David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

David Foenkinos change de registre aimant surprendre son lecteur.

Il nous immisce d’abord dans un couple en crise, en train de se déliter/se fracasser soudainement et nous rend témoin de la rupture d’autant plus brutale, violente, pour Mathilde que l’été ils parlaient mariage. Aucun signe décelé, pas de préavis.

La première partie se focalise sur Mathilde, professeur de français, la montrant dans son milieu professionnel.

On la devine pleine d’abnégation, très investie et désireuse de transmettre sa passion pour Flaubert.

On la voit dans son rapport avec ses élèves, ses collègues.

Sabine, sa collègue la plus proche, la loser sentimentale l’envie, la jalouse même.

Quelle ironie quand le lecteur, lui, connaît la réalité !

L’autre facette de Mathilde c’est celle d’une femme délaissée, aux abois, qui voit son couple partir à vau l’eau, en proie à une douleur indicible, guettant un texto.

Comment mener sa classe, poursuivre l’étude de « L’éducation sentimentale » sans rien laisser paraître ?

Le romancier excelle à plonger son héroïne dans un engrenage hors contrôle, la faisant disjoncter.

Tout bascule pour l’enseignante avec le cadeau de Matéo, (cet élève considéré comme un « fayot », avec qui elle avait lié une relation privilégiée) et ses paroles maladroites qu’elle prend pour de la provocation.

Son dérapage va la conduire dans des méandres bien sombres et aux mensonges : « Une erreur dans un océan de perfection, et c’est l’erreur seule que l’on regarde ».

David Foenkinos décrypte la rupture sous deux angles. Pour Étienne, « le bourreau » qui a choisi de quitter Mathilde, il aborde cela comme une renaissance, une liberté retrouvée. La compagnie d’Iris, l’ex revenue, est si magique, que « même un mauvais film l’enchante », que même « la pluie ne mouille plus ».

Pour Mathilde, « la victime de ghosting» (1), totalement anéantie, c’est le scénario « Mourir d’aimer » qui l’habite. La vérité imparable, elle l’apprend de Benoît, l’ami d’Étienne. Véritable couperet. Comment va-t-elle survivre à cette absence si prégnante, à ce naufrage amoureux, elle qui a mis le turbo à sa souffrance ?

Elle nage, non pas dans le bonheur comme le pense Sabine, sa collègue, mais dans un total marasme. Sa voisine psychiatre va-t-elle pouvoir lui apporter une aide ?

L’auteur soulève la question : Que reste-t-il d’un amour ? Un kaléidoscope de souvenirs comme autant d’éclats de frustration (La Croatie!) et de beauté mêlés.

Des souvenirs « qui souffrent de la garde alternée des mémoires » !

La phrase : « Elle perdait toute sa vie », par l’usage de l’imparfait traduit l’inéluctable fugacité de cet amour.

Toutefois, à la fin de l’acte I, le lecteur quitte les deux sœurs confiant, car Mathilde   est prise en charge par Agathe, cette sœur qui n’hésite pas à prendre un jour de congé pour apporter du bien-être à sa cadette. Il apparaît vite qu’elles n’ont guère d’affinités, déjà dans leur enfance leurs rapports étaient conflictuels, « des montagnes russes ». La disparition de leurs parents avait toutefois resserré leurs liens : « une forme d’alliance nécessaire à la survie de la famille ». Mais la remarque glissée par le narrateur nous met en alerte : « Tout prendrait bientôt une tournure différente ».

Cette fois leur rapprochement a été initié grâce à la naissance de la fille d’Agathe, Lili, dont raffole la tante.

Si Mathilde, férue de littérature, lit à haute dose, peut-être trop, elle constate que les livres manquent dans le foyer de sa sœur et le déplore.

N’avance-t-on pas que plus tôt un enfant est entouré de livres, plus vite il sera « un  grand lecteur »? Ici David Foenkinos aborde la place accordée, dès l’enfance, à la lecture au sein d’une famille. La transmission de parents à enfants est primordiale.

