Ingrid Bergman, Le feu sous la glace, par Marine Baron, Les belles lettres (205 pages – 19€). Quand la passion engendre le désir d’écrire.

Chronique de Nadine Doyen22510100201260L

Ingrid Bergman, Le feu sous la glace, par Marine Baron, Les belles lettres (205 pages – 19€). Quand la passion engendre le désir d’écrire.

L’année 2015 célèbre des icônes du cinéma en littérature. Philippe Besson rend hommage à James Dean dans Vivre vite. Marine Baron retrace la vie de celle surnommée « Le feu sous la glace » qui aurait eu cent ans (en août), comme Orson Welles (en mai). Tous deux ont choisi de mettre la photo de leur vedette mythique respective en couverture. Ce qui frappe ce sont leurs visages qui captaient la lumière et perçaient l’écran. Le « visage incontestablement lumineux » d’Ingrid Bergman convoque, à son tour, le lecteur. On note son « air angélique », « sa grâce remarquable », « ses cheveux blonds », sa beauté troublante et son sourire rayonnant.

De l’enfance d’Ingrid Bergman on retiendra qu’elle fut entachée par le deuil.

Comment se construire sans l’affection d’une mère ? Cette absence de la mère va décupler sa complicité avec son père qui l’idolâtre. De lui, elle a hérité de sa ténacité.

Ses tantes prennent le relais quand le père part en tournée, puis à sa disparition.

Être orpheline si jeune, cela a, nul doute, forgé sa personnalité.

Ce vide va resurgir quand Ingrid Bergman donnera naissance à son premier enfant.

On suit sa vie amoureuse, quelque peu complexe, d’autant que les hommes tombaient vite amoureux d’elle. L’auteur autopsie d’abord le couple formé avec Peter Lindström, souligne cette soumission de la femme. Ingrid Bergman va être confrontée au dilemme : comment concilier vie de famille et carrière internationale ?

Marine Baron déroule l’imposante et éblouissante filmographie de l’actrice, glissant le pitch du scénario, s’attardant sur les films cultes qui ont lancé sa carrière, ainsi que des scènes mémorables comme celle du baiser avec Cary. Malgré son talent, elle va connaître des mois de jachère. Son moral va donc faire le yoyo, en fonction des contrats et passer de l’euphorie à la dépression. De nombreuses sommités, partenaires vont croiser sa route (Hitchcock, Hemingway…) et contribuer à la propulser aux cimaises du 7ème art. Parmi les plus déterminantes, celle avec Roberto Rossellini qu’elle finira par épouser, se retrouvant de nouveau sous la coupe d’un homme, cette fois du « Commandatore ». En filigrane de la crise du couple Roberto & Ingrid, Marine Baron soulève la disparité entre eux qui les éloigne inéluctablement. Comment accepter la réussite de l’autre et sa dépendance financière ? D’être éclipsé par l’autre ? Le divorce est la solution à cette agonie du couple. C’est aux côtés de Lars Schmidt qu’elle poursuit sa carrière jusqu’à l’inévitable séparation en 1973.

Ingrid Bergman aurait pu être surnommée La triomphante, au vu des panégyriques qu’elle a accumulés. Idéalisée par le monde, comment expliquer ce lynchage en 1947 sinon par sa succession de liaisons transgressives qui choquent. Son père n’a-t-il pas été lui aussi « condamné par sa famille, banni pour ses péchés » ? Ne reproduit-elle pas les mêmes écarts de conduite avec Capa, Rossellini ? La voici, comme entamant une chute aux enfers suite à ce scandale, décrié par la presse, source de « tombereaux d’injures ». Le bonheur indicible qui l’habite peut-il la sauver ?

A travers cette biographie, émaillée d’extraits du journal intime, de l’autobiographie d’Ingrid Bergman, Marine Baron nous dévoile les coulisses du milieu cinématographique, avec les exigences des réalisateurs, les incertitudes, les attentes et les doutes pour les acteurs. Un monde implacable où il faut savoir résister.

