Hafid Aggoune – Rêve 78 – Editions Joelle Losfeld – Littérature française ; (64 pages – 9,50€).

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  • Hafid Aggoune – Rêve 78 – Editions Joelle Losfeld – Littérature française ; (64 pages – 9,50€).

Comme Colombe Schneck, à la veille d’être mère, a ressenti à partir d’une photo le besoin d’explorer sa généalogie, chez Hafid Aggoune, le narrateur Hervé Babel, bientôt 34 ans, éprouve le besoin de se retourner sur un pan douloureux de son enfance avant d’être père. L’expression Là-bas réveille une douleur incommensurable, celle d’un enfant seul, triste, « prisonnier d’un désastre intérieur »,« à moitié sauvage ».

Une photo, exhumée de l’album familial, le représentant enfant avec sa mère sur une plage, s’ est imposée alors à lui, convoquant divers souvenirs et la nécessité de ce livre pour goûter au bonheur d’être « seul avec sa mère ». Elle incarne leur renaissance, la joie des retrouvailles, la libération et démontre leur attachement à des lieux (la côte Atlantique) qui sont des liens et leur mémoire.

Mais n’aurait-il pas idéalisé cette mère qui lui manqua terriblement ?

Il en brosse un portrait très détaillé, sensible à sa beauté, à sa silhouette svelte disséquant tous les indices du cliché. Il voit une femme « miraculée », « une apparition paradisiaque », fière de poser avec son fils retrouvé.

Peu à peu Hervé Babel nous dévoile par bribes la cause de son traumatisme : un éloignement forcé en Algérie, des « années blanches », un exil en terre inconnue, imposé par un père autoritaire envers qui il va engranger de la haine.

Pourtant ne lui avait-il pas dit dans une injonction «  le plus beau mot » qui soit : lire ?

Et le narrateur de confier que la lecture lui « a sauvé la vie » trouvant dans chaque mot lu une main qui l’a « éloigné du bord des gouffres ».

Le narrateur retrace le passé de sa mère (battue par son père), son émancipation à 15 ans refusant un mariage arrangé, d’où son errance seule. Il découvre une femme soumise, ayant attenté à ses jours, ayant souffert tout autant que lui durant leurs deux années de coupure. Le narrateur revient sur son parcours d’« enfant de nulle part » et sur les stigmates causés par cette carence d’amour maternel, cette sensation d’abandon « un calvaire », à un âge où on ne peut pas comprendre. Situation d’autant plus insoutenable qu’il ne pratiquait plus le français, sa langue maternelle.

Il se remémore aussi les parenthèses heureuses, ses visites chez ses tantes, ses premières expériences dont la découverte de la nudité de « trois Grâces » au Hammam et de l’érotisme.

Le narrateur s’étonne de sa résilience tant ce « besoin d’amour était aussi grand que l’océan », tant la peur d’une rupture l’acculait à la solitude, adolescent. Il reconnaît avoir trouvé une catharsis dans la jouissance de l’écriture : écrire pour juguler les angoisses, pour déambuler dans sa ville natale, se fondre dans la page, pour vivre.

Dans cet opus, Hafid Aggoune aborde aussi l’aspect vampirisant de l’écriture qui exige beaucoup d’abnégation de la part du partenaire et peut mettre un couple en péril. « Il y a peu d’écrivains heureux en amour », précise-t-il, soulignant la tendance égocentrique du romancier et son besoin de solitude et de silence.

Il paye sa dette aux livres qui l’ont nourri très tôt, convaincu que « Seuls les livres consolent de l’inconsolable », témoignant sa fervente dévotion à la Littérature, cette « femme aux mamelles intarissables ».

Ce récit fait penser à Jacqueline de Romilly qui déclina aussi sa piété filiale, sa relation fusionnelle dans Jeanne, livre dédié à sa mère.

Hafid Aggoune montre à travers ces pages combien la lecture et l’écriture sont précieuses et salvatrices dans les moments difficiles et participent à la reconstruction d’un être, comme si les mots pouvaient combler la fracture du désert affectif dû à la séparation. Rêve 78 est une confession pétrie d’amour et de tendresse dans laquelle l’auteur a magnifié des souvenirs indélébiles.

