Louise de Vilmorin, Une vie de bohème, Geneviève Haroche-Bouzinac, Flammarion ; (518 pages– 23,90 €) ; Octobre 2019

Chronique de Nadine Doyen

Geneviève Haroche-Bouzinac,
Louise de Vilmorin, Une vie de bohème, Flammarion ; (518 pages– 23,90 €) ; Octobre 2019

Geneviève Haroche-Bouzinac ressuscite Louise de Vilmorin, à l’occasion du cinquantenaire de sa disparition, en marge de l’exposition à la Maison de Chateaubriand.

Elle retrace son riche parcours (1902- 1969), étayé par une documentation imposante, enrichie de photos (insérées au milieu) qu’il est souhaitable de consulter avant la lecture.(1) La biographe a pu accéder à maintes sources inédites (lettres, carnets, témoignages de ceux qui l’ont connue, entretiens…)

Saluons l’initiative d’insérer en fin d’ouvrage l’arbre généalogique si vaste ainsi qu’une chronologie très détaillée depuis ses ancêtres en 1774 jusqu’à 1972.

Ceux qui jardinent connaissent sûrement l’entreprise familiale, la maison grainière et son catalogue Vilmorin-Andrieux.

Mais que connaît-on de Louise, la femme de lettres, romancière et poétesse, « icône de la mode » ?  Cette « étrange ondine » dont les yeux changent de couleur selon son interlocuteur !

L’auteur retrace l’enfance de Loulou.

Grande fratrie, un père qu’elle adore mais peu présent et une mère qui ne semble pas la comprendre, ou la connaître, ce qui fait dire à la biographe : « Pertes, disparitions se gravent dans la mémoire de l’enfant. Sa relation avec Mélanie (sa mère) ne s’établit que sur le mode de la frustration et de l’injustice. » A cela s’ajoute le sentiment d’être rejetée par une de ses grand-mères. 

Son enfance a été marquée par la crue de la Seine de 1910 qui oblige la famille à quitter le quai d’Orsay. Parents et enfants vont se trouver  un temps séparés.

Faute d’amie, elle choisit comme compagne une poupée, Lili, avec qui elle peut parler. Ce sera le drame quand sa mère l’offre à une autre fillette, méconnaissant la vie affective de sa fille. Grande solitude et manque d’affection évidentes. Vient s’ajouter sa maladie qui la cloue des mois au lit et dont elle gardera une boiterie.

Son éducation est assurée comme celle de ses frères et soeur par les nounous, les gouvernantes, un précepteur, l’abbé Tisnès. Les enfants Vilmorin bénéficient de nombreuses lectures dont les contes qui les fascinent. En exergue, l’interjection de l’abbé : « Pimporte » que Louise se plaisait à employer.

Avec son successeur, elle connaît les brimades. 

Très tôt, elle maîtrise l’anglais, l’allemand. En 1915, elle passera quelques mois à Londres pour retrouver son père ambassadeur, qui hélas décède en 1917.

Après une enfance chaotique, un désert affectif maternel, sa vie amoureuse connaît des remous. Ses fiançailles avec St Exupéry sont éphémères. Mariée à l’Américain Henry Leigh-Hunt, souvent absent, elle souffre du mal du pays, et dépérit. « Vie grise sous un ciel toujours bleu », confie-t-elle. L’abbé Mugnier lui conseille d’écrire, de s’évader par la plume pour tromper son ennui.

Son retour en France lui permet de rencontrer des personnes influentes. Elle multiplie les aventures. Le couple bat de l’aile, trois enfants sont nés de cette union, mais la séparation se profile, le divorce prononcé, elle perd la garde de ses filles. 

Louise doit alors encore faire face à des disparitions tragiques, accidentelle pour celle d’Antoine de Saint Exupéry, « le magicien de son adolescence, un ange noble, un héros ». 

Elle côtoie toute l’intelligentsia de l’époque (familles princières, une pléiade d’écrivains : Cocteau, Roy…), reçoit tout un aréopage de sommités, fréquente les soirées de la « Café Society ».

Certains offrent l’hospitalité à celle qui est alors sans le sou (Jean Hugo, la comtesse Elisabeth de Breteuil, Paul-Louis Weiller, Duff Cooper  …)

Pendant la guerre, c’est à l’ambassade de France à Budapest qu’elle trouve refuge, à l’automne 43.

A la sortie de son premier ouvrage, ses talents de plume seront encouragés par Malraux, et aussi par Antoine de Saint- Exupéry, qui lui prédit même le Femina. On ne tarit pas d’éloges sur « cette comète apparue dans le ciel des lettres ». Poulenc lui commande des poèmes musicables. Ses publications préfacées par Déon, Nimier, rencontrent un succès éditorial.

Au cours de ses fréquentes invitations, réceptions elle croise le comte Pàlffy, tombe sous le charme de ce magyar, l’épouse. Si elle vit dans une certaine aisance au château de Pudmerice, les siens lui manquent. Elle ne cesse de voyager entre les deux pays, ce qui se complique lors de l’invasion allemande. Son domaine de Verrières est  en partie occupé.

Dans son recueil de poèmes Sable du sablier, elle évoque ce perpétuel entre-deux.

Un autre comte lui tourne la tête, Tommy, comte Esterhàzy, une liaison adultérine qui conduit à une nouvelle séparation pour Louise. Son inconstance est hélas, « source de tous ses malheurs ».