Par ailleurs la narratrice pointe combien la notoriété peut vous étourdir, « Toute cette gloire lui monte à la tête et lui fait mal » et comment on peut être happé par le tourbillon médiatique, au point de ne plus contrôler son destin, sans compter la meute de paparazzi qui traque le couple Roberto & Ingrid. Marine Baron fait prendre conscience des nombreux paramètres à réunir pour s’assurer du succès d’un film.

Insérées dans le chapitre VII, deux pages de l’album familial immortalisent et résument les moments importants de la vie d’Ingrid Bergman depuis sa naissance, ses films phares et ses retrouvailles avec ses quatre enfants. Une vie tumultueuse, dissolue, erratique, semée d’embûches, de turpitudes, de souffrance, de déceptions, taraudée par la culpabilité à l’encontre de ses enfants et minée par les divorces successifs. Pas facile de voir l’opprobre, la disgrâce s’abattre sur soi. Mais aussi des joies indicibles, ce plébiscite de l’Amérique permet la renaissance de «  la magistrale Ingrid Bergman » qui rafla trois Oscars. Une consécration pétrie de reconnaissance.

Le chapitre X fait entendre la voix d’Ingrid Bergman, lorsqu’elle fut présidente du jury au festival de Cannes en 1973, où elle croisa Ingmar Bergman. Elle disait : «  Je n’ai pas choisi de jouer, c’est le jeu qui m’a choisie ». Pour elle, dit sa fille Isabella Rossellini « jouer la comédie n’était pas une profession mais une vocation ».

Marine Baron signe un mausolée mémoriel qui ravira les aficionados d’Ingrid Bergman, cette icône intemporelle qui a marqué Hollywood, l’Amérique et le monde.

Elle y a reconstitué les soixante-sept années de son existence, évoquant les quarante-six films, les onze pièces de théâtre et les téléfilms qui la catapultèrent au firmament de la gloire. Elle brosse l’ incandescent portrait d’une femme complexe, paradoxale, battante, amoureuse, polyglotte, à l’aise aussi bien sur scène que devant la caméra, éprise de liberté, dotée d’un charisme et d’un talent qui forcent l’admiration, tout comme sa stupéfiante force de résilience pour ses combats dont celui de la maladie. Ingrid confie : « C’est merveilleux de travailler quand on est malade. Cela vous donne de la force. Marine Baron ressuscite avec brio celle dont le nom demeure un mythe et quand le rideau tombe, c’est avec émotion que l’on referme cet ouvrage.

©Nadine Doyen

«  Le feu sous la glace » est une invitation à revoir les films de cette fascinante star.

Une lecture d’actualité idéale en marge du festival de Cannes 2015.

Lire aussi l’entretien avec Marine Baron autour de la biographie d’Ingrid Bergman.

Clément Bénech, Lève-toi et charme, Flammarion ; (16€- 175 pages).

Chronique de Nadine Doyen

Clément Bénech, Lève-toi et charme, Flammarion ; (16€- 175 pages).

« Mettez un animal dans votre titre », conseillait Mohammed Aïssaoui dans un article du Figaro, ayant noté que bon nombre de romans contenaient dans leur titre un animal. Clément Bénech, lui, préfère accorder à son chat, Dino, un rôle essentiel, déterminant pour sa vie amoureuse.

Quant au titre, qui sonne comme un injonction, le narrateur en fait son viatique.

Mais qui va-t-il charmer ? A moins que ce ne soit lui qui succombe au charme des Allemandes ? L’une d’elle le séduira-t-il ? Beaucoup de surprises en réserve.

Le bandeau du livre laisse entrevoir des jambes au fort potentiel érotique.

