Abécédaire de l’amour occasionnel, Collection Empreintes, À L’Index, 98 pages, 14€.

Abécédaire de l’amour occasionnel, Collection Empreintes, À L’Index, 98 pages, 14€.


Cet abécédaire décline les lettres et les mots que se sont partagés entre eux des écrivains amoureux. Chaque texte est l’éclat d’un vaste miroir que l’on peut surprendre au travers du kaléidoscope qu’est ce recueil de textes en prose. 

L’étrange coeur qui habite ma cage thoracique s’est toujours interrogé sur l’amour. Comment peut-il être le fruit éphémère d’une occasion? N’a-t-il point au contraire un rapport à l’éternité? Nous donne-t-il un accès magique à une existence perméable aux limites et frontières temporelles et factuelles? 

Au risque de paraître naïve, j’ai choisi: j’aime, j’aime plus facilement que je ne hais et souvent bien au delà du temps imparti, indépendamment des circonstances. Mon coeur ne s’habitue pas à l’inconstance des autres coeurs humains, aux doubles sens, à ce que la soif de l’autre peut masquer, à ce que le désir peut autoriser en termes de respect de l’autre. 

Jean-Pierre Otte est celui qui a eu l’idée du thème et le souhait de rassembler des textes en prose, d’une grande exigence littéraire. L’harmonie du recueil provient sans doute des judicieuses limites qu’a su imposer tout en préservant les fourmillements des points de vues, des sensibilités. Il a ainsi offert au livre sa cadence, son rythme, il a aiguillé, rassemblé les interprétations multiples que le thème de l’amour occasionnel est susceptible de produire. 

J’ai pu lire de très belles lignes sur l’amour et son rapport au temps, à la seconde qui puise sa saveur dans une éternité aux contours flous, inexpérimentés. Me confronter à une obscurité terreuse, animale, sensuelle ou au contraire à une arborescence lumineuse, une mise en lumière de l’autre en prenant connaissance de ses propres limites humaines.

« Une ardeur subite et inconnue, aussi surprenante que la brûlure d’une goutte de rosée sur la langue, me rendit perméable et présente à l’intérieur du miroir qui, jusqu’alors, ne m’avait jamais reflétée. » A. Âme Animalité p12 Myette Ronday

J’ai lu raisonnements, affirmations, constructions logiques et rigoureuses qui répondent peut-être à un désir de ne point se laisser submerger par le sujet. Garder le contrôle là où justement on risquerait de le perdre. Écrire, mettre sur papier en toute lettres.

« Dans cet état, les mots sont déférés devant la pensée pour insuffisance, comme si « mon » corps signifiait quelque chose: il n’est pourtant qu’une paraphrase du coeur et l’adjectif possessif ne notifie donc rien, même dans sa propre sonorité. La coïncidence des corps s’est perdue dans la foule des sons. Le coeur est une poubelle. » P21 C comme Corps et Coeur Valery Molet.

G. Géographie mentale de Marie-Hélène Prouteau ouvre de nouvelles et insoupçonnables perspectives. Ce texte d’une poésie lucide figure parmi ceux que j’ai le plus aimés avec ceux qu’a écrits Jean-Claude Tardif sur Hle Hasard.

« Voyageur du hasard il s’achemine vers un autre dont il ne voit souvent qu’un reflet, le sien. » P34

« Cependant nous sommes ce que nous sommes, fraction irréfragable de nos hasards amoureux. » P34

« L’alphabet ne serait dès lors qu’une conjonction de hasards, Une multitude de croisées, de chemins extravagants entre nos rêves les plus humbles, les plus beaux et la cosmogonie des histoires qu’ils engendrent. » P35

8/26e pour dire ou faire silence.