Elle s’entiche ensuite de Duff Cooper, ambassadeur du Royaume-Uni.

Après toutes ces turpitudes, on comprend mieux pourquoi elle avait adopté la devise « Au secours », et se définissait comme « inconstante, je suis fidèle ».

Très attachée à sa fratrie, elle avait pris pour emblème le trèfle symbolisant ses frères.

Poulenc constate qu’elle aime d’amour ses frères et fraternellement ses amants. »

Ainsi on note son immense dévouement de garde-malade (en 45-46) au chevet de son frère André, hospitalisé dans un sanatorium. C’est là qu’elle écrit « Le retour d’Érica ».

La mode va faire appel à Louise pour des articles, elle devient « une référence en matière de chic », s’habille en Chanel, travaille avec des artistes créateurs. Robert Laffont l’engage comme directrice de collection. Elle se fait scénariste pour Louis Malle qui adapte Les Amants en 1958. Elle traduit un roman de Duff Cooper dont la disparition lui laisse un vide incommensurable.

D’autres personnes et d’autres lieux ont compté pour elle. 

A Alpbach, en Autriche, elle s’astreint à une discipline de fer. Sa poésie transpire ses états d’âme, elle excelle dans le jeu avec les lettres de l’alphabet et compose des vers à lire à voix haute pour en déchiffrer le sens : « G AC CD ME OBI », LEJFMT ». Suivra l’admirable florilège intitulé L’alphabet des aveux composé de calligrammes, de palindromes, des « fantaisies » illustrées par Jean Hugo. Poèmes qui nécessitent un décodage que Geneviève Haroche-Bouzinac nous livre.

A Séléstat, elle trouve refuge à « La Lieutenance » où elle écrit, corrige et publie, en 1950– 1951,des œuvres majeures dont Julietta, Madame de et un long poème symphonique.

Elle noue une tendre complicité avec Roger Nimier qui lui prodigue des conseils.

Avec  Orson Wells, la « divine girl » travaille sur un scénario, une adaptation de Karen Blixen.

L’éditeur Seghers admire « la princesse des mots », l’aime et aura à coeur de sublimer son talent.

Il la place sur un piédestal, lui déclare son amour en chanson. Elle est pour lui « une merveille, un enchantement, une magie ». Ils s’écrivent en vers. Il est un des rares à l’avoir comprise.

Quant à son éditeur Gaston Gallimard, envers qui elle se sent redevable, il lui aura hélas appris « les désespoirs amoureux ». Il reste ce jeu de mots célèbre de Louise : « Je méditerai, tu m’éditeras ».

C’est en 1955 qu’elle obtient un prix d’envergure : le Prix Pierre de Monaco.

Une consécration littéraire doublée du grade de Chevalier de la Légion d’Honneur.

Jean Chalon, tout jeune journaliste au Figaro, un de ses favoris, a eu le privilège de fréquenter cette égérie lors des rencontres qu’elle donnait dans le salon bleu. 

Le diariste consignait ses anecdotes dans son journal. Guy Béart y chantait.

Jean Chalon, « son page, » (en photo au centre du livre) qui a tissé avec cette grande dame charitable une forte amitié, la définit comme « une épistolière incomparable et une Sévigné du téléphone ». Et il contribue à forger sa légende en évoquant son nouveau rôle de « Marilyn Malraux ».(2) Comme lui, on s’interroge : A-t-elle vraiment été heureuse ?

En toile de fond défile une fresque historique, dense, des grands évènements qui ont secoué la France et l’Europe (Le Vél’d’Hiv, le deuxième conflit mondial, la libération de Paris,…). Sont évoqués les dirigeants (De Gaulle, Pompidou, Churchill…). « Une époque assoiffée de tragique » pour Poulenc.

Si on devait objecter un bémol, ce serait l’avalanche de notes qui casse le rythme de la lecture. 

Geneviève Haroche -Bouzinac livre un portrait foisonnant de Louise de Vilmorin, qui la révèle sous des facettes très variées : Louise mondaine/Louise intime, femme libre, excessive, « very sweet, enchanting », jalouse, autodidacte, croqueuse d’hommes, au pouvoir de séduction incontestable.  Une foultitude d’amants. L’échec de ses deux mariages la rend malheureuse et lui fait dire qu’elle a tout raté. C’est avec Malraux et ses chats que « la reine de Saba » finit sa vie.

Avec émotion, avant de refermer cette biographie, on se recueille sur le banc du jardin de Verrières aux côtés de celle qui « voulait être un souvenir ». 

Le récit est émaillé de nombreux extraits de l’oeuvre de l’écrivaine qui incitent à la lire, en particulier sa poésie, sa nouvelle Madame de ainsi que son journal.

Ce livre d’une richesse éblouissante, d’une ampleur époustouflante, dévoile avec brio le destin incroyable de Louise de Vilmorin. Une vie intense bien difficile à résumer en quelques pages. La biographe y décrypte avec minutie toutes ses publications.

« Absolument indispensable » pour Gérard Collard de La Griffe noire.

(1) Les photos en pages centrales méritent qu’on s’y attarde à nouveau une fois que l’on a pris connaissance de « la vie de bohème » de « cette reine des nomades ».

(2) In « L’avenir est à ceux qui s’aiment ou L’alphabet des sentiments » de Jean Chalon, à l’entrée « Louise (de Vilmorin) ».

