Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb ; Albin Michel, Rentrée littéraire 2017 – 24 août 2017 (16,90€ – 169 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb ; Albin Michel, Rentrée littéraire 2017 – 24 août 2017 (16,90€ – 169 pages)


Reconnaissons à Amélie Nothomb le génie des titres. Elle fait partie des auteurs aux titres qui claquent,interpellent. Pour son vingt-sixième roman, l’auteure nous renvoie à Musset, et à nos classiques ! Un rendez-vous inéluctable !
Le roman s’ouvre par une réflexion sur l’impact du prénom de son héroïne : Marie.
Comme l’affirme David Foenkinos :« Certains prénoms sont comme la bande annonce du destin de ceux qui les portent ». (1) Dans l’enfance, on n’existe que par son prénom fait remarquer Serge Joncour (2). Marie, donc, ne manque pas de charme.
Amélie Nothomb explore le couple : en premier celui formé par Marie et Olivier.
Comme dans Riquet à la houpe, la romancière met au monde des bébés dont certains sont excessivement précoces dans l’analyse du comportement de leurs parents.
La maturité de Diane, dès son plus jeune âge sidère. On se prend d’affection avec cette « enfançonne », rejetée par « la déesse », sa mère. Ses monologues intérieurs sont poignants. N’y aurait-il pas des réminiscences de l’enfance de l’auteure, qui, semble-t-il n’était pas attendue… ?
Amélie Nothomb opère une dissection du duo mère/fille et nous plonge dans les eaux troubles du lien familial entre fratrie, la famille s’agrandissant vite.
On suit le parcours des 3 enfants, mais surtout celui de Diane, qui se distingue par ses aptitudes dès le primaire, puis au lycée jusqu’à sa formation médicale d’interne.
On traverse les épreuves de la famille, Diane ayant quitté, à sa demande, son foyer pour se réfugier chez ses grands parents.
Le lecteur s’attache vite à Diane, qui semble habitée par le « never complain », mais comprend le sens de « Home is where it hurts » quand sa mère tourmentée vient la trouver à la sortie de l’université, espérant la voir revenir à la maison. Pourquoi ces pleurs de Marie ? Qui est l’auteur de cette lettre qui laisse Diane abasourdie ?
Ce tête à tête mère-fille donne à Diane l’occasion de lui asséner ses quatre vérités. N’aurait-elle pas été tentée de « tuer la mère » au comble de sa frustration ?
Amélie Nothomb nous immerge également dans le milieu hospitalier, rendant hommage à ces professions qui nécessitent abnégation et dévouement, mettant en exergue Madame Aubusson, ce maître de conférences qui a vu en Diane « une beauté supérieure ». La narratrice focalise notre attention sur leur relation, leur connivence, leur collaboration. L’une boostant l’autre jusqu’au succès d’Olivia.
Cette entente n’est pas sans éveiller des soupçons d’attirance sexuelle chez son amie Elisabeth. Une proximité telle qu’ Olivia propose de passer au « tu », l’invite chez elle, où elle fait connaissance de son mari (chercheur mutique) et de sa fille Mariel, qui souffre de carence affective. Diane, retrouvant ce qu’elle a vécu, propose d’aider Mariel à combler son retard. L’assertion de jean-Claude Pirotte : « La seule chose qui nous fonde c’est l’enfance » illustre bien le vécu de la progéniture des protagonistes.
L’anorexie, thème récurrent, touche toujours l’un de ses personnages.
Coup de théâtre lors de la réception organisée par Olivia. Et de constater que son discours met si mal à l’aise Diane qu’elle prend la tangente !
Une attitude peu loyale qui rappelle un autre discours : celui du maire dans le roman de Stéphanie Hochet L’animal et son biographe. Propos qui vont dans les deux cas faire tout basculer, pour le moins jeter une ombre sur leurs liens, une fissure dans leur amitié. Tout n’est pas encore envenimé. Doit-on prêter garde à l’injonction d’Elisabeth mettant Diane en garde contre ce personnage toxique ?
Un coup de projecteur est mis sur le couple formé par Olivia, cardiologue, professeur émérite, son mari chercheur, Stanislas et leur fille Mariel qui accuse du retard.
Le deuxième rebondissement : la découverte de Diane va précipiter la rupture dans la relation d’amitié si intense, si exceptionnelle.
La romancière aborde ici la rivalité en milieu professionnel, la perte de la confiance en l’autre jusqu’à la trahison impardonnable. C’est alors que l’amie devient « un monstre » que l’on aurait envie de supprimer. De quoi se révolter, s’indigner.
Le rebondissement final surprend moins Diane que le lecteur puisqu’elle a compris le pourquoi de ce dénouement tragique et nous en donne les clés.
Le plaisir ultime des Nothombphiles aura été de débusquer le mot « pneu » que la romancière distille avec jubilation. Quant au champagne, il est au rendez-vous.
Amélie Nothomb brosse un magnifique portrait de son héroïne Diane, privée dans son enfance d ‘amour maternel. Grâce à son opiniâtreté, cette workaholic hors norme, battante, brillante, merveilleuse, surmonte les épreuves et réussit à concrétiser son rêve de devenir cardiologue. Une vocation née d’une phrase de Musset !
Si Hubert Reeves se déclare heureux d’avoir déclenché des vocations par ses livres, qu’en aurait-il été de Musset, qui, lui, a inspiré l’académicienne belge Amélie Nothomb ? Où sont les hommes ? Au lecteur de s’en faire une idée !
Dans ce roman « fait que de nerfs », « le plus noir qu’elle ait écrit », (4) Amélie Nothomb souligne où peuvent conduire les manquements maternels tout comme l’amour fusionnel dans son analyse magistrale de la violence entre mère/fille. Des attitudes extrêmes pour ces deux figures maternelles paroxystiques qui font réfléchir.
« Une mère peut en cacher une autre », nous prévient l ‘écrivaine !
Jalouse, jalousie sont les deux mots autour desquels est tissé le roman qui aurait pu s’intituler: Jalouse, mais ce titre est celui du film des frères Foenkinos. (3)