Sa gratitude va aussi à celle qui le « comprend comme personne au monde », celle qui lui a permis de prendre du recul avant d’être père afin de mieux assumer ce rôle et de ne pas reproduire les erreurs de son géniteur:« la femme de sa vie »,rare comme « un diamant dans un désert » qui va à son tour, donner la vie.

Hafid Aggoune signe un récit votif, à la veine autobiographique, court mais bouleversant par cet hymne aux femmes et en premier à sa mère, son héroïne, envers qui il témoigne toute son admiration et sa reconnaissance.

Gageons que cette photo de l’été 78, irradiée par le sourire de la mère restera un perpétuel baume au cœur pour le narrateur, son talisman.

© Nadine Doyen

Michel Houellebecq – Configuration du dernier rivage (100 pages ; 10€).

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  • Michel Houellebecq – Configuration du dernier rivage (100 pages ; 10€).

Le recueil de poèmes de celui que David Caviglioli nomme « notre desdichado national » se répartissent en cinq rubriques sous un titre annonciateur du thème omniprésent, celui de l’ultime ligne droite avant l’éternité, le « dernier rivage ».

Le bandeau représente un paysage désertique, volcanique rappelant le sol noir de scories, de cendres, de lave de Lanzarote et préfigure la série liminaire intitulée: « l’étendue grise ». Michel Houellebecq aborde le nihilisme contemporain (à travers des mots puissants : aboli, effacer, néant, absences), la décrépitude du corps portant les stigmates de la vieillesse (flaccidité du sexe, perte de l’appétit sexuel). Il évoque la cécité et la disparition des proches. Le mot vide donne la tonalité au recueil.

Il s’interroge sur le sens de la vie et la pertinence de ses livres, déplorant en filigrane notre société déculturée et son « désert inattentif ». Il ne cache pas avoir peur de ses semblables et ressentir l’urgence de « quitter tous ces gens » tel un misanthrope.

Le titre « mémoires d’une bite » se démarque des autres par la crudité des propos, à l’instar de Catherine Millet ou de Claude-Michel Cluny. L’auteur nous livre un pan de son intimité. Il lève le voile sur son tourisme sexuel, ne cachant pas une vie débridée et son attirance pour « la rotondité » des fesses et la chair fraîche devant assumer un organe « qui peine à se régénérer ». Se cacherait-il, à l’heure du bilan, sous les ailes « d’un vieil oiseau mazouté », conscient de son fiasco, d’avoir manqué de chance ?

Il brosse d’ailleurs un tableau peu reluisant de ses congénères. Si, par hasard, les femmes n’ont encore rien compris, il fait fi de toutes convenances et définit leur libido de façon nette : « se faire sucer » à satiété ! Ne mâchant pas ses mots, Michel Houellebecq est assuré de susciter des réactions, ce qui ne l’empêche pas d’être lu dans le monde entier, d’être l’invité d’honneur du salon de Budapest (avril 2013) et le récipiendaire du prestigieux Grand Prix de Budapest.

Il revient sur les figures féminines qui ont traversé sa vie. Il convoque l’absente, celle qui repose dans un jardin, et qu’il voudrait ressusciter, car il n’a pas oublié la sensualité de sa peau. Celle qui l’a fui, fatiguée de lui. Il évoque les conséquences de la désintégration d’un couple opposant les « amours réciproques et durables ». Difficile pour le narrateur de faire son deuil de la séparation, étant pour lui synonyme de « se perdre soi-même ».La « gentille Lise » reste une source de bonheur à distance. A Maud, il lance l’injonction de lui procurer du plaisir, de la jouissance avant que son corps se gangrène, soit la proie des carcinomes. Quant à Delphine avec qui il partagea des moments extatiques, il aimerait la retrouver dans l’au-delà.

Il pose un regard très réducteur, voire méprisant sur des passagères allemandes, les considérant peu séduisantes, et comme « mystères d’humanité inutile. »

Il ne manifeste pas plus de complaisance sur la « vieille cougar fatiguée » ou la fille de dix-sept ans « au visage de cochon » et aux seins tombants.