© Nadine Doyen

Ah, les braves gens, FRANZ BARTELT, Éditions du Seuil, cadre noir ; Octobre 2019 (19€-280 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Ah, les braves gens, FRANZ BARTELT, Éditions du Seuil, cadre noir ;  Octobre 2019 (19€-280 pages)

Franz Bartelt reste ancré dans ses Ardennes et continue d’explorer des coins paumés. C’est à Puffigny que vient s’installer son écrivain Julius Dump avec l’objectif d’écrire un roman. Il pense y trouver l’isolement, l’ascèse, la concentration afin d’exhumer les archives/reliques remises par son oncle, avant sa mort. Documents censés le renseigner sur le passé (peu glorieux) de son père qu’il n’a pas connu.

La maison du canal qu’il a louée revêt un aspect kitsch : façade mauve et giclées de roses trémières, qui contraste avec le jaune citron de la Cadillac héritée de son oncle.

Ce village, sorti de l’imagination de l’auteur, « tellement perdu au fond de la France déshéritée que les cartographes n’ont jamais vraiment pu le situer avec exactitude », est toutefois fréquenté par une pléiade de personnages, « farfelus », aux noms tout aussi cocasses. Une population qui, plus est, a « le mensonge dans le sang ». On croise entre autres : Mme Bitrosse, la reine du macramé, qui, tel l’artiste Christo, en « emballerait Le Sacré-Coeur, l’Obélisque ! » Roguerse le boulimique de saucisses (« il en aurait cuit du matin au soir ») ; Madame Labosse, une possédée, promenant un landau vide ou pas ; Polnabébé qui entretient une relation fusionnelle avec sa mobylette ; un couple de rockeurs nostalgique de leur époque ; Carmen Gromard femme pimpante, généreuse, connue pour prodiguer des soins particuliers à ses clients concupiscents dont pépé Guimauve et M. Lambortin ; Zerma, « femme à fringales sexuelles » ; Eddy Lambortin, collectionneur atypique…

Les aficionados de Franz Bartelt auront noté son allusion récurrente à Larcheville, anagramme de Charleville d’où sont originaires l’institutrice Mlle Lamotte, le juge Maurois.

Tout se meurt dans ces contrées, la gare a été rasée mais son bistrot, tenu par Gromard, résiste. Il devient le centre névralgique où les rumeurs circulent, « un lieu de passage, une salle de réunion, on y stationne pendant des heures », on vient « se sécher une mousse ». On y sert de la bière de prestige, de caractère.

« Un bon bistrot vaut tous les cabinets médicaux du monde », c’est pourquoi l’unijambiste Legrand vide quotidiennement ses pintes pour y puiser une once de courage avant d’aller prier et parler à sa jambe perdue, au cimetière.

Roguerse, dont la femme vient de « se barrer », noie son chagrin.

Polnabébé, victime d’une agression, dépité d’avoir eu sa mobylette volée, réclame une deuxième « chope à mâle ».Son moral en berne lui vaut la bienveillance, le soutien d’une touriste retraitée experte à réconforter les âmes en peine.

La présence de cet écrivain apporte de la distraction.

On se demande ce qu’il vient faire ici, certains ignorent même en quoi consiste le travail d’un écrivain. D’autres sont fiers de le compter parmi eux. 

Le maire se prend à rêver de « devenir une grande figure de la littérature » dans le livre du romancier qui célébrera aussi sa « jolie petite cité ».

Mais lui, il est là pour enquêter sur un certain Nadureau, après avoir déterré un pan du passé de ce père inconnu, qui aurait participé à un vol de tableau. Il n’hésite pas à prendre à son service un détective autochtone pour éclaircir ce mystère. Une aubaine pour Helnoute Ballo, ce Sherlock Holmes diplômé d’EIFFEL (1) en manque de clients. Un CV ridiculement impressionnant ! Scène irrésistible autour du mot lapin !

Remisant à plus tard la rédaction de sa deuxième phrase du roman en chantier, Julius  s’intéresse à la fête foraine, seule festivité et divertissement des jeunes.

On voit le bourg, véritable micromégapole, s’animer.

Polnabébé est tout fier et confiant d’appliquer les conseils de l’écrivain en matière de drague, mais il se trompe de niveau de langue ! 

Un couple épie ce qui se passe dans la rue. Zerma qui a remarqué, rôdant au village,  un étrange quidam, « un homme malsain », se sent harcelée, poursuivie, d’autant plus qu’elle « sait des choses …», des secrets dont les fils se démêleront peu à peu.

Cet homme, en costume marron qui arpente le même terrain que l’écrivain, est aussi repéré par l’éclusier puis par Julius. Qui peut-il donc traquer ? Ne faudrait-il pas s’en méfier ? Son comportement, ses déplacements intriguent et alimentent le suspense.

C’est au lendemain de la fête que la disparition d’une fille est signalée. Curieuse coïncidence, un promeneur trouve une chaussure rouge et un sac à main.

Les gendarmes ne se précipitent pas pour lancer leurs investigations.

Ils finissent quand même par perquisitionner la demeure de Farruque qui vit à la lisière de la forêt. Brave homme, « suave, doucereux » qui clame son innocence. Pourtant des pièces à conviction découvertes chez lui viennent semer le doute.