La partie 2 nous immerge dans le duo formé par Agathe et Frédéric, un couple modèle, heureux qui, faute de solution, va recueillir Mathilde. Ce qui n’est pas sans perturber leur intimité. Cette dernière manifeste une fibre maternelle certaine pour pouponner sa nièce dont elle occupe la chambre. On suit au quotidien ce trio d’adultes, mais la présence d’une tierce personne ne risque-t-elle pas de faire exploser le couple, d’autant que Mathilde se révèle intrusive, arbore un décolleté aguicheur un soir ? Et si leur cohabitation en huis clos se transformait en un trio amoureux ?

L’entomologiste des coeurs féminins confirme son talent de se glisser dans le corps et l’âme de ses héroïnes et dresse deux portraits très fouillés de femmes.

L’auteur explore la relation sororale et s’attache à la jalousie que l’on voit poindre entre Agathe et Mathilde. Gouffre délétère dangereux. La jalousie, « mécanisme fascinant qui vient brouiller toutes les cartes dans une histoire d’amour », telle la définit Amélie Nothomb. Et on peut devenir monstrueusement jalouse ! Suspense.

Avec la même justesse et sensibilité, il autopsie le couple. Hugo, collègue de Frédéric, réalise qu’il ne plaît pas aux femmes. Son ex l’a quitté pour une femme.

Iris, de retour d’Australie, a « repris sa place impériale » dans le coeur d’Étienne.

Frédéric, lui, manifeste un certain trouble devant Mathilde, vraie Ophélia « en chemise de nuit blanche, cheveux longs détachés » et son aveu a de quoi le déstabiliser. Toutefois, il témoigne son amour à sa femme par un geste délicat.

Le romancier soulève cette injonction au bonheur (douce chimère) dont on est abreuvé sur les réseaux. Peut-on devenir méchant à force de souffrir ? D’autre part, peut-on être heureux au détriment de sa sœur, sans une once de culpabilité ? »

Il souligne le lien des lieux avec les êtres. Si l’héroïne de Philippe Besson dans « Se résoudre aux adieux » fait un pèlerinage sur les lieux visités avec l’être aimé, Mathilde, au contraire, désire les éviter et raye les quartiers de Paris liés à Étienne, à leur bonheur révolu. Par contre elle est envoûtée par la magie de sa balade nocturne avec le mari de sa sœur, au retour d’un concert.

David Foenkinos fait une incursion dans le domaine de l’intelligence artificielle, « au coeur du métier de Frédéric », sujet auquel s’intéresse Mathilde afin de pouvoir mieux comprendre le travail de son beau-frère. Elle a même lu La guerre des intelligences de Laurent Alexandre, ce qui ne peut que le flatter.

Il met en exergue le pouvoir des livres : si on leur prête un effet thérapeutique, si les « livres prennent soin de nous » (2), comment interpréter l’assertion de l’écrivain : « On ne pouvait pas être heureux quand on avait trop lu. Tous les malheurs venaient de la littérature. » ? Néanmoins Mathilde, qui nourrit la même passion pour Flaubert que Marie-Hélène Lafon (3), suscite la curiosité de lire ou l’envie de relire                «  L’éducation sentimentale ».

Si les aficionados d’Amélie Nothomb traquent dans ses romans son mot fétiche « pneu », ceux de David Foenkinos guettent ce qui fait son ADN, à savoir une constante, les mots : « la Suisse, cheveux, deux polonais…). Récurrent également le nom de la protagoniste Mathilde Pécheux que l’on retrouve dans le film Jalouse.

Quant aux notes de bas de page, si certains s’en accommodent plus ou moins mal, d’autres, à juste raison, crient « au génie ».

Le scénariste sème des références cinématographiques et nous offre des travellings sur ses personnages arpentant Paris by night, dignes du cinéma de Woody Allen. Après la réussite de l’adaptation du Mystère Henri Pick, on attend celle de « Deux soeurs ».

A souligner également le côté théâtral de certaines scènes : Mathilde déclamant le prénom d’Iris telle une litanie ou Mathilde en train de faire cours à une classe imaginaire. Le cameraman centre son objectif sur les gestes : le cruel, le tendre.

Malgré l’ombre de l’absente en filigrane à la fin du roman, l’auteur séduit toujours par son style d’écriture et ses tournures inattendues comme : « arnaque au zygomatique ou « Le coeur de l’autre est un royaume impossible à gouverner » !

