère que c’est une histoire sans fin mais craint une issue fatale. Car le danger est là, à chaque instant, mais Bruno s’en fout de prendre des risques de plus en plus insensés.

Mais personne ne parvient à lui faire quitter la route qu’il s’est tracée : ses amis, ses complices, les femmes de sa vie (nombreuses mais toutes éprises de sa force de caractère et de sa générosité), son presque alter ego (de l’autre côté de la barrière) qui le pourchasse mais avec respect (le commissaire Moréas), son flic aussi (ou sa conscience, son sixième sens, son instinct… qui le prévient quand il y a danger.

Une vie comme celle qu’il survit n’est pas donné à tout le monde. Et puis, un jour, il faut que les héros meurent, trop souvent, trop vite, trop jeunes, même si on voudrait qu’il n’y ait pas de terme à ces contes pour adultes…

Avec virtuosité, Philippe Jaenada a fait de ce héros de roman (alors qu’il a bel et bien existé, mais ne dit-on pas que la réalité dépasse souvent la fiction !) un personnage fabuleux, comme on en rencontre peu…

©Patrice Breno

Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman

Philippe Jaenada - Plage de Manaccora, 16h 30

  • Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman – Points   ( 223 pages – 6,50€ )

A la lecture du titre, on pense «  sea, sex and sun ».

Mais comme dans le roman L’écrivain national de Serge Joncour, « ce séjour promettait d’être calme » et Voltaire n’imaginait pas une seconde que ses vacances en Italie, avec sa famille, dans ce cadre idyllique de Nido Verde, puisse virer au cauchemar dès le troisième jour. De plus parler un « anglais charcutier », maîtriser « l’italien comme une vache le saut en hauteur » ou « comme un cochon d’Inde chante Wagner », cela rend les choses plus délicates quand il est question de survie.

Nous voici donc au coeur de la débâcle. Ces petits bruits insignifiants suivis d’explosions annonçaient l’ arrivée au galop du feu, telle une bête traquée. L’auteur excelle à installer un environnement toujours plus sombre, angoissant jusqu’à devenir apocalyptique : « paysage martyrisé », « cimetière d’arbres », « panneau carbonisé ».

Que sauver dans la précipitation de la fuite? Leur kit de survie ? Le mythique sac matelot, des livres. L’auteur montre qu’une telle épreuve ramène à l’essentiel, les objets divers , la voiture, passent au second plan, dans « ce décor pétrifié ».

L’auteur nous relate minute par minute la progression de cette colonne humaine, cosmopolite, fuyant l’inferno, croquant au passage quelques vacanciers atypiques.

L’occasion de faire ressortir le comportement des français, et leur manque d’empathie. On croise une vraie galerie de personnages, une « foule hétéroclite »: « la grosse blonde pleine de saucisses », « l’ami des loutres », « Jésus caramel en short rose » ( devenu leur « phare », leur « berger »), Ana Upla, « femme extraordinaire », portant toujours des « chaussures rouges ». Oum, la « longiligne et légère », « maniaque » épouse du narrateur qu’il aime « comme l’huile aime le vinaigre », lui inspire des pages sensuelles, quand un touriste se rince l’oeil sur son anatomie intime.

Il manie l’humour noir avec brio pour enrober le tragique de cet exode flamboyant ou quand il récapitule toutes les fois où il a flirté avec la mort. Cette fois vont-ils être la proie de cette bête insatiable? Pour « donner du fil à retordre au feu », il ferme « la porte à double tour ». A quel saint se vouer? A la Vierge, « l’adolescente fautive »?

A « Chmoudonne » ?, fée providentielle, au dieu Râ ?

Pourquoi ce silence dans le ciel ? Pas d’hélicoptères, pas de canadairs en vue ?

On s’étonne. Que font les secours, les pompiers ?

