Philippe Besson – Un tango en bord de mer – théâtre ; Julliard (76 pages – 9€)

 

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  • Philippe BessonUn tango en bord de mer – théâtre ; Julliard (76 pages – 9€)

Si Philippe Besson est connu comme entomologiste des cœurs, la forme du récit change, puisqu’il met ses deux protagonistes, devant un public. Il distille avec précision toutes les indications scéniques. Il désigne Stéphane, l’écrivain confirmé, la quarantaine, par « Lui » et Vincent, le jeune et beau hidalgo, par « L’Autre », rendant à la pièce une portée plus universelle.

Pour débuter, l’auteur campe les deux ex-amants dans un décor à la Hopper. C’est dans un bar que se font leurs retrouvailles, deux ans plus tard.

Très vite, par flashback, on apprend comment ils se sont rencontrés, puis les motifs de leur éloignement. Ils confessent même avoir eu des pulsions meurtrières, Stéphane convoquant, au passage, le fantôme de Pasolini. Stéphane se remémore leurs orages, une certaine violence, une « nuit aux urgences », « des bleus sur le corps ». Chacun d’eux essaie de sonder l’autre, de deviner si leurs sentiments sont restés intacts et de savoir où ils en sont. On sent des tensions, des reproches fusent.

L’alcool invite aux confidences, mais aussi l’atmosphère « feutrée, tamisée ». Quand Vincent dévoile son intention d’épouser Sophie, L’Autre, sidéré, l’exhorte à réfléchir. Les garçons ne risquent-ils pas de lui manquer ? Quant à Lui, éprouverait-il de la jalousie ? Caresserait-il le désir de reprendre leur liaison, après s’être expliqués ?

Le suspense naît des atermoiements de Vincent, qui joue à cache-cache avec ses incertitudes : va-t-il épouser Sophie ou retomber dans les rets de celui qu’il a fui ? L’un concède avoir eu une attirance physique fulgurante devant « une splendeur insoutenable », l’autre un sentiment authentique, qui ne s’est jamais émoussé, «  les fameuses traces d’amour ». Tous deux reconnaissent s’être « mal aimés ».

Les silences traduisent leur embarras. Ils se testent, se provoquent, se réapprivoisent. Face à face, d’un côté, « le prédateur », friand de « chair fraîche », de l’autre l’éphèbe « lumineux, innocent, pervers ». Pourquoi Vincent, qui ne s’est jamais trop intéressé aux romans de Stéphane, manifeste de la curiosité pour son dernier livre ? On sourit quand Vincent parvient à lâcher son merci « pour le beau moment ». Comme Stendhal, il a engrangé ces moments heureux, lumineux, « si rares ».

Les monologues des deux acteurs, prenant le public à témoin, sont pétris de lucidité.

A travers Vincent, Philippe Besson montre combien les écrivains peuvent piller votre vie, sans permission, tels « des monstres irresponsables et anthropophages ». Puisque «c’est cousu de fil blanc », L’Autre reconnaîtra inévitablement leur histoire. Stéphane cherche-t-il à se venger ? A-t-il réglé son compte à L’Autre ou au contraire l’a-t-il « magnifié » ? Pourquoi écrire si l’auteur ne tatoue pas l’esprit du lecteur ?

D’ailleurs, Stéphane, à l’adresse du public ou du lecteur, justifie le dénouement de cette rencontre fortuite. Il n’offre pas une fin ouverte, avec tout un « champ des possibles, avec les hypothèses, les espoirs ou les craintes », car il a choisi de raconter « la vie », donc de vivre avant d’écrire. Leur bonheur serait-il en embuscade au bout de la plage ? Quoi de plus romantique qu’un « un tango en bord de mer » ?

Ne lit-on pas un livre « pour danser avec son auteur », selon Charles Dantzig ?

Philippe Besson autopsie une rupture, ses causes et les stigmates qui en découlent : « La douleur est éblouissante ». Il montre que l’écriture a été la thérapie salvatrice pour Stéphane, après le temps nécessaire « de … digestion ». Il explore le manque, le désir et la dépendance. Par ailleurs il s’intéresse au mystère de cette aimantation, de cette alchimie entre deux êtres diamétralement opposés, question âge, notoriété, talent, statut, milieu. Il s’interroge sur la longévité de l’amour et si un amour peut renaître de ses cendres. « Ces choses-là se décident sans nous, j’en ai bien peur. », conclut Stéphane.

