David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

David Foenkinos change de registre aimant surprendre son lecteur.

Il nous immisce d’abord dans un couple en crise, en train de se déliter/se fracasser soudainement et nous rend témoin de la rupture d’autant plus brutale, violente, pour Mathilde que l’été ils parlaient mariage. Aucun signe décelé, pas de préavis.

La première partie se focalise sur Mathilde, professeur de français, la montrant dans son milieu professionnel.

On la devine pleine d’abnégation, très investie et désireuse de transmettre sa passion pour Flaubert.

On la voit dans son rapport avec ses élèves, ses collègues.

Sabine, sa collègue la plus proche, la loser sentimentale l’envie, la jalouse même.

Quelle ironie quand le lecteur, lui, connaît la réalité !

L’autre facette de Mathilde c’est celle d’une femme délaissée, aux abois, qui voit son couple partir à vau l’eau, en proie à une douleur indicible, guettant un texto.

Comment mener sa classe, poursuivre l’étude de « L’éducation sentimentale » sans rien laisser paraître ?

Le romancier excelle à plonger son héroïne dans un engrenage hors contrôle, la faisant disjoncter.

Tout bascule pour l’enseignante avec le cadeau de Matéo, (cet élève considéré comme un « fayot », avec qui elle avait lié une relation privilégiée) et ses paroles maladroites qu’elle prend pour de la provocation.

Son dérapage va la conduire dans des méandres bien sombres et aux mensonges : « Une erreur dans un océan de perfection, et c’est l’erreur seule que l’on regarde ».

David Foenkinos décrypte la rupture sous deux angles. Pour Étienne, « le bourreau » qui a choisi de quitter Mathilde, il aborde cela comme une renaissance, une liberté retrouvée. La compagnie d’Iris, l’ex revenue, est si magique, que « même un mauvais film l’enchante », que même « la pluie ne mouille plus ».

Pour Mathilde, « la victime de ghosting» (1), totalement anéantie, c’est le scénario « Mourir d’aimer » qui l’habite. La vérité imparable, elle l’apprend de Benoît, l’ami d’Étienne. Véritable couperet. Comment va-t-elle survivre à cette absence si prégnante, à ce naufrage amoureux, elle qui a mis le turbo à sa souffrance ?

Elle nage, non pas dans le bonheur comme le pense Sabine, sa collègue, mais dans un total marasme. Sa voisine psychiatre va-t-elle pouvoir lui apporter une aide ?

L’auteur soulève la question : Que reste-t-il d’un amour ? Un kaléidoscope de souvenirs comme autant d’éclats de frustration (La Croatie!) et de beauté mêlés.

Des souvenirs « qui souffrent de la garde alternée des mémoires » !

La phrase : « Elle perdait toute sa vie », par l’usage de l’imparfait traduit l’inéluctable fugacité de cet amour.

Toutefois, à la fin de l’acte I, le lecteur quitte les deux sœurs confiant, car Mathilde   est prise en charge par Agathe, cette sœur qui n’hésite pas à prendre un jour de congé pour apporter du bien-être à sa cadette. Il apparaît vite qu’elles n’ont guère d’affinités, déjà dans leur enfance leurs rapports étaient conflictuels, « des montagnes russes ». La disparition de leurs parents avait toutefois resserré leurs liens : « une forme d’alliance nécessaire à la survie de la famille ». Mais la remarque glissée par le narrateur nous met en alerte : « Tout prendrait bientôt une tournure différente ».

Cette fois leur rapprochement a été initié grâce à la naissance de la fille d’Agathe, Lili, dont raffole la tante.

Si Mathilde, férue de littérature, lit à haute dose, peut-être trop, elle constate que les livres manquent dans le foyer de sa sœur et le déplore.

N’avance-t-on pas que plus tôt un enfant est entouré de livres, plus vite il sera « un  grand lecteur »? Ici David Foenkinos aborde la place accordée, dès l’enfance, à la lecture au sein d’une famille. La transmission de parents à enfants est primordiale.

La partie 2 nous immerge dans le duo formé par Agathe et Frédéric, un couple modèle, heureux qui, faute de solution, va recueillir Mathilde. Ce qui n’est pas sans perturber leur intimité. Cette dernière manifeste une fibre maternelle certaine pour pouponner sa nièce dont elle occupe la chambre. On suit au quotidien ce trio d’adultes, mais la présence d’une tierce personne ne risque-t-elle pas de faire exploser le couple, d’autant que Mathilde se révèle intrusive, arbore un décolleté aguicheur un soir ? Et si leur cohabitation en huis clos se transformait en un trio amoureux ?

L’entomologiste des coeurs féminins confirme son talent de se glisser dans le corps et l’âme de ses héroïnes et dresse deux portraits très fouillés de femmes.

L’auteur explore la relation sororale et s’attache à la jalousie que l’on voit poindre entre Agathe et Mathilde. Gouffre délétère dangereux. La jalousie, « mécanisme fascinant qui vient brouiller toutes les cartes dans une histoire d’amour », telle la définit Amélie Nothomb. Et on peut devenir monstrueusement jalouse ! Suspense.

Avec la même justesse et sensibilité, il autopsie le couple. Hugo, collègue de Frédéric, réalise qu’il ne plaît pas aux femmes. Son ex l’a quitté pour une femme.

Iris, de retour d’Australie, a « repris sa place impériale » dans le coeur d’Étienne.