On devine que l’auteur aime voyager, d’ailleurs il a inséré quelques photos dans ce roman à la veine autobiographique. Clément Bénech nous avait conduits en Slovénie dans son roman précédent, cette fois il nous embarque à Berlin, où son étudiant est censé achever sa thèse, sur les conseils de son professeur. La scène à l’aéroport, puis dans l’avion est d’un réalisme impressionnant, anxiogène même pour un lecteur qui a la phobie de l’avion.

On suit l’étudiant dans ses logements successifs, ses recherches à la bibliothèque. Il y croise un américain adepte de basket-ball comme lui et rejoint son équipe. Grâce à Gabriel, il s’approprie peu à peu la ville de Berlin, dont le nom serait lié « à un ourson, un Bärlin ». Il la traverse en tramway, en métro, longe la portion restante du mur. Il fréquente les bars alternatifs, où parfois évoluent d’étranges performers, pour le grand bonheur d’une faune de tricophiles. Il s’endort sur un banc dans le Tiergarden. Il explore des quartiers à la périphérie, dont le turc, les bas-fonds, se mêle aux touristes, enjambe la Spree, se hasarde sur l’île des Musées. Il tente de saisir la quintessence de la ville jusque dans les boîtes de nuit et même les cimetières. Mais s’intégrer s’avère difficile, « les Berlinois avaient tendance à rester Berlinois ».

Durant cet exil temporaire, le narrateur s’interroge sur l’impact de l’éloignement géographique dans une liaison amoureuse et sur le fait avéré que les plus connectés seraient les plus seuls. Craindrait-il de perdre Annabelle ou peut-il faire confiance à « ce capital » acquis entre eux ? Leur libertinage par webcam sera-t-il suffisant pour pimenter leurs échanges et combler l’absence physique ?

A Paris, il a laissé Annabelle mais pas Dino. N’est-ce pas ce félin casanier, «  rejeton de chartreux et d’angora », l’entregent qui permet à son maître de rencontrer Dora ? Rencontre fortuite, et voici ce French lover, piégé, taraudé par le désir impérieux de la revoir. Suspense. Sa mémoire aura-t-elle mémorisé l’ordre des pages du livre qu’il a cornées, correspondant au numéro de cette Berlinoise , excentrique et énigmatique ?

Va-t-il trahir celle qu’il est persuadé d’aimer ? Comment va-t-il gérer ce dilemme, d’autant qu’Annabelle doit venir lui rendre visite ? Et si les deux femmes venaient à se rencontrer ? Dora, qui ne le quitte plus, ne risque-t-elle pas de devenir un danger toxique ? Il s’interroge. Quel sentiment éprouve-t-il ? De l’amour ou de l’amitié ?

Cette jeune femme, au « sourire sardonique », aussi magnétique que la Hongroise qui séduit L’écrivain national de Serge Joncour, intrigue tout autant le lecteur que le narrateur qui va vite se retrouver sous son emprise.

On comprend vite pourquoi le narrateur la qualifie d’« invivable ». Son comportement surprend. Dora nous plonge dans le suspense quand elle entraîne l’étudiant français dans ses fantasmes. Pourquoi toutes ces acrobaties dans la salle de bain ? Et ce rituel des bougies, répond-t-il à un « rituel satanique » ?

La gifle inopinée marque la rupture. Incompréhension de l’étudiant, mais une révélation choc en fin de roman lève le secret sur la mère de Dora.

L’autre figure féminine est incarnée par Nadine, « une control freak », qui embauche l’étudiant dans sa start up, le déconcertant avec cette « smiley list » à lui restituer.

Le prénom du narrateur, Constant, cité une seule fois, serait-il à l’unisson de sa thèse soutenue avec succès ? A savoir que les technologies numériques « rapprochent ce qui est proche, et éloignent ce qui est lointain ». Y verrait-il le glas du lien social ?

L’originalité de ce roman réside dans les croquis, les photos de voyages (Egypte, Espagne) ou de Dora qui émaillent le récit.

