La terre qui penche, Carole Martinez, roman, nrf Gallimard, (366 pages – 20€)

Chronique de Nadine Doyen

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La terre qui penche, Carole Martinez, roman, nrf Gallimard, (366 pages – 20€)

Qui n’a pas été embobeliné par le roman précédent Du domaine des murmures ?

Carole Martinez nous replonge dans ce décor envoûtant, quelques siècles plus tard.

Elle campe ses personnages au quatorzième siècle, époque qui connut les ravages de la peste et elle nous rappelle  la condition de la femme et des jeunes filles.

Comme au théâtre, le voile laiteux de la brume matinale se déchire et s’ouvre sur la rivière. Mais la Loue, personnage à part entière, aussi « enchanteresse » que la Lorelei, capable de caresses comme de colères, a pris un aspect inquiétant. Pourquoi « une telle rogne » de « Furieuse » ? Affamée comme une ogresse, elle  dévore ceux qui se risquent sur son dos. Quel sortilège a pétrifié ses eaux vertes ?

De qui veut-elle se venger ? Qui est cette Dame verte qui parfois en surgit ?

On découvre ce paysage de coteaux en pente, cette « terre qui penche », qui ravine par temps d’orage, toujours à reconstruire. « Les ceps disposés en espaliers s’enflent de lumière. » Surplombant la Loue, le domaine des Murmures et sa roseraie.

L’originalité du récit réside dans cette alternance des deux voix qui partagent la même couche : La vieille âme, à la mémoire défaillante et la petite fille, « petite, rousse et bouclée » qui n’a pas connu sa mère. C’est le plus souvent vêtue d’une « petite chemise » que l’on croise Blanche, « petit tas de tissus silencieux », « fragile ».

Par ces deux voix se déplie leur histoire commune et se tisse la vie de Blanche, la rebelle qui refuse sa condition de fille, contrainte de « filer, broder, prier, chanter ». Pas facile de convaincre un père dominateur, mais elle arrive à ses fins : savoir lire et écrire son nom, grâce à la patience de son précepteur Maître Claude.

La vieille âme revisite ses souvenirs, son enfance, s’émerveillant d’entendre Blanche « conjuguer jadis au présent ». Une résurgence de son passé riche en surprises.

On suit Blanche, « la fluette », «  la transparente », à l’âge de l’innocence jusqu’à ce que son père décide de la marier à Aymon, dit «  le Simple », un inconnu pour elle.

On est témoin des adieux déchirants, sa nourrice regrettant déjà son « Oiselot ».

Et voilà le lecteur embarqué dans un trajet plein d’embûches, où le diable malin et filou, en embuscade, peut surgir, avant l’arrivée au domaine des Murmures, où Blanche est abandonnée par son père, « ce gros seigneur », « redoutable  guerrier », volage, au passé trouble (mystère de « la fine chemise de femme » brodée de roses).

Autour de Blanche, gravitent de nombreux personnages secondaires. Colin, le garçon d’écurie; Eloi, l’apprenti charpentier ; Aiglantine, promise à Guillaume mais qui aime Colin, la cuisinière sorcière aux dons de guérisseuse, qui rassure Blanche à l’apparition de « ses fleurs », sujet tabou. S’immiscent une horde d’êtres maléfiques.

Carole Martinez multiplie les temps forts, ajoute du suspense et tient son lecteur en haleine, dans ce roman si ample. On tremble pour la vie des protagonistes, lors du corps à corps de Blanche avec Bouc, une bataille féroce pour « petite Minute ». Ou suite à une noyade. On guette le moindre frémissement des lèvres d’Aymon depuis qu’il a plongé dans le sommeil. Des secrets de famille taraudent Blanche. Sa conversation avec la Dame verte, l’invitant à plonger dans les abysses de la Loue, univers hallucinant, féerique, lèvera-t-elle l’énigme de sa naissance ?

Si Blanche se retrouve confrontée au monde des adultes, « le grand cirque des vivants », avec leur violence, leur narcissisme, leur cruauté, elle découvre aussi un père débordant d’amour pour son fils Aymon. On assiste à la naissance de ses sentiments pour ce fiancé dont elle ne voulait pas. N’avait-elle pas vu en lui, « un monstre », « mi-enfant mi-chien », « un débile », malgré « son visage d’ange » ?