« Bien que les mots souvent me manquent pour évoquer l’épaisseur simple du silence qu’ils contiennent, leur balancement, cette ondulation qui soudain les fait corps en casse et son inverse quand rien ne demeure d’autre en nous que ce hasard qui soudain lui ressemble, nous ressemble. » P35 

L’amour est une réponse qui ne correspond jamais à la question que l’on se pose, est ce que semble vouloir me dire le texte de Sylvie Fabre G grâce à RRêve réel: la voix, l’autre voix.

« Quand la pénombre humaine s’étend aussi sur la voix, le poème ne peut plus arrêter les sanglots. (…) Ma voix parle à une voix fantôme: que pourrait être sa parole, si ce n’est ce rêve réel qu’elle n’a encore été, » p66

« Offerte à l’approche infinie, consciente de son âge, sachant les ténèbres à fendre et les secrets de la clarté, ma voix renoue avec le bruissement continuel du visible et de l’invisible. Elle ne renonce pas à l’autre voix, elle l’invite. Mais celle voyante, toujours à saisir, se nomme Poésie. » P68

p69 Jean-Claude Tardif SLe sens et les sens, nous rappelle que

« Chaque seconde est une éternité en marche vers elle-même, le moindre repos ankylose les sens, blesse le poème, l’aimant courtois, autant qu’il mutile l’iris bleu du ciel. » 

et s’interroge p70 

« Quel est le sens de ce qui nous mène à nous, nous conduit vers nous-même? La réponse passe-t-elle par les mots? »

Sur les chemins des lectures, je suis souvent tombée sur quelque chose qui luisait étrangement, me submergeait et que je définis mal : 

« Le plus gros arbre de l’esplanade était chargé d’oiseaux. Il ressemblait à une ruche. Un immense battement d’ailes incessant faisait remuer le feuillage. P44 K. Kaliédoscope Luc Delisse


Est-ce cela l’amour occasionnel? Des lettres, des mots, un agencement magique qui résonne, qui rayonne subrepticement? Est-ce l’oeuvre d’art qui comme nous l’écrit Marc Wetzel nous fait comprendre ce qu’on ne sait pas vivre et nous inonde de leurs


« larmes-fourmis de leurs mots d’encre noire. Tous pareillement s’emparant de mon seuil imbécile, tous tuant d’emblée le gardien. » P74

L’abécédaire n’est pas un dictionnaire, il ne fournit pas de définitions, ne se contente pas d’un point de vue, c’est un partage. Ludique, lucide, lumineux, judicieux, juste, juteux. Titille sens et sensibilité.  

Les écrivains amoureux sont: Yves Arauxo, Didier Ayres, Patrick Corneau, Luc Delisse, Sylvie Fabre G, Daniel Malbranque, Christophe Manon, Valère Marie Marchand, Valéry Molet, Jean-Pierre Otte, Virginie Poitrasson, Marie-Hélène Prouteau, Myette Ronday, Jean-Claude Tardif, Marc Wetzel.

 QUATUOR D’ARNAL, Les entrefaits, (illustrations de Jean-Pierre Otte), À l’index, octobre 2024, 110 pages, 15€

 QUATUOR D’ARNAL – Les entrefaits – (illustrations de Jean-Pierre Otte) À l’index, octobre 2024, 110 pages, 15€


    » … vers une sorte d’idéal poétique : non pas celui de l’écriture d’un poème anonyme, mais celui de l’invention d’un poète qui ne porterait pas de nom » 

                                                                        (Yves Arauxo, p.47) 

   «  Ainsi le poème se crée-t-il de lui-même, sans tenir compte de notre vouloir« 

                                                                         (Myette Ronday, p.9)


C’est un livre à plusieurs, et même à deux fois plusieurs (quatre dames poètes en première partie, quatre messieurs en seconde – construisant, dans la plus stricte des fantaisies, des poèmes de douze lignes, trente-quatre fois les femmes, cinquante-quatre les hommes). Chaque poème a ses quatre auteurs, à règles immuables : A lance une première ligne, B une deuxième, C la suivante; D la quatrième, A la cinquième, B la sixième … et D la douzième. On alterne, méthodiquement, mais on ne sait jamais qui est ici A, ni B etc. Chacun, après le premier, lit ce qui précède et continue, cumulativement, ce qu’il sait pouvoir y deviner et sent devoir en relancer. Honneur, donc, aux dames, moins prolixes ; puis les hommes qui, courtoisement, piaffaient, besace pleine.

