ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)

Chronique de Xavier Bordes

ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)


La figure du poète Aragon, si sa place dans la littérature est bien établie, demeure complexe, multiple, parfois contestée, comme son œuvre qu’on pourrait dire variable et parsemée d’écrits inattendus. C’est que le lecteur, confronté à chacun d’eux, s’y trouve dans un moment « de l’histoire d’une vie ». Car, selon Aragon, tout poème est de circonstance, et sur cette affirmation, au demeurant évidente, l’on a passablement glosé. Or, si la circonstance est le déclencheur, ainsi que la teneur vitale, de l’affaire poétique, de la prise de parole qui devient le dire du poème, deux éléments en modifient la nature : d’une part le texte est écrits, de l’autre le langage pour l’écrire est hors-temps ; je m’explique : malgré des blancs de page en page, des silences, des interruptions apparentes, on peut considérer que « depuis l’humanité » le langage, en ses déclinaisons et colorations en langues, continue, et qu’il a toujours continué. Nous naissons au sein d’une langue maternelle reçue. Simplement, un peu comme le monstre du Loch Ness dont les anneaux de loin en loin affleurant à la surface donnent l’impression qu’il est plusieurs, le dire du poète, à cause du vécu révélateur, dû à un tempérament excessif qui force le langage à émerger de loin en loin à la surface de la page, donne un sentiment de diversité et pluralité, bref d’une hétérogénéité circonstancielle. Une fois recueillis en livre cependant, la discontinuité des textes poétiques par la lecture imaginative reforme une unité, rend sa continuité logique, émotive et sentimentale, à un parcours dont les poèmes ne sont en quelque sorte que les bornes. C’est le cas de ce recueil d’Aragon dont le titre, d’une ironie déchirante, annonce la suite des poèmes qui sont la conséquence d’amours finissantes : il s’agit de la liaison passionnée, (exacerbée par l’intensité d’un premier amour, disons, « sérieux ») avec Nancy Cunard – héritière à la fortune incommensurable -, et de la façon dont cette liaison s’est délitée, du fait que l’amoureux surréaliste « avant-gardiste » s’est découvert des ressorts psychologiques d’humain ordinaire, c’est-à-dire jaloux de la manière de vivre, des relations d’une femme sans entraves, avec laquelle de toutes façon l’arrière-plan était la pratique (pour Aragon relativement théorique après les idylles fugaces de l’effervescence surréaliste) d’une libre sexualité. Cette évolution vers une jalousie lancinante et destructrice n’est pas en soi tellement neuve, certes. En revanche, le témoignage poétique des réactions d’Aragon à cette liaison qui peu à peu le mine et l’attire vers l’autodestruction, prend le tour d’un langage où la maîtrise fait jeu égal avec sa vérité.  Le faux-semblant ici est violemment banni. La réalité matérielle des choses s’y montre sans cesser d’être poème, – « furie / qui dépasse le but et ne l’atteint pas » dit le poète, en un exact et remarquable paradoxe. Dans ses paroxysmes, tout est laminé, néantisé : le recueil est puissamment évocateur d’une expérience que la langue poétique d’Aragon lui a permis de chevaucher, jusqu’à peut-être constituer l’inconsciente soupape de sécurité qui l’aura finalement empêché de réussir « à quitter cette vie », en dépassant fortement la dose de toxique qui eût été mortelle (comme il l’indique dans le commentaire postérieur intitulé Tout ne finit pas par des chansons »)… Le bilan en est que l’on ressort de cette suite de poèmes, à l’humour grinçant et sous-tendus par une vitalité débordante, avec le superbe « Poème à crier dans les ruines », suivi du long et conclusif « Rien ne va plus », cependant que pour la poésie, on peut dire que « tout va toujours ». Le paradoxe est une fois encore que cette audace, à la fois verbalement crue et pourtant digne, cet emportement rageur dans la ruine et la dépression laisse le lecteur – moi-même en tout cas – sur une expérience qui ragaillardit : l’expérience revigorante d’une quasi-noyade sous-tendue par l’implicite perspective (pour nous lecteurs) qu’un coup de talon salvateur contre le fond ramène à la surface. Ce qui se réalisera avec le retour à l’oxygène que sera pour Louis la rencontre, quelques temps plus tard, de la fameuse Elsa, inspiratrice des célèbres poèmes d’amour que l’on sait. En somme après le temps de Nane-Lilith, fièvre et vaccin, viendra l’Ève-Elsa baume d’une vie – qui ne tournera pas pour autant à la relation d’amour sereine et sans nuages, l’un comme l’autre étant restés malgré tout partisans d’une sexualité ambiguë. (Mais ceci, comme on dit, sera une autre histoire.)

