Archives des étiquettes : Marie-Hélène Prouteau

Gilles Lades, Ouvrière durée, éditions Le Silence qui roule, 99 p, mars 2021.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Gilles Lades, Ouvrière durée, éditions Le Silence qui roule, 99 p, mars 2021.


La durée, second mot du recueil. Le titre frappe d’abord par son étrangeté. Il fait signe par l’étymologie oubliée du mot « ouvrière » vers opera-œuvre et prend sens dans cette belle image qui en redouble l’origine : 

« tu visites seul

l’œuvre en cours du monde

et de la parole en toi ».

Un être vieillissant chemine, seul, « en une brassée de chemins », selon le titre d’une des cinq parties du livre. Il est beaucoup question dans le recueil de chemins, réels ou spirituels -tel celui montré par la mère du poète- spatiaux ou temporels. La saisie du monde se fait indissociablement présence au temps. Une voix s’interroge, se souvient, se parle à elle-même. Tantôt Tu tantôt Je, elle dit ce qui demeure en elle du passage du temps. Elle invite à se fondre complètement dans la beauté du paysage réel et des saisons et à prêter attention aux choses les plus simples qu’il faut désormais apprendre à perdre :

« Il faudra laisser l’art du bûcheron

l’arbre qui tombe

après être resté un moment

blessé à mort »

Il s’agit de faire resurgir le passé familier de ce monde du poète ancré dans sa terre, peuplé de souvenirs d’enfance, de paysages aimés -ceux du Quercy sans qu’ils ne soient jamais nommés. Collines, vignes, châteaux, murets de pierres, lieux souvent désertés qui semblent par contrecoup des miroirs intemporels où se lit notre précaire condition. Gilles Lades est en symbiose avec eux et entretient un rapport électif élémentaire. Le sentiment authentique d’une nostalgie : « où sont les voix amies / capturées par l’écho des barques ? ». 

L’âge de la vieillesse est là, c’est celui de la perte, inéluctable. Celle des proches, des amis :  « le malheur vaste comme un ciel / déguerpis les amis / annulés les beaux jours ». Perte aussi vécu dans le corps qui fait l’expérience du négatif, de la « force » qui déserte, de l’« abandon » et de la « vigueur usée ». 

L’agencement verbal déroule les réminiscences d’hier, les impressions sensorielles d’aujourd’hui en un mouvement intérieur tramé de plusieurs durées. « L’arôme brusque d’une menthe », est-ce hier ou aujourd’hui ? C’est un regard éminemment mélancolique qui est porté dans ce jeu subtil des temps de verbe, l’imparfait donnant un rythme à certaines pages du recueil et notamment aux poèmes consacrés à l’enfance :

« Tu étais attentif au doux fracas des âmes en travail »

Le temps du passé alterne avec le présent de la pérennité de la nature :

« Les chemins les champs et les bois

ont le même âge »

L’écriture se fait promesse sensitive autant que méditative, mais toujours sans grands mots, : 

« Printemps

profusion douce

de feuilles en gésine »

La durée est ressentie comme ambivalente, passage du temps et dégradation mais également  épaisseur de vie donnée, « oeuvrant » avec le matériau des souvenirs, des rêves, des évocations du présent. Le regard qui se retourne sur la vie près de s’achever s’enserre dans plus grand que soi. Dans la filiation des aïeux qui, de poème en poème, accompagnent. Dans la transmission portée par le geste symbolique si poignant de la mère confiant une feuille au vent pour le fils. La fugacité de l’existence relie ainsi paradoxalement à une autre dimension, donne accès à un autre temps. L’« ouvrière durée » s’illumine de ce qui passe et de ce qui reste, de ce qui meurt et de ce qui dure. Ainsi se mêlent en un même flux le « pâle brouillon » retrouvé de l’aïeul, le souvenir du bruit de ses sabots, le jardin devenu « friche », l’écriture d’un poème, l’absence de l’épouse au jardin, la promenade au village. Cette profondeur de champ temporelle chez Gilles Lades donne à son poème une lumière intérieure inattendue.

