Jean-Luc GEOFFROY, «L’Oscar et l’Alfred à l’icole», Musée de la parole en Ardenne ; 158 pages, 15 €.

Jean-Luc GEOFFROY

Jean-Luc GEOFFROY


  • Jean-Luc GEOFFROY, «L’Oscar et l’Alfred à l’icole», Musée de la parole en Ardenne ; 158 pages, 15 €.

L’événement est trop rare pour qu’on le passe sous silence. Tout un roman en patois gaumais, cela faisait longtemps que plus personne ne s’y était risqué.

Jean-Luc Geoffroy est bien connu de tous les amateurs de littérature en sa qualité de responsable du Service du livre luxembourgeois (Province de Luxembourg belge). On le connaît aussi comme auteur de nouvelles, comme poète et, à ses débuts en tout cas, comme animateur au sens large du terme. S’il a souvent eu l’occasion de s’exprimer pour l’une ou l’autre manifestation en employant le gaumais (une forme belge du patois lorrain) de ses ancêtres virton(n)ais, il ne l’avait jamais fait par écrit. Voilà qu’il vient de franchir le pas avec un roman truculent: «L’Oscar et l’Alfred à l’icole» (Oscar et Alfred à l’école).

La trame est classique, Saint-Mard quelques années avant la seconde guerre mondiale, deux jeunes garçons issus de milieux différents fréquentent la même école de village… Après des débuts plutôt houleux, les deux gaillards («les deux varas d’jeunes») vont finalement s’entendre et notamment dans la rude compétition scolaire qui doit mener à la sacro-sainte remise des prix de fin d’année. Une histoire riche en rebondissements qui n’est pas sans faire songer au petit Nicolas de Sempé et Goscinny…

Si la lecture d’un livre en patois réclame un peu d’efforts, le résultat en vaut la peine: on est littéralement tordu de rire dès les premières lignes. En outre, quand il s’agit de glisser une bonne dose d’humour entre les mots, Jean-Luc Geoffroy n’est jamais loin et quand, en plus, on y ajoute la saveur inattendue du parler populaire le résultat est garanti: «Il allout à l’huche dè la cujine aveu n’ démârtche dè pète-cu qu’è tchi das l’culote» (Il avançait vers la porte de la cuisine avec une démarche de snob qui s’est oublié dans sa culotte)… Tout un programme! D’autant plus que le récit embarque un grand nombre de trouvailles et fait revivre nombre de mots oubliés.

L’entrain et la drôlerie des dialogues permettraient sans doute une adaptation du texte à la scène. Affaire à suivre…

© Paul MATHIEU

 

Marc DUGARDIN, «Quelqu’un a déjà creusé le puits»

  • Marc DUGARDIN, «Quelqu’un a déjà creusé le puits», Rougerie, 2012; pages, 11 €

Avec le poète belge Marc Dugardin, on campe toujours dans l’hésitation, dans le peut-être. Quand bien même le titre de son dernier recueil («Quelqu’un a déjà creusé le puits») sonne-t-il comme un constat plutôt définitif, le livre ne s’en ouvre pas moins sur des fragments d’un prélude inachevé – autant souligner que tout le travail reste à construire et que le relais est passé au lecteur.

A vrai dire, on a ici une sorte de confession, d’état des lieux qui remonte loin dans le temps, jusqu’au cri primal. Il s’agit de voir pour de bon et de scruter «le provisoire, dans l’inattendu de chaque mot à naître». A l’évidence, dans ce travail, les blessures de l’enfance jouent un rôle de premier plan et déterminent les visions successives mises en place dans un constat souvent terrible:

«vivre

[c’est] un miracle qui a du sang

sur les mains».

Que la surprise ou l’interrogation soit de chaque pas importe peu tant le poète avance précisément afin d’être dérouté, afin de déchiffrer cette «légende pour dire l’inachèvement que nous sommes». Chez Marc Dugardin, tout fonctionne un peu à rebours de la phrase d’Hamlet, puisqu’il convient, semble-t-il, d’être et de ne pas être dans le même temps. Ainsi, cette «prière / de quelqu’un qui ne prie pas» qui renvoie à la très belle «Vierge au dieu manquant» dont il nous avait gratifiés dans un précédent ouvrage.