Quant à HMT, le poète laisse planer le mystère pour cet ultime amour, cet « animal de tendresse » à la peau douce, légère et fine qu’il souhaite sentir à ses côtés au moment de « quitter ce monde ». Il orchestre ainsi la danse d’éros face à thanatos, se montrant sceptique sur la vie après la mort et lucide sur la finitude de l’être humain.

Le narrateur aurait-il perdu la mémoire dans le poème Isolement où il se sent perdu, à moins qu’il cherche les portes du paradis ? Serait-ce pour lui « la fin de partie » ?

Il brasse des thèmes universels : douleur, maladie, angoisse, désespoir, déréliction mêlant vivants et disparus, glissant des faits divers. Le corps est fortement présent, un corps qui a besoin d’amour, se remémorant le désir des peaux, et le bonheur fusionnel de l’emboîtement des corps. De la face B de sa vie, de ce « monde désenchanté » en homme blasé, il attend peu, considérant le futur « nécrologique ». Toutefois les mots foi et espérance viennent contrebalancer ce constat de fiasco pour cet être « résidu perceptif ». N’avoue-t-il pas, avec agacement, posséder « la faculté d’espérer » ?

Sans port d’attache fixe, en errance, le narrateur s’accommode d’hôtels minables, de « chambre malsaine » où il trompera sa solitude et son ennui avec des cafards ou devant une « émission érotique », faute d’avoir son chien, une cigarette.

Les lieux sont pour lui des embrayeurs de souvenirs : Madrid, la ville où sa «  vie se dissocia ». Cassis, où la plage attire des corps « où l’esprit est à vendre », ce qui le conduit à faire la distinction de l’esprit et du corps, « mind and body ».

On croise plus le voyageur dans les aéroports que dans les gares. Il anticipe une évasion hivernale « sous le soleil torride », sans préciser le lieu. On le quitte en partance pour Alicante, escorté par son chien. Compterait-il sur le climat plus tempéré de l’Espagne pour mieux supporter la souffrance et négocier le dernier virage avant « la fin de partie » ? Souhaitons lui des moments forts, des joies, des plaisirs même minuscules plus nombreux que la tristesse et cette souffrance dont il pense l’évolution « inéluctable » et l’oblige à augmenter la dose d’ Halcion.

On peut se demander pourquoi la langue de Shakespeare s’invite dans deux vers.

Est-ce par besoin de rimes ( Sunrise/paradise, sex-friend/end) ou parce que l’auteur a pratiqué l’anglais en Irlande ? Ses aficionados reconnaîtront des allusions à des titres précédents : « la possibilité d’une île » ou « les particules ».

Le poète s’est imposé une métrique variée : des rimes croisées ou embrassées.

Diversité aussi dans la longueur des vers (alexandrins) et des poèmes, allant d’une strophe à deux, trois, quatre ou plus. L’emploi du conditionnel : « j’aimerais que cela soit vrai » traduit la lucidité face à la réalité et aussi l’espérance en ces traces écrites.

Et l’auteur de confesser que cesser d’écrire serait un calvaire, comme « la sensation d’un arrachement d’organe » bien que redoutant d’exhumer l’insoutenable, l’indicible.

Si on pense à Paul Auster, Philippe Roth et même à Daniel Pennac dans cette méditation sur le naufrage de la vieillesse, à la différence de ses pairs Michel Houellebecq a choisi, pour s’épancher, la poésie , pourvoyeuse de lyrisme, capable de nous faire oublier le réel, d’occulter ce qui est pénible, de tirer un écran entre nous et le monde et de sauver un homme en peine pour qui la vie est « une sépulture », « une torture ». La poésie, selon Sylvain Tesson, n’est-ce pas« une échelle de corde pour s’échapper du cachot de nos vies » ?

Michel Houellebecq signe un recueil aux accents autobiographiques et nostalgiques devant un passé révolu, aux couleurs dominantes sombres (gris, noir), mais il laisse pointer un soupçon de « clarté », un rai de lumière dans le poème de clôture, témoignant de la confiance en « un destin positif » et « un cœur aperceptif ».