Frédéric, lui, manifeste un certain trouble devant Mathilde, vraie Ophélia « en chemise de nuit blanche, cheveux longs détachés » et son aveu a de quoi le déstabiliser. Toutefois, il témoigne son amour à sa femme par un geste délicat.

Le romancier soulève cette injonction au bonheur (douce chimère) dont on est abreuvé sur les réseaux. Peut-on devenir méchant à force de souffrir ? D’autre part, peut-on être heureux au détriment de sa sœur, sans une once de culpabilité ? »

Il souligne le lien des lieux avec les êtres. Si l’héroïne de Philippe Besson dans « Se résoudre aux adieux » fait un pèlerinage sur les lieux visités avec l’être aimé, Mathilde, au contraire, désire les éviter et raye les quartiers de Paris liés à Étienne, à leur bonheur révolu. Par contre elle est envoûtée par la magie de sa balade nocturne avec le mari de sa sœur, au retour d’un concert.

David Foenkinos fait une incursion dans le domaine de l’intelligence artificielle, « au coeur du métier de Frédéric », sujet auquel s’intéresse Mathilde afin de pouvoir mieux comprendre le travail de son beau-frère. Elle a même lu La guerre des intelligences de Laurent Alexandre, ce qui ne peut que le flatter.

Il met en exergue le pouvoir des livres : si on leur prête un effet thérapeutique, si les « livres prennent soin de nous » (2), comment interpréter l’assertion de l’écrivain : « On ne pouvait pas être heureux quand on avait trop lu. Tous les malheurs venaient de la littérature. » ? Néanmoins Mathilde, qui nourrit la même passion pour Flaubert que Marie-Hélène Lafon (3), suscite la curiosité de lire ou l’envie de relire                «  L’éducation sentimentale ».

Si les aficionados d’Amélie Nothomb traquent dans ses romans son mot fétiche « pneu », ceux de David Foenkinos guettent ce qui fait son ADN, à savoir une constante, les mots : « la Suisse, cheveux, deux polonais…). Récurrent également le nom de la protagoniste Mathilde Pécheux que l’on retrouve dans le film Jalouse.

Quant aux notes de bas de page, si certains s’en accommodent plus ou moins mal, d’autres, à juste raison, crient « au génie ».

Le scénariste sème des références cinématographiques et nous offre des travellings sur ses personnages arpentant Paris by night, dignes du cinéma de Woody Allen. Après la réussite de l’adaptation du Mystère Henri Pick, on attend celle de « Deux soeurs ».

A souligner également le côté théâtral de certaines scènes : Mathilde déclamant le prénom d’Iris telle une litanie ou Mathilde en train de faire cours à une classe imaginaire. Le cameraman centre son objectif sur les gestes : le cruel, le tendre.

Malgré l’ombre de l’absente en filigrane à la fin du roman, l’auteur séduit toujours par son style d’écriture et ses tournures inattendues comme : « arnaque au zygomatique ou « Le coeur de l’autre est un royaume impossible à gouverner » !

David  Foenkinos signe un roman intimiste au dénouement tragique et glaçant.

Un choc terrassant. L’empathie que l’on éprouvait pour Mathilde se transforme en sidération, voire en incompréhension. Il dépeint avec précision, comme au cordeau l’érosion et l’inconstance des sentiments, les griffes acérées de la rupture et la jalousie, le tout exacerbé par la souffrance du deuil amoureux et la spirale du malheur. Un sentiment de vacuité totale, d’échec.

C’est la gorge serrée que l’on referme ce thriller psychologique bien vertigineux.

Parmi les livres qui l’aident à vivre, Agathe Ruga confie : « L’oeuvre de David Foenkinos est presque un être cher. La Délicatesse me réconforte. Charlotte me fait pleurer. Le potentiel érotique de ma femme me fait rire ». N’oublions pas Le mystère Henri Pick, adapté à l’écran par Rémi Bezançon. une comédie séduisante.


(1) ghosting : néologisme issu de l’anglais ghost (=fantôme) : virer un amour, un ami sans explication, rompre sans un mot.
(2) Les livres prennent soin de nous de Régine Detambel
(3) Flaubert Par Marie-Hélène Lafon- Buchet-Chastel Les auteurs de ma vie

© Nadine Doyen

PAUL VALÉRY – Cahiers 1894-1914  Volume XIII – Préface de Michel Deguy (NRF – Gallimard).

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PAUL VALÉRY – Cahiers 1894-1914  Volume XIII – Préface de Michel Deguy (NRF – Gallimard).


« …Et je jouis sans fin de mon propre cerveau » faisait dire Paul Valéry au locuteur de son sonnet intitulé Solitude. C’est ce qui amène Michel Deguy, dès la page 26 de sa préface, à souligner que « La grande affaire, la «grande chose» valéryenne, fut celle de l’intellect. », et ce constat implicite, qui constitue à la fois comme la nappe phréatique où aura puisé toute la réflexion de l’auteur du Cimetière Marin et de la Jeune Parque, et ce qui aura inspiré ici son préfacier, ce constat de l’essentiel souci de « l’esprit » chez un Paul Valéry qui cependant ne se voulait pas « philosophant », c’est ce qui permet à Michel Deguy d’ajuster sa focale concernant le contenu des cahiers. En effet, Valéry, grâce à cette préface, est à la fois relié à nous, lecteurs d’aujourd’hui, mais aussi distancié de nous par diverses analyses qui démontrent de quelle manière le monde tel que se le figurait Valéry réfléchissant (éventuellement avec spéculations anticipatives), et le monde « homonyme » tel que nous le vivons, appréhendons, recevons actuellement, sous les apparences de la quasi-ressemblance, en profondeur diffèrent au point que même la signification-ressemblance de ces apparences est un mirage. Par exemple, relever à la lumière de notre pensée actuelle ce qui semblerait des traits « annonciateurs », « prophétiques », en ce que Valéry a développé comme idées diverses dans ses textes, les officiels, ou les, jusqu’à notre époque, non-officiellement édités des Cahiers (qu’il avait cependant toujours projeté d’éditer comme une œuvre majeure), serait une erreur de perspective du même genre que celle qui nous fait interpréter un texte de Platon avec les outils de la philosophie contemporaine.