À ce temps qui commence à manquer, Gilles Lades choisit d’opposer « le goût de vivre », soutenu par l’enfant en lui qui ne désarme pas :

« demeure l’écolier

de l’ombre et de la lumière […]

redeviens l’enfant »

C’est cette tension entre le sentiment de perte liée au vieillissement et le désir de vivre qui traverse de façon remarquable ce recueil. Comme si la dualité au cœur du recueil entre vie/mort, vie qui s’achève/ vie qui dure, présent/passé était source d’un regain malgré cette entrée dans l’hiver de la vie. La partie du recueil intitulée « Personnes » présente une suite de figures simplement désignées du terme « l’homme », qui atteignent à l’universelle dimension de ce qui nous attend. 

Reste, sur ce dernier chemin, l’écriture comme ultime planche de salut, permettant de conserver par-delà les « paroles usées » « le germe étrange qui nous sauve ». « il n’est qu’un chemin / celui du mot ».  Une analogie s’établit entre « l’œuvre en cours du monde » et le « labeur » des mots dans le carnet où se prépare le poème, à son rythme. Cette image intérieure du plus ténu d’une vie nourrit en profondeur le chant de lucidité tendre et triste qui est la marque de ce beau livre.

©Marie-Hélène Prouteau

Madeleine Bernard La Songeuse de l’invisible, Marie-Hélène Prouteau, éditions Hermann, 2021, 19 euros, 150 pages.

Chronique de Corinne Welger- Barboza

Madeleine Bernard La Songeuse de l’invisible, Marie-Hélène Prouteau, éditions Hermann, 2021, 19 euros, 150 pages.

Madeleine Bernard tient sa place dans l’histoire de l’art, une place congrue. On la reconnaît sur quelques œuvres, principalement Madeleine au Bois d’amour d’Émile Bernard, un portrait au revers de « La Rivière de Blanche » de Paul Gauguin, un autre Portrait de Madeleine Bernard de Louis Anquetin. Présence connue de la jeune femme qui a fait partie du petit monde et du moment artistiques de Pont-Aven. Présence connue, signalée dans « la vie et l’œuvre » d’autres reconnus. Tout cela est bien documenté et Marie-Hélène Prouteau a puisé à toutes les sources disponibles : les œuvres, les images photographiques, les correspondances. Mais il n’est pas question ici d’un livre ajoutant à l’histoire de l’art, ne serait-ce qu’au prisme du modèle ou de l’inspiratrice. Au regard des références abondantes rappelées en bibliographie, la recherche exhaustive de l’auteure reste discrète ; la connaissance ici a pour vocation d’irriguer le récit et ses détails, non pas de forcer le cercle académique.  Madeleine, la femme d’à côté, sœur, amie, aimée, muse, modèle. Madeleine, la femme d’entre-deux hommes, Émile Bernard et Paul Gauguin. Madeleine, dans le rayon d’Isabelle Eberhardt… Son existence semble tenir au fil des autres. La sortir l’ombre, sortir la jeune femme de l’ombre portée des autres, c’est ce qu’a entrepris Marie-Hélène Prouteau. Elle nous conte sa vie brève. Madeleine s’éteint à l’âge de 24 ans. L’autonomie, elle la conquiert lentement, constamment rappelée à la véritable mission qui l’anime à servir la vocation de son frère Émile. Même lorsqu’elle prend du champ, poussée par toutes sortes de circonstances, elle se résoud péniblement à abandonner celui dont la fortune d’artiste, d’abord stimulée, est mise à mal par la compétition qui agite le groupe de ses frères en peinture. Son émancipation sera l’affaire de ses dernières années. Mais ici l’exercice biographique apparaît rapidement prétexte à l’entreprise avant tout littéraire de Marie-Hélène Prouteau. La voie empruntée est celle de la recomposition du point de vue de Madeleine, davantage encore, sa subjectivité. 