Clément Bénech excelle dans l’art de la comparaison, se référant souvent à des animaux (Les grues, « dinosaures curieux »). L’auteur montre une prédilection pour les lieux désaffectés, voire oniriques, que ses protagonistes transgressent. Il mixe les langues sans retenue : l’anglais des consignes de sécurité dans l’avion, de Gabriel, le vocabulaire de businesswoman de Nadine (corporate, coworker, shift, benchmarking, corporate, task…), langage SMS (« j’ai hilaré »), expression latine (ad patres) et l’allemand. Il jongle avec les maladresses dues à un manque de maîtrise de la langue : confusion entre bungalow et lumbago, entre poisson et poinçon. Il saupoudre d’humour : « Je lâchais sa valise qui se mit automatiquement au garde-à-vous ».

Son écriture est très visuelle, aucun détail ne manque dans chaque description, que ce soient pour les tenues vestimentaires, les portraits de ses personnages ou le méticuleux inventaire des lieux : plan des pièces, agencement du mobilier. Certaines séquences font penser au style de Jean-Philippe Toussaint.

L’intrigue est basée sur le hasard des rencontres des protagonistes.

Clément Bénech signe un roman irrigué par son vécu, une parfaite connaissance de la ville de Berlin. Il se fait arpenteur de « la ville horizontale », mais nous offre aussi une vision panoramique, balayant l’architecture depuis le Mur aux châteaux d’eau reconvertis en résidence. Il glisse une réflexion sur l’urbanisme et les chantiers qui s’éternisent, comme à Barcelone. Il sait nous dépayser et nous embobiner. Quant à l’avenir du couple, il nous livre une fin ouverte : « Nous parlons de nous fiancer » et laisse le lecteur spéculer sur leurs projets.

Ce court roman possède le charme des rencontres inattendues et nous offre une balade insolite, hors des sentiers battus, à travers Berlin et sa périphérie.

©Nadine Doyen

Blandine de Caunes, L’involontaire, Phébus Littérature française (15€ – 157 pages)

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Blandine de Caunes, L’involontaire, Phébus Littérature française (15€ – 157 pages)

Ce roman paru en 1976 n’a pris aucune ride, les turpitudes du cœur étant un sujet universel. Dans la préface, Lionel Besnier explique ce qui a donné l’impulsion à la réédition de ce roman. Remercions l’éditeur de nous donner la possibilité de lire, quarante ans plus tard, celle qui s’inscrit dans la lignée de Françoise Sagan et de Louise de Vilmorin pour « sa liberté de ton et de pensée» : Blandine de Caunes.

Le récit déroule un triangle amoureux atypique. Pour la jeune héroïne de vingt ans, Jane, le cœur balance. Comment résoudre son dilemme ? Écartelée entre deux hommes, quelle liaison privilégier ? La passionnelle, fusionnelle qu’elle a nouée avec Gilles, champion de lutte, au corps d’éphèbe ou la platonique mais vénale avec Bertin, un barbon de 78 ans, « vieillard abîmé » ?

Le lecteur suit donc en alternance, les retrouvailles de Jane avec les deux hommes pour lesquels son cœur oscille. Laquelle de ces relations peut apporter bonheur, satisfaction à Jane et non frustration ? Mais sait-elle ce qu’elle veut au juste ?

Ses expériences accumulées vont lui faire prendre de la distance. N’a-t-elle pas croisé d’autres hommes « consommables » ?

L’auteur explore la passion amoureuse, la dépendance, l’amour qui transcende ou cabosse, mais aussi les affres de l’absence, du manque, du vide qui habitent son héroïne après chaque séparation. « Elle a mal à Gilles ». Cette souffrance la plonge dans l’introspection et le questionnement. Peut-on aimer un homme qu’on voit peu, qui ne partage rien intellectuellement ? L’incertitude la mine. Cette solitude, peuplée de souvenirs heureux engrangés, commence à peser sur Jane qui s’en épanche auprès de son amie et confidente Liline, « toute noire à l’âme toute blanche ».