Entre les formules de Valéry, et les nôtres actuelles identiques, un glissement de réalité, une « substitution de substrat », se sont produits avec le siècle qui a passé : de 1871 (naissance de P.V.) à 1945 (sa mort), passablement de métamorphoses historiques se sont produites en 74 ans, la technique notamment a commencé à prendre de l’importance (à cause des guerres et de l’industrie). Mais de 1945 à 2018, c’est-à-dire une période à peu près équivalente, « l’imperium technologicum » si j’ose dire, a remplacé à grande allure le règne de l’Homme, entendons « de ce qu’il y avait d’humain » dans l’Humanité. Je n’entends pas évoquer les cyborgs, les robots, les transhumains, non plus qu’entrer dans les détails sur cette affaire du « déshumanisme », de « l’antigrandeur », points que la préface éclaire subtilement et nettement. Ce que je voudrais mettre en lumière, en revanche, c’est ce qu’il y a de profitable à retirer des écrits quotidiens de ce philosophe qui refusait de l’être, de ce mathématicien amateur épris de précision, de netteté, de ce poète pour qui poétiser n’était qu’un « exercice », comme il l’écrit à André Gide en dédicace. En effet, à le lire, j’ai ressenti une certaine fascination. Non que la pensée de Paul Valéry soit impressionnante à chaque page, certes ; non qu’elle n’apparaisse pas en divers endroits comme périmée ; mais parce qu’il y a entre elle et nous, en relativisant certes la comparaison, la même différence/proximité qu’on éprouve lorsqu’on travaille sur – mettons – un texte latin, par rapport à la traduction « moderne » qu’on voudrait en faire : quelque chose qui est à la fois de l’ordre d’une proximité qui efface l’abîme temporel, mais aussi de l’ordre du radicalement distant, d’historicisé, de vaguement démodé. Et cela oblige le lecteur curieux de Valéry et de sa pensée – sans cesse en train de s’aventurer, telle qu’elle apparaît dans les Cahiers -, à s’aventurer lui-aussi, en s’obligeant à une gymnastique assouplissante qui a pour effet la prise de conscience de ce que devient notre temps : car rien de tel qu’une similitude en apparence, hérissée de différences en réalité, pour retirer de la confrontation entre le monde de Valéry et les nôtres (du « monde fini » valéryen l’on est retourné à une multiplicité plus ou moins indéfinie de mondes contemporains), une lucidité nouvelle, un panorama en relief, une « vision stéréoscopique » propre à nous faire évaluer ce que j’appellerais le « site » d’où se parle et s’écrit la littérature, spécialement la poésie, de notre XXI ème siècle…

©Xavier Bordes

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs ; nrf Gallimard ; (15€ – 143 pages)

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Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs ; nrf Gallimard ; (15€ – 143 pages)


Maints auteurs évoquent la diversité des paysages en parcourant la France.

Sa traversée de la France, Axel Kahn l’a relatée dans Pensées en chemins.

Serge Joncour, lui, sillonne notre hexagone en train, à vélo, à pied et cristallise/ capture les paysages qui défilent dans ses romans. Ce qui lui fait affirmer « Où qu’on aille on est d’ailleurs et c’est sans fin que l’on n’est pas d’ici ».

Sentiment partagé par Sylvain Tesson : « Moi, j’avais toujours eu l’air d’un mec d’ailleurs. ».

AVANTI !!

Si Sylvain Tesson a également pris son bâton de pèlerin, ce fut pour une raison bien différente. Dans l’avant-propos il explique son année horribilis : son dramatique accident et la perte d’une mère, « c’est un monde qui s’écroule », dit Auden , « c’est en toi seul qu’il te revient de trouver le ressort, la ressource pour avancer ».

En effet, si Sylvain Tesson cultive l’art de la chute dans ses nouvelles, il n ‘a pas aussi bien négocié celle… d’un toit ! Pendant son hospitalisation, et ses longs mois de soins, puis de rééducation, le miraculé, né sous une bonne étoile, se lance le défi, s’il en réchappe, de parcourir « les chemins noirs », en clopinant, ersatz aux tapis roulants, itinéraire tracé sur une carte, insérée en début du récit. « La carte était le laissez-passer de nos rêves ». Un titre inspiré par René Frégni, écrivain provençal.

Le marcheur « avait entendu résonner l’infrangible appel du voyage et de l’écriture ».

C’est donc son journal qu’il partage pour notre plus grande curiosité, depuis Tende jusqu’à la pointe du Cotentin. Odyssée pédestre qui dure du 24 août au 8 novembre.