©Xavier Bordes    (4/5/2019)

Vers la beauté, David Foenkinos, roman, nrf, Gallimard, février 2018                                (222 pages – 19 €)

Chronique de Nadine DoyenG01743.jpg

Vers la beauté, David Foenkinos, roman, nrf, Gallimard, février 2018                                (222 pages – 19 €)


Rendez-vous au Musée du quai d’Orsay pour faire connaissance avec la nouvelle recrue comme gardien de salle. Antoine, « ce fonctionnaire de la chaise » radiographie avec acuité le flot de visiteurs attirés par la rétrospective Modigliani. Si David Foenkinos fut « Charlottisé », son personnage principal connaît une forte attirance pour Jeanne Hébuterne, la muse de Modigliani, au point de lui parler.

A peine la lecture entamée, le connaisseur de la griffe Foenkinos, est aux aguets ! L’auteur aura-t-il glissé ses constantes ? A savoir : le jus d’abricot, les cheveux, les deux Polonais. Les notes de bas de pages sont bien là, les aficionados s’en délectent !

Après Le mystère Henri Pick, voici le mystère Antoine Duris. Comme pour la DRH Mathilde Mattel qui vient de l’embaucher, Antoine nous est une énigme. Pourquoi s’est-il ainsi évaporé, à la mode japonaise, laissant sa sœur, sa famille, ses amis dans l’incompréhension totale ? Les plongeant dans une inquiétude grandissante.

Comment expliquer une telle reconversion, qui fait figure de régression pour Antoine ce professeur d’histoire de l’art aux Beaux-Arts de Lyon, expert de Modigliani ?

Coïnciderait-elle avec une séparation ? Le voici, «  devenu timoré social », taciturne, pris pour « un déséquilibré », « un psychopathe » par ses collègues ! Mais capable d’indiquer les toilettes en huit langues, signale l’auteur globe-trotter avec amusement !

David Foenkinos a choisi une construction qui aiguise d’autant la curiosité que la cause du traumatisme de son héros n’est révélée qu’à rebours.

Un second mystère se greffe avec l’escapade d’Antoine et Mathilde jusqu’à un cimetière de la banlieue lyonnaise. Qui est cette Camille, morte si jeune, sur la tombe de laquelle il tenait à venir se recueillir, en présence de Mathilde ? C’est dans le huis clos de la voiture de cette femme, « qui l’aurait suivi jusqu’au royaume de l’incompréhension » qu’Antoine s’épanche, se déleste du poids du secret et révèle toute la vérité.

Le portrait de Camille se tisse, scolarité plus que chaotique. Des parents démunis, dans la détresse face à la souffrance de leur fille, à ce mal être pris pour de la dépression. Sont évoquées ses aventures amoureuses, sa fugue à Nice, l’obtention du Bac. Il y a deux Camille, celle d’avant « l’incident » et celle d’après.

Son talent pour la peinture, remarqué, encouragé par sa psy l’oriente après le bac vers l’école des Beaux -Arts de Lyon. On assiste à son épanouissement grâce aux cours d’Antoine Duris, enseignant émérite, plein de charisme. Un climat de confiance s’installe entre eux. Camille, « âme blessée », y voit « un compagnon de tristesse.

C’est un choc, le jour du drame, partagé par le lecteur qui, lui, sait quel « Monstre » l’a tuée. Et c’est un Antoine dévasté, rongé de culpabilité, qui va chercher à comprendre, puis à se faire le gardien de la mémoire de cette étudiante si brillante, à la « voix artistique singulière » dont les dessins l’ont émerveillé, ébloui.