© Nadine Doyen

Jérôme Garcin – Bleus Horizons- roman – nrf – Gallimard ; (213 pages – 16,90€)

  • Jérôme Garcin – Bleus Horizons- roman – nrf – Gallimard ; (213 pages – 16,90€)

« Travailler à faire connaître l’œuvre inaccomplie de Jean de La Ville de Mirmont », ami de Mauriac, c’est ce à quoi s’employa Louis Gémon, son compagnon d’armes, sous la plume de Jérome Garcin. Récit qui court de 1914 à 1952.

Dans son roman Bleus horizons, l’auteur ressuscite le poète, Jean, trop tôt fauché et souligne le pouvoir poétique des mots, des livres. La poésie ne serait-elle pas, comme l’affirme Sylvain Tesson, un moyen de faire « oublier le réel », de le masquer «  lorsqu’il est pénible », d’occulter des scènes insoutenables ?

La phrase en exergue prend tout son sens quand on réalise que « ce grand voyage » n’était autre que le départ pour le front, pétri d’incertitudes mais aussi d’espoirs.

Le roman s’ouvre sur la détresse d’une mère, fracassée par la mort de son fils Jean, et désireuse de rencontrer son « frère de cœur ». Les confidences qu’il livre sur les derniers moments de son fils sont poignantes. Ayant été témoin de sa mort, « sur le front de Verneuil », Louis sera traumatisé à vie par cette disparition si injuste.

Le voilà hanté à jamais par la vision de Jean pétrifié comme « un gisant debout ».

Le narrateur revient sur sa rencontre avec Jean au moment de leur mobilisation. Il brosse un portrait dithyrambique de son « jumeau de guerre », avec qui il partageait l’amour de la littérature. Il était admiratif de sa bravoure, de « son courage incroyable », de sa vitalité de son humour. Le dos de Louis ne lui servait-il pas d’écritoire ? Il met en exergue cette fraternité qui les rendait plus fort, qui soudait leur intimité. Ne rêvaient-ils pas d’air iodé pour tromper « l’affreux remugle de la charogne » ? Ne rêvaient-ils pas d’azur pur, d’une « ligne d’horizon » bleu atlantique « derrière les barbelés » ? Louis, son confident testamentaire, retrace son parcours, commente ses écrits et se voit offrir en guise de talisman la chevalière de Jean.

En parallèle se tisse la personnalité du narrateur, Louis. Les passages en italiques nous plongent dans ses pensées. On perçoit les changements dus au syndrome post-traumatique. L’obusite lui fit perdre à jamais « le goût des mélodies raffinées ». Louis est taraudé par la culpabilité, habité de façon obsessionnelle par le disparu. Il force notre admiration par son opiniâtreté et ses démarches auprès de l’éditeur Grasset afin de sortir de l’oubli les écrits de ce « frère spirituel » qui avait même inspiré Fauré et fédéré toute une génération née en 1880. Sa bien-aimée, Constance, n’aura pas supporté ce rival mort et dans une lettre bouleversante lui signifie sa décision. Au moment de dresser un bilan de sa vie, Louis prend conscience de son fiasco, voit en son histoire « un terrain vague ». Blasé, dépressif, ayant perdu foi dans le futur, il nourrit des tendances suicidaires. N’est-il pas devenu « un oiseau de l’amer aux ailes brisées » ? Sa destinée est tout aussi pathétique que celle de son «double idéal ».

En toile de fond deux tableaux défilent, celui de la réalité vécue au Chemin des Dames en novembre 1914 par les deux protagonistes, renvoyant au lecteur « la saleté de guerre », l’« abomination des tranchées », l’indicible, avec toute son horreur, son carnage. Véritable boucherie qui fait penser à La guerre d’Otto Dix où la mort et la cruauté règnent en maître. Le second est celui que Jean « romantique empêché » convoque pour se donner l’illusion d’être ailleurs, dans le port de Bordeaux, prêt à appareiller pour le grand large, se rêvant « gabarre ou chaland » ou à bord d’un « vaisseau qui danse » sur cette mer infinie, « attentif à la brise ».

Louis nous fait percevoir ses aspirations dans ces vers extraits de L’Horizonchimérique: « Je ne veux que la mer, je ne veux que le vent

Pour me bercer, comme un enfant, au creux des lames ».