David  Foenkinos signe un roman intimiste au dénouement tragique et glaçant.

Un choc terrassant. L’empathie que l’on éprouvait pour Mathilde se transforme en sidération, voire en incompréhension. Il dépeint avec précision, comme au cordeau l’érosion et l’inconstance des sentiments, les griffes acérées de la rupture et la jalousie, le tout exacerbé par la souffrance du deuil amoureux et la spirale du malheur. Un sentiment de vacuité totale, d’échec.

C’est la gorge serrée que l’on referme ce thriller psychologique bien vertigineux.

Parmi les livres qui l’aident à vivre, Agathe Ruga confie : « L’oeuvre de David Foenkinos est presque un être cher. La Délicatesse me réconforte. Charlotte me fait pleurer. Le potentiel érotique de ma femme me fait rire ». N’oublions pas Le mystère Henri Pick, adapté à l’écran par Rémi Bezançon. une comédie séduisante.


(1) ghosting : néologisme issu de l’anglais ghost (=fantôme) : virer un amour, un ami sans explication, rompre sans un mot.
(2) Les livres prennent soin de nous de Régine Detambel
(3) Flaubert Par Marie-Hélène Lafon- Buchet-Chastel Les auteurs de ma vie

© Nadine Doyen

Claudie Hunzinger ; L’affût ; ou Comment je me suis transformée en cerf ; avec des photographies de Fernande Petitdemange ; Editions du Tourneciel – Collection le miroir des échos (113 pages – 20€) ; 3ème trimestre 2018

Une chronique de Nadine Doyen

Claudie Hunzinger ; L’affût ; ou Comment je me suis transformée en cerf ; avec des photographies de Fernande Petitdemange ; Editions du Tourneciel – Collection le miroir des échos (113 pages – 20€) ; 3ème trimestre 2018

L’éditeur Albert Strickler (1) a apporté beaucoup d’esthétisme à ce livre avec sa couverture velours et les photos de fragments de ramure qui ponctuent le récit.

Quand on habite à Hautes-Huttes, « un lieu spécial », au fin fond de la forêt, « un îlot secret, sauvage », dans « un coin resté longtemps sans aucun accès carrossable », on peut s’attendre à faire des rencontres de bêtes sauvages.

Claudie Hunzinger ne les nomme pas de suite, emploie le pronom personnel « ils » , laissant planer le mystère, mais confie « nous savions qu’ils étaient autour de nous », « nous les avions repérés ».

Jusqu’au soir du 29 octobre 2017, où en revenant d’une rencontre en librairie, en promo pour son dernier roman (2), elle manque d’entrer en collision avec « un bolide extraterrestre » : « un tonnerre de beauté, tête et cou rejetés en arrière, ramure touchant le dos, proue du poitrail fendant la nuit ».

Cette rencontre provoque un déclic chez la narratrice : s’introduire dans la cabane construite par Leo, en guise d’affût, dont elle a la clé, inutilisée depuis 10 ans, afin d’observer « ces grands animaux » dont elle devine la présence.

La romancière ne cache pas sa fascination pour la ramure du cerf, « qui porte ses bois comme le blason de son domaine » (3)

Elle s’emploie à mieux connaître les mystères de ces êtres invisibles sur lesquels elle s’est documentée. Curiosité exacerbée par Leo, photographe animalier, qui connaît tous les cerfs, et leur a même attribué un prénom.

On suit ses préparatifs (achat d’une tenue, de jumelles, confection d’un filet de camouflage). Elle s’impose un protocole, impatiente de les observer.

Tel un détective, elle commence ses repérages dans la neige, débusquant la moindre trace, au coeur de la nuit, la peur au ventre. Elle se sent « une proie », tels ces cerfs qui la fuient.