Les passages relatant les étreintes, les baisers, les scènes d’amour flirtent avec l’érotisme, la sensualité, le mystère quand Jane suggère à Liline de regarder par le trou de la serrure. On se croirait devant le tableau de Fragonard Le verrou. Des propos parfois très crus peuvent choquer les esprits chastes.

Le récit bascule quand Jane prend la décision de rédiger une lettre de rupture, destinée à Gilles. L’enverra-t-elle, vu son atermoiement ? N’a-t-elle pas choisi d’attendre quelques jours supplémentaires ? Va-t-elle réussir à « mettre Gilles à la poubelle » ? Il lui resterait alors l’emploi « d’escort-girl » auprès de Bertin qui la trouve « divine ». Mais un tel ersatz peut-il épanouir une si jeune femme ?

Avec Bertin, « son tiroir-caisse », Jane voyage, découvre le luxe, profite de ses largesses, s’enthousiasme pour les visites de musées mais commence à s’irriter de certains de ses comportements. Son manque d’hygiène lui donne la nausée, et ses privautés l’insupportent. Un esclandre va précipiter le retour de Jane, donnant une accélération au récit. Voilà Jane, taraudée par le remords et la culpabilité, confrontée à la maladie de son bienfaiteur. Elle se confie dans une longue lettre à Liline, désormais détentrice d’un secret de sa « Janou », de sa « p’tite garce », et témoin de son dédoublement de personnalité. Jane ne veut plus être la potiche qu’on exhibe !

Blandine de Caunes aborde dans les pages finales, à travers Bertin, la déchéance, la déliquescence du corps, le naufrage de la vieillesse. La vieillesse, un état d’esprit ?

La romancière développe une réflexion autour de la mort, de l’inexorable finitude de l’être humain, de « l’inacceptable », s’interrogeant sur ce qui reste d’une vie, sur l’attitude la plus respectueuse à adopter vis à vis de celui qui est sur le point de nous quitter, conférant à l’épilogue un moment pathétique et poignant.

Ce qui triomphe, c’est l’incommensurable amitié qui unit les deux femmes Jane et Liline, apportant le côté lumineux à L’ involontaire.

Blandine de Caunes signe la métamorphose de son héroïne, audacieuse, impétueuse, amoureuse, toujours aussi actuelle, passant de l’insouciance à la maturité, au fil de ses désirs, de ses expériences, non sans larmes. Une nouvelle Jane est née, « si terriblement vivante », désireuse de savourer « la musique quotidienne de la vie », les instants miraculeux, comme « le volettement » d’un oiseau », l’air printanier, « le bleu inqualifiable du ciel » et « de rendre des actions de grâce pour ces merveilles ».

« Un livre grave sous ses aspects frivoles », pour son éditeur Lionel Besnier.

©Nadine DOYEN

Mercedes Deambrosis, Parfaite ! vu par Jacques Floret ; Les éditions du Chemin de fer (14 €).

Chronique de Nadine Doyen

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  • Mercedes Deambrosis, Parfaite ! vu par Jacques Floret ; Les éditions du Chemin de fer (14 €).

Le portrait de Parfaite est un vrai puzzle, qui se tisse bribes par bribes, au cours d’un constant aller- retour passé/présent, entrecoupé par des dialogues et des rires.

Qui est donc cette sexagénaire au corps si parfait, que les top models ont de quoi envier ? Une psychologue qui écouta ses patients durant trente ans.

Ce corps, rompu à une discipline stricte, elle le façonne, le sculpte, l’entretient « par respect des autres » et Jacques Valet l’habille et le déshabille avec grâce, lui confère un look glamour, respectant sa préférence pour les couleurs vives. Serait-elle également esclave du diktat de la mode ou des dernières tendances ?