De l’enfance à l’étape ultime, les remous de la vie familiale, l’engagement auprès du frère, les rencontres, les retenues et les excitations, rien ne manque à la biographie. Vue de très près, la jeune femme a mené une existence mouvementée mais jamais le récit n’emprunte les ressorts de la dramatisation. Comme dans d’autres compositions littéraires de l’auteure, on rencontre les chocs de la vie avec une même distance. Auprès de Marie-Hélène Prouteau, on a l’impression que le monde chuchote ou s’exprime à bas bruit, en toutes circonstances. Le spectacle du monde passe par une catalyse, après avoir séjourné dans l’intimité de l’auteure ; les moments de crise n’élèvent pas le ton. Par exemple, lorsqu’Émile reçoit la condamnation cinglante par son ami Vincent Van Gogh de ses premières toiles d’art religieux, le regard de Madeleine filtre la violence de la scène. En dépit des sentiments exceptionnels qui la lient à son frère, Madeleine apparaît comme témoin distancié. Moment de violence plus aiguë encore et qui lui est directement adressée par sa mère, sa révolte reste silencieuse. A-t-on affaire là à l’affirmation de l’autonomie, de l’altérité de Madeleine ou au filtre de l’auteure ? C’est la question qui accompagne la lecture de l’ouvrage, semble-t-il.

Ce point de vue de Madeleine, Marie-Hélène Prouteau offre de le saisir, dès l’enfance. En promenade, sur les bords de la Deûle, les jeux de l’air et de l’eau, les bateliers croisés, font autant d’événements ou plutôt se fondent dans les yeux de l’enfant en objets de contemplation. Madeleine est toute promesse de la songeuse de l’invisible, comme l’a nommée Marie-Hélène Prouteau. Petite contient déjà, celle qui traversera les péripéties du groupe de Pont-Aven est curieuse, aventureuse par petites gorgées, observatrice. L’affaire avec Gauguin semble reçue comme un hommage, ses sentiments soumis aux silences qui conviennent et à sa place de modèle. Le peintre, pour sa part, lui applique les couleurs vives du désir ; le portrait de séductrice qu’il a produit d’elle n’efface pas l’insaisissable chez Madeleine. Ce petit geste partout représenté de la pensive : la main où s’appuie la tête de la jeune femme signe sa personnalité. Même Émile doit faire une place à l’irréductibilité de ce geste lorsqu’il la peint en gisante, bloc bleu barrant le premier plan de Madeleine au Bois d’amour, bois figuré à la façon d’un papier peint. L’étrangeté de ce visage qui se détourne, appuyé sur sa main ajoute à l’étrangeté de cette réalisation hybride du médiéval et du japonisant. C’est la marque de Madeleine.

Ce qui s’affirme surtout, dans cette biographie littéraire, c’est l’approche singulière de la subjectivité de la jeune femme. À la lecture, l’on reconnaît la langue, les images, l’univers sensible de l’auteure ; elle se livre à une sorte de fusion avec la sensibilité du sujet Madeleine qu’elle restitue. Non seulement parce que c’est l’auteure qui détient les mots pour le dire mais parce que l’on reconnaît son regard dans celui de Madeleine.  L’imagination créatrice confine ici à la délégation ; Marie-Héléne Prouteau et Madeleine apparaissent souvent sœurs en contemplation. Ainsi, parmi d’autres moments :

« Elle veut garder en elle ces belles sensations. La lumière qui flotte sur la baie tramée de vent. Les mares chaudes brillant comme des cristaux. ». 

