Trajectoires tronquées de Gérard Le Goff, nouvelles, 177 p., Éd. Stellamaris, Brest, 2020

Chronique de Claude Luezior

Trajectoires tronquées de Gérard Le Goff, nouvelles, 177 p., Éd. Stellamaris, Brest, 2020

De manière étonnante, le poète Gérard Le Goff, dont on connaît les poèmes de haute tenue, affirme ici une plume de prosateur. Ce qui ne va pas nécessairement de soi. Ces dix nouvelles vont nous entraîner dans un monde onirique, voire fantastique. Le récit, souvent à la première personne, nous tient en haleine et permet une sorte de complicité, de pacte, entre le lecteur et le narrateur. Des points d’interrogation invitent à découvrir d’autres enchaînements, d’autres mystères. Le titre du livre, Trajectoires tronquées, est également justifié par le fait que ces histoires étranges, voire cauchemardesques, finissent volontairement par une sorte d’inachevé, d’ouverture vers une suite improbable, comme si elles allaient continuer leur vie propre. Comme si le rêve allait rebondir dans un prochain épisode.

Vous avez dit « poète » ? L’on remarque bien que Le Goff, dont le style est tout à fait cohérent et maîtrisé, est un amateur de mots : une closerie, une songerie, un caboulot, un bouge, un loufiat, le fourniment. Non, ce ne sont pas des inventions à la Guy des Cars, mais des termes dormants que l’on trouve dans les dictionnaires. Charme d’une écriture tout à fait rigoureuse mais riche et imaginative. Certaines références visuelles nous entraînent dans un univers impressionniste qui nous fait penser au Grand Meaulnes d’Alain-Fournier. L’harmonie et la sérénité de cette nature, sous un soleil souverain, se révélaient avec une évidence telle que le frisson consenti par le promeneur s’accordait à son pouls, son cœur aux battements sourds de la sève, l’haleine du monde à son souffle. Les vivaces et les arbrisseaux sauvages avaient ici imposé leur suprématie depuis longtemps. C’était un feu d’artifice de gerbes et de corolles jaunes, rouges, bleues, compliquées de gradations que l’on ne retrouvait pas dans un cercle chromatique. S’ajoutaient à ces gouaches vives les savants découpages des feuilles, le port altier des tiges et des hampes, les fragrances flottant dans les ondulations de la brise, les froissements des élytres de tout un peuple invisible, les enluminures volantes de papillons (p.123). Quelle plume !

Le ton a un rien de précieux, à l’époque du laisser-aller en écriture. Néanmoins, le rythme est souvent syncopé : Je cherche ma respiration, craignant que mes jambes me trahissent, se dérobent. Ne pas tomber. Ne pas sombrer dans ce remugle. Avancer, mettre de la distance. Bientôt, les édifices s’espacent, s’estompent dans le sillage de ma fuite éperdue. Et ce que je crois être le ciel s’ouvre (p.54). Les dialogues tout à fait dépouillés, voire rudes ou cinglants, une coexistence subtile du vraisemblable et de l’invraisemblable ainsi que le parfait déroulement du suspens (qui nous remémorent la romancière Joëlle Stagoll dans Rira aux larmes ou dans Anka) confèrent à l’ensemble une redoutable modernité.

Certaines pulsions (le clown haï) et distorsions de l’âme (dans Le gardien ou dans Le cloître, par exemple), maintes hallucinations ou perceptions étranges nous ramènent également aux descriptions cliniques du neuro-psychologue Oliver Sacks, auteur de L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau.

Avec son scalpel, Gérard Le Goff nous promène ainsi dans un monde (le sien, le nôtre : n’avons-nous tous l’expérience de la folie dans notre processus onirique ?) tout à la fois magique et merveilleux, à mi-chemin entre le conte fantastique et certains errements de la personne humaine.