Si Amélie Nothomb décline un hymne au champagne dans son dernier roman, Mercedes Deambrosis pratique le name dropping des marques de luxe, citant Gilles Lipovetsky : « Le luxe apaise ». Son héroïne, aux tenues sans faute de goût, intrigue les autres estivants qui la croisent dans cet hôtel trois étoiles. Mais en dépit de son nom, le Nirvana est loin d’être atteint pour cette vacancière pas comme les autres. Les descriptions de la piscine, de sa chambre laisseraient sous-entendre une publicité mensongère.

Certains cherchent à l’apprivoiser, par altruisme, devant sa solitude mais ne risque-t-elle pas de déclencher la jalousie de ces « hyènes vieillissantes » à trop les côtoyer ?

Ce séjour, « un coup de tête », n’était-il pas destiné à tourner la page, à solder une liaison peu épanouissante ? Son viatique désormais ? « Légèreté et zénitude ».

Qu’apprend-t-on sur cette protagoniste ? Peu, puisque son passé, elle vise à l’occulter. Correspondrait-il à des moments moins heureux ? La narratrice évoque ce compagnon que Parfaite voyait en pointillé, trop attachée à sa liberté. Quant à une « vague maladie qui lui impose un repos strict », ne serait-ce pas un alibi pour fuir ces « retraitées, volubiles, bruyantes » ? Parfaite n’est pas plus patiente avec le « gosse obèse » et ses pensées délétères choquent, tout comme son côté snob, arborant des accessoires de renom : cabas Longchamp, lunettes Prada.

Que penser d’une personne qui étale ainsi son aisance, en temps de crise ? Est-ce pour elle une arme de séduction ? Pourtant elle affiche volontairement une distance envers les autres touristes, malgré « un sourire affable ».

On la devine instable à envisager vivre à La Rochelle ou écrire.

Maintenant on la découvre boulimique de polars. Les livres seraient-ils devenus son refuge ? Son installation à Saint-Pierre l’isole un peu plus de ses amies.

La romancière ne manque pas d’humour, en particulier dans la dernière scène.

Elle souligne « l’a-culture » de ces estivants, qui revendiquent l’emploi d’un français correct alors que c’est l’ignorance qui les fourvoie. Ce « Je préfère ne pas » fait écho au « I would prefer not » de Bartleby.

La poésie s’invite dans l’évocation du décor marin : « La mer s’irise… », « s’est hérissée de vaguelettes.. », « les voiles saupoudrent les nuages de couleurs ».

Mercedes Déambrosis explore la passion mais aussi le délitement d’un couple qui avait pourtant choisi d’éviter « les affres du quotidien ». Elle s’interroge sur la finalité des voyages, brocarde ceux qui ne savent s’intégrer au pays. En féministe, elle pointe le regard des autres sur une femme qui voyage seule. Indirectement, l’auteur fait l’éloge des femmes mûres, ce qui rappelle une remarque d’Anaïs Nin : « De nos jours, une femme est jeune à 60 ans. » et le roman de Jean Chalon, intitulé  « Une jeune femme de 60 ans ». Un texte plein de promesses, pour celles qui sentent le temps les talonner, bannissent la nostalgie au profit du présent. Et si la littérature était la panacée ?

©Nadine Doyen

 

Les désengagés, Frédéric Vitoux de l’Académie française ; Fayard Roman (285 pages – 20€)

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  • Les désengagés, Frédéric Vitoux de l’Académie française ; Fayard Roman (285 pages – 20€)

Frédéric Vitoux nous convie à une nouvelle déambulation dans son décor familier de l’île Saint-Louis. C’est au siège des Ėditions de l’Abbaye, que ses personnages vont se croiser, se côtoyer, se sonder, se séduire. Pierre, le narrateur, double de l’auteur, nous plonge dans les coulisses du milieu de l’édition. Au début de la chaîne, la directrice littéraire, Marie-Thérèse, lit des manuscrits, débusque des pépites, assure la promotion auprès des représentants. On perçoit l’effervescence qui règne, à la veille d’une publication, parmi le personnel, le doute qui habite Octave, jeune écrivain néophyte de 21 ans, ainsi que l’inquiétude du patron, Robert Le Chesneau, car la fièvre a gagné la Sorbonne. Le déclin de la littérature aurait-il sonné ?