Madeleine a en commun avec Marie-Hélène Prouteau d’avoir les sens en éveil, de capter les événements minuscules qui font vibrer les paysages et appellent la contemplation ; chez elle, les résonances s’orientent vers le mysticisme. Peut-être les expressions de Madeleine que Marie-Hélène Prouteau a reconnues dans sa correspondance ont-elles éveillé le sentiment d’une proximité ? Ainsi, dans une lettre à ses parents : 

« Les champs entourés d’arbres longs et feuillus jusqu’en haut et les petits pommiers bien échevelés qui sont çà et là dans les blés et les grands horizons de la mer et de la campagne, les belles étendues de blé noir en fleurs qui sont toutes blanches. » 

Madeleine est-elle un sujet ou un motif ? L’une des formes données à la subjectivité de Madeleine prend un tour qui s’apparente à un travail sur le motif, au sens de la peinture. Une littérature peinture qui emprunte des circulations en ricochets : la sensibilité de Madeleine est décrite, dessinée pourrait-on dire, avec une palette colorée, aux façons d’aquarelle ; parfois également, Madeleine contemple à la manière d’un peintre : 

« Il y a l’eau du fleuve dans son étreinte végétale, quelques bâtisses et toits de briques, des bouquets d’arbres, un champ d’herbes hautes. (…), Plongée dans sa rêverie, elle pressent qu’Émile le peindra un jour ce paysage de la fenêtre de Courbevoie. » 

Peintre par procuration, car le peintre, c’est son frère. Il y aurait une circulation des perceptions, des représentations entre Madeleine, son frère et Marie-Hélène Prouteau. Emblématique de l’empathie extrême de l’auteure pour son sujet est cette célébration picturale de Madeleine : 

« Longue et mince silhouette. Telle une aile de lumière, elle flotte sur le ciel bleu. »

On envisage aussi que l’auteure trouve en la personne de Madeleine le truchement pour traverser un passé de cette Bretagne qui ne cesse de l’inspirer. Creuset d’un moment de l’histoire artistique et culturelle où fermente une mixture de liberté subversive et de christianisme traditionnel. Émile Bernard en incarne la figure extrême : d’abord exalté par l’explosion des couleurs, puis par les représentations christiques, antisémite enthousiasmé par les thèses d’Edouard Drumont. Bretonnes au champ, en costume, figurations d’un bon peuple au labeur, fût-il représenté sous des formes inédites. Madeleine, pétrie de cet enracinement, est gagnée par des aspirations mystiques, trouve la force de la rupture et de l’exil, s’extraie finalement de l’emprise familiale et locale. Ancrages et échappées, une dualité qui anime la prose poétique de Marie-Hélène Prouteau, prêtée cette fois à Madeleine Bernard.

©Corinne Welger- Barboza


Lire aussi sur le site de la revue Nonfiction

Une vie de Madeleine, modèle et soeur d’Emile Bernard 

 PAR Maryse EME

Brigitte Maillard, Le Mystère des choses inexplicables, 2021, éditions Monde en poésie, 15 e.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Le Mystère des choses inexplicables, Brigitte Maillard, 2021, éditions Monde en poésie, 15 e.

Brigitte Maillard est l’auteure de sept recueils de poésie et de plusieurs livres d’artistes. Elle anime le site Monde en poésie. Elle nous offre ici un recueil qui frappe par sa tonalité solaire. Il y a dans ces pages une disposition à accueillir et saisir la beauté du vivant : « voici la vie dans sa douceur étincelante, sa joie rutilante […] voici le chant du vivant qui veut pousser son cri ». Belle métaphore pour signifier une naissance. Ou plutôt une renaissance étrangement radieuse. Car Brigitte Maillard sait qu’elle a coûté cher cette joie qui s’enracine dans l’empêchement de vivre : « Depuis 1999 le cancer enserre mon quotidien ». Le mal qui la touche ne traverse ces pages qu’en rares flashs, ainsi, par exemple, « le corps se saisit pour vivre sa souffrance ». Tout se passe comme si la poète voulait mettre ce vécu circonstanciel et particulier en sourdine. Pas d’éclat, pas de pathos, pas de déploration.