En filigrane, le narrateur évoque le lien fusionnel « excessif », véritable « dévotion », « attachement viscéral » entre Jean et sa mère, « son plus grand amour ». Une passion qui se perpétue au travers de ces « roses blanches» qui fleurissent sa tombe.

Bleus horizons permet à Jérôme Garcin d’offrir par ce « travail de fourmi » un tombeau de papier à cet être exceptionnel , ce héros dont le destin tragique fait penser à Radiguet. Il signe un exercice d’admiration qui éveille notre curiosité et nous invite à lire Jean de La Ville de Mirmont. Les fragments distillés de la poésie de celui qui aurait pu être « notre Rimbaud » irradie le roman de sa « lumière éclatante ».

Jérôme Garcin décline également un hymne à l’amitié « dont la brièveté n’eut d’égal que l’intensité », ce qui rend touchant ce devoir de mémoire.

Espérons que le vœu de Louis, double de l’auteur, soit exaucé: voir le nom du poète attribué à une des « rues serpentines » de Bordeaux ou inscrit sur une plaque.

©Nadine Doyen

 

 

Carole Fives – Que nos vies aient l’air d’un film parfait – Le passage éditions ; (14€- 119 pages)

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  • Carole Fives – Que nos vies aient l’air d’un film parfait – Le passage éditions ; (14€- 119 pages)

Carole Fives nous démontre par ce récit choral que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Elle donne la parole tour à tour à trois victimes d’une famille éclatée.

Le titre du roman emprunté à la chanson : Amoureux solitaires de Lio traduit une soif d’amour , en écho à la chanson: All we need is love des Beatles.

L’auteur installe le suspense, ne révélant pas de suite ce qui provoqua le cri du «  petit frère », et son traumatisme sonnant « la fin de l’enfance ».

Elle autopsie les réactions de chacun à l’annonce du divorce: «le monde s’écroule », un vrai séisme, en ce jour de Pâques 1980 pour deux enfants de sept et dix ans.

L’auteur entrelace une mosaïque des souvenirs, de faits, de réminiscences de moments heureux qui permettent de suivre la vie de « ces enfants valises », « en transit ». Leur scolarité quelque peu perturbée les conduit vers l’incontournable psy.

Fragile est un mot récurrent qui définit bien le désarroi de cette mère, à la dérive, hystérique, qui va sombrer dans le déprime avec tendance suicidaire. Pas facile pour son fils Tom de voir défiler des amants chez sa mère, de s’adapter à la vie en communauté, dans le sud. Fragile et précaire l’installation du père qui se néglige.

Les enfants vont très vite gagner en maturité et autonomie, vont devoir voyager seuls.

Avec humour, l’auteur montre l’ignorance de la sœur quant aux transformations de son corps. Celle-ci trouvera en son amie Fanny une bouée de sauvetage.

Pour le père, c’est l’incompréhension quand il découvre que son fils a déclaré par écrit au juge sa détermination à vivre avec sa mère. Ce sera un enfer de dix-sept ans de procédure. N’était-ce pas l’ère Dolto, qui prônait l’écoute des enfants, les considérant comme « des personnes à part entière »?

Carole Fives soulève la question de rester ou non pour les enfants. La sœur (gamine, puis adulte) devient la principale voix et apporte sa réponse: « tout plutôt que la lente montée de la haine, pire, de l’indifférence… ». Elle s’efforce de relativiser l’ouragan: mieux vaut avoir reçu, senti, vu l’amour que subir un fac-similé de couple. Cette sœur se dévoile progressivement. Elle s’épanche et montre combien elle s’est sentie amputée, orpheline lors qu’elle fut séparée de ce petit frère à qui elle n’a cessé de témoigner son amour. Pourtant n’a-t-elle pas été à l’origine de cette lettre dans laquelle Tom déclare vouloir vivre avec sa mère? Taraudée de remords pour avoir trahi son frère, elle lui adresse son cri d’amour. Elle souligne les dégâts collatéraux dus à la séparation: leur corps « a toujours été un champ de bataille » entre la mère et la grand-mère. L’auteur met en exergue l’amour fraternel qui souda le frère et la sœur, rescapés du naufrage. Celle-ci s’efforça de jouer un rôle protecteur, réconfortant.