Cela promet, bien sûr, un livre artificieux, frivole, inégal, complaisant et inutile. On observe d’abord sans confiance ni tendresse ces histrions lyriques, ces voyants intermittents, ces relayeurs de l’âme. On trouverait même logique et juste qu’ils échouent, et, le surprenant auteur une fois saisi (le poète Jean-Pierre Otte, qui présente l’affaire, vit au Mas d’Arnal à Larnagol – Lot -, avec Myette Ronday, et chacun des deux y aura choisi son propre trio d’appui), le titre secret à peu près déchiffré ( « sur ces entrefaites » signifierait : dans les intervalles  de temps ou de lieu disponibles, mais ce sont bien des « entrefaits » qui sont écrits ici, par des esprits qui, différents, soignent leurs intervalles, mais, alliés ou amis, savent user de ce qui les sépare), on s’apprête à logiquement baîller et spontanément ricaner, en tout cas sévèrement juger – quand du miracle a soudain lieu : ça tient, ça avance, ça convainc ! Oui, ces poèmes « entrefaits » sont faits (et bien faits) entre quatre tempes, découvrant leur inattendue authenticité, leur imprévu profil, et d’abord leur collective et réjouissante sagacité. Poèmes alternant yeux (ou oreilles ?) et mains, comme prodigues interprétations et sûres relances, en « quatuors » d’un genre puis de l’autre, par des auteurs se faisant à la fois singuliers et solidaires, effacés et suggestifs, rivaux et complices, vigilants et inspirés. (« Fertilité dans l’intervalle« , écrit, à bon droit, Jean-Pierre Otte dans le bref Avant-propos p.5). Cela donne, chez nos dames, (pages 9 à 44) quelque chose comme ceci (p.24) :

« La sève du vivant en d’infimes royaumes

Repousse sa lente décomposition

Et de l’âme attendrit la matière.

Au bout de la branche comme à la pointe du sexe,

En équilibre fragile sur de puissants embruns,

Le destin est entravé par l’unique intention de féconder.

La nature entraîne toute vie dans son cortège dionysiaque.

Et moi, en ce printemps tragique, je danse et prends feu,

Je virevolte d’insolence et de douce langueur.

Dans un cycle qui ne m’appartient pas,

Solaire et porteur de tempêtes géomagnétiques,

Je m’abandonne enfin et la terre chante en moi« .

Et, chez nos messieurs, (pages 47 à 102), autre chose, comme ça (p.57) :

« Celui qui porte sa vie comme un simple vêtement

Mesure mètre à mètre les blessures de son coeur

Et dissimule dans ses plis les images de

Sa douleur, faites de plaies et cicatrices.

Il cherche des mots pour exprimer son silence,

Ne trouve rien d’autre que son reflet

Et le reflet même des rivières oubliées.

À quoi sert-il encore de trafiquer son âme

Si l’âme des tripots ne sert que le hasard ?