Au cœur de ces poèmes, au contraire, une sorte d’art de la joie : de cette maladie, la poète fait une grâce.  Ses vers libres et petites proses se placent sous le signe de l’exhaussement de soi : « Le visage tuméfié par les apparences, j’ai du mal à m’y retrouver […] Je suis ce chant dans la rivière du monde, impalpable, insondable, meurtri par les ondes ». Voici qu’émerge précisément le sentiment océanique de l’existence. Point de religion au sens strict, même si le terme de « prière » nous est donné. Il s’agit plutôt de la persistance d’un sacré. La mystique sans horizon divin d’un chemin intérieur empruntant au détachement des spiritualités orientales. 

Comment dire l’intensité de cet élan vital ? Renaissance et métamorphose sont les deux pôles de cet affût du vivant qui se joue dans l’attention au paysage, à la mer ou bien au sourire de l’autre.

Le mystère et le rêve sans cesse irriguent ce chemin de la naissance à soi. C’est un vers de Roberto Juarroz porteur de cette idée de mystère qui donne le titre au recueil. La poète habite « l’état de poésie », formule qui n’est pas sans rappeler un autre poète, Georges Haldas. Le chant, chez elle, s’amplifie en une tonalité forte, la beauté qui a scintillé agrandit le présent :

« Le pays est en alerte, magnifique et serein. Dans les maisons les désirs se réalisent. Nous sommes les premiers chevaliers de nos âmes. À la portée des dieux, le mystère s’enflamme, solitaire et gracieux. »

Est-ce à dire que tout est rose pour autant ? Bien au contraire, Brigitte Maillard évoque « la détresse des hommes » et, plus loin dans le recueil, « le monde avec ses engelures ». Le souci du monde est toujours là pour qui sait être à l’écoute de ce qui l’entoure.

C’est une poésie du questionnement qui se déploie ici. « Qui sommes-nous ? » demande Brigitte Maillard qui se tourne vers une quête du sens de l’existence. Parole et « lieu commun » universels. À de nombreuses reprises, le poème fait place à la tension de questions. « Tu n’en peux plus de vivre ? Détache-toi du monde ». Et cela passe par l’amour, notion aussi présente dans les mots de la poète que la joie. Cette expérience de l’amour au sens d’énergie vitaliste se voit ici magnifiée : « L’amour comme une envolée intérieure, le chant de l’autre, la vie future, le rêve sans fin, la portée des astres. Le ciel qui vient vers nous, la douloureuse espérance et le regard sacré des anges. Grâce à lui tout s’illumine. »

« je ne suis ni guérie ni malade ». C’est une façon de dire que la vérité de l’être est ailleurs. Dans cette centralité du poème, véritable contre-chant autour duquel s’organise la vie. Au cœur des mots et de leur transmutation mystérieuse. La beauté ? « une grâce pour les riverains, un solide état d’âme […] Écrire pour que la vie redevienne ce qu’elle n’a jamais cessé d’être ». Écrire prend ainsi une visée cathartique. Il s’agit de transmuer ce qui s’éprouve de souffrance en quelque chose de plus élevé.

Dans ce mouvement d’éveil, le retour des choses vers le temps lointain, primordial de l’enfance suspend la temporalité linéaire et se boucle en un temps cyclique : « Que s’ouvre maintenant le temps glorieux de l’enfance ! ». Une musique naît par petites touches et retouches dans la fluidité de ces vers qui nous emportent par ce « oui » au monde.

©Marie-Hélène Prouteau

Le Modèle oublié, Pierre Perrin, Robert Laffont, 2019, 218 pages.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Le Modèle oublié, Pierre Perrin, Robert Laffont, 2019, 218 pages.