Les coeurs palpitent, les premiers émois causent un séisme intérieur étrange.

Blanche, qui a côtoyé tant de violence, succombe aux gestes tendres doux d’Aymon.

Des monologues mettent en opposition l’amour filial du père d’Aymon, Jehan de Haute-Pierre, et celui du père de Blanche, laquelle connaît le châtiment de la badine.

La maternité est abordée de façon métaphorique par la cuisinière, dans ses confidences à Aymon qu’elle a vu naître. Elle-même mère, se souvient de « tous ces fruits dans le ventre ». Tout aussi symboliques ces trois loups, fruits de l’imagination galopante de l’héroïne, qui s’échappent de sa robe déchirée.

Carole Martinez brosse un remarquable portrait de Blanche, celle qui répond aux noms de « Ma lumineuse », « Mon éclatante », et qui se veut aussi « chardon » et « Eau vive ». Blanche métamorphosée qui renaît, affranchie de son père. Touchante dans sa complicité avec Bouc, ce cheval « aux yeux bleus » devenu son « confident ».

Ce récit aborde les croyances religieuses de l’époque. La vieille âme s’interroge sur l’existence de Dieu, énumérant les raisons d’y croire.

Les chansons qui scandent le roman apportent un charme supplémentaire. Dans sa lettre à son éditeur, la romancière revient sur les sources de ces chants.

L’écriture sensorielle (parfums) et poétique de Carole Martinez charme, séduit.

Particulièrement réussi le défilé des saisons suscité par les pots que le jeune marmiton découvre et goûte à l’insu de la cuisinière. On note la richesse du vocabulaire lié au Moyen-Âge (haquenée, bliaut, mesnie, cordieu). Romanesques et romantiques les moments où les protagonistes s’abîment dans la contemplation du « ciel étoilé bercé par le tendre clapotis des eaux » ou se sentent en parfaite communion avec la nature.

L’auteure a su impulser un élan kinésique au récit, rendu par une profusion de verbes d’actions, emportant le lecteur dans cette fougue, ce tourbillon.

Après Le cœur cousu et Le domaine des Murmures, Carole Martinez confirme son talent de conteuse et signe un roman envoûtant, poétique, onirique dans lequel elle retrace l’enfance de Blanche la rebelle au royaume des vivants et des ombres fantomatiques, et met en exergue sa victoire d’avoir « gagné le droit de lire et d’écrire » ainsi que sa liberté. Une invitation à « caroler » avec l’auteure.

©Nadine Doyen

Émilie de Turckheim, Popcorn Melody, Éditions Héloïse d’Ormesson (208 pages – 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Émilie de Turckheim, Popcorn Melody, Éditions Héloïse d’Ormesson (208 pages – 18€)

Trouver une citation d’Emily Dickinson en ouverture du roman au titre mélodieux, un vrai bonheur qui préfigure la rencontre avec son homonyme.

Émilie de Turckheim nous embarque Outre-Atlantique, au plein cœur du désert, à la rencontre de Tom Elliott, gérant d’un supermarché, à l’enseigne du Bonheur.

Pas facile de prospérer dans cette nature hostile qu’est le Pierrier, où « La poussière règne sans partage », impose « sa loi grise », où rien ne pousse, pas même une fleur.

Toutefois, riche de l’enseignement de son instituteur Matt, et conforté par la conviction de son professeur Takemo pour qui « un certain manque est une bénédiction », Tom décida de fournir à ses clients la trinité suivante, de quoi « manger à sa faim, se laver, tuer les mouches », mais en rebelle, il refuse de vendre « la céréale bénie », « le divin maïs ». Va-t-il résister, vu que Shellawick se vide « comme un sablier qu’on renverse » ? Finira-t-il par « vendre des fleurs » ? (1)

Mais qui n’a pas rêvé de venir se détendre assis dans le fauteuil du barbier, propice à s’épancher, comme sur le canapé d’un psy ? Tom, ayant l’art d’observer et d’écouter les habitués du fauteuil, les radiographie ou les croque de façon minimale, sous forme de haïkus. Il nous offre une galerie de personnages avec leur franc parler du terroir.

On croise Fleur, la muse de Tom, « l’héroïne de ses annuaires téléphoniques ».