©Nadine Doyen


(1)La tête de l’emploi de David Foenkinos
(1) L’amour sans le faire de Serge Joncour
(2) Jalouse, film de David et Stéphane Foenkinos
(3) Assertion d’Amélie Nothomb dans une interview.

Franz Bartelt, Hôtel du grand cerf, Cadre noir, Seuil, Mai 2017 ; (346 pages – 20€)

Chronique de Nadine Doyen

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Franz Bartelt, Hôtel du grand cerf, Cadre noir, Seuil, Mai 2017 ; (346 pages – 20€)


Franz Bartelt dédie ce polar au regretté Alain Bertrand avec qui il écrivit Massacre en Ardennes. Leur point commun ? Une prédilection pour l’air balsamique des Ardennes frontalières.
C’est d’ailleurs dans un triangle franco belge que Franz Bartelt campe son intrigue.
Le récit nous transporte dans un va et vient entre Reugny, ce village qui perd sa quiétude, Larcheville ( ville chère à l’auteur, anagramme de Charleville) et Bouillon.
A Reugny, notre attention se focalise sur deux pôles. Tout d’abord, l’hôtel du Grand cerf, qui fut le théâtre d’un fait divers, il y a plus de quarante ans. Thérèse Lendroit, qui dirige l’entreprise familiale, ne manque pas d’exploiter le filon, ayant transformé en musée la chambre où l’actrice Rosa Gulingen séjournait pour un tournage.
Une cassette exhumée d’une benne par Charles Raviotini fait revenir sur le devant de la scène la mort mystérieuse de cette vedette, « auréolée de gloire hollywoodienne ». L’idée de tourner un documentaire germe, et il dépêche Nicolas sur les lieux. Accident ou crime, saura-t-il la vérité ?
Le deuxième lieu est le Centre de Motivation, dirigé par Richard Lépine avec une discipline de fer, faisant penser à une secte. Le logement des stagiaires en cellule crée une atmosphère anxiogène. Silence imposé. Mieux vaut être ponctuel, respectueux du règlement pour éviter le renvoi. Mais cela fait le bonheur de Sylvie, taxiwoman, assurée d’avoir un client à mener à la gare.
Très vite nous sommes entourés d’une galaxie de personnages étonnants, bien trempés. Parmi les habitants du village, il y en a des récurrents comme l’idiot du village, en la personne de Brice Meyer qui communique surtout par onomatopées.
Soudain, l’annonce de la disparition d’Anna-Sophie, la fille de l’hôtelière, met le village sens dessus dessous. Les habitants s’organisent, déploient une incroyable et rocambolesque battue. Un hélicoptère déplacé. Le village presqu’en état de siège.
Puis, c’est l’ex-douanier que l’on découvre abattu, l’incendie de sa maison qui éclate.
Coup de théâtre, un troisième corps retrouvé plonge le village dans la consternation.
Il y a celui qu’on regrette, celui « qui n’a que ce qu’il mérite », celle que l’on recherche. L’auteur photographie les campagnes où « personne n’aime personne et le malheur des uns n’est que la réparation du malheur des autres ».
Et nous voici plongés au coeur de deux enquêtes en parallèle. Le mystère du chromo vient se greffer. Le village en pleine effervescence, assailli par les forces de police et les équipes de télévision, les journalistes.
L’excès, « qui met un peu de grandeur dans les petitesses de l’existence », chez Franz Bartelt touche déjà ses personnages. On se souvient de Gontrane dans Charges comprises. Voici le pendant masculin. Mais la surcharge pondérale de l’inspecteur Vertigo Kulbertus pose problème, car elle est croissante. On devine que c’est handicapant pour exercer un tel métier, d’ailleurs il ne cesse de compter les jours avant la retraite !
Le romancier,coutumier de l’ordre alphabétique, l’a choisi pour les aliments que le flic, à l’appétit gargantuesque, ingurgite ! Vu ce qu’il s’empiffre, Vertigo est sujet aux rots et pets ! « d’une puissance d’une explosion nucléaire » ! » Il a à cœur de produire son propre gaz carbonique » !