L’écrivain décrypte également la culpabilité de Camille, qui avec fatalisme, est convaincue que c’est de sa faute. Celle de la mère de la victime qui se sent la coupable numéro un pour avoir précipité sa fille « dans les griffes du démon ».

L’auteur dissèque la relation professeur élèves sous toutes ses formes : la toxique, et la bienveillante.

David Foenkinos aborde un sujet grave, ce crime qui peut fracasser une ado fragile, qui n’a pas pu se confier, muselée par la menace, le chantage, par un harcèlement psychologique. La blessure psychique de Camille est abyssale. Sa souffrance de reviviscences suscite la compassion. Une situation révoltante, que la vague du « me too », peut-on l’espérer, va désormais contrer, enrayer.

L’auteur explore le couple, l’improbable, le recomposé, le passager : « Un couple ne pouvait être une union solidaire contre l’ennui ». Il souligne la complexité des sentiments et la difficulté du bonheur à deux. A noter que dans ses romans, les couples se séparent souvent, après moult tensions.

Mathilde, la DRH, a deux enfants à charge, en garde alternée le week-end.

Antoine vient de se séparer de Louise. Fini « le temps des papillons dans le ventre ».

Sabine, sa collègue, qui a mis fin à une relation avec un homme marié, devient juste sa partenaire sexuelle. Mais « Le sexe avait détruit tout ce qui auparavant les unissait », «  l’amour sans le faire », comme dans le roman éponyme de Serge Joncour aurait «  sauvé les meubles » !

Peuvent-ils encore croire à l’amour ?

Toujours est-il que Mathilde accepte d’accompagner Antoine, peut-être flattée et intriguée par son insistance : « j’ai besoin de toi ». « Être utile à cet homme » torturé la rend tout simplement heureuse. Et de constater leurs affinités électives.

Si on lit entre les lignes, on perçoit la déférence du narrateur pour les métiers d’enseignant et d’infirmières où le burn out est fréquent.

Le romancier soulève des questions sociétales relatives au suicide des ados, à la violence faite aux femmes, au viol. Antoine rend un touchant hommage à Camille, en mettant en lumière ses travaux lors d’une exposition posthume.

Il la ressuscite, la voilà partout avec eux à travers ses peintures. Il sait « la puissance cicatrisante de la beauté ». Une fois seul devant son autoportrait,« Il sentit alors un souffle passer près de son visage, comme une caresse ». Son ravissement émeut. On peut subodorer que « le souvenir douloureux de la douleur » finira par s’écouler de son coeur, comme le chantait le choeur d’Eschyle. La contemplation de la beauté pour viatique. La beauté n’est-elle pas promesse de bonheur ? L’écrivain démontre la possibilité de la résilience par l’art pour supporter l’indicible. « Tout ce qui se dévoile est beau. », nous rappelle Sylvain Tesson, citant Priam.

L’épilogue apporte une note d’optimisme : le sourire de connivence entre Antoine et Mathilde, leur passion commune pour l’art, leur complicité vont oeuvrer à la renaissance du maître de conférences. Le salut par le beau.

A chacun « son propre chemin vers la consolation. »

David Foenkinos  a réussi un coup de maître. Il signe un chef d’oeuvre, incluant un vibrant plaidoyer pour l’art. Une incitation à franchir les portes des musées.

Un roman bouleversant, prégnant, térébrant, grave, profond, teinté de «  mélancolie joyeuse », en résonance avec le destin de Jeanne Hébuterne et de Charlotte Salomon. Après Charlotte for ever, voici Camille for ever.

Quelques réflexions supplémentaires :

Les prénoms :

Antoine Duris a-t-il la tête de l’emploi ? On devine le clin d’oeil du cinéaste à  l’acteur Romain Duris !

Eléonore, renvoie à une chanson des Beatles, groupe culte pour l’auteur musicien.

Camille, une artiste passionnée et tourmentée comme Camille Claudel.

Mathilde Mattel a été «  comme un oracle qui annonce une possibilité de survie ».