Si Leo met en exergue la beauté des animaux qu’il prend en photos, d’autres les  exposent en trophées, recueillant même des médailles. Difficile à admettre pour les défenseurs de la cause animale. Leo, en naturaliste, a tissé une relation singulière, « de personne à personne » avec ces êtres mystérieux, comme il le relate à la narratrice. Il se remémore « l’âge d’or », déclinant le portrait des disparus (Wow, Merlin), mais aussi de ceux qu’ils sont susceptibles de croiser : Apollon, « le patriarche du clan , le sage», ou Géronimo. On se familiarise avec un vocable spécifique qui les décrit : « c’est un 12 aux empaumures puissantes », « c’est un 16 cors à mi-juillet », « déjà en velours ». Le champ lexical s’agrandit avec : le merrain, la perche, les épois, les chevillures, le larmier.

Leo soulève la question du massacre de cette faune par des adjudicataires et des chasseurs, allant jusqu’à les traiter « d’abrutis », de « mercenaires ». Pour les uns, il s’agit de régulation imposée par l’ONF ; pour les défenseurs de la cause animal on parle de massacre. Leo nourrit des craintes pour ses protégés, comme Arador, « à la ramure interminable ». Par contre il retrouve le sourire quand il apprend que « ses cerfs » affamés ont brouté le potager de l’auteure. Leo relate ses années d’observation, évoque avec émotion son souvenir unique de Wow « en lambeaux », hélas victime « d’un tir sanitaire ». Il confie avoir été « hypnotisé, comme possédé » au point d’être incapable d’immortaliser l’instant. Le voici mû par la « la soif d’être un humain augmenté d’un corps animal », par le désir de devenir lui-même un « homme-cerf ». Mais de quel bord est-il vraiment ? Anti chasse ou pro ?

Le récit épouse les mois et accompagne la mue qui se produit en fin d’hiver.  Retrouver les bois perdus tient du miracle et on devine la joie de la romancière de trouver un bois d’Apollon. Prisées par Leo, ces branches, il les entasse sur son bureau.

Quant à Claudie Hunzinger, elle a enfin percé le mystère de « ces grands coups effrayants » qui tambourinent l’été. Car, vers la fin juin « tous ont allongé ».

Il s’agit de la «  perte des velours », la troisième métamorphose du cerf.

Elle fait entendre les « raires », les premières voix, les brames (« un baryton magnifique ») lors de ses sorties avec Leo et son frère Roland pour vérifier des affûts.

Claudie Hunzinger dépeint avec précision la beauté des paysages ensevelis sous la neige, les « éboulis de moraines » glaciaires, les forêts interminables.

Elle magnifie les ramures des cerfs, met en exergue l’harmonie, la splendeur des andouillers, de la « forêt » qui les coiffe.

Elle réussit à créer une atmosphère mystérieuse où s’invitent peur et tension d’autant plus angoissante la nuit. Une ombre passe sur l’amitié tissée avec Léo quand elle découvre que ses photos « illustrent le site d’une boucherie ». Elle se sent trahie.

L’écrivaine contemplatrice signe un récit original de sa « métamorphose en cerf », à force de se fondre dans leur environnement. Elle offre un bain de nature et une immersion initiatique dans l’univers des cerfs au rythme des saisons qui prône la patience et le respect de ces « herbivores clandestins ».

La narratrice rejoint tous ceux qui militent pour la cause animale dans son injonction finale : « Sauve-toi Apollon, sauve-toi ».

Quant à vous lecteurs, soyez à l’affût des romans de Claudie Hunzinger.


©Nadine Doyen

(1) : Vient de paraître : Journal 2018 d’Albert Strickler : Le coeur à tue-tête, éditions du Tourneciel, collection Le chant du merle

(2) Dernier roman de Claudie Hunzinger : L’incandescente , éditions Grasset.

(3) Aphorisme de Sylvain Tesson

Jérôme Garcin, Le syndrome de Garcin, Gallimard nrf

Une chronique de Nadine Doyen

Jérôme Garcin, Le syndrome de Garcin, Gallimard nrf
Décembre 2017,( 153 pages – 14,50€ )


PRIX HUMANISME ET MEDECINE 2018

Collège Français de Pathologie Vasculaire

Mieux vaut ne pas connaître « le syndrome de Garcin » (1) qui doit son nom à Raymond Garcin, éminent neurologue, grand-père paternel de l’auteur.