Les brûlés de l’amour se retrouveront dans cette trinité de désir, de plaisir et de souffrance. Un tango en bord de mer met en exergue les intermittences du cœur, la difficulté d’aimer et dévoile le talent de Philippe Besson en tant que dramaturge.

imagesA noter, sur France 2, le 9 décembre 2014, un documentaire de Philippe Besson, consacré à l’homophobie : « Homos, la haine ».

A paraître début janvier 2015, le roman de Philippe Besson Vivre vite, Julliard ; (252 pages, 19 €)

Un tango en bord de mer sera repris en septembre 2015 au Petit Montparnasse.

La pièce, mise en scène par Patrice Kerbrat, fut remarquablement interprétée par Jean-Pierre Bouvier et Frédéric Nyssen.

©Nadine Doyen

Jérôme Attal – Presque la mer – Hugo & Cie —par Nadine Doyen

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  • Jérôme Attal – Presque la mer – Hugo & Cie ( 199 pages, 16€)

La mer est au coeur du roman de Jérôme Attal, enfin la mer invisible, la mer fantasmée par les habitants  de Patelin,village perdu au milieu de nulle part, accessible après « une trentaine de ronds-points », et « un tas de péripéties déloyales » ( gravillons, nids de poule, trous insondables).

Roman ancré dans la réalité puisque l’auteur aborde le thème de la désertification médicale. Tout le monde connaît la galère pour obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologiste.

On suit donc, en chapitres alternés, d’une part le parcours de Frédéric, terminant ses études de médecine, avant de répondre à l’annonce du maire, Serge Ornano.

D’autre part Louise, qui monte à Paris, pour une émission de radio crochet, rêvant de célébrité et d’ailleurs.

Jérôme Attal  oppose la vie  trépidante à Paris ( « réservoir inépuisable de gens à guérir, à croiser, à oublier. ») à celle dans la France profonde. Il déploie tout son talent de portraitiste , avec le sens des détails,et brosse une riche  galerie de personnages très variés  y compris les secondaires. ( Broussard, le boucher – Marie-Eve, l’épicière – Mirabelle, une gamine qui prend le docteur pour un conteur).

Ce qui ramifie le récit en moult digressions dont l’implantation de bulles d’habitation, « ouvertes sur la nature », concept  à la mode pour des vacances insolites.

 

On croise  le maire qui mobilise tout un village pour insuffler à  Patelin l’attrait qui pourrait attirer les touristes. On est médusé par son subterfuge de  la voiture peinte.

 

Quant à Paco, le facteur,  « l’homme providentiel »,  il fédère, avec son idée farfelue, tous ceux qui croient à son projet : faire venir la mer jusqu’à Patelin.

Comment réussir ce challenge ? Un peu de peinture bleue, les mains des élèves de l’école du village, et le tour est joué, les champs oscillent comme les vagues. De l’étage de la « Villa des bons soins » , on peut  apercevoir  « une large bande bleue verte » qui figurera «  à merveille la mer souveraine et scintillante ». Les habitants deviennent des estivants, lunettes de soleil, attirail de plage sous les bras, qui se  rendent à la mer. Le pot aux roses ne  risque-t-il d’être découvert ou quelqu’un ne va-t-il pas vendre la mèche ?  Suspense.

 

Fréderic,  le médecin non autochtone, lui,  il croise  chez Paco une silhouette qui le convoque. « Au lieu d’une étoile filante, il découvrit une frêle jeune femme », et l’ émotion physique qu’il ressentit  « tenait à la fois de l’attraction et de la terreur ».

On peut s’étonner que le jeune médecin n’éprouve pas l’appel de la mer, comme l’écrivain national de Serge Joncour, qui, lui, ressent l’appel de la forêt.

Mais , investi de sa mission, il consulte, rédige des ordonnances. Serait-il, en plus, psychologue pour prescrire  une thérapie plus qu’originale afin de débarrasser Louise de sa mélancolie ? Louise, « corsetée dans un costume de pensées sombres », Louise qui sait le gratifier d’un sourire « léger comme un volant de badminton » .

Et Fréderic subjugué, qui « mourrait d’envie » de « la contempler des heures durant ».

 

Stan, l’ amoureux éconduit,le voyou du village,  fait irruption  où on ne l’attend pas , créant du désordre. Il fomente alors sa vengeance  qui , mise à exécution, sème la panique  et  menace de ruiner l’avenir d’un village. A nouveau la solidarité aura le dessus.