Les pensées de Tom nous sont restituées par cette sœur bienveillante. On devine sa solitude chez sa mère, sa culpabilité de l’avoir fatiguée, d’être « un traître, un agent double… ». On perçoit la complicité nouée avec le père. On entre en empathie avec cette fratrie dont les vacances scolaires sonnent l’heure des retrouvailles, mais hélas des séparations avec les joies, la tristesse, la colère enfouie, le désert affectif.

Ce récit fait penser à Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine De Vigan dont la mère fragile dut faire des séjours en milieu hospitalier, se retrouvant coupée de ses enfants ou les laissant seuls. On pense aussi à Juke-Box de Jean-Philippe Blondel dont les chansons ont pour but de restituer l’atmosphère d’une époque.

Carole Fives convoque les émissions télé (Collaro, Benny Hill, Pimprenelle et Nicolas, Thierry le Luron…) marquant les années 80, époque où le divorce devient presque la norme (avec consentement mutuel). L’auteur souligne également l’importance de la musique, et ponctue le roman de chansons : le Top 50, les tubes de Lio? Paroles à l’unisson avec la dérive des protagonistes (Jackie Quartz: Juste une mise aupoint, Cookie Dingler : « Ne la laisse pas tomber/ Elle est si fragile »).

Le style épuré, incisif de Carole Fives frappe comme la gifle de la vérité.

Carole Fives signe un récit poignant, marqué du sceau de la douleur et des larmes, qui touchera ceux et celles qui ont traversé une semblable épreuve. Si la vie n’a pas été « un conte de fées » pour les enfants, ils ont su rebondir, aller de l’avant et se reconstruire. Avoir réussi à faire le deuil d’une relation, n’est-ce pas se retrouver soi-même? La lettre de Tom à Sorella qui clôt le roman livre aussi son viatique: « le passé, laisse-le où il est , il faut vivre!».

Ce témoignage est un magnifique exemple de résilience, porteur d’espoir.

©Nadine Doyen

Guy Goffette – Géronimo a mal au dos – roman – nrf Gallimard (16,90€-173 pages).

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  • Guy Goffette – Géronimo a mal au dos – roman – nrf Gallimard (16,90€-173 pages).

Guy Goffette livre le troisième volet de sa trilogie. On se souviendra que dans L’été autour du cou, Simon Sylvestre remâchait déjà ses souvenirs d’enfance, souffrait d’être méprisé par son père qui lui avait martelé qu’« ici, on n’est pas né le cul dans la soie ». A mi-chemin entre fiction et autobiographie, l’auteur revient sur la relation chaotique entre Simon et son géniteur, « l’homme de sa vie » à qui il dédie le roman. Son retour aux sources, après des années d’absence, lors de la disparition du père va lui faire remonter le temps. On chemine dans son introspection, anticipant ses retrouvailles avec sa mère. Ne sera-t-il pas devenu l’étranger ? Ne va-t-il pas se voir reprocher son éloignement, son ingratitude filiale, d’être responsable de la mort de Géronimo ? Surnom dont l’origine est dévoilée au milieu du récit.

Le roman s’ouvre sur un poème élégiaque dédié au père. Le ton est au recueillement, le village venant rendre un dernier hommage au défunt dans ce salon devenu chambre mortuaire. Ce lieu ravive les traumatismes de Simon face à la mort, « ce jeu de cache-cache macabre » et réveille le fantôme de sa grand-mère. Il pose son regard critique sur les rites religieux et dénonce « cette abondance intempestive » lors d’un deuil.

Si Jean-Luc Seigle affirme qu’en vieillissant les hommes pleurent, le sac de larmes de Simon avait durci au point de ne plus pouvoir se crever.

Par flashback et digressions, le portrait de Géronimo s’esquisse à travers les souvenirs qui refont surface, les anecdotes de Simon mais aussi les confidences de la mère et de la parentèle. On plonge aussi dans les pensées de Simon. Prisonnier d’un père tyrannique et violent, aux colères redoutables, celui-ci justifie sa soif de liberté pour fuir les brimades, les coups, les raclées dont il fut victime. Happé par un ailleurs plus maternant, il trouvait une écoute chez son ami Freddy où tout finissait par «des rires, des baisers, des caresses à la pelle ». Plus tard, ce besoin de compenser son désert affectif se retrouve dans son errance sentimentale.