Voici donc un inspecteur, hors norme, dépêché à Reugny. On peut douter de son efficacité vu la façon dont il conduit les interrogatoires. Parfois de son lit et en caleçon ! Grotesque sa demande aux villageois de se présenter par ordre alphabétique pour les « travailler », « tous en ligne » . Tout aussi ridicule sa façon d’en faire les témoins de son repas. Hallucinant l’interrogatoire de Jack dos à dos avec Elisabeth, doublé d’une tirade théâtrale. Toutefois « ce Sardanapale » a su négocier « un marché amoureux » avec Elisabeth. Méthode contestable mais payante !
Le suspense est relancé à chaque victime recensée, mais aussi avec les prédictions d’une voyante qui voit plusieurs morts. Que se passe-t-il donc dans ce village où la mort s’invite pas moins de cinq fois ? Un serial killer rôderait-il ?
Le romancier ne rechigne pas à évoquer des détails gore, à vous écœurer d’horreur.
Une autre énigme intrigue le lecteur et Freddy, l’époux de Sylvie, routier, qui reçoit des messages d’une voix anonyme, l’avisant d’éventuelles incartades de sa femme.
L’hôtel devient le quartier général des deux enquêteurs, qui s’entendent à merveille, surtout pour vider les bocks, ce qui leur donne « l’ haleine métaphysique ».
« la bière sans mousse est une source intarissable de réconfort » pour les deux acolytes. Pendant ce temps, de sa vigie, Léontine, la grand-mère de la disparue, comptabilise leur orgie et se frotte les mains, en songeant à la recette !
En général, chez Franz Bartelt :ça dégomme (cf le recueil de nouvelles précédent ou son roman culte : le jardin du bossu),on «  beuque », on rembouge aux bières !
« La générosité se mesure en quantité de bière, pas en quantité de mousse. »
Dans ce polar foisonnant, ubuesque, Franz Bartelt brasse maints sujets. Il souligne le désintérêt pour la poésie, un genre peu vendeur. Il épingle, comme dans La bonne a tout fait, la police qui tarde à diligenter ses forces.
Parmi les constantes : il y a toujours un personnage passé par l’hôpital psychiatrique, des liaisons extra-conjugales (Sophie et Nicolas ), des piliers de bars dipsomanes, que l’on croise au bar de la mère Dodue, « à l’emphase commerciale inattaquable » !
Du côté du style, on retrouve les énumérations, de savoureux aphorismes : « La bizarrerie n’est pas incompatible avec la compétence », « La limonade et la philosophie ont toujours eu des affinités ». « Il y a des vérités qui demandent à être mûries longtemps ».
L’auteur rappelle, en toile de fond, que la France est un pays souvent en grève et sait restituer le langage des grévistes remontés (« On ne sait plus où donner de la bille »), décrire le bordel, la paralysie qu’ils créent dans Larcheville avec leurs « barrages hermétiques ». Larcheville qui rime avec « tuile » qui tombe, au sens figuré.
Durant la lecture, on se prend à jouer le détective novice, nous obligeant à des retours en arrière. Les ramifications se complexifient quand on remonte jusqu’aux racines de l’histoire personnelle de Richard Lépine et conduisent Nicolas Tèque à élargir son territoire géographique de recherches.
L’épilogue nous dévoilera-t-il les clés de tous ces mystères accumulés ? Puisque pour le romancier : « Il n’y a que dans les romans qu’on connaît le fin mot de l’histoire. »
Même loin de la salle de bains- musée, on baigne dans un vrai délire au moment de l’interrogatoire. Alors que cinq victimes ont eu des fins prématurées tragiques, le polar recèle des accents de comédie et des scènes époustouflantes.
L’auteur décline un hommage indirect à Simenon et Hitchcock.
Si Franz Bartelt ne peut prétendre aux prix décernés à Jack Lauwerijk, récompensant de la poésie, son roman peut briguer une autre reconnaissance pour son humour noir, son talent de dramaturge « sa patte inimitable » ! Dans son antre ardennais il a concocté ce « texte original », jouissif, mâtiné de poésie, recommandé comme ordonnance de l’été par Samuel Delage qui y voit un côté San Antonio et aussi chaudement conseillé par la librairie L’embarcadère de ST Nazaire. (1)
Un détour par votre librairie s’impose sans tarder.
(1) En podcast dans l’émission Fr3 Les petits mots des libraires du 6 juillet 2017