©Claude Luezior

Michel Ducobu, Un Belge au bout de la plage, nouvelles, réédition, les éditions M.E.O. 2018, 172 pages, 16€

Une chronique de Sonia Elvireanu

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Michel Ducobu, Un Belge au bout de la plage, nouvelles, réédition, les éditions M.E.O. 2018, 172 pages, 16€

Une réflexion sur  l’aliénation de l’être humain

                                                                            


Poète, nouvelliste, dramaturge, critique littéraire et d’art belge, Michel Ducobu pose son regard sensible et interrogatif sur le monde pour y réflechir avec finesse et en profondeur. Sa prose, de même que sa poésie, dévoile son goût du paysage et de la réflexion, ce mélange naturel qu’est la vie entre le sublime et le tragique.  Ses plus récents livres, Un belge au bout de la plage  (nouvelles) et L’âme de la main (poèmes) l’attestent pleinement.

Un Belge au bout de la plage, publié pour la première fois en 2007, revu et augmenté d’une nouvelle (La femme qui frôle) a été réédité par les éditions M.E.O. en 2018. Il propose au lecteur en dix-neuf nouvelles, autant de séquences de réalité quotidienne, une méditation lucide et ironique sur le côté tragique de l’existence.

L’écrivain focalise sa narration hétérodiégétique, parfois homodiégétique, sur la condition d’exilé de l’individu (peu importe l’origine ou l’âge) qui ressent l’aliénation dans la métropole. Le personnage masculin, à travers lequel on perçoit le monde, est captif soit d’un élément extérieur (la ville, la profession, le système administratif), soit de sa propre intériorité (le rêve, l’obsession, la mémoire).

Les textes courts, mais épais, parcourus par des inflexions poétiques, surprennent le monde dans ses contrastes frappants, dans des instants qui perturbent violemment l’existence quotidienne par des expériences-limites, qui poussent les personnages à des actes extrêmes: révolte (Le piéton impénitent, Un chien de ma chienne), crime (L’amanite aiguë, L’oeil de Caïn, L’homme qui tourne), suicide, mort (L’ellébore, Si ce n’est toi, c’est donc ton frère), folie (Le piéton impénitent, L’homme qui tourne) ; ou provoquent des névroses (La déviation, Le sifflet).

L’événement, banal en soi, a des effets psychiques bouleversants, dévoilant l’isolement, l’aliénation, l’humiliation, le vide existentiel, qui ne peuvent plus être supportés. La vie n’est lumineuse que dans ses instants de rêve et d’illusion, conservés par la mémoire affective. Deux âges privilégient le jeu, le rêve, l’amour, comme des expériences authentiques qui échappent au temps impitoyable: l’enfance et l’adolescence. L’âge adulte et la vieillesse  sont marqués par le côté sombre de l’existence, l’échec des rêves, la misère de la vie, l’impureté, la douleur, l’absurde existentiel, qui exaspèrent l’être humain, font désespérer et poussent à des actes tragiques (L’ellébore) ou engendrent des situations hilarantes, grotesques, parfois surréalistes (La maison  de monsieur Michaux, Un chien de ma chienne).

Les rêves s’avèrent de simples illusions, le temps est destructeur. La lumière remonte au passé, le plus souvent à l’enfance, mais toute envie de retour, de réitération de l’instant de bonheur, de revivre la magie de l’instant, déforme la réalité, fait ressentir le plus souvent une déception amère, parfois la blessure, la souffrance, l’humiliation (La jupe, Les martinets, Le sifflet). La tentation d’échapper à l’enfermement du quotidien étouffant, irritant, névrotique, humiliant, tourne au ridicule, mène à la psychose, à la folie ou à la mort. L’adulte ne peut refaire que mentalement le chemin vers ses origines, vers soi-même, l’expérience l’a privé du mystère de l’initiation, de sentiments authentiques, la réalité s’avère impitoyable, le rêve inutile. Même s’il revient vers des lieux bénéfiques autrefois, tout en reparcourant le chemin du passé, pour ressentir le goût du bonheur perdu, l’expérience est déception, échec, à cause des modifications survenues dans le temps historique, de l’altérité non seulement extérieure, mais surtout intérieure.