Une traversée en diagonale , « une sinusoïde de l’incognito ».

C’est au rythme de la lenteur « forcée », qu’il va cheminer dans des contrées hyper rurales. Ce retour à la « slow life », contrastant avec l’allure du TGV, est garant de solitude. L’auteur, remis debout, a besoin de retrouver sa « liberté de mouvement », de fuir, de disparaître pour « échapper aux conventions », oublier ses lourds traitements. Quête aussi des proximités, conscient d’avoir négligé ce « trésor ».

Vu les difficultés du départ, Sylvain Tesson n’aurait-il pas présumé de ses forces ?

Le lecteur est soulagé quand des compagnons de route le rejoignent, rompant sa solitude.Tout d’abord Cédric Gras, connaisseur de la Russie, comme lui.

Puis, à Murat son ami russe Arnaud Humann. Mais coup du sort,une destination non programmée :l’ hôpital d’Aurillac, « l’épilepsie étant fatale en terre volcanique ».

Sa soeur Daphné qui le retrouve à La Châtre se souviendra, elle, de cette nuit hitchcockienne, attaquée par des frelons !

Avec Sylvain Tesson, soutenu par « ses bâtons de marche » on crapahute, on se fraye des passages, on s’extirpe des ronces, on franchit des ravins, on longe des rivières.On zigzague. On butine, on cueille et se gave de figues, de poires, de mûres.

On bivouaque, « un luxe » ! Ses nuits sont d’un confort variable selon les lieux et la météo :un monastère, une auberge, chez une tante chérie,une grange, un gîte, de petits hôtels à la belle étoile. Celles « sous la jupe des arbres étaient des nuits du soleil ». Parfois on s’égare quand les chemins buissonniers n’existent plus : « Moment romanesque ».

Des pauses sont indispensables, avec ce « corps en loques », des siestes (dans les oyats), c’est alors qu ‘il pratique comme Dany Laferrière, « l’art presque perdu de ne rien faire » (s’abîmant dans la contemplation des nuages) ou qu’il décline une « caravane de souvenirs » avec son ami photographe Thomas Goisque, venu cheminer avec lui, tous deux ébranlés, fracassés par la perte d’un être cher. Sylvain Tesson croit voir sa mère, omniprésente dans ses pensées, « dans les plis de la nature ».

Tous nos sens sont en éveil, plus que le narrateur qui a perdu son acuité auditive et olfactive (« L’air sentait la mousse », la lavande, les herbes coupées,l’aubépine, les écorces, la champignonnière).On perçoit « la musique du ressac », « le fracas des vagues », « le bruissements des roseaux », « le froissement de feuillages ».

Ses rencontres ? Le randonneur vagabond rêve certes de croiser « une Suèdoise en minishort », mais ce sont des gens du terroir qu’il avise. Parfois une vieille dame aux allures de sorcière. Plus insolite de rencontrer à une fontaine un ermite qui vous lit !

Plus dangereux d ‘être à proximité de chasseurs ou de sangliers.Plus inquiétant d’être arrêté par des gendarmes. Il converse avec des vendangeurs, des fermiers.

Comme Jean Chalon, Sylvain Tesson voue une déférence quasi mystique aux arbres, s’interrogeant sur la force qu’ils peuvent transmettre : « L’arbre fait-il percoler un peu de sa force dans l’organisme de celui qui dort à son pied ? ». Ou insuffle-t-il « sa joie vibrante » ? Sa communion avec la nature rappelle David Thoreau.

Comme Whitman ou le naturaliste Fabre, il sait être attentif à la faune et à la flore. Il célèbre un vol de vautour ou de grèbe, le ballet des limicoles. Il salue la beauté, les petits riens somptueux (un noisetier), la diversité du paysage hostile/amical (clairières, plaines, futaies, bocages, causses, burons). Il se laisse hypnotiser par « les remous de la Loire », l’apparition du Mont-Saint-Michel : « Le stupa magique était là ». Certains lieux, comme en Normandie, génèrent un flashback historique.

Sylvain Tesson nous émerveille par sa façon de restituer ce que « le cristal de son regard » capture, parfois avec l’oeil d’un peintre : Bonnard, Bruguel, Dufy, Klimt.

Il a aussi recours à la peinture (Picasso, Bosch) pour mieux accepter « sa gueule cassée », « l’ironie du sport ». L’humour lui permet de prendre de la distance.

Marcher, c’est philosopher, méditer sur la vie, la mort qu’il a eue « aux trousses ».

En géographe, il dresse un état des lieux de la France hyper rurale, constatant la désertification des villages où « trouver un café équivalait à chercher une oasis ».

Quel avenir pour la Terre, s’interroge-t-il devant « une France en ruine » ?

Il tacle le gouvernement sans concession, qui « se pique d’infléchir le climat mondial » alors qu’il n’est pas capable « de protéger les abeilles ».

Il souligne cette frénésie à avoir le haut débit, lui qui ne cache pas son aversion pour les écrans. Il déplore une « forêt tourangelle en miettes », des chemins privés.

Ceux qui connaissent Les forêts de Sibérie ou Géographie de l’instant savent que l’auteur dévore des « bunkers de papiers », que pour lui, « le livre sacre le lieu ».

Il convoque une pléthore d’auteurs de prédilection. Parmi eux, des russes (Tostoï), Lamartine, Pessoa, Giono, Hesse, Blixen, Léautaud, Vialatte indissociable de L’Auvergne. Il lit Braudel en « lapant le bouillon ».