©Nadine Doyen

Arnaud Guillon, En amoureux, Éditions Héloïse d’Ormesson, (172 pages – 17€), Mars 2017

Chronique de Nadine Doyen

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Arnaud Guillon, En amoureux, Éditions Héloïse d’Ormesson, (172 pages – 17€), Mars 2017

Le roman s’ouvre sur une fête organisée par un couple qui pend la crémaillère.
Vont s’y croiser Nino, une jeune femme archéologue, céramologue et Paul, documentariste. Très vite, cette « liane brune » tombe sous le charme de Paul.
Paul cherche à en savoir plus auprès de Félix : il apprend que « son couple bat de l’aile », qu’elle a un enfant. Serait-elle victime de la crise de la quarantaine ?
On suit les rencontres clandestines, torrides de Ninon avec Paul. Un vrai cataclysme.
On peut être perdu, le récit naviguant entre le présent et la liaison improbable et le passé qui par flashback remonte à la naissance de l’amour avec son mari Thaddée. On fait escales dans divers lieux : Porquerolles, la Provence, Paris , les Cyclades.
Ninon, mue par le désir grandissant d’être avec Paul, lui suggère une escapade.
C’est après des vacances en famille que Ninon prend la liberté de s’envoler avec Paul, « en amoureux », bien que ce dernier soit encore habité par Chiara.
C’est sur l’île de Paros, aux paysages paradisiaques («  transparence turquoise »), que Paul a choisi de vivre leur amour neuf sans avoir à se cacher. Paul compte rendre visite à un couple d’ amis installé avec sa famille.
Arnaud Guillon s’avère un excellent peintre paysagiste, quand il décrit Paros, sa végétation (glycine, bougainvillées, hortensias, cyprès), la côte rocheuse, les collines fauves. « Tout, dans ce paradis, suscitait l’amour. »
L’auteur distille un cocktail d’effluves (jasmin, Heure bleue, Nahema), de couleurs, de saveurs (pistaches, rapsani), de bruits( cigales, clapotis) et titille nos sens.
Si Sylvain Tesson considère le livre comme indispensable sur une plage, pour Ninon qui se plonge dans Le bel été de Pavese et Paul dans Paris est une fête de Hemingway, cela traduit plutôt l’ennui, ou le besoin de s’éloigner de l’autre.
Leurs baignades restent leur seul moment de communion.
Voilà Paul qui s’interroge sur les causes de la distance que prend Ninon, de son détachement, de son indifférence, de son refus de tendresse, d’étreintes, de baisers. Le lecteur aussi. Compte tenu de leurs ébats parisiens, des textos échangés, de leur emballement, comment expliquer un tel soudain revirement ? Le sentiment de tromper son mari la tarauderait-elle ? Aurait-elle un once de culpabilité ? Cette liaison extra-conjugale mettrait-elle du piment dans son quotidien ?
La vérité, Ninon la lui crache un matin. Si inattendu cet aveu que Paul a de quoi être déboussolé, secoué et nourrir des désillusions. L’inconstance de Ninon nous questionne. Son instinct maternel refait surface en jouant avec Flore.
