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Martine-Gabrielle Konorski, ADESSO, Une ballade italienne – Black Herald Press – 2022

Une chronique de Geneviève Liautard

Martine-Gabrielle Konorski, ADESSO – Black Herald Press – 2022


Une ballade italienne

Ce recueil de courts instantanés en prose est à lire par effeuillage, un après l’autre, à déguster comme une sucrerie, même si parfois quelque amertume s’y glisse.

On imagine que ce sont ces instants, éclats cinématographiques, visions fugitives, que Martine-Gabrielle Konorski conservait amoureusement en mémoire, comme pétales dans un herbier, pour les hisser à fleur de mots et nous les offrir. A-t-elle rappelé visages, paysages traversés, sentiments éprouvés pour en concocter des tableaux ou bien les a-t-elle peints sur le motif ? Sans doute les deux. Comme l’écrit l’éditeur pour présenter le livre : « A partir de textes-fragments s’ébauche une succession d’évocations brèves, de sensations, de figures et d’atmosphères, de paysages et de saveurs »… « séquences presque cinématographiques qui oscillent entre le tangible et l’insaisissable ».

C’est donc par plans serrés ou travelings que se dévoilent l’Italie de l’auteure dans cet ici topographique et ce maintenant (cet adesso italien). Là où nous suivons d’emblée le narrateur, d’étape en étape sur les rivages chers à Pasolini (à qui le livre est dédié).

« Maintenant je me trouve dans la strada dei sassi, la rue des pierres. Encore quelques minutes de marche et l’on débouche sur un temple grec antique qui domine la mer ionienne de l’Italie du Sud. Derrière le galbe préservé des colonnes et des abaques finement décorés, rôdent les ombres de Zeus et d’Héraclès. »

Mais qui est ce « Je », « assis sur le muret de la plage, pieds ballants, chemise ouverte… » dans « Pozzanghere » et qui s’apprête à continuer son périple italien entre la côte et la montagne ? Qui sont-ils, Il, Elle, qui dansent sur cette plage, entre les rochers, dans « Ostia » ? « Rémininiscences de leur ombre enlacée. Sur cette plage est mort Pier Paolo. »

Au fil du mystère, on poursuit ce voyage en Italie. Ici, se produit alors l’énigmatique rencontre par l’intermédiaire du miroir réfléchissant qui brûle la peau ; serait-ce une métaphore de l’âme italienne, embrasement et brûlure passionnés? Écho si proche encore de l’enfance… Là, c’est un concentré de drames ponctués de gaité, de tristesse et d’audace tout à la fois. Et partout, la beauté que côtoie aussi la saleté,

« sur la place de la Fontaine des Lions, qui crache de rares jets d’eau. Vasques, dont le fond est recouvert de papier gras, de cornets de glace et de vieux journaux. Finesse architecturale des maisons qui s’élancent dans les cactus et les bougainvilliers, le long de la route sinueuse de la plage…

Dans ces rues tout semble provisoire. Une odeur d’ambre et de jasmin se mêle à l’humidité marine et recouvre les ruines. »

Et puis, c’est « Matera Bella » qui nous rappelle le film, « L’Évangile selon Mathieu » – tourné par le poète cinéaste dans ce village troglodyte de grottes taillées dans le tuf – et qui nous plonge dans ce pays d’ombre et de lumière où les visages et les corps émergent à peine des pierres blanches, dans un rythme lent et une tension perceptible. Il y a ce que l’on voit mais surtout ce que l’on devine, ce que l’on pressent, ce que l’ellipse de l’écriture construit comme intensité du récit. « Là où l’ombre de l’éphémère plane », comme le précise l’auteure.

Tout au long des fragments de Adesso, l’amour, également, n’est jamais loin. « La diva dell’ impero » nous emporte :

« De l’autre côté du pont la longue promenade aux coquillages s’est terminée par un baiser. Un seul.
Insouciante, une bretelle tombée sur son épaule, elle lui envoie de la maison un très léger baiser.

Si léger qu’il ne le voit pas.

Elle a l’air gaie. Lui concentre sa tristesse et serre le coquillage dans sa main. Va-t-il la revoir ? »

Tout dans ce livre raconte, délicatement, les vies nouées, dénouées, les départs et retrouvailles amoureuses ou familiales, la force des enlacements.


« Vraie scène de cinéma, aux couleurs des souvenirs, des rêves, des oublis. »

Passé et présent se mêlent, se répondent ; traces d’enfance que font ressurgir les odeurs et les saveurs d’antan, retrouvées avec délice.


« Ils se sont rencontrés au pied du rocher géant, rafraichis par la nuit tombante. Sur cette plage, immense et désertée, se dresse un monstre de pierre noire, témoin d’une nature antédiluvienne.

Ce rocher géant leur servait de cachette lorsqu’ils étaient enfants. Là, se nouaient et se dénouaient leurs plus beaux rêves de batailles et de courses. »

Beauté des corps mais aussi beauté des lieux, de la nature sauvage, « beauté primitive qui rassasie. »

La lecture de Adesso aimante par petites touches et nous trans-porte par grandes enjambées. Et, comme si nous nous trouvions dans ces villages, devant les « portes des maisons restées entr’ouvertes », nous pénétrons furtivement à l’intérieur des vies qu’elles abritent.