On découvre Emily, fille adoptive de Matt, férue de poésie, à l’enfance cabossée.

On remonte au passé de Tom, ce « Popcorn kid » d’un clip publicitaire, ses études universitaires, à celui de Nancy, la mère d’Emily, de Dennis, dénicheur de talents », un père « à la tête d’un empire jaune », un chien qui abhorre la vue d’un épi de maïs.

L’auteur crée le suspense quand Tom se voit remettre une enveloppe par Okomi, son premier client, celui qui lui avait extorqué des paroles, qui lui avait inspiré un poème, en début du roman. Quel mystère renferme-t-elle ? Une marque de reconnaissance.

La romancière déploie une écriture inventive, visuelle, très cinématographique, comme ce travelling sur le « cortège de caddies enchaînés ». La précision des descriptions est telle que les images jaillissent, que ce soit pour les lieux, ou ses protagonistes. Elle recourt aux comparaisons, ainsi le visage de Tom, criblé de taches de rousseur devient sous sa plume : « le millier de clous plantés », « ce ciel d’étoiles grouillant ». Le bras de Bob est « flexible comme un cou de flamand ». Elle forge des mots : « toucaneux » ou utilise des mots rares : « enrogne ».

La poésie s’y glisse, mais aussi la grivoiserie de certains poèmes et les réparties graveleuses. Elle personnifie les tournesols « avec leur grand œil brun et leur sourire de pétales », nourrie par « l’état d’euphorie animiste » de Tom.

Émilie de Turckheim jongle avec les mots d’enfants : « Colle au radeau » pour Colorado ou prête à Tom une certaine ironie : « Chu’riche comme les Rocs Fêleurs ».

En remontant au passé des protagonistes, à leurs ancêtres, des pans de l’histoire des USA jalonnent le récit : au XVIIIe siècle, l’extermination des autochtones en leur distribuant « des couvertures infestées par la petite vérole », la prohibition. A travers ses personnages, l’auteur relate le destin de ceux, celles qui « ont du sang ». Est évoquée la façon dont les enfants étaient enlevés de force à leurs parents, éloignés des réserves. D’où cet attachement aux amulettes, une tortue pour les filles, réceptacle du cordon ombilical, «  ce trait d’union de chair ». Anecdote qui rappelle un précédent roman d’Émilie de Turckheim : La disparition du nombril, doté du Prix Nimier.

C’est ce que vécut Mary, la grand-mère de Tom, à qui « on a volé la langue ».

Quant à Marilyn, elle s’avère révoltée par le sort des Sioux, parqués dans des réserves, leurs bisons, « animaux sacrés », massacrés. « Tout était bon dans le bison ».

Émilie de Turckheim montre comment l’argent pouvait dissuader de porter plainte, souligne la façon déshumanisée de congédier un salarié, à l’ère de l’invasion des robots. Sam, n’est-il-pas Big Brother quand il traque Tom au supermarché ?

Cette vidéo surveillance de tous nos gestes ne gagne-t-elle pas aussi la France ?

La romancière met en exergue la lutte que doit mener Tom contre « l’ogre d’en face », « Horn of plenty », « paradis de la consommation », du gigantisme.

Elle pointe les conséquences dramatiques qui en découlent, suicides de ceux qui sont absorbés, étouffés, conduits à la faillite, abandonnés de leurs édiles. Situation qui n’est pas sans rappeler la crise agricole et les petits exploitants avalés par les géants.

Émilie de Turckheim nous livre un récit gigogne en nous faisant suivre l’avenir du roman de Tom, à la veine autobiographique : « Vie et Mort d’un supermarché ». L’écriture comme planche de salut après « la voix des livres » illuminant son esprit.

Elle montre comment est vécue par un auteur la séparation de son manuscrit, ainsi que la difficulté de vendre son opus en quelques lignes accrocheuses. Tom avoue qu’il aurait aimé « le garder secret ». Décision prise après maints atermoiements, doutes avant de l’envoyer aux éditeurs. Puis, l’attente angoissée d’une réponse, et enfin l’accueil par les lecteurs. Un roman n’est-il pas souvent tiré d’une histoire vraie ? Chaque vie n’est-elle pas un roman ? Tel un vampire, Tom s’était contenté d’«  épier des gens » sur le fauteuil de son père. L’auteur pointe « le pouvoir ensorcelant «  des livres, une vraie drogue, aux « plus beaux effets secondaires ».