Pas facile de ne rien laisser paraître lors de leur visite chez les amis de Paul qui eux voient en Ninon sa petite amie. Alice et Bruno font couler du champagne « Drappier » pour ces retrouvailles, comme Amélie Nothomb, tout en revisitant leurs années estudiantines. On dîne à La Rotonde !
N’en pouvant plus de cette situation, Ninon signifie à Paul son désir de rentrer à Paris au plus vite. Va-t-elle réussir à changer les billets ? À abréger leur séjour qui a tourné au fiasco ? Une vraie mascarade ! Laissons le lecteur spéculer.
Toujours est-il que Paul connaît la réponse à la citation d’Aragon, mise en exergue, : « C’est fait comment, un coeur de fille » ? Sa déréliction attriste.
Arnaud Guillon poursuit son exploration du thème de l’amour comme dans Tableau de chasse. Ici, il décortique les intermittences du cœur de son héroïne Ninon Faber et radiographie cet attachement aveugle, l’expression du désir qui change de cible.
Pour Philippe Labro « Ce ne sont pas les lieux qui comptent, c’est l’amour qu’on y transporte. » Il est certain que Paros sera un souvenir assombri, amer pour les deux protagonistes, mais lumineux pour le lecteur, les lieux étant mémoire.
L’enfer pour les uns, le paradis pour d’autres.
Arnaud Guillon signe un roman montrant que l’amour continue à défier les lois de la raison, mettant en garde contre l’emballement passionnel qui n’a qu’un temps.

©Nadine Doyen

Claude Donnay, La route des cendres, M.E.O. Éditions, (17€ – 179 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Claude Donnay, La route des cendres, M.E.O. Éditions, (17€ – 179 pages)


Le récit s’ouvre sur un premier chapitre énigmatique. On assiste au départ de David, à l’allure de Kérouac, sac au dos, mais on ignore sa destination et le contenu du sac qui a l’air précieux.

Pourquoi tant de douleur, de larmes lors de cet arrachement qui semble définitif ?

En parallèle on fait connaissance avec Serena dont on ne déduit pas de suite le lien qui a pu exister entre eux. Serena , étrange « femme oiseau ».

Claude Donnay retrace en parallèle deux destins. L’un au présent se déroule sous nos yeux, l’autre se réfère au passé.

Des mots retiennent l’attention : « sacrifice ». Besoin de liberté ? Fuite ?

Pourquoi semble-il à l’affût des infos à la radio ? Qu’a-t-il à craindre ?

Nous voilà embarqués avec le narrateur, qui, depuis, a changé de nom, pris en charge par le routier Dumbo, « le nazi », qu’il préfère quitter dès la première halte.

Cet homme, en cavale, William Jack, serait- il « un loup dangereux », plus qu’« un monstre en gestation » ? Peu de précisions géographiques, toutefois on le retrouve à Rethel, il est déposé à Charleville, son but est de passer la frontière, de rejoindre la Belgique.

Des indices commencent à éveiller notre attention. Quelle peut être cette « affaire » à laquelle il fait allusion ? Cette dette à payer ? Mystère complet ! Voilà le mot « meurtre » lâché. Le suspense grandit.