Le personnage ressent parfois le goût de la madeleine de Proust, mais l’instant affectif retrouvé est immédiatement détruit par la réalité qui le projette dans le grotesque (Le sifflet). La perception n’est plus identique, l’illusion se heurte violemment à la perception déformatrice de l’autre, de l’adulte qui ne peut plus s’identifier à celui d’autrefois, et devient ridicule dans une situation pareille.

La motivation des gestes, des attitudes, de la psychose des personnages, est de nature psychologique, trouvant leur origine dans l’existence décrépite, qui peut être supportée, mais non pas le ridicule et l’humiliation, la raillerie, l’indifférence, la solitude, le vide. Les personnages voyagent, d’un côté, dans le temps objectif, en voiture, par le train, à pied, d’autre part, dans le temps affectif, conservé par la mémoire. Les deux temps ne coïncident pas, d’où la désillusion, la souffrance, la conscience de l’inutilité du rêve, le désespoir et les actes extrêmes. Le personnage favori de l’auteur est le professeur érudit, sa culture ne touche pas les coeurs, la médiocrité et l’indifférence l’exaspèrent, le poussant à des gestes fous, au suicide (L’ellébore).

La prédilection pour un tel personnage n’est pas un hasard, l’écrivain lui-même a été professeur dans une ville belge francophone, Namur. Son expérience est pareille à ceux, de partout au monde, qui vivent la même condition. Mais Michel Ducobu a un remarquable talent, une intelligence vive, un regard contemplatif-méditatif lucide, une sensibilité poétique par lesquels il perçoit le monde et son pays natal, une vision amère-ironique qui incite le lecteur à la réflexion.

 

                                                            © Sonia Elvireanu

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Comment vivre sans lui ?-Franz Bartelt; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Comment vivre sans lui ? – Franz Bartelt ; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)


Franz Bartelt renoue avec l’art de la nouvelle qui lui avait valu Le Prix Goncourt de la nouvelle pour Le Bar des habitudes( 2005) et le Prix de la nouvelle décerné à Lauzerte, par la librairie La Femme Renard, (2010).

Qui a déjà lu des romans de Franz Bartelt, ce disciple de Jarry, s’attend à retrouver des situations invraisemblables, ubuesques, décalées, exagérées, des personnages hauts en couleurs, déjantés. Sinon on risque d’être déboussolé, choqué même. Comment interpréter le titre, ce « lui » mystérieux ?Un être humain, un animal ?

La première nouvelle, éponyme, met en scène un rhumatologue célèbre reconverti en chanteur de variété, vénéré comme un dieu, une idole, adoubé « saint vivant » par le pape. Que penser de son aura capable de décimer d’abord un quartier, puis des « milliers d’auditeurs », et d’anéantir une ville ? Ne vaut -il pas mieux être misanthrope pour survivre? Votre voyage en Absurdie ne fait que commencer !

Dans Plutôt le dimanche et Le fémur de Rimbaud, Franz Bartelt décline l’occupation prisée de maints concitoyens : les brocantes et vide-greniers, façon de s’aérer. Musette et Guy n’échappent pas à la règle, mais pourquoi ne sont-ils plus d’accord quant aux choix de leurs destinations ? Il y a anguille sous roche ! Chacun menant sa vie en l’absence de l’autre. L’auteur autopsie le couple enfermé dans la routine qui s’offre des parenthèses… extra conjugales ! Des scènes de coucheries pour pimenter le récit.

On croise Zénon Pouillet, le coeur sur la main, d’une générosité exemplaire, pourtant comme Serge Joncour l’affirme: « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment » (1).

Certes un tel don de soi jusqu’à sa dépouille,ses os peut perturber les âmes sensibles.

On assiste à une rencontre féminine de « celui qui change de pseudonyme » quotidiennement, « connu comme l’homme aux dix mille noms de famille » .

Le lacet, étant l’objet providentiel,devient relique ! Pas facile pour Fagnette de s’y retrouver dans les prénoms de son amant ! Coup de théâtre quand elle les confond.