Émilie de Turckheim signe un roman américain ample comme les grandes plaines d’Amérique, qui a des résonances avec la crise économique actuelle, qui alerte sur la « robolution », avec l’invasion des droïdes. Récit ponctué de flashback, de scènes hilarantes, servi par une écriture éclectique surprenante, d’une grande liberté de ton.

L’épilogue tonitruant, violent, digne d’une scène de western, laisse Tom dans un état second, s’imaginant poursuivi par des « Grandpas à cheval » et criblé de flèches.

On ne peut que souhaiter à «  Popcorn Melody », devenu un tube, le même avenir prometteur.

©Nadine Doyen

(1) : « vendre des fleurs », « C’était l’idée qu’on se faisait de la folie ».

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2015



 

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Chronique de Nadine Doyen

Le crime du comte Neville, Amélie Nothomb, roman, Albin Michel (15€, 135 pages)

Voici Amélie Nothomb sur les traces d’Agatha Christie, toutes deux anoblies, prolifiques, indétrônables, de notoriété universelle, la belgitude en commun et best sellers. Si la romancière britannique fut estampillée par la presse des sobriquets suivants : « L’impératrice du crime », « lady of crime », comment sera surnommée Amélie Nothomb ? Peut-être « La baronne du crime » ? Le récit revêt un « British touch » double, puisqu’Oscar Wilde fut aussi une source d’inspiration pour l’intrigue. Chapeau bas à la narratrice, à l’imagination hors pair, à l’art imparable pour forger les noms à rallonge de ses personnages : entre en scène tout d’abord Madame Rosalba Portenduère par qui le malheur arrive.

Amélie Nothomb nous convie au château de Pluvier, dans Les Ardennes belges, à la rencontre de son propriétaire, le comte de Neville. Celui-ci a hérité de l’art de la bienséance et de recevoir, non pas de Madame Rothschild, mais de son père et « son meilleur professeur » fut le roi Baudouin qui lui inculqua la déférence. La romancière radiographie le milieu de l’aristocratie, ce besoin de paraître, et montre  le changement opéré en 1975 pour les « Modernes » dans les rapports filiaux. On entre dans l’ère de l’enfant roi, alors que précédemment ils recevaient le minimum d’attention. Ce qui est choquant ce sont les révélations de leur mode de vie frugale (« pain et eau »), froid de la bâtisse causant le décès de Louise, sœur de Neville, faute de soins.

Henri Neville, obnubilé par la prophétie de la voyante, redoute cette ultime garden-party, du 4 octobre, pourtant devenue l’incontournable rendez-vous mondain.

Réussira-t-il à mettre son projet machiavélique à exécution ? On plonge dans les pensées du père. Qui mettre sur sa blacklist parmi les « individus abjects » à liquider ? Ses paroles le trahiraient-il quand il affirme que sa fille est « monstrueuse », « impertinente », « une sale gamine », « sale petite égoïste » ? En proie à un sérieux maelström, il en perd le sommeil. Les conseils pour juguler l’insomnie seront-ils suivis ? A noter la savoureuse définition que la narratrice en donne : « une incarcération prolongée avec son pire ennemi. Ce dernier étant la part maudite de soi ». Savoureux son monologue apostrophant Dieu.

Dans ce roman, Amélie Nothomb focalise notre attention sur le rapport de forces entre le père et sa fille, tissant un parallèle avec Agamemnon et Iphigénie. Le tête à tête de la fille et du père prend l’allure d’une tragi comédie cocasse par les réparties de Sérieuse. Ce n’est plus Tuer le père mais «  tuer la fille ». La narratrice instille un grain de folie dans la requête de Sérieuse. Ses pensées suicidaires, laissant deviner son mal-être, sa crise d’adolescence, ont de quoi inquiéter le père. Si Sérieuse, pourtant « née dans l’amour » a souffert d’un manque de communication, le père lui accorde un moment privilégié lors de leur retour au château Il lui témoigne à cet instant toute son attention, l’invite à lui confier « ses ressentis ».Qui a le plus d’ascendant sur l’autre ? Le suspense va crescendo quand le père s’exclame : « Tu me manipules ».