Pourtant le père apparaît sous des traits plus affables, rieur, comme sur la photo posée sur le cercueil. Simon nous bouleverse quand il s’adresse à celui qui ne peut plus l’entendre, réglant ses comptes (car comment aimer un père qui vous enferme à la cave ?) mais aussi reconnaissant ses qualités professionnelles. L’auteur souligne que le manque de communication, l’absence d’effusions généra les malentendus.

Il nous émeut aux larmes quand il ressuscite cette grand-mère préférée qu’il accompagna dans son agonie, en lui tenant la main. Scène d’autant plus poignante que Simon crédule, naïf, boit ses paroles et la croit au ciel, dans les bras de l’ange.

En parallèle, le lecteur voit se tisser le portrait de Simon depuis son enfance et comment il s’est construit en réaction de cet être autoritaire, intransigeant.

Car ce goût pour les livres et la lecture ne lui fut pas transmis par son paternel, mais par Joseph, tous deux fuyant ainsi leur « petit enfer domestique ». Indignons nous, lecteurs, les livres ne sont pas faits « pour ceux qui n’ont rien à faire », mais pour ceux qui se délectent de « ce long voyage immobile qu’on appelle lire ».

Ce que Géronimo lui légua, c’est la valeur noble des mots travail et fraternité.

Le départ de Simon, puis son silence furent mal perçus par la fratrie, allant jusqu’à le considérer comme « le voyou », « le mouton noir ».

Guy Goffette déroule une fresque de la vie à la campagne où cohabitent fermiers, simples d’esprit, où les bigots ne manquent pas la messe dominicale, où tout le monde se connaît, sait tout, où l’on vit dans la cuisine et réserve le salon pour les grandes occasions, comme Saint- Nicolas fêté en Lorraine. Et Simon de se remémorer le cadeau qui l’émerveillait, fait des mains du père. Il décrit dans les moindres détails ce jouet, tout comme le salon encombré de reliques surannées.

En filigrane l’auteur qui avait rêvé d’embrasser la carrière de peintre brosse un tableau bucolique des paysages dans lesquels Simon se sentait en communion. L’anecdote du portrait d’Esméralda racontée avec ironie apporte une note plus légère et sensuelle.

Même si « la fière gitane » n’avait rien de scandaleux comme L’origine du monde de Courbet, Simon avait parfaitement gravé en mémoire « le renflement plein de promesses de sa poitrine largement déboutonnée ». On reconnaît l’auteur de Elle, parbonheur, et toujours nue qui confirme son talent pour décrire les blandices et les gambettes des femmes.

Le ton est plus facétieux quand il se remémore sa mère implorant Dieu face à son injustice. Il peut tourner à l’humour noir « Un prêté pour un rendu en somme ».

Dans ce roman, Guy Goffette aborde la fuite du temps, plus véloce avec l’âge.

Pour boucler ce cycle de vie, l’auteur utilise la métaphore du naufrage. Ce père dont l’esquif a pris l’eau va pouvoir entendre « la belle Serpentine » qu’il ne se lassait pas de contempler.

Guy Goffette flatte notre oeil par l’esthétisme de la typographie des fins de chapitres, certaines dignes d’une chute comme celle qui clôt le récit :

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en quarante

Guy Goffette sera-t-il parvenu à un apaisement par cette réconciliation posthume ?

Une tendre nostalgie embue les pages (fragrance de la tarte aux pommes). Un aveu qui prend des airs de délivrance. L’auteur se raconte et met en mots le deuil qu’il vient de traverser. Il signe un récit intime, émouvant, plein de sensibilité et de délicatesse, oscillant du présent au passé, servi par un style ciselé et une plume poétique, limpide comme la Semois.

NB: Pour approfondir la connaissance de Guy Goffette, couronné par le grand prix de poésie de l’Académie française, lire aussi : La mémoire du cœur, Chroniques littéraires 1987-2012 par Guy Goffette, Gallimard, Les Cahiers de la NRF.

©Nadine DOYEN