La rencontre avec Heil Hitler, ce berger allemand, indifférent à la pléthore de noms dont son maître l’avait baptisé, mais pas aux paroles de soldats allemands, entendus à la télé, a de quoi surprendre. Comment peut-il réagir, obéir à ce seul nom ?!

La mort hante plusieurs nouvelles, d’où ce déferlement de noirceur pour les cas désespérés, que Franz Bartelt contrecarre par sa pincée d’humour. Lire ce recueil, en étant « blindé», car les personnages tombent comme des mouches, d’autres fomentent parfois « de noirs desseins ». On se surveille,on enquête, ça décime, extermine, pilonne,

bombarde, les corps explosent,coulent. Le summum de l’horreur !

Un « banal écrivain » se voit rattrapé par tous ces personnages qui peuplent ses livres et tombe de Charybde en Scylla. A-t-il rêvé ? Va-t-il être la proie du vampire ?

Mais l’amour est aussi au rendez-vous et le vin « priapise »! « Le vin constitue une excellente préparation aux engagements de la passion ».

Dans la dernière nouvelle, l’auteur montre où la dépendance amoureuse peut conduire : hilarant vaudeville, virant au « sadomasochisme » !

Des héros font l’objet d’hommages !

En filigrane, l’auteur soulève le désintérêt des jeunes pour la lecture, « une maltraitance » ! Il radiographie la relation enseignant/enseigné et souligne comment un fait-divers sordide peut influencer des jeunes, « vingt-six férocités incandescentes », au point d’en commettre un identique, même préparation, même pression sur le groupe. La tension monte durant ces semaines de mise au point de leur fatidique plan quand un rebondissement survient ! Au diable le suspense !

Franz Bartelt n’hésite pas à tacler les fonctionnaires,la police, les commerçants.

Il soulève les problèmes de notre société : le manque de tolérance, la rivalité, les liens hiérarchiques (entre boss et subordonné),le paraître, l’existence de Dieu, la jalousie.

Dans ce recueil de treize nouvelles décapantes, grand-guignolesques, on retrouve avec délectation la propension à la démesure de Franz Bartelt, aux énumérations, aux listes, à sa façon de mixer des noms de lieux pour en forger de nouveaux : « Anthaouste », « Holdincourt ». Les prénoms féminins sont assez insolites :« Bavarine, Younesse, Gayette, Raviola », tout comme les masculins : « Missaire ».

Franz Bartelt a fait sienne la devise de l’artiste Marcellin : « Étonner » , surprendre.

Il campe des personnages qui défient l’entendement et rendent la lecture jubilatoire.

Une fois refermé ce recueil, truffé de formules nous tatouant, le sourire encore aux lèvres, on se dit : Comment ne pas être addictif aux livres de Franz Bartelt, « ce prolifique fou littéraire », « à la philosophie imparable » (2) ? Un recueil jouissif, dérangeant, qui, on le souhaite, devrait lui apporter le Prix de l’humour noir.

©Nadine Doyen

 


(1) REPOSE-TOI SUR MOI de Serge Joncour Prix Interallié, Meilleur roman français, 2016, Palmarès du magazine LIRE
(2) Portrait de Franz Bartelt par Martine Laval ( Télérama du 23/11.2005)

TRAVERSÉES N°78 – DÉCEMBRE 2015 – 168 pages- 7€ / 8€

 

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Fouad Laroui Les noces fabuleuses du Polonais nouvelles Julliard ( 17,50€ – 174 pages)

Chronique de Nadine DoyenFouad Laroui  Les noces fabuleuses du Polonais  nouvelles  Julliard

Fouad Laroui  Les noces fabuleuses du Polonais  nouvelles  Julliard ( 17,50€ – 174 pages)

Fouad Laroui, Prix Goncourt de la nouvelle en 2012, renoue avec le genre.