Philippe Jaenada rend la lecture haletante. On transpire, on tremble, on suffoque, on étouffe, on panique comme tous ces prisonniers du feu. On les suit dans leurs atermoiements. Quelle direction prendre ? A qui faire confiance ? Vont-ils s’en sortir, vu la violence du feu ? L’air se fait âcre, des cendres, des flammèches volent.

A qui, à quoi pense-t-on quand on croit sa dernière heure arriver ? s’interroge Voltaire,

en déclinant la liste de ses envies et drapant d’amour sa femme et Géo. Que répondre à son fils , sa fierté, qui ne cesse de demander s’ils sont sauvés ?

Philippe Jaenada nous régale par sa propension à distiller pléthore d’apartés( « De près, elle n’a vraiment rien d’un sac », confie-t-il en parlant de sa femme) et à digresser, se remémorant des souvenirs marquants:l’émotion à la naissance de son fils Géo (« Il était, pour nous, la terre, le monde. »), la scène au restaurant où Oum fond en larmes devant un plateau de fruits de mer. Autres situations cocasses : ses efforts désespérés pour se faire entendre (hululant) ou comprendre, sa tristesse à la mort de « la crevette du Sénégal » ou encore son traumatisme d’enfance en nourrice.

Ses comparaisons font florès, certaines se référant à un animal. Le narrateur se compare à «un dindon boiteux devant une licorne » ou se qualifie de « truffe des truffes ». Untel « tremblait comme un hamster épileptique ».

L’auteur relate avec réalisme et beaucoup d’autodérision cette parenthèse estivale, à la veine autobiographique, qui se mua en « un marathon chaotique » et hystérique, en une plongée dans l’enfer des flammes.

Cette échappée belle, donne les frissons, force l’admiration de ces naufragés de la fournaise pour leur sang froid et d’un père pour son héros de fils, si brave.

Son conseil ? «  Savoir dire au secours en toutes les langues ».

Pires vacances pour les protagonistes et meilleurs moments pour les lecteurs.

©Nadine Doyen

Benoît Duteurtre, Polémiques, Fayard (17€ – 225 pages)

Benoît Duteurtre, Polémiques, Fayard (17€ - 225 pages)

Chronique de

  • Benoît Duteurtre, Polémiques, Fayard (17€ – 225 pages)

La couverture de Polémiques, signée Sempé, parle d’elle même. Ce « non » brandi annonce le ton vindicatif de l’ouvrage. Benoît Duteurtre y brosse un portrait tour à tour au vitriol ou admiratif de ses contemporains, dévoile ses goûts artistiques, livre une litanie de réflexions sur la société et ce qui lui paraît scandaleux (le tabou sur la mort assistée). Il brasse de multiples thématiques, depuis la politique, la vie au quotidien jusqu’à l’esthétique, rassemblant des bulletins d’humeur.

Benoît Duteurtre, romancier lui-même, aborde une réflexion sur le renouveau du roman français.

Il donne sa conception de « la bonne littérature » qui, pour lui, doit rimer avec humour « un excellent indicateur, presque indissociable de l’art romanesque ».Il met en lumière les « esprits drolatiques » qui savent poser « un regard décapant sur le monde. Il inventorie les ouvrages de quelques humoristes majeurs. Parmi eux: Philippe Jaenada, Martin Page, Igor Gran, Bernard Quiriny et Olivier Maulin. Ne boudant pas le name dropping, il en mentionne une pléthore d’autres qui savent aussi manier l’humour, l’ironie avec brio, comme Serge Joncour, David Foenkinos, Jean-Claude Lalumière ou Marin de Viry. Où sont les femmes ? « au royaume de la douleur, du cri ».