Peut-être faut-il alors marcher nu,

Vêtu seulement de l’ombre qui tombe des arbres

Quand il serait peut-être plus aisé de mourir. »   

L’avantage d’écrire à quatre esprits, et dans un ordre réglé de sorte à neutraliser les contacts, les interférences, les pressions, et de promouvoir, au lieu de l’habituelle suite des idées dans un cerveau, la poursuite d’une idée dans la ronde des cerveaux, c’est l’égale répartition du risque (partager sa tour d’ivoire) et de l’aventureuse finalité (accoucher à quatre d’un orphelin, taré comme génial). Ces deux groupes de quatre auteurs se connaissent, se sont choisis, se font confiance, s’apprécient (chacun sait bien qu’il ne comptera pour les autres qu’autant qu’il admettra de compter sur eux) – mais veulent bien d’un exercice qui hérisse d’emblée tout poète normal : faire dépendre son inspiration du bon-vouloir des autres et son bon-vouloir de l’inspiration des autres, devoir écrire à son tour seulement (comme quatre factionnaires d’un chemin de ronde, se relayant mécaniquement à chaque angle droit de la forteresse – se privant ainsi du moindre Tout à soi seul !) et à la fois malgré et grâce à ce qu’on vient de lire. Pour le dire franchement, un style à quatre mains est aussi improbable qu’un autographe de menotté (aux autres) n’est ample et libre. Mais il y a du panache en chacun à prendre d’avance la responsabilité d’une idée aux trois-quarts (au moins !) étrangère, comme à se vouloir bien simples consoeurs de bric et de broc, ou confrères de bric-à-brac : le boudoir des dames sera débarras rigoureux, et fera cacophonie distinguée; le fumoir des messieurs causerie de ferrailleurs du sens autour d’une Muse hétéroclite. Et, même quand la réussite spirituelle est là, elle naîtra de l’heureux brouhaha d’un confessionnal encombré ! 

   C’est, quoi qu’il en soit, avec ce livre, l’invention d’un merveilleux exercice. L’occasion de questions fondamentales : 

1) Quel premier vers ? Comment bien commencer un rêve qu’on ne continuera pas seul ? Doit-on scénariser l’accroche (« Depuis l’oeil-de-boeuf, le chat surveille le jardin« , p. 22; « Une cigarette de marque inconnue dans un cendrier Ricard« , p.30; « Apparut alors un homme qui n’était fait que de vitres« , p.55; « Quand cette fille glacée nous prendra par la main » (p.73) , au risque de tordre le poignet des scripteurs suivants – dont soi-même, quatre et huit lignes plus loin !). Faut-il privilégier la généralité imprécise mais polymorphe (« Ce qui s’atteint au moyen d’une échelle« , p.75; « Un ciel de traîne dans le mental« , p.85), le paradoxe subtil mais verrouillé (« Sur le point de ne jamais paraître« , p.77, « Quel bel avenir derrière nous« , p.79), le mince sentier assuré de se faire autoroute (« L’herbe longue accompagne la solitude des vieux murs« , p.40; « Il arrive parfois que la nuit mente au jour« ,p.62), le prometteur frisson d’alcôve (« Insolence narquoise du déhanchement« , p. 19; « Reflétée dans la psyché, sa vulve jusqu’ici explorée du doigt« , p.36; « Dans l’obscurité, une odeur de femme« , p.83), ou, tout bonnement, le vers digne de valoir poème (« Distrait, le jour descend parfois au fond des caves« , p.74) ? La réponse est que tout est bon pour qui sait suggérer d’aimer le suivre.

  2) Un deuxième vers doit-il prolonger (« Là-haut, pieds légers, âmes affranchies, gambadent nos aïeux./ La terre tremble à chacun de leurs mouvements désincarnés« , p.37), confirmer (« Le point du jour avait un goût de pain d’épices/ Et la lumière, celui d’une bière brune d’Irlande« , p.78), préciser (« Trois nuits et trois jours à battre la mesure,/ À contretemps d’un effondrement intime« , p.27) nuancer (« On se perdra au bout des peines, malgré l’horizon repoussé./ Parce que vivre est la grande aventure des perdants« , p.33) ,  ou déjà gauchir (« Donnons-lui un miroir en guise d’adieu,/ Un miroir où l’on peut dévisager son âme » p.91), combattre (« Immobile dans le libre courant de la rivière,/ Le cormoran résiste à l’attrait de son ombre. » p.28), voire transfigurer (« J’aimerais tout connaître des rêves de la chevêche,/ D’autant qu’elle est souvent apparue dans les miens.« , p.98) le premier ? La réponse est que tout ce qui fait intelligemment durer le désir plaît.