Quant à Alexandra, la mère ? On lui doit la phrase codée : «  Venise s’enfonce ». Femme positive, au « sourire radieux », pour qui « rien ne paraissait tragique ». Avec psychologie, la romancière sonde les âmes de cette famille aristocrate ruinée, souligne la métamorphose de Sérieuse, enfant brillante devenue renfermée, amorphe.

Amélie Nothomb sait nous tenir en haleine, suite aux atermoiements d’Henri et maintenir le suspense avec des retournements de situations. La musique de Schubert n’y est pas étrangère. Au chant du cygne, « les auditeurs lévitaient » et par miracle Sérieuse avait aussi vibré, l’émotion l’habitait. Elle se sent libérée de « la gangue qui enserrait son cœur ». La tension atteint son paroxysme quand le comte se dirige vers la tour. Le lecteur sait que l’arme du crime l’attend. Qui sera la victime ?  Et la narratrice de rappeler que « Dans tout roman honorable, quand un fusil est mentionné, il faut qu’il serve » ! Nouveau rebondissement : ce papier glissé par Sérieuse à son père, quel ultime message peut-il contenir ? Le lecteur reste ferré. L’année 2014 sera-t-elle pour Henri et sa famille un « annus horribilis » ?

Telle une marionnettiste, l’écrivaine commande avec brio le destin de ses protagonistes. Elle analyse le crédit que certains accordent à la voyance, aux superstitions, comme la chouette. Cette chiromancienne cherchant « des champignons particuliers » rappelle l’atmosphère de Burning man dans Tuer le père. 

La romancière a l’art des formules et du pastiche : «  Je ne suis pas digne d’être reçue par toi, mais dis seulement une parole et je suis invitée ». Jeux de mots : « S’il n’avait rien commis d’indigne, il n’avait rien accompli d’insigne ». Elle joue sur la variation : Ernest/earnest, signifiant en anglais sérieux pour aboutir à Sérieuse. Elle décoche avec une pointe de malice la question concernant le dernier roman de Modiano. Elle met en exergue « l’agitation » qui règne au sein de « cet asile d’aliénés » avant l’arrivée des invités : une batterie déchargée, l’erreur du fleuriste qui envoie la commande d’un funérarium. Sérieuse qui porte le deuil, mauvais présage ?

Amélie Nothomb souligne la différence des lois d’un pays à l’autre, concernant le patrimoine. En effet, si les monuments historiques  sont protégés en France, en Belgique l’absence de loi autorise à faire table rase d’un bien immobilier. D’où l’inquiétude du comte quant au devenir du château mis en vente qu’il apostrophe en monologue savoureux : « Mon plus vieil amour, tu n’as jamais été aussi beau ». Elle met en exergue l’attachement du comte pour ce bien familial. Les lieux sont mémoire. Chaque événement de notre vie est lié à des personnes et des lieux. Pour Mario Rigoni Stern, «  L’endroit où l’on a passé une période sereine de sa vie demeure dans la mémoire et dans le cœur toute la vie, mais ce souvenir devient plus cher si, à cette période heureuse, ont succédé d’autres temps douloureux ». On comprend mieux son déchirement intérieur à se séparer de ce château. Et la narratrice de rappeler la phrase de Rimbaud : « Ô saisons ! Ô châteaux ! ». Ce n’est pas un hasard si Sérieuse a dix-sept ans.

En filigrane, on devine des accents autobiographiques. Amélie Nothomb a connu dans son enfance les réceptions auxquelles elle ne pouvait pas prendre part, mais n’a-t-elle pas confié dans des interviews que se dissimuler sous la table lui permettait de finir les verres ? « Les Nothomb vendaient Le Pont d’Oye ». Même nombre d’enfants dans la fratrie de la narratrice : «  une sœur gourmande », Juliette, dotée comme Électre de talents culinaires (1).

Amélie Nothomb signe un récit alerte, délirant, entrelaçant plusieurs thèmes : les relations parents/enfants, le mal de vivre chez les adolescents, la destinée des êtres. Elle confirme son titre « d’enchanteresse » dont Stéphanie des Horts l’a adoubée. Une cuvée 2015 sans champagne ? Détrompez -vous, « du laurent-perrier Grand siècle ! » coulera.