Nul doute que pratiquer « le pofigisme», « cette résignation joyeuse face à ce qu’il advient », que l’on rencontre dans S’abandonner à vivre, a dû l’aider dans cette « reconquête quotidienne», car il sait que « La vie allait moins swinguer ».

Des émules pour suivre ses traces ne manqueront pas, mais à condition d’avoir le sens de l’orientation et de cultiver cet art de vivre fait de silence et de solitude.

Sylvain Tesson a prouvé dans ses ouvrages précédents qu’il sait habiter poétiquement le monde,et ici la France : « Une lumière de pastel meringuait les labours », « Le ciel déployait un lavis couleur perle ».

Comme l’affirme Paul de Roux, « il y a des sentiers, comme certains livres, dont on n’a pas envie de voir le terme ». Car « la marche est comme une pêche à la ligne », une touche est toujours possible. Battre la campagne sur « les chemins noirs », au fil des pages avec Sylvain Tesson, « homme de la lumière », nous éloigne des écrans et nous revigore. Son récit /journal est un concentré de vie, d’odeurs, de bruits, empreint d’une âme russe.

Il livre un exemple de résilience, qui force l’admiration par sa volonté, son endurance.

Une renaissance en sorte, une reconstruction grâce à son courage, sa patience.

Un souhait réalisé : être « en mouvement », et en se surpassant.

Heureux comme Sylvain Tesson a retrouvé « la grâce de marcher tout son soûl », a dompté ses douleurs, a « poncé ses échardes intérieures » !

Marcher, c’est « changer de peau », confie le randonneur dans Géographie de l’instant . Une métamorphose salvatrice pour l’auteur et le lecteur !

Soyons reconnaissant à l’arpenteur des sentes buissonnières, Sylvain Tesson, de « sortir du bois » pour aller à la rencontre de « la société secrète » de ses lecteurs, ceux qui ne lisent pas des e-books, « une confrérie d’exaltés capables de parler des heures d’un auteur, de s’émouvoir d’un passage ».

©Nadine Doyen

Le mystère Henri Pick, David Foenkinos ; nrf Gallimard (288 pages – 19, 50 €)

Chronique de Nadine Doyen

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Le mystère Henri Pick, David Foenkinos ; nrf Gallimard (288 pages – 19, 50 €)


Après le succès planétaire de Charlotte, David Foenkinos explore le milieu littéraire et dissèque l’avènement d’un best-seller, les maillons indispensables, tout en montrant comment un livre peut changer la vie d’un individu, voire fissurer sa vie privée.
On a tous en mémoire des titres qui ont cartonné, mais est-ce le hasard, le coup médiatique d’un éditorialiste  ou la fine intuition de l’éditeur ou éditrice ?
Pour les Foenkinophiles, lire un roman de l’auteur c’est d’abord partir à la traque de ses constantes. La série d’items devenue la marque infaillible de David Foenkinos est-elle toujours présente ?