Thème récurrent de la poésie de Marc Dugardin, la musique s’attarde avec prégnance, celle des compositeurs (Bach, Berg, Beethoven, Maurice Ravel…), mais aussi celle du monde, qu’elle sourde du remuement marin ou d’un coquillage collé à l’oreille. Plus largement, ces échos sont aussi ceux des poètes convoqués avec abondance: Patrice de la Tour du Pin, Erri de Lucca, Henry Bauchau et encore Rimbaud, ce funambule des clochers. De chaque lecture naît ainsi un écho susceptible d’accompagner – d’appuyer – le texte dans sa recherche, la sienne propre et celle de celui qui l’écrit.

A l’occasion le recueil ne recule pas devant des images plus prosaïques et mêle même ce qui pourrait s’apparenter à une sorte de journal ou plutôt à des notes jetées dans un carnet, au hasard d’un arrêt dans une gare ou d’un voyage en train. Autant de situations d’attente ou de progressions occupées à s’accomplir pour «donner sa chance à ce qui vient».

La dizaine de textes qui clôture le recueil propose un très beau résumé de la démarche antagoniste qui sous-tend l’ensemble dans ses questionnements, ses doutes, ses violences et ses apaisements.

©Paul MATHIEU

Tom HENGEN, Explorations in C

 

  • Tom HENGEN, Explorations in C, Phi, 2012; 64 pages, 15 €

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Une première chez Phi: un recueil de poèmes entièrement écrit en anglais par le poète luxembourgeois Tom Hengen, par ailleurs professeur à Esch-sur-Alzette.

Depuis longtemps, les éditions Phi ont développé une collection en langue allemande. Cette fois, c’est en anglais pourtant que Tom Hengen donne un recueil. Il est vrai qu’il a étudié cette langue à l’université d’Aberystwyth, au Pays de Galles. En l’espèce, ses Explorations en C (Explorations en do) font allusion à la notation musicale en vogue en Angleterre et en Allemagne : « The dusky blues is played in C in the desolate kingdom » (le sombre blues interprété en do dans le royaume désolé).

Scènes nocturnes, personnages masqués, transfigurations parfois…, le poète lui-même ne se compare-t-il pas à une tortue? Une tortue qui aurait passé ses meilleures heures au milieu de l’océan en compagnie des dauphins et des baleines et qui reviendrait maintenant pondre ses œufs sur la plage. Une forme d’espoir qui, hélas, tourne court en fin de compte : « but I found my birthplace / had been stolen » (mais j’ai constaté que mon lieu de naissance avait été saccagé)

Parfois, l’écriture s’amuse, se transforme en calligramme, use de tous les arcanes de la poésie poétique, tangue de l’allitération à la paronomase, en passant par le slam ou le « spoken-word ». C’est qu’il s’agit de dire la difficulté à parler, à trouver ses mots dans une langue parfois heurtée, parfois construite sur des répétitions qui confinent à la glossolalie, un peu comme si elle ne pouvait échapper à certaines réalités échafaudées avec prégnance quand on n’explore pas aussi avec délectations les sons – celui du tambour, par exemple : « tickle dipple / dinner for a nickel / du drum daladum » (guili-guili / dîner pour un sou / boum boum badaboum).

A l’occasion, des visions plus extraordinaires (« I beg you / take me aboard / and jump from one star / to the next » – je demande que tu mes prennes à ton bord et que je saute d’une étoile à l’autre) ramènent vers la nature qui s’impose à ce qui est presque déjà considéré comme une civilisation disparue. En ce sens, on ne s’étonnera pas d’entendre dans une sorte de chambre d’écho des récits anciens ni d’entendre des textes reliés aux rêves qui mesurent « the gapes between / life and death » (les fossés entre la vie et la mort) ou aux masques qui tombent pour, finalement, mieux se remettre en place quand le chasseur devient le chassé. Est-ce un hasard aussi si l’auteur s’adresse un moment à la folie, aux chants de chaman ou s’il joue sur les symboles et les correspondances ?

Un beau champ à explorer et à parcourir en tous sens.

◊Paul MATHIEU