Les lieux chez David Foenkinos :

« Chaque être, au cours d’une vie, cherche le lieu-physique, moral, professionnel, artistique où il va se révéler. Le lieu où il va s’accomplir. », déclare Philippe Claudel. C’est le cas pour Antoine Duris, pour Camille toute épanouie lors des cours aux Beaux-Arts ou en visitant Orsay où elle percevait le pouvoir « cicatrisant de la beauté ».

C’est à Crozon,(1) lieu mythique pour David Foenkinos, que Camille « revient à la vie par l’art », y retrouve « une puissance accrue ».


(1) Crozon, décor du roman précédent : Le mystère Henri Pick,et où a eu lieu, en avril 2018, le tournage du film de Rémi Bezançon avec Fabrice Luchini

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Mes suggestions :

Écouter le podcast : En balade avec David Foenkinos et Nikos Alagias , émission du 15 avril 2018, sur Europe 1

Pour rester au Quai d’Orsay, écouter les deux émissions retransmettant  les «  Papous pour la fête avant les fêtes en public au Musée d’Orsay » du  22/ 12/ 2013 et du 29/12/2013

Lire : Je suis Jeanne Hébuterne d ‘Olivia Elkaim, Stock

 

©Nadine Doyen

Richard ROGNET – Les frôlements infinis du monde – poèmes (NRF – Gallimard. 135 pp.)

Chronique de Xavier BORDES

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Richard ROGNETLes frôlements infinis du monde poèmes (NRF – Gallimard. 135 pp.)


« Un parfum de lilas écosse la soirée,

  on y entre, on est bien,

  on s’invente une joie »…

Cette formulation audacieuse, à peine étrange, pour moi résume le climat général de ce recueil de Richard Rognet. Ce qui touche dans pareille succession de « frôlements » du monde par les mots du poème, c’est le dessein résolu, mais pas naïf, d’alléger la vie. Rien de mièvre dans le chapelet de moments qu’a recueillis notre poète, et la joie qui « s’invente » à leur propos n’est nullement instaurée sans un arrière-plan de gravité. Elle est le terme d’un long trajet, sans fanfare et dans une tranquille humilité, de son expérience poétisante de la vie, (qui lui a du reste valu d’être couvert de prix littéraires !) Ex. p. 134 :

 

« Qu’ai-je fait en six ans

depuis la mort de ma mère ? »

………………………………….

Je ne veux pas dormir sur des larmes,

dans l’écrin feutré de la mémoire,

ils reviendront toujours s’étourdir

parmi les branches, les oiseaux ,

 

et les fleurs enchanteront encore

les visages penchés sur elles,

dans l’intime mûrissement des jours

où l’on comprend son dernier souffle. »

 

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Photo Catherine Hélie © Éditions Gallimard

Voilà un livre d’espoir, celui d’un être humain qui pour ainsi dire (et lire!) s’efforce de s’identifier à l’infinie réalité qui l’entoure ; une réalité proche, avec laquelle tenter de faire contrepoids aux nouvelles quotidiennement affreuses de la période contemporaine. Richard Rognet, par un simple acte de courage poétique s’efforce de conjurer l’abominable, persiste à discerner ce qui durant des millénaires fut, sous le nom de nature, de « physis », un donné positif de la vie, un facteur d’aventure qui exalte, et il en témoigne par une attitude telle que celles de l’oiseau « qui ne sème ni ne récolte, disait l’Évangile, mais que néanmoins son Père céleste nourrit » :

 

« La mésange se donne à la douceur

de l’air comme toi tu te donnes

à la beauté du ciel. »

 

Il y a un élan, une générosité roborative, dans un tel livre de poèmes. Une sorte d’exemple de résistance aux forces sombres qui travaillent la planète, d’effort de cicatrisation des douleurs engendrées par notre « humaine condition », grâce à cette mûre détermination pour une joie qui transcende les aspects éventuellement sinistres de notre quotidienne existence. Richard Rognet ne pense certes pas avoir la science infuse, ni être un gourou ; il « cherche » toujours, il le dit lui-même, tout en étant, ou peut-être parce qu’il est – homme de foi en le langage et en le cosmos, et l’ambiance apaisante de cette foi promet de faire le plus grand bien à tous les lecteurs qui attendent de la fréquentation de la poésie un baume apte à calmer les brûlures diverses dont, à notre égard, la vie actuelle (en particulier) n’est pas avare.