Au lecteur de  tester s’il retrouve les références à deux Polonais, aux cheveux, à Ikéa, l’Allemagne, Berlin, le jus d’abricot» et les notes en bas de page. Doit-on voir un clin d’œil à la Suède et à Katerina Mazetti quand deux  protagonistes se rencontrent au cimetière ?
Brautigan, auteur américain dont un fan eut l’idée de reprendre son concept d’une « bibliothèque des livres refusés », des « unwanted books » est le point de départ du roman. Un émule Jean- Pierre Gourvec installe un espace similaire « un tombeau contre l’oubli » dans la bibliothèque de la ville de Crouzon, en Bretagne. Son objectif est de valoriser des pépites laissées pour compte par le comité de lecture.
Son assistante Magali va poursuivre cette sauvegarde, accueillant les dépositaires.
Sa rencontre avec Jérémie réveille sa libido au point de mentir à son mari quant à son retard. Dans ce passage, on retrouve la sensualité du potentiel érotique de ma femme.
C’est alors que Delphine Despero, éditrice parisienne, « future papesse de l’édition », débusque un texte bouleversant relatant : « l’histoire d’un blocage, l’impossibilité de vivre une histoire d’amour », anticipant même l’adaptation au cinéma.
Avec la découverte de ce manuscrit signé Henri Pick, exhumé après la mort de l’auteur, on cherche à savoir qui est cet auteur inconnu, à joindre sa famille.
On assiste à des rencontres entre la veuve et des journalistes ainsi qu’avec l’éditrice qui a débusqué une affaire juteuse. Celle -ci y voit un livre porteur et s’investit à fond au point de négliger son compagnon Frédéric qui n’a pas connu cette chance et encaisse mal le flop de son  propre roman. On devine qu’il nourrit de l’amertume.
Mais est-ce vraiment l’œuvre de ce Monsieur Pick, pizzaïolo breton ? Comment s’en assurer ? Commence une incroyable manipulation au point de persuader Madame Pick que son mari est indubitablement l’auteur de : Les Dernières Heures d’une histoire d’amour. Voici Madeleine en train de ranimer le souvenir de son mari. On plonge dans le maelström qui la taraude, dans le séisme qui l’ébranle.
Le buzz commence, et on pense au roman de Serge Joncour : L’idole, à la façon dont les médias s’emparent de ce scoop, et font de Madeleine leur proie. David Foenkinos souligne les dérives de la notoriété qui s’abat sur vous, à votre insu, surtout après un passage  à la télévision. Quand  François Busnel s’avise de tourner une séquence de son émission chez Madeleine, celle-ci fustige tout ce cirque.
Le narrateur met la focale sur la fille Joséphine, qui elle accepterait volontiers son quart d’heure de célébrité, elle dont la vie est si lisse depuis son divorce.
David Foenkinos montre l’impact d’un passage à la télé sur les ventes, rappelant le roman de Jessica L.Nelson Tandis que je me dénude, mais pointe le besoin des lecteurs « quand on aime un livre, on veut en savoir davantage », d’où cette « traque incessante de l’intime dans la littérature ».
De même un bandeau apposé sur un livre avec une accroche, comme « Un roman refusé 32 fois » devient prescripteur à la grande stupéfaction de l’intéressé, qui soudain croit voir son talent récompensé. Mais le milieu littéraire génère aussi les désillusions, mieux vaut en être informé pour un auteur.
Le film La délicatesse, adapté du roman éponyme a initié le circuit d’Amélie Poulain. Les habitants de Crouzon voient naître le pèlerinage Pick, depuis le cimetière, la crêperie, ex pizzeria, et la bibliothèque des refusés.
Mais un journaliste, plus intuitif, plus professionnel, au vu des incohérences subodore un autre scénario et  fait sa propre enquête. Va-t-il résoudre l’énigme ?
Pas facile quand on trouve la bibliothèque fermée pour durée indéterminée.
Y aurait-il anguille sous roche pour Rouche qui « se laisse porter par l’intuition » ?
Magali n’aurait-elle pas filé à l’anglaise avec son protégé ?
David Foenkinos sait distiller le suspense, une note en bas de page précisant que Jean-Michel Rouche « aura une importance capitale dans cette histoire ».
Quelle est cette « découverte cruciale » détenue par Joséphine ?
Voici le lecteur tenu en haleine. Et si l’auteur nous menait sur une fausse piste ?
En effet les révélations de Jean-Pierre Rouche sont sidérantes et contribuent au rebondissement de ce roman. Une autre protagoniste entre alors en scène : Marina. Quel lien aurait-elle eu avec Gourvec, le bibliothécaire de Crozon, « pourvu d’une dose minimale de sociabilité » mais doté du pouvoir magique de « trouver le livre qui vous correspond » d’après votre « apparence physique » ?
Comment l’éditrice si sûre de son coup va-t-elle réagir à cette découverte, d’autant qu’elle a briefé tous les représentants sur ce scoop ? Ne risque-t-elle pas de perdre sa légitimité et voir  les chiffres de son édition chuter ?
Ce qui est extraordinaire, c’est  la puissance de la manipulation psychologique, c’est de voir se détricoter tous les arguments qui avaient réussi à convaincre Madame Pick. Mais comme des vases communicants, voilà Marina, à son tour, convaincue que Gourvec l’a aimée en secret et a écrit ce roman pour elle. Mais pourquoi aurait-il signé en usurpant le nom de M. Pick ? Le mystère reste entier pour le lecteur aussi.
Qui croire ? Qui détient la vérité ?
Le lecteur perdu, embrouillé par toutes ces hypothèses n’a plus de repères.
Quant au pacte secret de Delphine et Frédéric que cacherait-t-il ?
Va-t-on savoir la vérité ou être embobiné comme les protagonistes, induit en erreur ?
Cette mystérieuse publication conduit David Foenkinos à s’interroger sur l’intérêt de certains artistes à ne pas chercher à entrer dans la lumière de leur vivant, prenant comme exemple la photographe Vivian Maier. Mais il dénonce aussi cette emprise que des journalistes peuvent avoir sur des personnes fragiles, crédules.
Comme il y a eu le salon des refusés en peinture, l’auteur nous rappelle que « le refus ne peut en aucun cas être une valeur qualitative », citant les cas « emblématiques » de Proust (victime d’une lecture superficielle) et John Kennedy Toole.
Si David Foenkinos fait partie de ceux qui vendent le plus de livres, il a conscience que la vente des livres subit aussi la crise, qu’il « faut batailler » et ne permet pas, pour beaucoup d’écrivains d’en vivre. Il souligne également le statut précaire de certains journalistes littéraires, dépendant de la ligne éditorialiste du patron de presse et que l’on débauche quand ils vitupèrent contre leurs contempteurs. Rouche, « prince d’un royaume éphémère », puis « pestiféré » pour avoir vilipendé « les postures et les écrivains surestimés », incarne cet aphorisme de Churchill, retweeté par David Foenkinos : « Le succès, c’est d’aller d’échecs en échecs ».
Le narrateur nous immerge dans un raout littéraire où naissent les rumeurs, les fuites, vite colportées sur les réseaux, nous laisse entrevoir le lien éditrice/représentant (pression subie).Le coup d’éclat de Maroutou retentit comme un pavé dans la mare. On entend les voix d’Augustin Trapenard, de Bernard Lehut, de Frédéric Beigbeder, expert de la Russie mais aussi en marketing, connu pour épingler ses pairs.
David Foenkinos met en exergue le rapport éditrice/auteur, tâche ingrate mais déterminante, primordiale et aborde l’angoisse pour l’auteur de rester « dans  l’anonymat le plus complet ». Il développe également une réflexion sur le lieu d’écriture (Les écrivains ont-ils besoin d’une atmosphère déprimante ?) et la création.
Coup de théâtre final : l’annonce d’une naissance qui devrait révolutionner le couple, mais pourquoi Delphine menace-t-elle d’avorter ? Juste un rappel du roman de Brautigan « Abortion » dont on apprend le destin pathétique ? Un rappel de la comparaison de son agonie à la fin d’un amour, thème du mystérieux manuscrit ?
Ce récit, comme on peut le constater, cause une vraie onde de choc , un effet domino parmi tous les couples croisés, plus ou moins en lien avec l’auteur présumé.
David Foenkinos sonde les intermittences du coeur : incompatibilité (« Leur cohabitation devenait le théâtre de deux forces antagoniques », usure, tentative de rabibochage, adultère, humiliation, trahison, scènes de ménage (« Même une dispute, tu me la refuses ».), indifférence à l’autre. « Quelques mots peuvent changer un destin » alors que le silence peut éloigner. Pour Marina, ce fut un télégramme.
Le mystère nous est dévoilé au final dans L’homme qui dit la vérité. Mais ce dernier roman ne risque-t-il pas d’être censuré, retiré du rayonnage, puisque le pot aux roses y est démasqué ? Ce nouvel opus prouve que chacun a ses secrets.
Doit-on voir un scoop en filigrane quand on lit que Roman Polinski serait en train de tourner un film sur « une jeune peintre allemande, morte à Auschwitz » ?
Ancré dans l’univers littéraire contemporain, David Foenkinos pratique copieusement le name dropping (Jaenada, Roth). On ne sera donc pas étonné qu’il convoque les auteurs de Soumission, de Merci pour ce moment ou son cinéaste de prédilection : Woody Allen. Dans ses interviews, David Foenkinos confie vouloir payer sa dette aux auteurs fondateurs comme Borges, Cioran, Gracq, Kundera, Kafka, Kerouac, Pouchkine, Bolano, Dostoïevski, Walser et décline ainsi son amour de  la littérature.
C’est avec plaisir qu’on se délecte, se gave des fulgurances de l’auteur : « une sorte de falaise affective », « service après-vente de la rupture », « économe de la tendresse », « un Fitzgerald de la pizza », « Le silence demeure le meilleur antidote aux désaccords », une poignée de main « à l’énergie d’un mollusque neurasthénique ».
Beaucoup d’ironie, d’humour (« Je suis donc un inventaire. », de comique de situations, de fantaisie, de tendresse et de délicatesse, dans ce roman difficilement « résumable », complexe aux nombreuses ramifications qui nous plongent dans les coulisses du lancement d’un livre et de ses retombées, dans la fabrique d’un best-seller. Mais aussi dans des relations amoureuses qui se sont délitées ou dans les prémices d’une nouvelle vie. David Foenkinos livre une impressionnante ode aux livres, truffée de références cinématographiques, musicales (Barbara) et littéraires, autant de pistes pour éveiller la curiosité du lecteur.
Après avoir été « Charlottisé », laissez-vous prendre dans les rets d’Henri Pick.
Si « écrivain est le seul métier qui permette de rester sous la couette en disant :Je travaille », le lecteur peut s’offrir le luxe de lire sous la couette cette comédie, aux allures de polar, rythmée par le suspense, brillamment orchestrée par David Foenkinos, d’autant que dans chaque livre, il y a toujours un mot qui nous est destiné. « On cherche inconsciemment ce qui nous parle. »
Faut-il se méfier des écrivains ( « Les écrivains sont dingues, tout le monde le sait. ») ou de ceux qui lisent ? Peut -être !, mot préféré de David Foenkinos.
Selon Giorgo Manganelli : « Ceux qui aiment ardemment les livres constituent sans qu’ils le sachent une société secrète. Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves. » Et l’auteur, conscient du constat alarmant que les gens lisent moins, signe un vibrant et convaincant plaidoyer pour la lecture.
A noter : Au théatre Hebertot, du 14 au 22 mai, la pièce de David Foenkinos :
Le plus beau jour , mise en scène par Anne Bourgeois.