Des fouilles sont effectuées. Mais à l’ère du « # balance ton porc », qui croire ? L’accusé ou les deux amies de Nadège ? La pression des interrogatoires successifs force Farruque à avouer certains faits, mais n’a-t-il pas été manipulé par le trio des filles ? Quant au maire, il apporte tout son soutien à ce concitoyen modèle dans un discours pétri d’empathie dans lequel il égratigne « la police exotique » de Gournay.

Il ne fait pas bon, non plus, être victime des éreintements de l’auteur (justice, église).

Pour pimenter sa vie, l’écrivain s’offre une escapade amoureuse à Honfleur avec Juliette, l’institutrice qui lui expose les dessins de ses élèves. Dessins naïfs certes, mais qui dévoilent tous les secrets sur les mœurs des habitants, dont le comportement scandaleux du curé ! Révélations édifiantes ! Lors de leur déambulation dans la ville, ils font une rencontre improbable qui donne la clé d’une des énigmes.

A Puffigny, « on le sait, il n’y a rien à voir, à dire, à entendre, à espérer », et pourtant Julius Dump, « chapardeur de vies » a su y trouver/puiser le terreau de son roman en s’intéressant aux turpitudes de ces « braves gens » qu’il a observés, côtoyés, sondés.

Puffigny est décrit comme « un village propre et coquet, par contre le cimetière abrite un « dépôt d’ordures répugnant ». Des monceaux de détritus/d’immondices dissimulent une tombe qui attirera d’étranges individus persuadés d’y trouver leur graal . Dupés par le récit de Julius, ils connaîtront un destin des plus tragiques.

Deux objets focalisent l’attention : le bracelet serpent et la croix, ajoutant au mystère.

On assiste avec jubilation au sacre de l’écrivain qui a su persévérer dans l’écriture, au coeur d’un village en liesse, couronné par le discours enthousiaste du maire. Un édile généreux, à « la satisfaction béate » de compter 199 occurrences de « Puffigny » dans ce roman. Un livre qui étale au grand jour la vie des habitants : « intrigues crapuleuses, injustices consolidées par la mauvaise foi, adultères, crimes », du vrai, du moins vrai, du faux. « Mais rien n’y est inauthentique. » ! On imagine les réactions des individus concernés ! 

Toutefois au fil des retours de lecteurs, le narrateur est confronté à ceux qui s’étonnent de constater qu’il a pris des libertés avec la réalité. Il a brouillé les pistes, en changeant les lieux, et en distillant une fausse information quant au supposé butin. 

Mais L’écrivain national de Serge Joncour n’affirme-t-il pas qu’« un roman n’a pas à dire la vérité » ! Tous les mystères sont élucidés quand on referme le roman de Puffigny qui se clôt par un épilogue hallucinant diligenté par des enfants aventuriers !

Franz Bartelt, maître incontesté de la démesure, à l’humour noir inimitable, livre un polar truculent, haletant, foisonnant de rebondissements. Ses personnages atypiques sont largement, goulûment dopés à la bière et même au champagne. 

Langage fleuri, grivois, expressions argotiques (« se piquer la ruche »), nombreuses énumérations.

Comment ne pas « kiffer » trois fois, plutôt qu’une, toute cette inventivité, cette prose savoureuse et les épisodes rocambolesques ! Un pur moment jouissif de lecture !


(1) : EIFFEL : École Internationale de Formation des Fins Extra Limiers


© Nadine Doyen

Sylvain Prudhomme, Par les routes, Gallimard, collection l’arbalète/ Gallimard, juin 2019, (296 pages – 19€)

Chronique de Nadine Doyen

Lauréat du Prix Landerneau 2019 

félicitations à l’auteur


Sylvain Prudhomme, Par les routes, Gallimard, collection l’arbalète/ gallimard, juin 2019, (296 pages – 19€)


Le titre Par les routes fait écho à celui de Kerouac et convoque l’idée d’errance, de nomadisme, de voyages et de rencontres fortuites.

Il y a des êtres croisés, côtoyés qui vous marquent au point de rester gravés dans votre mémoire. L’autostoppeur, « donquichottesque silhouette », que le narrateur écrivain Sacha a retrouvé quinze ans plus tard appartient à cette catégorie.

Sacha brosse le portrait de cet ami d’adolescence et colocataire. Épris comme lui de liberté, il leva le pouce en sa compagnie avant que leurs routes divergent.

On comprend qu’il s’en était éloigné, la relation devenant toxique.

La fée hasard les réunit de nouveau quand Sacha, à la quarantaine, choisit de quitter Paris, désireux de changer son cadre de vie pour « retrouver la concentration » et mener à bien son roman. Il emménage dans un meublé dans cette ville du Sud, V., où le baroudeur invétéré est lui aussi installé avec femme et enfant.

Inimaginables de telles retrouvailles !

Que ressent-on en pareil cas ? Le passé défile et convoque de nombreux souvenirs communs. 

Sacha s’interroge sur ce besoin compulsif de rencontres, ce virus qui habite son ami retrouvé et note son énergie décuplée à ses retours. Mais ce dernier n’est-il pas en train de ruiner son couple à négliger ainsi sa famille ? Le naufrage est à craindre.

Au début le téléphone permet un contact plus proche, son fils, Agustin, les guette ces appels du paternel, puis il manifeste parfois une curieuse indifférence.

Et à la longue, ils insupportent Sacha.