 

Comme le déclare Eric Vuillard : «  Une des fonctions de l’écriture, c’est peut-être de rendre leur intensité aux images ». Jérôme Attal réussit  à merveille ce tableau représentant « la mer opalescente », les cabines « striées de couleurs primaires ».

L’oeil du lecteur moissonne une pléthore d’images. Une touche exotique se glisse avec les repas japonais de l’unique auberge du village.

 

A travers Louise, il stigmatise la cruauté  de ces concours de chants, et dénonce ce miroir aux alouettes qui génère tant  de déçus parmi ces « chanteurs jetables ». On devine , en filigrane, l’auteur compositeur, connaissant ce monde implacable.

 

Jérôme Attal  radiographie avec brio la vie d’un village et ses ouailles.

De multiples passages pourraient être mis en scène. On imagine facilement  les saynètes du médecin en partance pour Patelin avec tous ses bagages, y compris la cage de Spéculum, pour qui les voyages  étaient « synonymes de transpiration … et de spéléologie » ou  le  départ pour  la plage  avec ce défilé incessant sous les fenêtres du docteur, tout comme le repas en tête à tête, prélude à d’autres ordonnances.

Scène plus tendue et violente pour l’agresseur agressé par les piranhas.

Le récit est ponctué de truculents dialogues, comme celui entre le maire et Frédéric au sujet des déjections des mouettes «  intelligentes et respectueuses » !

 

L’auteur brode des comparaisons inattendues : « la paupière droite aussi mobile qu’un store vénitien ».  La comédie tourne  à plein régime, saupoudrée d’humour, de jeux de mots («  Beach Party / biches party ») et nous invite à préférer la fragilité du rêve à la réalité peu roborative. Les gens  ont besoin d’illusion pour avancer dans la vie, affirme Woody Allen.  On note aussi des références cinématographiques et musicales.

 

Si certains s’intéressent à la première phrase d’un roman, c’est la dernière qui retient notre attention. L’image qu’elle suscite a quelque chose de romantique, convivial, après  le travelling sur cette procession empreinte de bonheur.

La mer aurait-elle scellé les destins contrariés de Louise et Frédéric ?

Jérôme Attal, à l’esprit inventif,  signe un roman irrigué par les bons sentiments, baigné dans une atmosphère onirique, qui  peut être classé dans la catégorie des « feel good book ». Presque la mer, un récit qui peut être lu même loin de la mer.

©Nadine DOYEN 

 

 

 

 

La revue littéraire no 55 – Automne 2014 – Editions Léo Scheer (12€ – 170 pages)

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  • La revue littéraire no 55 – Automne 2014 – Editions Léo Scheer (12€ – 170 pages)

La revue Automne 2014 offre un panorama très complet sur la rentrée littéraire 2014, avec plus de cinquante auteurs (par ordre alphabétique) mis à l’honneur par une équipe très éclectique. Des plumes aux sensibilités variées, partiales (quelques auteurs en font d’ailleurs les frais) présentent entretiens, critiques et recensions.

Se côtoient les auteurs de premiers romans, les valeurs sûres, qui figurent dans la course aux prix. Certains déjà primés, mais aussi ceux qui n’ont pas bénéficié d’une abondante presse. Raisons de plus pour approfondir ses connaissances et glaner le scoop. On découvre leur rituel d’écriture (avec plan, sans plan), des réflexions sur la lecture : « Un bon livre n’existe que dans le plaisir égoïste de celui qui lit » pour Gilles-Martin Chauffier, et le rapport auteur /éditeur, « sorte de nounou ».

Nicolas d’Estienne d’Orves confie à Myriam Thibault, rédactrice en chef, préparer le Dictionnaire Amoureux de Paris (Plon). Il évoque le métier d’écrivain, chronophage, qui « implique de la rigueur, de la discipline », méconnues du dilettante.

Les difficultés de la traduction sont abordées avec Sika Fakambi.

Trois romans sont radiographiés de façon approfondie.

Alexandra Varrin s’est intéressée au thriller de Stephen King qui explore « les nouvelles pistes que nous offre le monde contemporain ». En témoin de son époque, ses personnages communiquent par mails ou sur les réseaux.