 

©Nadine Doyen

La terre qui penche, Carole Martinez, roman, nrf Gallimard, (366 pages – 20€)

Chronique de Nadine Doyen

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La terre qui penche, Carole Martinez, roman, nrf Gallimard, (366 pages – 20€)

Qui n’a pas été embobeliné par le roman précédent Du domaine des murmures ?

Carole Martinez nous replonge dans ce décor envoûtant, quelques siècles plus tard.

Elle campe ses personnages au quatorzième siècle, époque qui connut les ravages de la peste et elle nous rappelle  la condition de la femme et des jeunes filles.

Comme au théâtre, le voile laiteux de la brume matinale se déchire et s’ouvre sur la rivière. Mais la Loue, personnage à part entière, aussi « enchanteresse » que la Lorelei, capable de caresses comme de colères, a pris un aspect inquiétant. Pourquoi « une telle rogne » de « Furieuse » ? Affamée comme une ogresse, elle  dévore ceux qui se risquent sur son dos. Quel sortilège a pétrifié ses eaux vertes ?

De qui veut-elle se venger ? Qui est cette Dame verte qui parfois en surgit ?

On découvre ce paysage de coteaux en pente, cette « terre qui penche », qui ravine par temps d’orage, toujours à reconstruire. « Les ceps disposés en espaliers s’enflent de lumière. » Surplombant la Loue, le domaine des Murmures et sa roseraie.