Il lui rend un vibrant hommage dans ce récit et dresse le portrait d’un homme « humaniste », plein de compassion pour la souffrance de ses semblables, avec la vocation de soigner, « de guérir parfois, soulager souvent », d’alléger les maux.

Si les souvenirs de ses jeunes années se sont évanouis, Jérôme Garcin les exhume d’une lettre de sa mère. Il adorait ce grand-père (qui avait le culte de la famille) et ne voulait pas le partager avec son jumeau Olivier (2) On devine son besoin « exclusif » de ces moments de grâce à « apprendre à dessiner, rêver, à colorier le monde ».

Il nous invite dans la maison normande et nous peint la campagne « vert vif ».

Il se remémore leurs sorties en voiture :  à bord d’une Versailles !

Son attachement à « cette terre mouillée », à la vallée d’Auge qui abrite « son refuge, son oratoire, son écritoire.. » remonte à plus de trente ans.

Le récit devient poignant quand Jérôme Garcin nous restitue son pèlerinage, l’été 2016, sur les traces de ce grand-père né en Martinique, au moment où lui aussi est devenu grand-père. Ce retour aux sources le conduit à la maison de Saint-Laurent, voici la tirelire des souvenirs qui s’ouvre : « C’était bouleversant, enivrant, dérangeant. Je respirais mon passé ».

Il retrace la généalogie de ses ancêtres, cette lignée de « blouses blanches », notant que ce fut « une entreprise chimérique ». Il remonte au premier de cordée : Alexis Boyer, au parcours stupéfiant, jusqu’à son grand-père, « l’exilé antillais », qui a dû fuir la colère du Mont Pelée et dont la famille a perdu les biens. Le narrateur consacre plusieurs pages à cette catastrophe apocalyptique, qui a balayé Saint-Pierre. (éruption que Daniel Picouly évoque aussi dans Quatre-vingt-dix secondes »)

Un paysage de désolation qui contraste avec le bocage normand où il s’est installé.

Dans le chapitre : « Docteur Garcin, I presume ? », qui montre le neurologue en activité, à la Salpêtrière, on réalise ce qui l’a conduit à une telle notoriété, un charisme, une bonté hors normes et un viatique : « Écoutez vos malades, ce sont vos seuls maîtres ». Pour lui « la base de la médecine était l’amour ».

Jérôme Garcin a regroupé les témoignages dithyrambiques de ses confrères, de ceux qui ont travaillé à ses côtés (étudiants, internes) et encore plus touchant, il a recueilli la gratitude d’une de ses patientes. Il a écumé les archives familiales et déniché des articles qui mettent en exergue son côté « janséniste » cultivant la satisfaction du devoir accompli, ainsi que sa force d’âme « qui lui permirent de supporter les épreuves, les morts accidentelles de sa femme, de son petit-fils ». Pour Jean Métellus,  « cet honnête homme incarnait la grande médecine sensuelle, tactile, visuelle, auditive et olfactive ».

L’auteur peut être fier de ses prédécesseurs, qui ont eu accès à des postes prestigieux, à l’Académie de Médecine. Le docteur Chauffard a même eu l’honneur de soigner un certain Verlaine. Le « Papi, si romanesque » a légué à son fils Philippe « le goût de la perfection, la vertu de l’altruisme, une faculté phénoménale de travail » et à son petit-fils la passion pour la littérature. Jérôme Garcin montre l’impact de ses deux grands-pères « lettrés et contemplatifs », humanistes, sur ses lectures d’adolescent.

Il avoue qu’il avait « fini par croire que soigner était moins un verbe transitif que le complément d’objet direct de la lecture, une variante de la poésie… ».

À noter que sur sept générations, on était médecin de père en gendre, côté paternel (Raymond Garcin perpétuant « une tradition endogamique ») et de père en fils, côté maternel.

Ce sont ses « tourtereaux » de parents qui ont « clos le roman-fleuve de la médecine », toutefois il les considère « cliniciens », pratiquant « la chirurgie artistique ». Ils avaient trouvé dans la peinture et la littérature, « les remèdes à la cléricature ».

Sa mère, fille du pédopsychiatre Launay, qui restaurait les tableaux avait transformé leur salon « en bloc opératoire sentant le détergeant et la térébenthine ».