Les cartes postales et les photos polaroid des automobilistes qui ont pris en stop ce père fugueur affluent ainsi que les lettres, souvent rédigées avec humour, jeux de mots. Ce sont les seuls liens avec Sacha (l’archiveur du voyageur) et sa famille qui permettent d’apprivoiser l’absence. Certes, par la correspondance qu’il entretient avec ses êtres chers, leur déclarant à distance son amour, « il parvient à conserver une place à leurs côtés », mais il semble avoir démissionné de son rôle de père, d’époux pour endosser celui de pigeon voyageur. Le contact vocal n’est pas totalement rompu, le trio restant se met à téléguider l’autostoppeur sur des sites de leur choix : magnifique et émouvant échange entre le père et le fils suite à un dessin d’Agustin.

Toutefois les envois semblent se tarir. « Un imperceptible effacement » s’installe.

Reste en suspens la question du retour du nomade, ce qui crée agacement et tristesse chez Marie, qui, elle aussi, a besoin de souffler. Mystère quant aux mobiles de son absence d’une dizaine de jours. Le récit devient haletant quand elle relate son escapade émaillée de rencontres. Cet interlude lui a permis de faire le point.

Aime-telle toujours celui que Sacha compare à « un coucou, un tisserin qui fait son nid de ce qu’il rencontre » ou même à « une baleine qui refait surface plus loin qu’on ne l’imaginait » ? Marie va-t-elle s’autoriser à s’abandonner à un autre ?

Peu à peu Sacha va combler ce vide de sa présence auprès de ceux qui restent. Une complicité se tisse avec le jeune Agustin. (promenades, jeux, gardes) Une affinité grandissante le rapproche de Marie, traductrice, tous deux soucieux du mot juste. L’auteur insiste sur la nécessité de l’ascèse, « de la juste dose d’isolement » pour avancer dans le roman en chantier. Ce moment de solitude également indispensable pour Marie. Ne faut-il pas vivre avant d’écrire ?

Mais l’équilibre de cette nouvelle vie à trois ne risque-t-il pas d’être menacé en cas de retour inopiné de l’autostoppeur ? Le récit réserve surprises et rebondissements !

L’errance de cet électron libre, mobile, interpelle. De quoi vit-il ? Trouve-t-il  toujours son bonheur dans la griserie de la vitesse et de la liberté ? Est-ce pour lui une façon de « secouer le fardeau de la routine » ? Va-t-il un jour revenir définitivement ? Personne ne connaît les pensées secrètes du drôle de «zouave », de « ce doux dérangé ». Et Sacha de sursauter à chaque coup de sonnette !

Ce kaléidoscope de la France (des autoroutes et « des vaisseaux secondaires ») qui se déroule comme en travelling, avec des arrêts images sur des libellules, des forêts, des plages, un goéland, suscite chez le lecteur une envie de partance. On se prend à rêver à l’énoncé d’une myriade de lieux aux noms pleins de poésie (Orion, Joyeuse, Beausoleil, Contes, Lançon : « le tremplin rêvé », La Flotte, Saint-Pompont…).

Les déplacements étant en stop, une galerie de portraits d’automobilistes défilent en même temps que la radiographie des habitacles, ce qui permet d’avoir un miroir de la société empruntant ces routes. Une mixité des classes. « Un échantillon représentatif de la variété des hommes et femmes d’aujourd’hui ».

Sylvain Prudhomme nous offre une traversée de l’Hexagone quelque peu atypique et  erratique, car au gré des voyages en stop de celui dont la passion est restée intacte, de celui qui a une propension à la dromomanie. On avale les kilomètres, fait halte sur les aires de repos et stations service, arpente des villages, passe une soirée conviviale chez Souad, on s’abîme dans la contemplation des paysages dont le narrateur cartographie les charmes, on se recueille aux Éparges devant un champ de croix blanches, devant une plaque commémorative relatant la blessure de Genevoix. Lieu tristement célèbre où l’écrivain Pergaud a perdu la vie.

En alternance mouvement, avec l’autostoppeur pour qui « partir est nécessaire à son équilibre », qui « avait toujours besoin que sa trajectoire en frôle d’autres et immobilité avec Sacha, devenu plus sédentaire, à l’heure du bilan de la quarantaine, cherchant, lui,  à freiner, à retenir le temps.

Ce qui donne un rythme saccadé en plus des phrases courtes.

L’auteur signe un roman géographique, une invitation à sillonner, à notre tour, la France profonde, à la manière de Depardon. Un road trip sensoriel, à plusieurs vitesses, scandé par la musique (Cohen Nina Simone, ragas), la voix du GPS, traversé d’odeurs (d’ail, de tarte, de framboise, de café, de piment, de terre, de résine, d’herbes détrempées ou de térébenthine, de javel),nourri de multiples lectures ( Kundera, Mc Carthy, Levé, Lodili, Sau, Ponge). Une écriture frétillante de la vie.

Sylvain Prudhomme explore la pérennité du couple, la fidélité, l’amour, la fiabilité de l’amitié. Il distille de nombreuses références à la fuite du temps : « Vivre c’est maintenir entier le petit nuage que nous formons, malgré le temps qui passe ».

Il expose le processus de la genèse d’un roman, l’attente de voir jaillir « une fulgurance, récompense de mois de patience, d’obstination, de labeur, d’endurance ».