Pour Amélie Nothomb, grande consommatrice d’« or liquide », une garden-party sans champagne manquerait de pétillant ! Elle confère d’ailleurs à ce divin nectar un rôle majeur, crucial qui précipitera l’épilogue et confirmera la prédiction. Le récit qui commence par une disparition s’achève par une autre. Belle pirouette brillamment concoctée par Amélie Nothomb aux talents incontestables de conteuse.

À vous lecteurs de tester votre « ressenti » et de goûter « l’ivresse par anticipation ».

(1)Carrément biscuits de Juliette Nothomb, critique culinaire, éditions de la Renaissance du livre. 50 recettes sucrées et salées à la mode Delacre. La cuisine d’Amélie de Juliette Nothomb, Albin Michel, 80 recettes de derrière les fagots. Et bien d’autres ouvrages.

©Nadine Doyen

Il n’est feu que de grand bois, éd. De la Différence, septembre 2015. 188 p. 17 euros.

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2015



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Claire Fourier, Il n’est feu que de grand bois, roman, Éditions de la Différence

A l’heure des courriels, des textos, des MMS, certains ont la nostalgie de la vraie correspondance, genre qui semble avoir un regain d’intérêt. À noter que le festival de la correspondance de Grignan draine toujours autant de passionnés de ce genre.

Claire Fourier nous dévoile la correspondance de ses deux protagonistes et nous fait pénétrer dans leur intimité. Ils s’écrivent, et nous lisons leurs états d’âme. L’auteur distille seulement des bribes de leur rencontre, alimentant le mystère.

Tout les oppose à l’exception de leur goût pour le bois. L’homme sillonne la forêt vosgienne, la femme les couloirs des bibliothèques et des musées pour son travail sur l’histoire du mobilier. Elle lui écrit, il téléphone. Elle maîtrise la langue française, il l’égratigne.

Après la période d’apprivoisement, les lettres se gonflent comme une voile sous le vent de la passion. Alma invite son « empereur forestier » à la caresser : « viens usiner ton amoureuse ». La « femme de l’Ouest » confesse avoir plus « l’âge de la sensualité » que celui « de la sexualité ». Elle « zigzague entre vous et tu ». Il devient sa « boussole », « son moteur ». Elle se livre aux confidences. Ses lettres retracent leurs échanges téléphoniques, leurs rencontres. Elle se projette dans l’avenir, anticipe leurs prochaines sorties. Elle brosse un portrait passionné de Rolf. Quant à lui, il redécouvre, par l’échange et  la conversation avec Alma, de nouveaux horizons.

Malgré ses nombreuses promesses, Rolf se rétracte. Voici leur bonheur d’être ensemble ébranlé, alors qu’ils  n’étaient « qu’à l’aube d’un temps de douces caresses physiques et spirituelles ».

Ce coup de théâtre, qui vient assombrir leur liaison, plonge l’aimante amante dans le désarroi et l’incompréhension. Elle a du mal à accepter son déchirement et songe à lui rendre la monnaie de sa pièce. N’avait-elle pas réveillé en lui des sentiments, des sensations, des désirs qu’il croyait ensevelis, classés dans ses archives affectives ?

Le ton enflammé des lettres prend un tour cinglant, soulignant la

lâcheté du « misérable empileur de bûches ». Alma, « la rose épineuse » déverse sa fureur en une grêle de termes dépréciateurs : « ours mal léché », « butor », « tronc

mal dégrossi  ». Elle ne cache pas sa peine : « J’ai mal à toi ». Alma, exacerbée par les explications de ce « doux idiot »,  dissèque la colère qui l’habite et sa façon de rebondir (« Je me déprendrai à la longue. ») Elle  manie l’ironie, l’autodérision et pastiche La Fontaine : « Adieu, sapins, moutons, oies et brochets ! ». N’a-t-elle pas appris à ne compter que « les heures heureuses » ?

Cette aventure extra-conjugale, vécue avec remords par Rolf, pourra-t-elle se poursuivre, avoir une deuxième chance ? On éprouve une sympathie immédiate pour Alma, confrontée à ce naufrage.