©Xavier BORDES

Joë Bousquet, La Connaissance du Soir, préface d’Hubert Juin, nrf, Poésie/Gallimard, 2008, 110 pages

Chronique de Lieven Callant

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Joë Bousquet, La Connaissance du Soir, préface d’Hubert Juin, nrf, Poésie/Gallimard, 2008, 110 pages


Il est des livres que je ne quitte presque jamais. Je gravite autour de ces astres qui ne cessent d’illuminer ma vie, en la transformant, en lui donnant un sens au fur et à mesure de mes lectures, de mes relectures. « La Connaissance du Soir » est l’un de ces livres. S’il compte particulièrement pour moi c’est parce que comme précisé dans la préface par Hubert Juin, Joë Bousquet parvient à faire de sa blessure, une blessure universelle. Une « blessure qui nous figure et nous dépeint » à partir de laquelle nait l’écriture.

Hubert écrit dans sa préface que Bousquet est « un homme de la béance. Foudroyé au sortir de l’adolescence, Joë Bousquet n’est entré dans l’âge adulte qu’à la façon d’un mort. Bousquet est aussi apprend-on un dévoreur de livres: Paul Éluard, Francis Ponge, Aragon, André Gide, Jean Paulhan en ce qui concerne ce livre.

Joë Bousquet « écrit à la façon d’un orage sans savoir où il frappe. L’écriture-Bousquet est un lieu déchiqueté. » « Les phrases notées dans les divers cahiers lui étaient d’abord des énigmes – puis ces énigmes s’éclairaient et, les évènements, les objets, les rencontres, les rêves, les propos surpris, tout cela aidant, s’inversaient: d’énigmes, elles se faisaient évidences. L’activité de l’écrivain se confondait avec les dictions d’un prophète. Prophète de soi. »

Hubert Juin m’apprend que Joë Bousquet mélangeait lecture et écriture, qu’il exigeait que la pensée aille plus vite que l’écriture afin d’atteindre cette zone presqu’irrespirable, où la conscience s’évase, grandit jusqu’à presque disparaitre. « La clarté ressemble à l’éclair: elle surgit et elle tue(….) les mots se mettent ensemble non pas pour céder un sens mais pour permettre à un sens de paraître. Les mots sont le reflets de cela qui les dépasse .»

Avant de commencer ma nouvelle lecture des poèmes de Bousquet, je me suis demandé s’il était possible de faire abstraction de sa blessure, de la blessure qui ruine son corps, le cloue au lit et à la douleur. De ne plus considérer Bousquet comme un mutilé de guerre. Pourquoi une telle idée? Pour contourner cette profonde entaille, pour ne plus être obligé de ne voir qu’elle suintante. Pour éviter de rencontrer ce qui me fait peur.

Le livre s’ouvre par une dédicace: « à Madame Georges Roumens » et la première partie porte le titre « l’épi de lavande ». Je connais la lavande pour son parfum, ses vertus thérapeutiques. C’est grâce à la forme de l’épi que l’on reconnait la vraie lavande, qu’on la distingue du lavandin. Les poèmes qui suivent ont donc une vraie valeur: parfum pur, pouvoirs cicatrisants. Pourtant, il me faut le reconnaitre, les poèmes de Bousquet ne sont pas des poèmes de l’évitement, il est impossible qu’ils contournent les choses et refusent aux mots un corps, un regard, une pupille. « C’est ta pupille La chair d’avant le sang s’est fermée hors du soir Le beau temps tremble sur elle où ton regard répand qu’il ne fait noir qu’en tes eaux closes De la pluie aux moissons tout ce qui la respire illimite ta peur de la nuit que tu es ».