Des femmes jalonnent le récit : comme dans « On the road », l’amour, le sexe sont omniprésents ». L’auteur décline une variation autour du verbe aimer.

Il y a eu Sarah, « la Walkyrie teutonne » dont Serena découvre l’existence.

Le « voyageur qui ne va nulle part », avec un sac à dos qui porte son passé, croise la route de nombreuses femmes. Celle du Blue Moon, la patronne d’un café, « oasis, un lieu où on parle des heures ». Puis Hettie, qui l’héberge une nuit à Charleville avant de reprendre la route. Il tombe ensuite sur Ida Tremblay, dans une « impasse étroite » qui cherche sa nourriture dans un conteneur, à la nuit tombante. Ils font un bout de chemin ensemble, se comprennent, partagent un repas, une soirée télé. Ce moment cadeau du ciel pour Ida lui permet de s’épancher, d’autant qu’Ida sait « décoder les âmes en détresse ». Sous la bénédiction de François d’Assise, qui « pourvoit au nécessaire de chaque jour », le fuyard va continuer sa progression vers le Nord, pris en charge par un camion de déménagement.

C’est en reprenant la marche le long du canal qu’ il avise une péniche hollandaise, descendant vers Rotterdam. Invité par le couple de mariniers à partager d’abord un café puis leur quotidien à bord, il « kiffe grave » cette vie. William Jack se sent hors de portée de ce limier à ses trousses. Pourtant il quitte à regret ses hôtes, unis par un amour exemplaire, aux environs de Molenstraat.

Sa fuite en avant vers le Grand Nord, « vers le linceul blanc » dont Serena rêvait, est ponctuée d’arrêts, au hasard des rencontres, scandée par « DieuAllahYahvé » quand la chance lui sourit. Lors d’une halte dans un bistrot, la serveuse lui sert de GPS, ainsi le lecteur peut le géolocaliser : Boom , en direction d’Antwerpen.

On subodore que William Jack n’a pas l’esprit tranquille pour compulser les gros titres du journal néerlandais.

Les quelques nuits dans « un tunnel de béton », au froid, épuisent le marcheur.

Des moments de découragement, de remords, l’assaillent, lorsqu’il prend conscience qu’il « n’a plus rien ».Va-t-il se laisser rattraper par le « renifleur » ?

Le lecteur est dans l’expectative.

Sa rencontre avec « le chaperon bleu » a quelque chose d’irréel. Que signifient ces messages dissimulés sous des cailloux ? Pourquoi une telle déférence envers les arbres ? Alors on pense au récit de Sylvain Tesson : Sur les chemins noirs, qui lui aussi connaît les secrets des arbres et le bienfait de la marche.

Au bout de deux semaines d’errance, William Jack se résout enfin à gagner son but, après avoir été victime d’une agression, le voici perclus de douleurs.

Par bribes, le passé sentimental du protagoniste est dévoilé, la trahison.On plonge dans ses pensées et on devine un esprit « cassé de l’intérieur ».

Ce qui le taraude ? Le poids de la culpabilité concernant la mort de Sérena.

Le lecteur connaît maintenant la nature de l’objet qui ne quitte pas son sac.

Serena nous apparaît à travers celui qui, en cavale, cherche à s’affranchir de son visage qui le hante. Le narrateur fait état de sa crise d’anorexie, sa liaison avec un gourou qui a tout fait basculer. Ce voyage n’est-il pas destiné à expier une faute ?

Le roman se clôt sur un paysage maritime pittoresque, puis sur un tableau céleste touchant. Ce ballet de mouettes décrivant des arabesques, écrivant « comme un prénom » laisse le héros rasséréné. Le geste accompli renvoie au titre du roman.

La ritournelle de Sylvain Tesson « Le passé m’oblige, le présent me guérit, je me fous de l’avenir » résumerait de façon idoine le parcours de David, alias William Jack.

La plume de Claude Donnay poète se retrouve, souvent en début de chapitre : « L’aube dégouline des arbres » ou dans ses références : le Carpe diem, « enjoy » du professeur Keating, dans « Le cercle des poètes disparus ».