En filigrane, Claire Fourier autopsie la forêt vosgienne, rappelle ses blessures causées par la tempête, évoque la déforestation et détaille cette chaîne du bois.

L’odeur de résine nous accompagne tout comme les lettres parfumées.

L’historienne du mobilier nous fait découvrir des meubles d’époques révolues, que l’on ne voit plus que chez les  antiquaires ou dans les musées,  aux noms insolites : secrétaire à dos d’âne, à billet doux, à culbute, bonheur-du-jour, « en tombeau ». Elle nous initie à tous les stades du travail du bois « densifié », de la « rétification », au vocabulaire technique (profilage, débardage, schlittage).

Claire  Fourier, dans un style alerte, audacieux, joue avec les mots : airain/reins,  Gulliver/Guebviller, péché/pêcher, Rue d’Ulm.ULM, être/hêtre, massage/message. Par son ballet de lettres, elle montre que « les mots écrits peuvent devenir charnels » quand le désir est le moteur. Si  pour Yves St Laurent, le plus beau vêtement pour une femme ce sont les bras de l’homme qu’elle aime, Alma, elle, offre à  Rolf «  le collier de ses bras ».

L’auteur ponctue les lettres de références littéraires (Moby Dick, Alexis Zorba) et, férue de peinture, y glisse une succession de tableaux, décrits avec minutie, dont ceux de Courbet, de Caspar David Friedrich : Le chasseur dans la forêt. On retrouve le décor familier de Claire Fourier, déjà présent dans ses romans précédents : les paysages bretons, une maison, sorte de « béguinage », un jardin foisonnant de roses, le tout évoqué  avec poésie. Sa musique de prédilection : Grieg, Mahler, Sibelius. L’amour est comparé au tango, après qu’un jour Alma l’a dansé avec son « homme boréal ».

Alma, « délirante hyper lucide », pétillante,  électrisante épistolière,  nous livre sa propre définition  de l’amour, qui s’affine au fil du vécu : « Successivement un enchantement, un désenchantement, un faire-avec le désenchantement, un ré-enchantement ».  Au lecteur de voir à quelle phase elle en est. Elle traverse le roman, grisée par un vent de « folie », un vent de sagesse aussi, s’interrogeant sur la permanence de l’amour dans le tourbillon incessant de la vie.

Ce roman s’inscrit dans la lignée de Métro ciel. D’un livre à l’autre les héroïnes de Claire Fourier se consument d’amour et se brûlent les ailes.

Ici, l’auteur radiographie une liaison adultère vouée à être en pointillé, compliquée, entravée par la/le légitime. Elle dépeint les deux versants de l’amour. Elle aborde la question d’infidélité sans tabou. Et si elle était le ciment des couples durables ?

Cette liberté dans le couple n’est-elle pas le secret et la force d’une union qui dure pour  Kristeva/Sollers ? Comme Denise Bombardier, Claire Fourier montre que l’amour n’a pas d’âge, toutefois elle apporte des nuances entre l’« amicizia » de Stendhal et la « philia », cette « amitié supérieure » « qui élève ». Si dans le film de Woody Allen « tout le monde dit I love you », les deux protagonistes vont-ils se le dire for ever ? Alma vit l’amour comme une chose à la fois nouvelle chaque jour et très ancienne, venue de la nuit des temps.

« Dieu m’étonnera toujours » disait l’auteur dans un livre précédent qui porte ce titre, et Claire Fourier, elle, n’en finit pas de surprendre ses lecteurs avec ce style ensemble clair et voluptueux, qualifié de « sensualité verbale » par Bernard Noël.  Au lecteur de céder à « la puissance de la séduction (se-ducere : conduire sur les chemins de traverse) ».

                                   ©Chronique de Nadine Doyen

 

Julien Blanc-Gras, In utero, Au diable Vauvert (15€ – 190 pages)

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2015



in-utero-par-julien-blanc-gras-au-diable-vauvert-190-p-15_5408237Julien Blanc-Gras, In utero, Au diable Vauvert (15€ – 190 pages)

Les deux citations en exergue autour de la venue d’un enfant donnent la tonalité du récit. Celle de  Pierre Desproges pleine d’humour, celle de Laurence Pernoud traduisant le séisme causé par les neuf mois d’attente pour les futurs parents.