Nous savions Martine-Gabrielle Konorski, poète, porteuse d’une grande humanité. Nous savions à quel point, dans son écriture, l’éternité de l’instant est au cœur de son questionnement sur le temps. A travers ces proses poétiques, au rythme d’une ballade italienne nous retrouvons la patte de l’auteure. Les scènes-séquences, les portraits qu’elle nous tend dans ce recueil construisent une fresque pleine d’amour pour ce lointain si proche. Nous laissant, tout au long de la lecture, la profondeur de l’empreinte, la trace d’une émotion contenue.

©Geneviève Liautard

Martine-Gabrielle KONORSKI, INSTANT DE TERRES, L’Atelier du Grand Tétras

Chronique de Geneviève Liautard

Martine-Gabrielle KONORSKI, INSTANT DE TERRES, L’Atelier du Grand Tétras


Le premier vers donne son titre au recueil, titre énigmatique que l’on emporte avec soi pour tenter  un éclaircissement à travers les mots de la poète, pour une pérégrination dans le mystère, au fil des sept séquences du livre.

On s’installe dans la lecture avec l’idée d’une avancée, traversée obscure, d’un cheminement bref, voire immobile car nous comprenons dès le départ que cette route est jonchée d’écueils car Du plus loin de l’Histoire/les portes sont fermées/le temps est sans/abri.

Meurtrissure du temps, empêchements, absences puisqu’il s’agit de S’appuyer contre ce qui n’est plus. Instant donc qui prend fin… avant de recommencer puisque c’est en quelque sorte de recréation du temps dont il s’agit ici.

Ainsi, l’instant succède à l’instant constitutif d’une vie, instant qui doit être dit malgré tout, car sur cette terre qui a perdu ses ailes, dans ce monde qui n’a plus de force [… ] Sur le seuil/ des douleurs, quand nous vivons la misère/de nos jours de rien […] Posés contre le vide […] nous ressentons le disparaître, alors que reste peut-être la quête de ce qui nous tient lieu/ de langue, même si ces paroles nouées ne peuvent que lier le temps/aux brindilles

Et puis l’absence encore, avec le noir qui succède à la lumière, ouvre l’espace d’un passé empreint de nostalgie.

Dans l’angle resserré

de la chambre

aux draps bleus

nous nous sommes habités

crucifiés sur le mur

où notre ombre

Une planait

Succède une volonté farouche d’aller quand même de l’avant. 

Alors Partir

Le cœur plein des souvenirs heureux, même si Les corbeaux tournoient/crient le noir/de ta dépouille. Ne rien dissoudre, puisque chaque heure nous ramène […] chaque grain de pluie/chaque reflet sur la vitre/toute stridence/pique la mémoire/ réveille les pupilles/embrase le regard/qui s’était endormi.

C’est un temps/privé de jours, nous dit Martine-Gabrielle Konorski dans cette traversée, entre ombres et lumière, marquée d’incertitude. Bruits perdus […] aucun appui et quand les éléments sont convoqués, soleil, vent, pluie battante, ne restent que le Souvenir de l’effroi et le sentiment d’un nécessaire dépouillement.

Être le temps du 

Monde

Avoir l’âge des

pierres

Bois flotté

au courant de la vague

S’endormir sur la paille

c’est le dernier refuge.

Comme il est écrit dans la préface, l’auteure « poursuit son interrogation sur le temps, sur la temporalité possible productrice de vie … Fidèle à un style dans lequel suggérer c’est toujours davantage dire. »

Meurtrissure d’Histoire également, lorsque dans cet instant Le calme s’est enfui/c’est la guerre/sur ton front/Le souvenir des rails/des bombes/des fumées et que l’auteure nous confie son désir de Mettre fin à l’enfer/gravé dans (vos) nos cellules/voir le jour adouci. Les poèmes dédiés à Paul Celan et Ossip Mandelstam nous ramènent au désastre.

Instant d’attente et de silence dans lequel Martine-Gabrielle Konorski avance Toujours plus loin. Car chaque instant vécu, le temps ayant fait son œuvre, il faut Retrouver le loin, ne pas oublier, laisser la porte entrouverte pour ceux qui ne sont plus. Réminiscences de la perte. Vivre avec eux.

Le dernier instant est remémoration douloureuse d’hier à aujourd’hui. De l’enfance insouciante à l’évocation de sa propre finitude, l’auteure, blottie aux encoignures/des restes du miroir/(je) regarde le gouffre, essaie de retrouver un peu de paix.

Martine-Gabrielle Konorski tout au long de ce beau recueil, instant après instant, pose ses mots, accompagnés des masses de bleus, noirs, gris, ocres des peintures de Colin Cyvoct, pour dire l’intensité d’une vie, dire ce qui a été et qui ne sera plus, dire toutes ces terres que nous avons habitées, qui résonnent et qui nous habitent encore, « celles des origines, celles de l’enfance, des souvenirs, des douleurs, de la joie, de l’amour, des drames, celle de la solitude, des paysages, de la création et de tous les imaginaires », instant après instant. 

Dans cet instant poétique qui se fonde sur l’instantanéité de plusieurs terres, l’auteure nous laisse aussi suffisamment de blancs au fil des pages, le large d’une respiration, pour qu’à partir de son histoire nous puissions inscrire la nôtre.

©Geneviève Liautard