L’originalité du récit réside dans cette alternance des deux voix qui partagent la même couche : La vieille âme, à la mémoire défaillante et la petite fille, « petite, rousse et bouclée » qui n’a pas connu sa mère. C’est le plus souvent vêtue d’une « petite chemise » que l’on croise Blanche, « petit tas de tissus silencieux », « fragile ».

Par ces deux voix se déplie leur histoire commune et se tisse la vie de Blanche, la rebelle qui refuse sa condition de fille, contrainte de « filer, broder, prier, chanter ». Pas facile de convaincre un père dominateur, mais elle arrive à ses fins : savoir lire et écrire son nom, grâce à la patience de son précepteur Maître Claude.

La vieille âme revisite ses souvenirs, son enfance, s’émerveillant d’entendre Blanche « conjuguer jadis au présent ». Une résurgence de son passé riche en surprises.

On suit Blanche, « la fluette », «  la transparente », à l’âge de l’innocence jusqu’à ce que son père décide de la marier à Aymon, dit «  le Simple », un inconnu pour elle.

On est témoin des adieux déchirants, sa nourrice regrettant déjà son « Oiselot ».

Et voilà le lecteur embarqué dans un trajet plein d’embûches, où le diable malin et filou, en embuscade, peut surgir, avant l’arrivée au domaine des Murmures, où Blanche est abandonnée par son père, « ce gros seigneur », « redoutable  guerrier », volage, au passé trouble (mystère de « la fine chemise de femme » brodée de roses).

Autour de Blanche, gravitent de nombreux personnages secondaires. Colin, le garçon d’écurie; Eloi, l’apprenti charpentier ; Aiglantine, promise à Guillaume mais qui aime Colin, la cuisinière sorcière aux dons de guérisseuse, qui rassure Blanche à l’apparition de « ses fleurs », sujet tabou. S’immiscent une horde d’êtres maléfiques.

Carole Martinez multiplie les temps forts, ajoute du suspense et tient son lecteur en haleine, dans ce roman si ample. On tremble pour la vie des protagonistes, lors du corps à corps de Blanche avec Bouc, une bataille féroce pour « petite Minute ». Ou suite à une noyade. On guette le moindre frémissement des lèvres d’Aymon depuis qu’il a plongé dans le sommeil. Des secrets de famille taraudent Blanche. Sa conversation avec la Dame verte, l’invitant à plonger dans les abysses de la Loue, univers hallucinant, féerique, lèvera-t-elle l’énigme de sa naissance ?

Si Blanche se retrouve confrontée au monde des adultes, « le grand cirque des vivants », avec leur violence, leur narcissisme, leur cruauté, elle découvre aussi un père débordant d’amour pour son fils Aymon. On assiste à la naissance de ses sentiments pour ce fiancé dont elle ne voulait pas. N’avait-elle pas vu en lui, « un monstre », « mi-enfant mi-chien », « un débile », malgré « son visage d’ange » ?

Les coeurs palpitent, les premiers émois causent un séisme intérieur étrange.

Blanche, qui a côtoyé tant de violence, succombe aux gestes tendres doux d’Aymon.

Des monologues mettent en opposition l’amour filial du père d’Aymon, Jehan de Haute-Pierre, et celui du père de Blanche, laquelle connaît le châtiment de la badine.

La maternité est abordée de façon métaphorique par la cuisinière, dans ses confidences à Aymon qu’elle a vu naître. Elle-même mère, se souvient de « tous ces fruits dans le ventre ». Tout aussi symboliques ces trois loups, fruits de l’imagination galopante de l’héroïne, qui s’échappent de sa robe déchirée.

Carole Martinez brosse un remarquable portrait de Blanche, celle qui répond aux noms de « Ma lumineuse », « Mon éclatante », et qui se veut aussi « chardon » et « Eau vive ». Blanche métamorphosée qui renaît, affranchie de son père. Touchante dans sa complicité avec Bouc, ce cheval « aux yeux bleus » devenu son « confident ».

Ce récit aborde les croyances religieuses de l’époque. La vieille âme s’interroge sur l’existence de Dieu, énumérant les raisons d’y croire.

Les chansons qui scandent le roman apportent un charme supplémentaire. Dans sa lettre à son éditeur, la romancière revient sur les sources de ces chants.

L’écriture sensorielle (parfums) et poétique de Carole Martinez charme, séduit.

Particulièrement réussi le défilé des saisons suscité par les pots que le jeune marmiton découvre et goûte à l’insu de la cuisinière. On note la richesse du vocabulaire lié au Moyen-Âge (haquenée, bliaut, mesnie, cordieu). Romanesques et romantiques les moments où les protagonistes s’abîment dans la contemplation du « ciel étoilé bercé par le tendre clapotis des eaux » ou se sentent en parfaite communion avec la nature.

L’auteure a su impulser un élan kinésique au récit, rendu par une profusion de verbes d’actions, emportant le lecteur dans cette fougue, ce tourbillon.

Après Le cœur cousu et Le domaine des Murmures, Carole Martinez confirme son talent de conteuse et signe un roman envoûtant, poétique, onirique dans lequel elle retrace l’enfance de Blanche la rebelle au royaume des vivants et des ombres fantomatiques, et met en exergue sa victoire d’avoir « gagné le droit de lire et d’écrire » ainsi que sa liberté. Une invitation à « caroler » avec l’auteure.

©Nadine Doyen