Le récit qui débute en octobre 67 atteint son crescendo en mai 68, après les rumeurs et frémissements de mars. Ceux qui ont suivi les événements, branchés à la radio, se souviennent de la présence de Cohn Bendit à Nanterre, des « nuits d’émeute du Panthéon, des heurts avec la police, des voitures renversées… ». Même si le calme règne dans l’île Saint-Louis, les barricades, les révoltes d’étudiants et échauffourées, les grèves, les reportages télévisés ont de quoi inquiéter.

Les livres dont la sortie est prévue en mai, en pleine agitation ne risquent-ils pas d’être éclipsés par l’actualité ? Pas de session de rattrapage envisageable.

Le Quarante et Unième Mouton d’Octave, si prometteur sera-t-il remarqué ?

Curieuse coïncidence avec les livres de la rentrée de janvier 2015 dont certains auront, nul doute, subi « des dommages collatéraux », le sort des invendus retournés.

Frédéric Vitoux nous offre une galerie de personnages, aux portraits très fouillés, croqués dans les moindres détails. Leurs tenues vestimentaires reflètent la mode de l’époque : «  twin set., tailleur, collier de perles… », tout comme leurs moyens de déplacement (solex, Coccinelle, DS, R16). Le récit se déroule comme un film avec une succession de séquences faciles à visualiser, certaines très vivantes par les dialogues, d’autres comiques comme celle où Octave tente de justifier son titre.

Dans la scène d’ouverture, les deux protagonistes hésitent à s’aborder, louvoient, mais les regards échangés parlent d’eux-mêmes.

On suit le tandem Marie-Thérèse, telle une nounou pour son poulain, Octave, depuis leur rencontre, chez un disquaire, où on écoute des 78 tours. Une complicité se noue, la différence d’âge n’étant pas une barrière pour cette femme libre, de 40 ans, dont le mari, notaire, vit à La Châtre. Une liaison naît. Durera-t-elle ?

Toutefois l’auteur confie que même après la disparition de Marie-Thérèse, en 2012, par pudeur, il a choisi de ne pas tout révéler, alimentant ainsi le mystère.

Octave, pour le narrateur qui l’a connu au lycée (époque où les classes n’étaient pas encore mixtes) était un « être mystérieux », secret. On peut s’étonner qu’il prenne la séance de dédicace comme une corvée, mais serait-il, tout simplement lucide ? Les livres ne finissent-ils pas revendus ? Il ne cache pas sa volonté de « se désengager ».

Il se considère comme un de ces «  nouveaux esclaves », devant recourir à un travail alimentaire de pigiste. L’occasion pour lui d’effectuer un féroce travail de sape à l’encontre d’un pair sous un pseudo très explicite : Septime Sévère !

L’arrivée de la jeune stagiaire Sophie, que Marie-Thérèse voit comme une rivale dans le cœur de son protégé, va perturber, compliquer les rapports des protagonistes au sein de la maison d’édition et contrarier l’avenir du livre d’Octave Dunoyer, ce jeune prodige, sur lequel ils ont tout misé.

Quant au patron, a-t-il été bien avisé de vouloir épouser Sophie, la fille d’un ami ?

On subodore que Sophie ne laisse pas Octave indifférent vu son indignation à l’idée que celle -ci puisse convoler avec « ce gros chapon ». La discrétion prévaut.

Commence un ballet de chassés-croisés, d’apartés, de malentendus, de disparitions momentanées, puis définitives, comme si le lecteur assistait à une représentation théâtrale. La gifle, l’esclandre, le vol des jerrycans, puis le mystère de ce roman au titre éponyme reçu par Marie-Thérèse « cette confession par défaut », viennent pimenter l’intrigue et tiennent en haleine. Peut-on s’évaporer de la sorte ?