Il n’hésite pas à pratiquer le « Angot bashing », qualifiant cette auteure de « championne de France de l’autofiction ».Il s’étonne de voir « les experts en modernité » l’encenser, la critique littéraire accorder du crédit à son écriture. Quant à Michel Houellbecq, cet arpenteur du dernier rivage, il lui dresse un piédestal, balaie son œuvre et montre comment il a imposé sa plume dans le paysage littéraire contemporain. N’ont-ils pas en commun cette clairvoyance acide sur le monde et notre finitude ? Chez Benoît Duteurtre, on devine la hantise du vieillissement et cette façon d’anticiper sur l’évolution pressentie et redoutée qui est l’élégance du pessimisme.

Ceux qui aiment Monet auront plaisir à partager l’engouement de Benoît Duteurtre pour ce peintre dont il se sent proche pour diverses raisons qu’il analyse. Dans une envolée dithyrambique, il explique en quoi sa peinture a modifié sa vision des choses. La magie Monet opère.

Si certains dressent la liste de leurs envies, Benoît Duteurtre décline celles des choses qui l’agacent, l’insupportent, l’indignent, l’horripilent. Qui n’a pas pesté contre « la terreur des trottoirs » qu’est un cycliste pour le piéton ? Et l’auteur de dénoncer l’absence de verbalisation. Ou contre « un char d’assaut » désignant ainsi la poussette que vous devez éviter, contourner.

Comment ne pas déplorer l’intoxication du lexique par l’anglais, la francophobie de certaines nations étrangères ? Et l’auteur de retracer des pans d’histoire afin de disséquer les raisons de cette vague antifrançaise. Comment ne pas adhérer à cette revendication d’acheter français ?

Comment ne pas être irrité quand les ondes n’ont rien d’autre à offrir que du sport ? Cette uniformisation des contenus au détriment de la littérature, du cinéma, des arts laisse perplexe.

Benoît Duteurtre souligne également la disproportion budgétaire, le sport devenu un vrai business.

Certains passages apparaissent comme un droit de réponse à ceux qui l’ont éreinté, en ce qui concerne le mariage pour tous. L’auteur fait part de sa stupéfaction face aux conclusions hâtives et sectaires d’un jeune journaliste pour qui toute personne opposée au mariage gay est homophobe.

Il s’insurge contre cette tendance à « cultiver la part de l’enfance », contre le culte de la famille cellulaire. Il n’hésite pas à afficher clairement ses opinions sur l’ère de l’enfant roi. En tant que musicologue émérite, Benoît Duteurtre ne pouvait pas faire l’impasse d’un chapitre sur la musique.

Il revient avec ironie sur la déroute face à un épisode neigeux d’une ampleur exceptionnelle, comparant aux hivers combien plus rigoureux que ses ancêtres ont connus. Non sans un brin de malice, il distille de précieux conseils en cas d’un éventuel futur blocus.

Par ce regard caustique, sans complaisance, que Benoît Duteurtre pose sur notre époque, la comédie humaine, l’auteur rejoint la confrérie des humoristes , de ceux défendent la langue et luttent contre l’invasion de l’anglais. Car trahir la langue n’est-ce pas trahir notre vraie patrie selon Barbara Cassin ? Dans Polémiques, on retrouve également ses récurrentes bouffées de nostalgie. Ne cherchez pas ce pourfendeur invétéré dans les cafés. Il les fuit ! Il s’interroge sur l’avenir, y voyant « le versant noir de la modernité », voué à l’obsolescence programmée de nos objets usuels.

Polémiques, avec ce ton grinçant du pamphlet, de la diatribe déjà remarquée dans les ouvrages précédents de Benoît Duteurtre, ne sera pas sans susciter les réactions des détracteurs. Mais en passéiste, il ralliera ceux qui militent comme lui pour sauvegarder la beauté, la poésie des paysages. Et de revendiquer « l’amour du passé » pour suppléer au manque de fantaisie du présent.

Ne passez pas à côté de cet essai audacieux, coup de poing, qui dézingue, étrille, éreinte, décapite, brocarde à tout va, mais aussi encense et valorise le beau, l’authentique.

On ne peut qu’apprécier cette approche.

©Nadine Doyen