En désignant la future mère par La Femme, Julien Blanc-Gras donne une portée universelle à son expérience personnelle qu’il va consigner comme un journal.Le récit s’ouvre sur les émotions contradictoires qui traversent le couple, à la lecture du test positif. Pour elle, à la fois la joie et l’affolement. Pour lui « tempête intérieure », « terreur », et nécessité de « rasséréner » La Femme. Il brosse un portrait  dithyrambique de cette Femme rayonnante, d’origine coréenne, et de lui-même, formant « une famille métissée ».

Le trouble  flagrant du narrateur se répercute dans ses gestes. Il nous fait sourire quand le mot Nutella surgit. On aurait envie de lui dire qu’il est bien au frigo ce pot !Voici son esprit taraudé de mille questions dont une de taille : et si c’était « une énorme connerie » ? Il nous confie ses angoisses devant la responsabilité à assumer. Et de  décliner la liste non exhaustive de  tout ce que Femme doit prévoir, s’interdire. Pourquoi pas envisager à plus long terme, y compris « la préinscription à Harward » ?

Très admiratif devant l’abnégation des femmes enceintes, il entre en empathie avec la Femme à la lecture de la première échographie, sidéré qu’il est devant cette « magie biologique ». Ce mystère lui fait dresser un parallèle entre la formation de ce foetus et la gestation de son roman. Amélie Nothomb se dit d’ailleurs enceinte de ses romans. Avouant son ignorance, il s’informe au maximum en conseils pratiques, écume la littérature et cite John Fante, Virginie Despentes, Emmanuel Carrère sans oublier ses propres textes. Il visionne des documentaires, assiste aux séances préparatoires à l’accouchement. Et enfin il faut déménager et « se farcir » une visite chez Ikéa !

Si ce « lardon » nourrit ce roman, le narrateur, double de l’auteur s’interroge sur le thème du suivant,soulignant que ses voyages ont alimenté ses ouvrages précédents. On reconnaît d’ailleurs ses allusions à Touriste et à Paradis ( avant liquidation). Il affiche son désir de poursuivre ses voyages ( afin de  ne pas s’étioler), de ne pas être esclave du môme, peut-être convaincu comme  Pablo Neruda qu’ « il meurt celui qui ne voyage pas, celui qui ne lit pas…, celui qui ne sait pas rire de lui-même ». L’esprit d’ouverture du narrateur globe-trotter le conduit à comparer les us et coutumes d’ autres pays quant à l’annonce d’une naissance. Il évoque ses reportages, dont un au Japon, songe à interviewer la Femme.

On plonge dans les pensées du narrateur , conscient de sa mission de père, anticipant le QI de son fils. Excessif dans ses propos, le futur père redoute d’être « réglé par un dictateur ».  Il anticipe déjà  sa carrière et s’interroge sur le métier(   « chômeur ou président? »), alors qu’il est encore « un assisté », « nourri et logé ».

Accélération du récit. Fausse alerte.  Le jour du  « débarquement »  imminent  précipite le couple à la maternité. Et si cela ne se déroulait pas du tout comme prévu ?

Le récit s’achève sur le portrait de famille de parents, « subjugués »,  en pleine « béatitude » devant leur « chef- d’oeuvre », « cette petite boule de clarté », que l’auteur affubla d’autres noms durant ce « voyage de neuf mois »: «  notre petite racaille », « Raoul », «  un petit mutant digital », d’ « alien », « un petit sauvage »

Dans ce roman, Julien Blanc-Gras entremêle histoire personnelle et histoire de l’humanité, remontant jusqu’à « bébé Cromagnon ». Il distille des réflexions sur les progrès acquis ( la pilule) et conseils : « être optimiste » pour procréer. Si certains ont besoin d’une Rollex pour s’accomplir, d’autres adhèrent à l’aphorisme de Compay Segundo : « Pour réussir sa vie, un homme doit faire un enfant, écrire un livre et planter un arbre ». Réussira-t-il cette trinité ? L’enfant est né, le livre est sa « couvade ». Laissons le mystère pour le choix de l’arbre. Julien Blanc-Gras signe un hymne à la Femme, aux mères, pétri de tendresse, d’amour et d’humour. A conseiller à tous les néo-parents et leur famille.

©Nadine Doyen