Le tableau final apporte un regain de fraternité salvateur/jubilatoire dans ce rassemblement euphorique, digne de Woodstock. Serait-il là le bonheur dans cette chaîne humaine et son partage ? Dans cette même communion à repérer « la ceinture d’Orion ». Dans cette grande famille de l’Autostoppeur qui lui a fait « don de son hospitalité ». Un récit qui se termine en apothéose et qui ravivera les souvenirs de ceux qui ont pratiqué le stop dans leur jeunesse. Et si l’envie de barouder vous habite, sachez que l’auto-stop ressemble à la pêche : « Même patience, même délicatesse dans le coup de poignet, même absence de brusquerie. Même joie dans les prises » !

©Nadine Doyen

Amélie Nothomb, SOIF, Albin Michel, Août 2018, (17,90€ – 152 pages)

Chronique de Nadine Doyen

  Amélie Nothomb, SOIF, Albin Michel, Août 2018, (17,90€ – 152 pages)


Nous avons tous des héros que nous vénérons.

Pour les protagonistes de Jérôme Attal, ce sont Superman , Winston Churchill.

Celui d’Amélie Nothomb est bien singulier, reconnaissons-le, puisqu’il s’agit de Jésus. Elle va se glisser dans son corps pour quelques jours et souffrir avec lui.

Dans des interviews, elle confie avoir eu un intérêt précoce pour Dieu (dès 2ans) !

Voudrait-elle, se demandent certains, régler son compte avec Dieu ? L’écrivaine se justifie en affirmant que « c’est une erreur, une monstruosité ».

Les lecteurs du Pèlerin se souviennent sûrement du chemin de croix que l’écrivaine avait publié peu avant Noël. (1) Ces pages préfiguraient donc ce livre audacieux.

Pour elle « la Passion n’est pas un crime passionnel mais une exécution réfléchie ».

Le titre SOIF fait référence à l’antépénultième parole que l’on prête à Jésus ».

Le « Jésus d’Amélie Nothomb », digne d’une tragédie grecque, revient sur ses miracles et s’étonne de recevoir si peu de reconnaissance. On sourit à entendre cette femme qui trouve son enfant infernal depuis sa guérison !

Il s’interroge sur la mission que le père lui avait confiée.

Il exprime ses regrets, ses envies, ses doutes. On plonge dans ses pensées, non dénuées d’humour. Il ose manifester sa gratitude envers son père pour avoir inventé le corps et salue même son génie. Pourtant ce corps va devoir souffrir, endurer les pires sévices. Car la sentence est implacable. Et inéluctable. Il n’y a pas d’échappatoire.

Il dresse les portraits de Judas, « un problème permanent », de Pierre et Jean.

Il évoque son amour pour Madeleine, ébloui par sa beauté.

On assiste à ce qu’il appelle « les simagrées » : en « entrée » la couronne d’épines que l’on enfonce sur le crâne jusqu’à faire saigner. Puis, « le hors d’oeuvre » qui consiste en une séance de flagellation. Dans son « fatras de paroles », il énumère ses chutes et convoque les personnes croisées alors qu’il traîne « ce poids mort ». 

Après l’amitié de Simon qui l’aide de tout coeur, voilà l’amour de Véronique. « Deux courages d’une sublimité sans exemple ». Moment ineffable.

Et enfin « le plat de résistance », la crucifixion, regardée par des « happpy few », « des connaisseurs triés sur le volet » qui aiment ces tortures. Il ne nous épargne rien. 

Le narrateur aurait pu scander, comme une antienne, son récit par les mots de Damiens  : « La journée sera rude » (2), car lui aussi allait être supplicié.

Pour Amélie Nothomb « cette mise à mort prouve que Jésus n’est pas considéré comme un martyr. C’est pire qu’une humiliation, c’est une flétrissure ». De plus ,voir sa mère sur son chemin de croix est « le comble de la cruauté ».

Jésus en vient à déverser une litanie de reproches à son père pour avoir « inventé de tels supplices ». N’est-ce pas « un vice de forme dans la création », une bévue ?

Pour lui, c’est méconnaître l’amour. D’amour il est question quand il imagine une  autre vie auprès de Madeleine. La romancière insiste sur le contact physique, l’étreinte, l’embrassement.

Le verbe « accepte » traduit la résolution du messie. Un état d’esprit caractérisant aussi Edgar Morin qui, dans ses mémoires, fait le constat qu’il faut se résigner.

On peut être étonné de sa façon d’apprivoiser la mort. Il ressent « l’étreinte maternelle, sa douceur extrême » . Ces retrouvailles sont une épiphanie pour lui, d’autant qu’il constate combien la mater dolorosa a rajeuni. Il rappelle que sa mort a inspiré beaucoup d’artistes et considère leurs représentations de son « repos du guerrier », sa vie éternelle, très réussies. Ces Pietàs sont « des hymnes à l’amour ».

L’écrivaine ne cesse de surprendre puisque le monologue se poursuit post mortem. 

Ce sont des musiques sublimes qui s’élèvent et font danser celui qui venait d’être déposé dans son caveau. Elle aborde le rapport que l’on entretient avec nos disparus.

Amélie Nothomb, romancière érudite, distille sa philosophie tout en évoquant la vie du Christ, glissant des mots grecs (Consultez le dictionnaire Bailly!). Parfois on en vient à oublier que c’est Jésus qui parle quand l’académicienne belge décline la vision de l’amour, de la pluie, de la peur de la mort ou quand elle déploie son incroyable argumentaire sur la soif, « cet élan mystique », qui mène à l’amour !