Quant à Sophie, qui se dit étudiante, elle se laisse emporter par ce vent de liberté qui balaie les conventions et académisme. N’a-t-elle pas semé un vent de panique ?

Dans ce roman, Frédéric Vitoux explore le rapport entre attachés de presse, éditeurs et les journalistes ou critiques, soulignant combien il faut se battre pour capter l’attention du libraire. Une pléthore de noms liés à la littérature traversent le roman : Jean Freustié, Michel Mohrt, « le jeune critique » de l’époque : Jean Chalon pour le Figaro, Philippe Tesson, Gilles Lapouge, Bernard Franck, Sagan et bien d’autres. On croise aussi les jurés des Prix Goncourt, Médicis, le fantôme de George Sand, et dans le chapitre final ceux que l’on appelle « les désengagés », comme Monet ou Joyce.

L’académicien évoque la liberté de la presse et soulève la question de la fidélité d’un auteur à son éditeur. Peut-on trahir celui qui vous a porté, cru en votre talent ? Comment se relever d’un tel coup bas ? Robert, « rusé en affaires » saura-t-il s’adapter à la demande (« De l’histoire à chaud »), d’autant que « les livres, on les garde » ?

Par ailleurs il radiographie, avec délicatesse et finesse, tel un psychologue, les intermittences du cœur, à tous les stades. « Tout se joue d’abord du coin de l’œil », rappelle-t-il. Il met en parallèle la passion amoureuse selon les âges. Ses protagonistes sont des femmes libres qui n’ont pas besoin des injonctions de mai : « jouir sans entraves ». Marie-Thérèse s’avère être l’incarnation de La Maréchale, d’où le disque en cadeau d’adieu à Octave, signe d’abnégation. Avec la maturité, l’héroïne optait pour la sagesse, consciente que « la vie punit ceux qui n’ont pas l’élégance de se retirer quand il est encore temps ». Robert, parfois proche du ridicule, encaisse sa déconvenue amoureuse, après tant de malentendus et d’illusions.

Sous la plume de Pierre, on retrouve Frédéric Vitoux, en filigrane, qui a lui aussi fait une thèse sur Céline, a travaillé dans la librairie de l’île Saint-Louis. En amoureux des chats, il leur consacre quelques pages, pétries de tendresse.

Son attachement pour Paris et l’île, il l’a déjà décliné dans un ouvrage précédent.(1)

N’offre-t-elle pas un refuge, « voire un exil à l’écart de la ville » ? S’ajoute pour le narrateur le plaisir de revenir flâner à La Châtre, où son épouse a ses attaches.

En mélomane, il partage sa musique de prédilection : la version du Chevalier à la rose de Richard Strauss, point de départ d’un rapprochement entre deux êtres qui n’étaient pas faits pour se rencontrer. L’un de la génération de Johnny Hallyday, l’autre préférant le classique. Avec nostalgie, l’auteur se souvient des disquaires qu’il fréquentait avant que ceux-ci disparaissent. Récit aussi ponctué par les carillons des églises de Saint -Germain-des-Prés et de l’île Saint-Louis.

Avec la distance qu’offrent les années, Frédéric Vitoux se souvient de sa période estudiantine où il connut Octave. Il nous fait revivre mai 68, une époque de grand chaos, où « la France s’ennuie » et l’histoire passionnelle de Marie-Thérèse, à qui il rend hommage, comme il le fit pour Clarisse. Les désengagés livre un témoignage qui devient un document précieux historique, une fresque d’une époque révolue, de lieux disparus. L’académicien signe une réjouissante étude de mœurs, mâtinée de mélancolie, nimbée d’un souffle romanesque, au cœur du paysage littéraire.

La rose que nous tend la couverture est une invitation à écouter Rosenkavalier.

(1) : Jours inquiets dans l’île Saint-Louis (Fayard 2012 et Le livre de Poche)

©Nadine DOYEN