 3) Comment conclure, seul(e), un poème à quatre mains, sans faire ni le mariole, le comptable, le fossoyeur,  l’inspecteur des travaux finis, ni le Juge du dernier Jour ? Fermer un poème, est-ce en assurer l’inventaire (« Se dispensant ainsi d’en balayer les larmes« , p.68), claquer sa porte (« Les migrateurs y passent indifférents« , p.51), border tendrement son mystère (« Là se couchent les pierres, arrimées au ciel« , p.20), éclairer la pièce suivante (« Tapie dans l’obscur, la vérité lance un nouvel hameçon« , p.37), ou recoucher tranquillement tout le monde (« Celui qui triche ne trompe en fait que lui-même« , p.72) ? La réponse de nos messieurs et dames est que le bon dernier vers est celui auquel le poème qu’il achève donnera raison. Comme ce recueil donne à nos deux fois quatre (périlleux et pacifiques) jouteurs raison de l’avoir écrit. 

On ne saura certes pas davantage, lecture faite, si le sens transmissible de la vie est sceptre ou bâton merdeux, mais la double leçon de miséricordieuse sagesse que chacun(e) tire assez de l’existence humaine (admirer ce qui sut aller avant nous; aimer ce qui saura venir après) trouve ici, à chaque fin de ligne et début de la suivante, son honneur et son prix. Comme on voudra bien le méditer ici, successivement, en l’alerte et solidaire humour de quatre dames (Carmen Pennarum, Valérie Defrène, Valère-Marie Marchand, Myette Ronday), puis la conviviale et lucide finesse des quatre messieurs (Michel Diaz, Yves Arauxo, Jean-Claude Tardif, Jean-Pierre Otte) :

« Où mettre encore la clé de contact ?

Dans un sac banane, la poche contre le coeur,

Pour partir à reculons, aimer sans perdre la raison,

Et embrayer dans le roulement des heures.

Pourquoi ne pas mettre le doigt dans la plaie ?

Oser un démarrage comme un coup de sécateur,

Trouer les nuages pour atteindre l’azur de la pensée,

Avancer, explorer, sculpter l’ombre qui se distend.

Mais comment à tout instant retrouver l’élan premier

Sans se précipiter dans le vide comme Thelma & Louise ?

Comment accorder ce que chaque part dissonante réclame

Et finit par trouver sur les chemins qui nous inventent ? » (p.25)  

« La haie, qui sait, nous regarde ?

Les moineaux le savent et s’en étonnent.

Le paon, lui, avec des yeux partout

Qu’il rouvre à chaque lever du matin,

N’a pas besoin de se cacher pour voir.

Plus rien ne le surprend dans la roue de la vie.

Nous regardons le monde qui nous regarde

Et se demande qui pourrait vivre après nous.

Nous avons perdu de vue notre nombril,

Nous ne savons plus rien de nos corps éblouis.

Quant à l’oiseau-lyre qui a niché dans la haie,

Il chantera sans nous le poème du monde » (p.93) 

Un organisme du sens – comme l’est tout poème – surgit donc, et croît en quatuor directionnel : si l’intelligence artificielle tue, « l’esprit impersonnel » (J.P.Otte, p.5), lui, fait vivre. 