 

Il nous embarque dans son pays natal, au Maroc, décor familier pour l’auteur , dépaysant pour le lecteur. Il campe ses protagonistes dans un restaurant  de Marrakech (Délices de l’Orient), au Café de l’Univers et au lycée de Casablanca.

La nouvelle éponyme, la plus longue, se déroule à Khouribga, « construit par les Français » et au Café de la Poste . Elle nous est contée par un ingénieur, qui crée le suspense en laissant entendre qu’il a peut-être eu tort de ne pas intervenir.  On assiste à un mariage traditionnel, « un zouaj » entre un Polonais dentiste et Daouia « la plus belle fleur », « la perle » de la ville. Expérience proposée par Moussa, « le démiurge », « pour rire » d’autant que Matchek, le Polonais,  tenait à s’intégrer aux autochtones, à apprendre « la langue du cru ». S’ensuivent les conditions financières avec  « les adouls », la conversion  à la religion musulmane avant la cérémonie « factice », pour le folklore, avec « la musique, les cheikhates (danseuses), la « tambouille ». L’auteur souligne l’absence de mixité sociale et la façon dont les femmes étaient considérées par les étrangers, réduites à « des corps ».

Quand Matchek prend conscience qu’il a été piégé, qu’il n’est plus possible de revenir en arrière,  il est bien décidé à en découdre avec Moussa, à l’origine de cet imbroglio.

Toutefois il devient le roi de la procrastination, et n’a toujours pas mis les choses au clair avec Daouia. Ne serait-il pas, lui originaire de la Vistule, en train de succomber au charme de sa vestale ? D’apprécier son talent culinaire («  délicieux fumet », « écuelle d’amlou »), de trouver une maison « bien tenue » ?

Une fois muté ailleurs, le narrateur ne manque pas de  s’informer. Que devient ce faux couple mixte ? Il  émet même ses hypothèses quant à la façon dont Daouia peut relater son passé, riche en déboires et désillusions. N’aurait-t-elle pas retrouvé  « la confiance dans la bonté des hommes » grâce à son Pygmalion ?

Mais ne déflorons pas l’épilogue de cette situation qui relève du vaudeville.

Géométrie  de l’amour, qui se passe le temps d’une récréation, est présentée sous la forme d’ une pièce de théâtre. Cette  conversation entre trois professeurs autour de l’amour aurait pu s’intituler « L’art de la rupture ». Difficile de s’entendre sur la définition de l’amour émise par Alain: «  Le contact de deux dermes ».  « Foutaises », « L’horreur ! » sont les  réponses d’Alain en réaction aux propos de Sylvie qui juge « l’amour inépuisable ». Ils convoquent et citent Platon, Descartes, Lulle,Aragon.

C’est alors que Naima explose, réalisant qu’elle fut une femme objet  et que Sylvie traite Alain de « goujat », en découvrant la liaison qu’il entretenait. La pièce s’achève sur un monologue de celui qui n’avait aucun scrupule à tromper sa femme.

Au Café de l’Univers, Hamid revient sur les années 70, pas encore gagnées par le « toujours plus ! » mais marquées par la passion du catch. Il tente de captiver son auditoire en  brossant  le portrait de Tawa l’Indien, « la terreur des rings » dont peu se souviennent. Cet « Attila du pugilat » , aussi « le Vengeur masque » semble être un pionner de la mode de Daft Punk avec son loup, « fait d’un pneu » qui  « lui dévorait la face » ! Un être à l’  identité trouble, ambiguë, voulant « devenir deux ».

Mais comment ruser quand un promoteur croit tenir « le match du siècle » en mettant face à face celui qui  en réalité n’est qu’un : Tawa l’Indien ? Le talent du conteur opère. L’auditoire d’Hamid  suspendu à ses lèvres, le presse de poursuivre, happant le lecteur tout aussi avide de connaître la suite. Pour prolonger le suspense, le conteur  joue avec son public : « C’est alors que … »,  «  Devinez ! », « vous suivez ? ». C’est un récit homérique qui décrit à la fois le combat sur le ring et l’effervescence dans les gradins. On peut y voir l’illustration de l’expression « Tuer le père », titre d’un roman d’Amélie Nothomb. Cette exploration des rapports père/fils, leur rivalité , le besoin de se démarquer, d’imposer  chacun leur personnalité  peut être transposée au « duel » père / fille que certains se livrent en politique.