Quant à son père, « éditeur aux Presses Universitaires de France », tel un « obstétricien, il accouchait ses auteurs après avoir accompagné et surveillé leur grossesse ». (On pense à Amélie Nothomb qui, chaque année, est « enceinte » d‘un nouveau roman.)

L’auteur se livre à un considérable name-dropping des penseurs de l’époque dont son père a publié « les œuvres pérennes ».

En brossant le portrait de cet homme dynamique, qui force admiration et respect, plane l’ombre de l’absent, de l’enfant perdu. Relire La chute (3) qui relate le destin tragique de son père. Jérôme Garcin nous donne une autre définition du « syndrome de Garcin «  dans la mesure où son père laissait « ses émotions à la maison , en dissimulant la douleur d’avoir perdu un enfant ». Il y voit une façon « d’être au monde sous une carapace », « de cultiver la solitude dans des lieux fréquentés », « de se donner aux autres avec parcimonie », « d’être plongé dans une incessante conversation avec soi-même », « de s’ingénier à n’être jamais percé ».

Par ce récit, Jérôme Garcin permet de voir l’évolution de la médecine avec « la chaîne des découvertes » et montre des aïeux la vocation chevillée au corps, investis dans les recherches ( neurologie) pour faire évoluer les diagnostics et traitements.

Le biographe confie un regret, celui de ne pas avoir accolé à son nom le patronyme de Pam, son grand-père maternel Launay envers qui il éprouva une grande tendresse.

Si Laurent Selsik se considère « un fils obéissant » en conjuguant l’activité de médecin et d’écrivain, Jérôme Garcin relate la rupture dans la chaîne familiale « hippocratique ». L’occasion pour lui de payer sa dette à ses grand-pères dans un exercice d’admiration très émouvant et de revenir sur deux disparitions très éprouvantes. Celles de son père et de son frère à qui il a élevé « des tombeaux de papier ». Écrire pour témoigner, pour qu’on ne les oublie pas et pour laisser une trace. N’écrit-on pas par consolation ? En résumé le mémorialiste de la famille Garcin conclut : « si soigner, c’est sauver des vies, écrire c’est les prolonger ».

Jérôme Garcin signe un récit intime foisonnant, émaillé d’éclats de poésie, dans lequel il réussit une chirurgie délicate, à savoir « ligaturer deux mémoires » dans cette « dynastie de mandarins ».

On connaît le journaliste à l’Obs, l’écrivain « intranquille », l’animateur du Masque et la Plume, ajoutons-lui une nouvelle casquette : chantre de la mémoire familiale.

Quant à sa petite-fille, Lou, peut-être embrassera-t-elle une carrière médicale ?

© Nadine Doyen


(1) Définition du Syndrome de Garcin : « Paralysie unilatérale progressive, plus ou moins étendue de nerfs crâniens ».

(2) : Olivier de Jérôme Garcin, récit autobiographique qui relate le destin tragique du frère jumeau de l’auteur. Gallimard.

(3) La chute de Jérôme Garcin. Gallimard.

Isabelle Carré ; Les rêveurs, Livre de poche, janvier 2019, 288 pages ; 7,70€)

Chronique de NadineDoyen

Isabelle Carré ; Les rêveurs, Livre de poche, janvier 2019, 288 pages ; 7,70€)


Isabelle Carré brosse avec tact le portrait de ses parents : couple atypique (classe sociale opposée),une mère rejetée par sa famille, un père artiste au goût japonisant.

Puis, elle fait défiler ses souvenirs d’enfance, revisite leurs sorties dominicales.

C’est en fouillant le passé  de ses géniteurs qu’elle exhume bien des fêlures.

Des mots : « abandon, tristes, mélancoliques », reflètent l’état d’âme des adultes d’où le besoin pour la narratrice d’échapper à cet enfer borderline. Lors de son séjour à l’hôpital, suite à une TS, qu’elle relate avec autodérision, elle noue des amitiés, et se découvre une vocation pour le théâtre, ce « lot de consolation merveilleux ».