Lilian Auzas présente Pétronille d’Amélie Nothomb comme la « version féminine des rimbaliennes ». Ce roman ne relate pas seulement « le Nirvana, les plaisirs effervescents de la boisson sacrée » que la narratrice atteint « tel Bouddah », mais aussi sa rencontre avec « sa convigne » dont elle brosse un « portrait à la fois piquant et élogieux ». Le bémol ? Nous avoir dévoilé l’épilogue.

Le troisième roman à passer sur le grill est celui d‘Emmanuel Carrère. Angie David revient sur Limonov, « roman épique » qui l’avait passionnée, avant d’aborder Le Royaume dans lequel l’auteur « nous livre sa propre expérience mystique ». Elle fait allusion à cette « amitié intime » avec Hervé, révèle en quoi l’auteur fut frustré. L’atout de ce roman, c’est de rendre « accessible, par sa dimension romanesque, ce qui est à l’origine de notre civilisation ».

Dans la rubrique intitulée : Dossier « Rentrée littéraire », on rencontre des sujets communs à plusieurs auteurs. L’amour impossible, les secrets chez Catherine Locandro. Un pays en voie de disparition, sujet récurrent de Marie-Hélène Lafon.

Le suicide d’un ami pour Frank Maubert. Denis Michelis ausculte la société et pointe son dysfonctionnement. Clara Dupond-Monod nous plonge dans le Moyen-Age avec Aliénor d’Aquitaine. Des mythes sont ressuscités : Greta Garbo par Nelly Kaprièlan, Buffalo Bill par Eric Vuillard. Proust est revisité par le duo Véronique Aubouy et Mathieu Riboulet dans À la lecture, « un projet monumental ».

Les cahiers de l’Herne invitent à découvrir l’œuvre de Maurice Blanchot, « auteur de lumière tapi dans l’ombre ».

Dans Une vie à soi de Laurence Tardieu, dont la narratrice rencontre Diane Airbus, Hafid Aggoune voit « le livre du retour », « de la libération », de « l’acceptation ».

En bref, des livres qui bousculent et ne laissent pas indemne.

Parmi ceux qui ont retenu l’attention des chroniqueurs, on trouve des auteurs phares.

Myriam Thibault a été impressionnée par le roman de David Foenkinos, qui relate « l’histoire tragique » de Charlotte Salomon, cette artiste peintre méconnue que l’auteur découvrit lors d’une exposition et dont il met en lumière le talent.

Un challenge audacieux, un prénom sauvé de l’oubli, et de nombreux lecteurs « Charlottisés ». « Son plus grand roman », selon la chroniqueuse.

Pour Francesca B., Serge Joncour « réussit avec brio un avatar littéraire» avec L’écrivain national. Un trois en un, réunissant « le polar lyrique et philosophique », l’histoire d’amour autour de la « mystérieuse et fantasmagorique Dora », et une plongée dans les coulisses du métier d’écrivain. Le lecteur est « happé et projeté dans l’intimité de l’auteur » qui va « sortir des sentiers battus » pour « s’intéresser au fait divers local » et nous immerger dans une forêt bien mystérieuse. S’entremêlent « querelles de voisinages », « thématiques de l’écologie, des potentats locaux », « pensées sur notre quotidien » et questionnements. On aurait peine à négliger » ce page turner, servi par « une écriture légère et attachante », conclut la journaliste.

On croise des auteurs de nationalités variées.

Dany Laferrière, « désormais immortel », fascine par « la sincérité et la beauté » de sa plume et son « style d’une élégance et d’un raffinement absolus ».

Andrew Porter, connu comme nouvelliste, est salué aux États-Unis pour son premier roman Entre les jours dans lequel il « explore les arcanes de la tragédie familiale ».

Le Suisse Paul Nizon, dans son journal Faux papiers, livre ses questionnements.

Maxim Ossipov, médecin russe, que l’on compare à Tchekhov, « documente avec sévérité et drôlerie une certaine Russie contemporaine ».

Traduit de l’hébreu : Ce qui reste de nos vies » de Zeruya Shalev met « les cinq sens en éveil ». « Ce roman est un voyage » qu’ »aucun point final ne saurait clore ».

Pour Alma Brami, la romancière « est un chef d’orchestre magistral ».

A chacun d’aller vers ses thèmes de prédilection.

Ce numéro 55 de la revue Léo Scheer s’avère un guide très complet, truffé de références de liens, de sites, parsemé de citations. Il balaye parfois les œuvres précédentes d’un auteur. On y trouve de précieuses pistes de lectures.