Ses comparaisons sont souvent inattendues : « Le temps se roule en boule comme un chat endormi sous le poêle » ou « des rides profondes comme des ruisseaux au sec en été ».

Claude Donnay signe un road book, nourri de rencontres, dont le titre s’éclaire sur la fin de cette course « funeste ». Premier roman troublant à souhait…

©Nadine Doyen

A l’occasion de la sortie en poche de : REPOSE -TOI SUR MOI de l’incontournable Serge Joncour , J’ai lu (8,40€ – 504 pages) ; Mai 2017

Chronique de Nadine Doyen

A l’occasion de la sortie en poche de :

REPOSE -TOI SUR MOI de l’incontournable Serge Joncour (1)

J’ai lu (8,40€ – 504 pages) ; Mai 2017

Prix Interallié 2016, le coup de coeur des librairies de Châteauroux,

élu meilleur roman français de l’année 2016 par le magazine Lire.


Retour sur ce page turner hypnotique qui a séduit le cinéaste Patrick Mille.

La phrase qui donne le ton : « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment, ceux qui écoutent vraiment ».

Mais d’autres extraits méritent d’être cités :

« Où qu’on aille on est d’ailleurs, et c’est sans fin qu’on n’est pas d’ici. »

« Une famille c’est comme un jardin, si on n’y fout pas les pieds, ça se met à pousser à tire-larigot, ça meurt d’abandon. »

« Quitter c’est redonner vie à soi, mais c’est aussi redonner vie à l’autre, quitter c’est redonner vie à plein de gens, c’est pour ça que les hommes en sont incapables, donner la vie est une chose qu’ils ne savent pas faire. »

Serge Joncour signe un très beau roman complexe, ambitieux, ample, captivant, social, en prise avec l’actualité qui embrasse le monde rural et la banlieue, la mondialisation, le business, l’argent.

Gros plan sur une cour arborée où nichent des corbeaux et une rencontre.

Celle de deux voisins, de deux solitudes : une femme dynamique, styliste et un paysan reconverti en recouvreur de dettes. Aimantation à retardement, puis passion folle, « tellurique », d’autant plus inattendue que tout les oppose. Vertige des sens. Dépendance amoureuse. Fascination réciproque.

L’auteur, en subtil entomologiste des coeurs, traque les méandres du désir.

Il montre qu’aimer est un moyen de résister à la dureté du monde.

Il radiographie notre époque avec un regard acéré. Il insiste sur cette pression permanente, et instille du suspense, ses deux antihéros aux destins happés par une succession d’embûches, rencontrant des êtres fourbes, menaçants.

Le sel de cette love story ? On ne sait pas ce qui va arriver jusqu’à l’épilogue.

Serge Joncour, pétri d’empathie, essaye toujours de se raccrocher à l’humain. Il nourrit une généreuse bienveillance pour ses protagonistes, (des faibles, des fragiles, victimes de la crise) devant leurs turbulences intérieures.

L’auteur revendique un roman optimiste, basé sur la confiance qui s’installe entre deux êtres qui se sont apprivoisés.

Laissez-vous séduire à votre tour par Ludovic, l’altruiste, « le super plumber ».

On retrouve avec délectation le style Joncourien : puissant, écorché vif, fluide, cinématographique suscitant tout de suite des images fortes (corbeaux « jaillissant comme des assiettes au ball-trap », geyser, chute dans l’étang).

En quittant ce roman prégnant, sidérant, le lecteur va, lui aussi, rêver d’entendre cette invite: « Repose-toi sur moi ».

Qui ne rêve pas d’une épaule forte pour s’y poser ?

Un livre tour à tour, touchant, drôle, inquiétant, violent, poétique, poignant, tendre, nostalgique, qui ne vous laisse pas au repos !

Il enflamme, se lit d’une traite, émeut comme rarement.

UN GRAND ROMAN – UN GRAND CRU

Serge Joncour trace son sillon, sans tapage, mais avec un talent fou et s’impose parmi les cadors de sa génération.

(1) REPOSE-TOI SUR MOI, chroniqué le 1 août 2016 sur le site de Traversées.

(2) Les bonnes raisons de lire REPOSE-TOI SUR MOI, chronique du 8 octobre 2016.


©Nadine Doyen