                                                 

Myette Ronday, Un héritage d’amour, 2022, Arnal et la gauchère, 2020 Éditions Complicités, Paris

Une chronique de Chantal Danjou

Myette Ronday, Un héritage d’amour, 2022, Arnal et la gauchère, 2020 Éditions Complicités, Paris


« Nulle fillette n’est à la fois aussi prisonnière et libre qu’elle. » C’est ce qu’écrit Catherine Hermary-Vieille à propos de Jeanne, son héroïne, dans Un amour fou. Le contexte historique, les raisons d’état, chez C. Hermary-Vieille comme chez Myette Ronday, enferment et renforcent tout à la fois les figures féminines. Serait-ce combler les failles de l’histoire et faire sortir de l’ombre ces femmes qui ont pris la liberté d’aimer, ainsi que le signalait une journaliste dont les propos étaient repris en quatrième de couverture ? L’amour n’est-il que fou ? La référence au roman de C. H.-V. et au portrait de Jeanne de Castille pose question en ce sens. À lire les deux romans de Myette Ronday, le lecteur pourrait s’arrêter à la destinée amoureuse, bouleversée par les aléas de l’histoire et des mœurs d’une époque. Il pourrait aussi figer Mathilde dans Un héritage d’amour et Finamande dans Arnal et la gauchère, dans leur dualité – « prisonnière et libre » – sans échappatoire et, de ce fait, empêcher l’évolution de l’histoire personnelle. Or une certaine complexité est à l’œuvre dans chacun des ouvrages, donnant un ton et un tour personnels au récit même campé dans un siècle et dans un lieu particuliers. 

D’emblée la romancière déstabilise son lecteur en adoptant un double récit jouant du flash-back comme de la diversité de points de vue. Personnages et lecteurs mènent l’enquête, découvrent lentement la vérité, lèvent le secret de concert, au prix de bousculer leur vie et leur confort de lecture. La femme est multiple – mère, belle-mère, nourrice, sorcière, folle ou pressentie comme telle, gauchère et donc accusée de sorcellerie, voire de déviance, jumelle d’un frère paradoxalement moins armé qu’elle, double d’elle-même, autre forme de gémellité, voyageuse, observatrice  –. À elle seule, à figure unique en quelque sorte, elle concentre les divers personnages féminins et masculins, maternels et paternels, décline les différents âges de la femme, ainsi en est-il de Finamande comme de Heide-Agnès. La femme se dévoile, se réalise, retrouve sa filiation, s’initie aux mystères de la vie. Peut-être passe-t-elle de l’indéfini – une femme – de l’imprécision généalogique à la reconnaissance, à LA Femme, libérée de ses entraves y compris amoureuses, capable d’assumer une continuité qui ne soit pas forcément la maternité. Car cette femme libre de ses choix, fille d’une mère au statut ambigu autant que de toute une génération de femmes qui ont tenté de secouer le joug, n’a, elle, pas d’enfants. Elle traverse les frontières, géographiques et temporelles, ne tient pas compte des limites et des traditions, devenant pour ainsi dire atemporelle. Les premières lignes d’Un héritage d’amour sont significatives à cet égard, où l’on voit Mathilde interroger son reflet dans la vitre : « Visage d’hier, d’aujourd’hui ou encore d’un autre temps ? Quels étaient son apparence et son âge ? Ce n’était pas que sa mémoire se fût effilochée, mais Mathilde se pressentait d’ici et d’ailleurs. De maintenant et d’avant […]. »

Myette Ronday tisse chacun de ses livres à l’instar de Zébélie qui s’adonne à une tapisserie sans fin, nouant et dénouant les fils de la destinée. Les récits s’entrecroisent, l’écart temporel se réduisant au fur et à mesure des événements et de la progression de l’enquête, la tension narrative se densifiant, l’intrigue première restant celle de l’écriture de l’histoire sans cesse reprise, renouvelée. En témoigne la conclusion similaire – et c’est troublant – des deux romans, « Demande-lui plutôt, dit Asfeld, dans quelle nouvelle histoire son apparition va nous entraîner » pour Arnal et la gauchère avec en écho dans Un héritage d’amour : « Les histoires [que la maison de poupées] contient, vous les découvrirez en jouant, et c’est vous, qui vous mettrez à les raconter. »

©Chantal Danjou