Si vous êtes féru d’Amélie Nothomb, vous avez dû vous demander si elle a réussi à glisser son mot fétiche : « pneu ». Et bien oui, elle a réalisé ce tour de force ! 

Ajoutons que souvent un mot nouveau vient enrichir le lecteur : ici c’est « pétrichor »  comme le note Stéphane Bern. (3)

Il fut demandé à l’auteure, il y a quelques années, ce qu’elle ferait si elle était présidente, mais on n’avait pas eu l’idée de lui demander quels miracles elle aimerait

réaliser !

En relatant la vie imaginée d’« un Jésus lucide », l’écrivaine mystique signe un roman apocryphe, déconcertant, atypique, qui peut même être dérangeant. Elle a voulu pointer ce qu’elle appelle le malentendu. Elle décrypte la relation père/fils.

Elle aura réussi à nous faire frissonner devant l’horreur et l’indicible, à susciter de l’empathie, à nous apprendre à « cultiver la soif », en enseignant la jouissance de boire : « Pour éprouver la soif, il faut être vivant » ! La soif de la lire reste inaltérée.

Le rôle d’un écrivain, étant pour elle, « d’aider le lecteur à trouver un sens à sa vie », sa confession amène chacun à questionner sa propre foi.

Un récit sous le signe d’ Eros et Thanatos conté avec toujours autant de verve, de traits d’humour. À écouter sur fond sonore de « Personal Jesus » de Depeche mode ! Un roman inattendu qui va bousculer la rentrée littéraire selon Emmanuel Kherad. 


(1) Paru dans Le Pèlerin du 22 mars 2018

(2) Damiens : mots entrés dans la légende, prononcés par ce personnage hors du commun, au destin cruel. Accusé de régicide, il sera puni d’un supplice épouvantable.

(3) pétrichor : odeur de la terre après la pluie.

© Nadine Doyen

Jean-Philippe Blondel ; La grande escapade, Buchet Chastel.(18€ – 268 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Jean-Philippe Blondel ; La grande escapade, Buchet Chastel.(18€ – 268 pages)


Rentrée littéraire – Août 2019


Jean-Philippe Blondel revisite son enfance à travers son personnage Philippe Goubert et ressuscite la figure maternelle, enseignante en petite section et directrice, sous les traits de Michèle Goubert. Une scolarité, années 70, dans une ville de province, facile à identifier pour les lecteurs fidèles à cet écrivain apprécié.

Le récit qui met en scène Philippe, gosse de dix ans, dans une position très périlleuse, débute par un insoutenable suspense comme un « cliff-hanger ». De la graine de « Sylvain Tesson », cet adepte de stégophilie ! 

On suit ce gosse dans son quotidien : l’élève, le fils, et le copain au sein de sa bande.

Le portrait s’étoffe : empoté, gaucher, et surtout enfant non désiré, la mère aurait souhaité une fille. Une blessure pour le môme et des moments de solitude.

La bande de gamins, que d’aucuns nomment « vauriens » est dépeinte dans leurs jeux : construction de leur cabane refuge ; plus dangereux, car flirtant avec la mort,  leurs défis de traverser la voie ferrée juste avant le passage du train (sorte de bizutage). « Ça rit, bouillonne, éructe, crie, se bat, méprise le danger et les trouillards ». Leur hiérarchie est décryptée ainsi que l’évolution de leurs liens. Disputes, délitement de ce « groupe solaire » qu’ils ont formé. Ils grandissent et s’émancipent. Toutefois, devant l’épreuve qui les aura mûris, ils vont se ressouder, s’épauler et « adresser un adieu silencieux à l’enfance ». 

L’habitat est quasi un huis clos, puisque les familles d’enseignants ont droit à des logements de fonction. De construction ancienne, le couloir menait à chacune des pièces, mais pas de communication entre elles, fait remarquer l’auteur.

Quand en plus l’appartement donne sur les trois cours, cela constitue un poste de vigie idéal pour Geneviève Coudrier, celle qui a tout d’une concierge et aime potiner ! Ainsi, elle va entrapercevoir, subodorer une liaison extra conjugale, espionner et pister ces faux couples.

Le grenier est aussi exploré… Lieu où l’on a frôlé des drames.

La cave abrite ceux désireux de se rapprocher, voire de s’étreindre. Et d’aucuns vont imaginer « des scènes torrides » transformant «  le groupe scolaire en lupanar » !

Une galerie interminable de personnages défile : factotum, directeurs, directrice, inspecteurs, familles d’enseignants, élèves, mères d’élèves, dans le même périmètre.

On croise des êtres charismatiques, des autoritaires (façon militaire), des enseignants « vieille école » à la main leste : « touffes de cheveux arrachées, gifles retentissantes, et même « une crème, ce Lespinasse, toujours obéissant, voire servile ». 

D’autres, comme Florimont, sont conquis par la méthode Freinet qui va révolutionner l’apprentissage. Avec lui, plus d’autonomie laissée aux élèves.

La dame de service, Reine Esposito, source de scandale, ne passe pas inaperçue. Tout le quartier est alerté et le lecteur est de nouveau dans l’expectative.

L’auteur portraitiste croque aussi les passagers de « l’Arbalète » que côtoie Geneviève Coudrier désireuse de confondre des amants clandestins.