« Aumône du noir », « L’une », « L’autre », « L’une ou l’autre », « Suite » « Suite et fin » « L’aveugle de l’aube » « Duo » « Clairière » et « La nuit mûrit » que Joë Bousquet dédie à Jean Paulhan et qui est le seul poème de cette première partie à comporter des rimes annoncent bien les projets poétiques de Bousquet qui sont d’acquérir une Connaissance du soir. D’apprendre ce territoire d’avant la nuit, d’avant le rêve, d’avant sa dictée au travers des mots. Explorer l’espace autour de la blessure afin de mieux déterminer ce qu’elle est vraiment, ce qu’est vraiment le poème. Parfois il s’agit de donner un corps à l’idée comme si elle ne pouvait s’en passer. Parfois il s’agit de « Rendre à l’homme une chair en se prenant pour lui ». « Tout s’oublie le réel est ce qu’on ne peut oublier ». Joë Bousquet ne cherche donc pas l’échappatoire que j’essayais de m’inventer. « Me voici comme une pure volonté de ne pas souiller le silence ». Je n’imagine pas de projet poétique plus beau, plus exigeant et ambitieux que celui-là.

Les autres parties du livre révèlent bien d’autres projets poétiques où l’amour tantôt s’incarne dans le corps d’une femme, tantôt dans le pouvoir que confère à l’homme l’écriture. Car écrire, c’est composer avec l’instant, avec ce que la nuit ne révèle pas clairement, avec ce qu’on ne peut oublier. Et pour revenir un instant à la blessure qui cloue Joë Bousquet à son lit, le lie à la souffrance, j’acquiers de plus en plus le sentiment que c’est elle qui lui permet d’avoir accès à la « Connaissance du Soir », nul autre ne peut atteindre la connaissance des mots vrais car cette vérité n’est plus en mesure de le meurtrir d’avantage. Point de poésie sans amour. Voilà un des messages de Joë Bousquet. L’amour incarné par le poème bien plus qu’une révélation qui surgirait de l’autre, du monde observable et imaginé au-delà de ce qu’il nous permet de voir est la matière d’une explosion volcanique qui trouve sa naissance au plus profond de ce qu’est devenu Bousquet. Le poème surgit de la blessure pour se répandre bien au-delà d’elle. Bousquet est un volcan qui ne dort pas.

Enfin, je voudrais évoquer le sentiment suivant: Joë Bousquet parvient grâce à l’écriture à jouir de la vie, à se sortir des emprises de la mort qui l’agrippe et ne lui laisse aucun véritable répit. Son écriture à la saveur du jeu amoureux, du désir, du plaisir dans ce qu’il a de plus palpitant. Comme un végétal, l’écriture est parcourue par des cycles. Celui du fruit: bogue amère, coquille bien dure, pellicule voluptueuse qui ceint la chair qu’après bien des efforts on peut savourer.

Limiter la poésie de Joë Bousquet à ce que je viens de repérer serait une erreur. Car la poésie a de multiples ouvertures. Rythmes et rimes, images et mots, ombres et clartés, évidences et messages secrètement gardés. À chacun de se laisser inviter à entrer dans le poème ou à demeurer en retrait afin d’en apprécier la lucidité. « J’ai des ciseaux de lumière » dit le poète. « Je ne fus rien que par hasard. » ajoute-t-il. Fulgurance et humilité constituent le paradoxe du poète.

« Dans la voix à qui les pleurs

Font porter le poids de l’âme

Une ombre écarte des fleurs

Et lit le nom d’une femme »

©Lieven Callant

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François CHENG – La vraie gloire est ici – (Édition revue et augmentée – poèmes – NRF – Coll. Poésie/Gallimard)

Chronique de Xavier Bordes

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François CHENG – La vraie gloire est ici – (Édition revue et augmentée – poèmes – NRF – Coll. Poésie/Gallimard)


Pour qui ne connaîtrait pas François Cheng, cette voix multiforme et si fraternelle, je dirai qu’il est né en Chine en 1929 dans une famille de « lettrés », ce qui dans son pays a un sens particulier. Il vient en France vingt ans plus tard, après des études à Nankin. Et il reste dans ce pays, dont il adopte la langue au point d’être en 2002 élu à l’Académie Française. Dans sa démarche intellectuelle et dans sa poétique, le français a succédé au chinois. Une considérable et passionnante bibliographie en est résultée, avec des ouvrages divers, beaucoup de poésie, mais aussi des romans, des traductions, des essais, l’ensemble étant d’une qualité qui a frappé les esprits, notamment sur des thèmes tels que l’Art. On se souviendra, si l’on s’intéresse à l’art oriental, de la découverte que fut en 1980 son ouvrage sur « L’espace du rêve, mille ans de peinture chinoise », ainsi que de bien d’autres ouvrages qui font réfléchir par la hauteur de leur méditation.