Le jour où le père fait son coming out, le couple explose et il s’ensuit un véritable séisme. Tout s’éclaire pour la narratrice (le changement de look, les lectures de Lui, de Gai Pied). La musique, la danse, l’écriture, ont oeuvré à sa résilience. Rebondissements : le fils aîné retrouve son père, la mère son premier amour.

La comédienne démontre que « l’hérédité, même douloureuse, peut être une force ».

Elle signe un récit à la veine autobiographique, empreint de nostalgie, traversé de peurs, d’interrogations, de rêves comme chez Sempé. Un premier roman prometteur !

©Nadine Doyen

Grand Prix RTL LIRE 2018- GRAND PRIX de l’héroïne Madame Figaro 2018.

Stéphanie Hochet ; Eloge voluptueux du chat , Préface de Gilles Lapouge ; Philippe Rey ( 19€ – 256 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Stéphanie Hochet ; Eloge voluptueux du chat , Préface de Gilles Lapouge ; Philippe Rey ( 19€ – 256 pages) 


Stéphanie Hochet revient avec un deuxième volet autour de catus, et fait le bonheur de tous les ailourophiles tant ce volume est truffé d’informations.

L’engouement pour sa Majesté le chat ne se dément pas sur les réseaux avec les « lolcats », que l’auteure réprouve car « peu respectueux des chats »

Dans sa préface Gilles Lapouge fait remarquer l’aspect politique de cet opus. Il rappelle que le chat était considéré comme maléfique au Moyen -âge. Il souligne l’audace de cet opus.

Dans cet abécédaire consacré à la gent féline, l’auteure, « chat elle-même » dresse le portrait protéiforme du chat. Elle nous le montre dans tous ses états ! « Maniaque », « flexible » tel un gymnaste, au corps caoutchouteux, « maître du yogi ». Elle met en exergue les écrits de Jean-Louis Hue, aux «  descriptions irrésistibles des faits et gestes du chat », comme sa capacité « à se fondre dans n’importe quel objet concave », un tiroir par exemple. Elle le jalouse même, lui qui « ne connaît pas d’interdit » et « défie les lois de la pesanteur ».

Mais si « elle s’extasie sur ses séductions, elle ne dissimule pas ses travers » : ingérable, imprévisible. Parfois un vrai hooligan !

C’est un nocturne. Il peut lui arriver d’entrer en transe. « La petite bête pacifique dégaine ses griffes ». A savoir son côté prédateur féroce, goinfre. Mais la romancière confesse un faible pour ces matous obsédés par la nourriture ». Elle les trouve sympathiques et se remémore « le plaisir inoubliable « de caresser le « corps musculeux » de son regretté Manolo. C’est un lapin qui partage sa vie, désormais.

On peut aborder cet opus de multiples façons. Au hasard, selon l’attirance des mots /entrées. On y croise une myriade de chats mythiques, charismatiques (Choupette (1), Nelson, Tango, le chat du rabbin, Sam l’Insubmersible), de gens célèbres (B.B, Anny Duperey).

L’amateur de voyages partira pour « la nouvelle Egypte des matous » à la rencontre de chats japonais sur l’île d’Aoshima . C’est d’ailleurs au Japon que sont nés les bars à chats.

C’est au cours d’un séjour en Italie que Stéphanie Hochet a pris connaissance de Maru, vedette japonaise de l’écran. Son maître poste ses vidéos sous le pseudo « Mugumogu ».

Si vous passez par Rome, rendez-vous à « Largo di Torre Argentina ». quartier réservé aux petits fauves errants. Plus surprenants encore ceux du musée de l’Ermitage à Saint- Petersbourg dotés d’une carte d’identité.

En Angleterre Garfield et en Belgique, Geluck font le bonheur des bédéistes. L’humour en prime.

Vous aimez la poésie, les haïkus de Minami Shinbô, « des chakus » vous attendent…

L’art vous passionne. Le chat « au corps si harmonieux » a inspiré maints peintres (Manet, Bosch, Goya, Chardin, Picasso…), photographes et cinéastes (Les Aristochats, Fritz the Cat).

Citons cet Anglais de Brighton, Harry Pointer, qui créa The Brighton cats, cartes humoristiques.