Ce vade -mecum indispensable, enrichissant, n’aspire qu’à donner envie de lire et à

transmettre des enthousiasmes. Un must pour tous les férus de littérature.

©Nadine Doyen

Décapage # 51 – Flammarion Automne Hiver 2014

Cliquez sur l'image pour accéder au site de la revue

Cliquez sur l’image pour accéder au site de la revue

  • Décapage # 51 – Flammarion Automne Hiver 2014 ; (158 pages -15 €)

Constatant la difficulté de certains, férus de littérature, pour se procurer la revue Décapage, je viens faire le relais. Qu’y trouve-t-on? Un sommaire attractif.

Après le succès du dossier du n°50 consacré à Philippe Jaenada, c’est une rencontre avec Pierre Michon qui vous est offerte. En effet pour Décapage, revue pilotée par Jean-Baptiste Gendarme et ses acolytes, Pierre Michon a ouvert « les portes de sa maison de campagne et évoque des fétiches, ses amis, ses livres et son métier d’écrivain ». Beaucoup de photos accompagnent la visite. Parcourir son œuvre permet de combler ses lacunes. Un lecteur ne s’y est pas trompé, et de s’exclamer : « Mais comment avez-vous fait pour avoir Pierre Michon?? PIERRE MICHON !

Je ne sais pas si vos lecteurs mesurent bien la chose ! »

La thématique des souvenirs de prix littéraires , en cette période euphorique de course aux prix, donne à voir les coulisses des prix, les expériences de quelques primés ou celles des déçus, des refusés.

Pour les addicts de Twitter, Clément Bénech s’interroge sur sa présence sur Twitter mais décline maintes raisons d’y être, ne serait-ce que parce que « Décapage s’y trouve ». Quant à Claro, il démontre l’utilité des revues littéraires.

Benoît Duteurtre livre des bribes de son journal littéraire, confie ses angoisses avant une rentrée et dévoile « la source cachée » de son roman : L’ordinateur du paradis.

Jean-Baptiste Gendarme et Alban Perinet présentent de façon originale (en mots et

dessins) un de leurs coups de cœur (Nathalie Kuperman – La loi sauvage) sous forme de 12 vignettes identiques.

Sans oublier des nouvelles inédites, la rencontre express avec Frédéric Beigbeder

et bien d’autres surprises («  Portraits patates », lettre de Dominique Favre à son idole, interview imaginaire de Guy de Maupassant). Et le courrier des lecteurs.

Pour nous allécher, cerise sur le gâteau, la rédaction annonce pour 2015 des « collectors », avec les Panoplies littéraires autour de Riad Sattouf, Frédéric Beigbeder, Maylis de Kerangal. Et comme les annonceurs ne manquent pas d’humour, ils vous préviennent qu’ « il n’y en aura pas pour tout le monde. Alors abonnez-vous » !

Pour se procurer cette revue :

« Que vous habitiez en France, en Belgique, dans les Landes ou chez des amis »,

précise l’éditeur, vous avez les choix suivants :

Abonnement en ligne via Paypal sur le site de Décapage

http://revuedecapage.blogspot.fr

Abonnement:45€ pour trois numéros à adresser à :

Revue Décapage

1730 chemin de Bibemus

13100 Aix-en-Provence

Nadine Doyen

Benoît Duteurtre – L’ordinateur du paradis – roman nrf Gallimard

    Benoît Duteurtre - L'ordinateur du paradis – roman nrf Gallimard ( 214 pages – 17,50€ )

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

  • Benoît Duteurtre – L’ordinateur du paradis – roman nrf Gallimard ( 214 pages – 17,50€ )

Roman qui a reçu la Feuille d’or 2014 de la ville de Nancy.

Prix France Bleu Lorraine- France 3

Quel sera le destin de Simon Laroche, « apte à la vie éternelle » , que l’on trouve en stand -by au royaume de l’attente ? Dans ce nouvel univers, réplique de la planète Terre, il aurait pu espérer plus de liberté, mais le voici comme prisonnier des procédures administratives tout aussi contraignantes. Aurait-il été nourri d’illusions ?

Mais que fait Simon dans «  cette fameuse Cité céleste », cette « zone de transit » aux multiples portes à franchir, après s’être soumis au feu des interrogatoires  ? Et le narrateur de souligner l’absurdité de certaines questions et de s’offusquer de la suprématie de l’anglais même pour accéder au ciel :« Get your ticket for paradise ».