La  dernière nouvelle qui met en scène Torrès, le roi du mensonge  de Casablanca, fait écho au « nonsense » anglais, par la démesure des récits du protagoniste, allant crescendo. Comment gober que l’on puisse avec des « cerclets » d’aspirine apprivoiser , voire dompter une horde de sangliers ? Comme L’écrivain national de Serge Joncour qui redoute « ses lectrices procureures », Torrès se voit contrer par Hamid, qui aime lui démontrer le contraire et se plaît à le coincer. Sous couvert de ces trois récits loufoques, le narrateur dénonce les choix politiques faits. La priorité n’ayant pas été pour « résoudre la pénurie d’eau, les épidémies ou la scolarisation ».

Fouad Laroui épingle aussi ces charlatans qui soignent  des paysans crédules avec « une amulette contenant un verset du Coran » et à coups de crachats et de bâton.

Les récits, ponctués de termes locaux (zellige, on boit du Youki-Cola, on raffole de la bissara, de belboula),  apportent dépaysement et exotisme. Mais d’autres langues émaillent le recueil : « fast- forward »,  « Ze skin ! »,« Cui bono ». Parfois en série : « Dos, jouj, two », « Rien, nada, oualou ». L’auteur emprunte le vocabulaire horticole « dans un classique du XIX siècle ».  Fouad Laroui jongle avec les mots : «  de long en long (large il n’était pas) », « Le gong gongue »,  en forge même : « fortuités »,      « anfractuotruc ». Il nous déverse une liste de prises de catch à consonance anglaise.

Le comique naît de la méconnaissance de la langue pour le Polonais, qui déforme la phrase apprise par coeur dans son incantation à « al-lah ».

L’auteur  fait un copieux usage des notes de bas de page, d’incises, de parenthèses : « (Vous suivez ? »), sorte d’aparté. Certaines expressions font mouche : « Le cerveau du Polonais s’enfuit par les fenêtres », « le taximan la trouva saumâtre ».

Le style est très varié : « Fouette ! Cocher », « te me les goba ». Impératifs dans les dialogues, souvent très animés : « Concentre-toi ! », « Raconte.. », injonctions.

Langue parlée et cette tournure récurrente: «  il te me déguise… ».

Comme dans L’étrange Affaire du pantalon de Dassoukine, le novelliste fait se rencontrer les cultures occidentales et musulmanes, deux religions,  pointe les croyances, les rites et  superstitions qui gouvernent certains sujets. On devine l’amour indéfectible de la langue française chevillé  à l’âme. On note les références au gouvernement de Hassan II,  à l’accord de coopération entre la Pologne et le Maroc, à l’époque du protectorat français,  ce qui date les textes. La police secrète des « années de plomb » est également épinglée, tout comme la censure de la liberté d’expression.

Fouad Laroui a le don de nous embobeliner en campant ses personnages dans des situations incongrues, parfois ubuesques.Quand la nouvelle foisonne de détails, il n’hésite  pas à offrir un résumé, épargnant au lecteur à l’esprit paresseux des efforts de mémorisation. Dans ce recueil de cinq nouvelles,  l’auteur interroge la nature humaine et les mensonges de ceux qui affabulent à l’envi, de ceux que la passion et  le désir conduisent à l’adultère. Il transmue , avec beaucoup d’humour,  le réel et le quotidien en parabole métaphysique. Il tend à démontrer que les animaux, qui ignorent « les niaiseries du fqih » et la superstition seraient « moins bêtes » que les hommes.

Souhaitons que Fouad Laroui  détienne, en réserve, dans un « tiroir de son cerveau » maintes anecdotes abracadabrantesques  encore à  nous relater !

©Nadine Doyen