Ou encore Foujita qui aimait poser avec Miké, car ce minet apportait à ses tableaux « une pointe de  sauvagerie, d’insolence féline, de charme comique ». L’essayiste avoue son faible pour Vinci, « antispéciste avant la mode ». Elle nous offre des descriptions très détaillées des œuvres évoquées.

On ne résiste pas à aller consulter ces peintures sur le net ou à les admirer au Louvre.

L’ami idéal de l’écrivain, comme le définit Patricia Highsmith : « ils offrent quelque chose que les êtres humains ne savent pas offrir : une compagnie qui n’est ni revendicative, ni dérangeante ». On sera étonné de lire le comportement de Churchill.

Une pléthore d’écrivains renommés est associée aux chats. Parmi eux Colette, Marcel Aymé, Baudelaire, Vian. Les poèmes de T.S Eliot ont inspiré la comédie musicale Cats.

A l’entrée « Bébert », on retrouve Frédéric Vitoux qui a écrit sur le chat de Céline dans son Dictionnaire amoureux du chat. Bernard Pivot compare le corps du félidé « à une virgule ».

Les historiens pourront embrasser l’évolution du chat et des lois depuis l’époque où il était considéré comme le diable et persona grata. L’éthologie de l’animal est aussi abordée.

Stéphanie Hochet nous offre un large éventail de lectures et de citations avec le chat comme personnage central. Voir l’impressionnante bibliographie sélective, en fin d’ouvrage.

Le tour de force de l’écrivaine, c’est de donner envie à ceux qui n’ont pas de chat d’en adopter un. Elle nous rappelle les bienfaits thérapeutiques que cet animal procure, comme le « patiner ». Elle aussi, parle de «  sérotonine » !

D’où le chagrin incommensurable quand il vient à nous quitter. C’est la gorge serrée que nous lisons les récits de Manolo, ayant appartenu à la romancière, « son âme soeur » et de Plumette, de Jérémy Fel (2). L’interview insérée rappelle Que Tal de Daniel Arsand. (3)

Végétarienne, très engagée quant à la lutte pour le bien-être animal, elle ne manque pas de dénoncer  dans cet ouvrage le comportement monstrueux de l’être humain (comme cette fête de Yulin en Chine ou celle d’Ypres).

Pourquoi ce panégyrique est -il « voluptueux » ? Parce que le chat « est un athlète de la volupté », il sait vous faire « du gringue », il « ronronne pour célébrer sa jouissance ». Son corps est attirant, « ses courbes féminines appellent la caresse. »

Les miaulements et feulements traversent cet essai. Le plus inouï, c’est d’écouter ce duo de chats, « cette œuvre de Rossini, mélodie parodique » marquante, « morceau brillant et drôle » qui décline mille variations des cris de chats.

L’auteure ne manque pas d’aborder les diverses races, (depuis le chat de gouttière, le Maine Coon au British shorthair), la « rex mutation ». Rien ne lui échappe.

Stéphanie Hochet signe un florilège félin chatoyant, foisonnant d’anecdotes, singulier, sensuel même, « élégamment érudit », très documenté aux multiples pistes d’entrées.

L’amoureuse des chats signale les étymologies, nous initie à la culture du Japon, embrasse la généalogie de « catus » sur des siècles, les croyances, glisse proverbes, adages et citations ce qui contribue à rendre la lecture très ENRICHISSANTE ! « L’erreur serait de passer à côté »!

Il vous reste tant à découvrir dans cet essai où le chat est roi. Des conseils vous sont même prodigués.

Concluons par cette définition originale du greffier:« Sybarite de la sieste, Lucullus de la gamelle, toujours prêt à la caresse, le chat est champion de la délectation ».

A votre tour de vous délecter de cette pépite inépuisable, merveilleuse ode aux chats.

Offrons à Stéphanie Hochet qui se perçoit « mi-humaine, mi -animale » des « Maneki Neko » en signe de porte-bonheur.

©Nadine Doyen

(1) Choupette : Chatte sacrée de Birmanie à qui Karl Lagerfeld « a légué une fortune par testament ».
(2) Jéremy Fel, dernier roman paru : Helena - Rivages
(3) Que Tal de Daniel Arsand - Editions Phebus