Le lecteur peut être déboussolé à être immergé dans ce lieu imaginaire, inconnu,mais il retrouve vite le monde familier de Simon avec ses nuisances, ses angoisses, mais aussi ses instants de félicité auprès de son épouse Anna et leur fils.

On suit Simon en partance pour une conférence, dans un train (occasion pour l’auteur de croquer une galerie des voyageurs en focalisant sur leur comportement), au bureau, soucieux de voir cette profusion de messages qui parviennent à d’autres destinataires. Big brother aurait-il fait son come back, sous le nom du Tout-Puissant ?

On l’accompagne aussi dans sa parenthèse bucolique où il trouve la sérénité.

En suivant le parcours de Simon, on s’interroge. A-t-il eu une vie exemplaire ?

Et si son sort était lié à sa vie sur terre ? Benoît Duteurtre nous fait revisiter la carrière de son protagoniste, rapporteur de la CLP, commission des libertés publiques.

Un héros qui s’est mis beaucoup de monde à dos depuis son dérapage dans une émission , propos qui ont offusqué les féministes et les gays. Comment étouffer cet emballement médiatique ? Sa vie bascule, un véritable maelström l’habite, le taraude.

Il craint le pire. La paranoïa le guette. Quel retour de bâton peut-il craindre ?

Pour compliquer le quotidien de Simon, une cyber attaque sévit par vagues, renvoyant le lecteur à toutes les affaires récentes ( piratage de données). L’auteur attire notre attention sur l’évolution des technologies ( vidéosurveillance, géolocalisation ), rappelle que sur internet tout est écrit à l’encre indélébile, y naviguer laisse des traces « quasi indestructibles », ne serait-ce dans « le cloud », « cette espèce de mémoire flottante ». Il soulève également la question de la protection de la sphère intime. Allons-nous être condamnés à la transparence ?

Cette intrusion dans la vie privée fait trembler ceux qui mènent une double vie.

Simon ne met-il pas son couple en danger ? Ses mensonges ( pour couvrir un rendez-vous clandestin) ou son addiction aux sites érotiques ( son attirance pour Natacha) pourraient devenir des grenades dévastatrices s’ils venaient à être démasqués. Sa vie amoureuse se fait chaotique. La slave Natacha, prête à sortir de l’écran comme chez Woody Allen, gâche sa nuit d’amour avec Daisy, mais divertit le lecteur.

Son futur se brouille,après l’avalanche de réactions l’incitant à démissionner. Mieux vaut-il vivre ou se supprimer? Il aligne les arguments pour les deux solutions.

Sa demande de grâce sera-t-elle acceptée ? Suspense, mais « l’intrigue d’un bon roman » fait partie des plaisirs qui le portent et chassent son blues.

Benoît Duteurtre renoue avec l’esprit de Polémiques, et son côté « phobe », continuant à fustiger les vélos,les poussettes, les interdits, les dimanches sous le signe du sourire, le centre ville devenu « un hypermarché à ciel ouvert ».

Après avoir livré les singularités de l’enfer versus le paradis, l’auteur distille ses conseils avisés pour « accéder au monde meilleur ». Quant à Simon qui semble s’ être accommodé de son sort et avoir trouvé de quoi « apaiser son âme », il pourrait dire comme Paul Veyne : « Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas ».

A noter l’aide mémoire de la table des matières offrant une vue panoramique sur le roman, permettant de mieux visualiser sa construction non linéaire, en flashback.

Pour Amélie Nothomb, « Un écrivain se reconnaît à son caractère immédiatement prophétique ». Benoît Duteurtre entre donc dans cette catégorie d’authentique écrivain, en signant un roman d’anticipation lucide,flirtant avec la fantasy, servi par une écriture caustique. Une fable distrayante, truculente ( qui n’est pas sans rappeler Le retour du Général) ancrée dans l’actualité, ponctuée d’humour, dans laquelle l’auteur croque ses contemporains, avec un sens aigu de l’observation. Le lecteur a gagné son ticket pour des moments roboratifs, grâce à des scènes irrésistibles.

Quant à l’auteur ne vise -t-il pas à nous alerter sur tout ce qu’un dérèglement du net , la violation de la vie privée, les piratages , les bugs , les spams peuvent générer ? Cette captation d’informations à notre insu n’est-elle pas inquiétante ?

©Nadine DOYEN