Le récit prend une allure cinématographique quand on est témoin de ce qui se passe dans ce train ! La camera zoome sur les protagonistes d’un wagon à l’autre, suit leurs déplacements et leurs regards ! Alors qu’ils ignoraient leur présence dans ce train, ils se retrouvent tous les 4 au bar à deviser. On les imagine mal à l’aise, car ils n’avaient pas prévu ce scénario. Comique de situations.

Avec ironie, l’auteur effectue un arrêt image sur la « grosse dame qui parcourt son Télé 7 Jours comme si c’était un Prix Goncourt » !

Certains personnages se découvrent sous une différente facette à travers d’autres regards.

Jean-Philippe Blondel qui connaît bien le milieu de l’Éducation Nationale rend hommage dans ce roman au personnel enseignant, en particulier aux « institutrices dévouées, travailleuses acharnées, infatigables, correctrices, passeuses de savoir… » 

Il ne manque pas d’évoquer la fête de l’école : « c’est toute une alchimie, la réussite » d’une telle manifestation. Il rappelle le moment où la mixité fut introduite dans les classes. : « La mixité a adouci et fluidifié les comportements ».

Le romancier prof aborde l’éducation et le rapport maître/élève, enfants/parents, époque où la gifle et la fessée n’étaient pas bannies par la loi. Les magazines traitent d’ailleurs, à la veille de la rentrée d’un sujet récurrent : quel prof ou instit a changé votre vie ? Ne font -ils pas naître des vocations ? On constate ici la mue de Philippe Goubert : « moins craintif, plus déterminé ». Toutefois, faute d’oser se confier à son maître, il choisira, curieusement, en guise de journal intime pour s’épancher… un agenda. Car le besoin de raconter, de retranscrire les récits des autres est en germe !

Julien, lui, est « devenu le meilleur  en anglais » pour plaire à sa prof qu’il dévorait des yeux parce «  qu’elle représentait l’Angleterre pour lui » !

Le récit interroge sur la transmission et la paternité. Que lègue-t-on à ses enfants ?

La perte d’un enfant et la douleur incommensurable sont évoquées.

Le chapitre au titre prémonitoire « La fête est finie » annonce l’épilogue dramatique.  Poignant soliloque intérieur qui prend le lecteur de court et montre comment les allégations, les rumeurs peuvent détruire un individu. Un thème abordé dans Un hiver à Paris. Le scandale qui a éclaboussé Lorrain serait-il à l’origine de cette tragédie ?

Avec le recul, l’écrivain porte son regard féministe sur le statut des femmes à cette époque. Ne leur demandait-on pas d’être bonne cuisinière, de savoir repasser pour retenir un homme ?! Il explore les couples légitimes (qui battent de l’aile) ou non : « un couple, c’est un homme et une femme qui se rencontrent charnellement parce que c’est important de se reproduire, et qui vivent ensuite en bonne intelligence, en respectant chacun la liberté de l’autre ». Il révèle des idylles naissantes entre partenaires mariés d’où la culpabilité de l’adultère, des escapades clandestines qui tournent au fiasco! Et les mensonges pour couvrir ces aventures.

Il souligne la violence verbale de certains maris au sein de couples mal assortis.

Le romancier énumère au fil des pages tout ce qui change : l’abaissement de la majorité à 18 ans, la succession des hommes politiques (Giscard, Barre), l’obligation de boucler sa ceinture (« les accidents de voiture deviennent un fléau national »), on chante Bob Dylan, on danse sur Boney M (rires : « pourquoi pas sur Bonnet C »!). L’anglais fait sa percée, envahit les ondes et même la fête de l’école ! « Ces satanés Yankees vont bientôt coloniser notre langue » !

C’est l’époque où l’on roule en : 403, 204, 2CV, où le magasin de la ville non citée Les élégantes avait pignon sur rue, ainsi que la grande librairie de la Rue Emile Zola !

Il ressuscite le train mythique « L’Arbalète » qui menait à Paris, dont la voiture 4 était un wagon -restaurant. Le romancier aubois évoque le lac de la forêt d’Orient censé   « jouer le rôle de régulateur de la Seine », la réhabilitation du centre-ville, la transformation « des ruelles noires et sales en patrimoine médiéval ».

Il montre comment le refus d’un de ses textes a conduit Philippe Goudert à se remettre en cause, à prendre conscience de ses défauts et a forgé sa persévérance. 

Nombreux sont les auteurs qui se sont vus refuser leurs premiers manuscrits.

D’ailleurs Jean-Philippe Blondel a déjà évoqué cette situation à ses débuts.

A noter qu’ils sont rares les écrivains qui consignent en fin de leur ouvrage une table avec titres de chapitres, si appréciable. 

Jean-Philippe Blondel signe un roman aux accents autobiographiques dans lequel il déroule une fresque de la société post 68 si détaillée que maints lecteurs se souviendront avec émotion de leurs propres parcours au sein de ces bouleversements.

Il radiographie le microcosme enseignant avec beaucoup de justesse. 

Un récit habilement construit, en partie choral, qui dresse les vicissitudes à surmonter dans une carrière, avec une once de nostalgie, un zeste d’humour. Sa plume quelque peu malicieuse fait mouche ! Une trilogie est annoncée, on s’en réjouit déjà ! 

© Nadine Doyen