François Cheng a su fusionner en lui le meilleur des deux cultures, et ce recueil de poèmes en est un émouvant témoignage supplémentaire.

La première chose qui est pour moi admirable, c’est sa façon d’avoir (par une sensibilité de l’oreille rare à divers étrangers ayant admirablement assimilé la langue dite « de Molière ») su trouver le ton et la « musique » de cette langue quasiment comme quelqu’un dont c’eût été la langue maternelle…

On n’est donc non pas devant des poèmes intéressants d’un étranger parlant très bien français mais dont la magie poétique « ripe » sur une absence de coïncidence entre le contenu de sens soutenu par une syntaxe parfaite, et d’autre part la rumeur sonore étrangère à ce qu’un poète d’oreille française aurait naturellement écrit, fût-ce alambiqué comme de Mallarmé ! Non, chez François Cheng, contrairement à d’estimables exemples de poètes ayant choisi le français sans être parvenus à le « maternaliser » en eux, la réussite poétique me semble sans ombre.

Pour illustrer ce point de vue, j’ai choisi ce poème-ci :

Les nuages voguent sur la cime des arbres ;

Les arbres se balancent sur leurs propres ombres.

Le jour dans le bleu de son innocence ;

La rue dans le gris de son incouciance.

Tu es seul à entendre le bruit de tes pas,

Seul aussi à savoir que tu vas tout quitter,

Sans rien laisser, ni tes peines ni ton nom.

D’autres noms pourtant d’autres peines te reviennent…

Tout est déjà si loin, si loin dans l’oubli ;

Quelqu’un doit se souvenir, mais qui ? Mais qui ?

(La vraie gloire est ici, p 92.)

Il est naturel cependant que l’on découvre dans ce livre qu’une sensibilité imprégnée des sagesses de l’Asie se marie à la logique de la philosophie occidentale, en une forme d’alliage d’une remarquable efficacité : en particulier en ce qui concerne l’ensemble des comportements qu’il est sage de pratiquer à l’égard du monde, lorsqu’on entend le mot « humain » au plein sens du terme. Un élément que l’on retient, dans la façon qu’a François Cheng de revirginiser les grands « lieux communs » à tous les humains, et dont l’exil hors du pays natal facilite évidemment la rencontre, est sa façon si claire, concrète et profonde, tout à la fois, de les aborder. Ce recueil, qui se veut l’émouvante profession de la conviction de François Cheng selon laquelle « la vraie gloire est ici », mérite qu’on en apprécie et relise souvent chaque page. Pour ma part, il n’en est aucune où je n’aie trouvé de « substantifique moelle », pour reprendre une expression fameuse. La poésie de François Cheng est de celles qui honorent magnifiquement le pays de ma langue, mais qui est aussi l’honneur de l’étincelle de culture chinoise qui l’anime, effluves de bouddhisme chan, de mystique taoïste, du bon sens du confucianisme, alliés aux indices non moins discrets d’une vaste culture dans le domaine de la pensée occidentale – et le la poésie française.

C’est ce qui constitue toute la richesse, non pas tapageuse, non pas fanfaronnante au nom de son étrangéïté comme il arrive, mais richesse proche, intime, humble, douce, comme insidieuse, que nous offre la fréquentation de ces poèmes : en atteste le fait que leurs formules nous restent longtemps en mémoire, un peu comme si leur orient, leur orient de perles, proposait une orientation, cadeau d’un sage authentique.

On aimerait que toutes les cultures des cinq continents soient capables ainsi, à la faveur d’un être humain passeur de sensibilité, d’offrir des œuvres de la même qualité à la langue française.

©Xavier Bordes

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