Le Modèle oublié de Pierre Perrin ressuscite Virginie Binet (1808-1865) qui fut le premier amour et la muse de Gustave Courbet dans les années 1840. Une vie commune qui dura plus de dix ans et d’où naquit un garçon. Comme le titre l’indique, Le Modèle oublié est le livre d’une femme. Il s’ouvre sur la présentation de celle-ci à Dieppe, sa ville de naissance. Et se clôt, magnifiquement, en 1877, sur Gustave Courbet à l’agonie, se remémorant Virginie Binet et Émile, leur enfant.

Même si le peintre est largement présent dans le livre à travers ses propos, ses tableaux, ses difficultés à se faire reconnaître, le point de vue retenu par Pierre Perrin se centre sur la figure féminine, sur leur amour et sur leur fils. C’est ce regard intime qui fait la singularité de ce roman inséré dans l’Histoire. C’est aussi la perspective temporelle du récit qui frappe : au-delà de la mort de Virginie en 1865, le récit se prolonge par l’évocation de sa descendance, en la personne de son fils Émile puis de son petit-fils, Charles, descendance jamais reconnue par Courbet et vouée au malheur de la mort précoce. 

Nous suivons pas à pas Virginie, fille d’un modeste cordonnier, jeune femme intelligente et sensible. De Dieppe où elle naît et où elle rencontre Gustave Courbet à Paris où il l’emmène, nous voyons par ses yeux les journées de 1848, les fréquentations parisiennes de Courbet, Champfleury, Baudelaire, les amis du peintre. En arrière-plan passent Lamartine, Flaubert, Hugo, entre autres. Virginie Binet n’est pas que cette beauté figurée nue dans La Blonde endormie et dans L’Atelier du peintre reproduit en couverture du livre. Elle est aussi une femme issue du peuple qui cherche à s’instruire – héritage peut-être de la Révolution française ? Celle-là même qu’on voit lire dans le tableau La Liseuse endormie. Le superbe dessin au fusain où elle est assoupie, sa main sur le livre posé près d’elle. Peut-être un clin d’œil à Balzac très présent dans le livre, ce romancier habitué à un lectorat féminin – ne souligne-t-il pas, au début du Père Goriot, que les pages de ses romans sont tournés par « une main blanche », celle des femmes ? 

L’auteur nous rend vivantes plusieurs facettes de ce modèle oublié : l’amante passionnée, d’abord, à travers les dialogues et le rappel des tableaux du peintre d’Ornans, ainsi Amants dans la campagne, sentiments du jeune âge. Cette danse d’amour dont Pierre Perrin a décrit la merveilleuse juvénilité. Il redonne vie également à la tendre mère du jeune Émile, puis à la femme déçue par ce compagnon d’une rare lâcheté qui cache leur liaison à ses parents. Mais la douce Virginie a du caractère et finit par ne plus accepter l’attitude de Gustave qui refuse de reconnaître l’enfant et les délaisse de longs mois. La rupture de Virginie la ramène à Dieppe où elle finira misérable. Son fils intelligent et sensible devenu sculpteur mourra fort jeune. Cette répétition du malheur semble s’attacher à ce destin marqué d’opprobre qu’on désigne alors du nom de fille-mère et qui est celui de la Fantine des Misérables. 

Que dire de Courbet ? Pierre Perrin recrée ici un être dans sa complexité et ses contradictions. Son obsession du succès, son égocentrisme, son goût de l’argent sont les faces moins glorieuses d’un immense talent artistique souvent mis au service des humbles. Pierre Perrin campe à la fois son côté sombre et son réel attachement de père qui le fait s’émouvoir sur son petit garçon et le peindre dans des chefs d’œuvre, tels L’Atelier ou bien Les Cribleuses de blé

« Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre », dit Goethe. C’est cette ironie qui est, par moments, la marque de Pierre Perrin et qui allège le récit aucunement moralisateur. La dimension de forte humanité qui ressort de ce livre touche par une belle démarche d’écriture face l’intime.

©Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau, « Le Cœur est une place forte »,éditions La Part Commune, 2019, 14€

chronique de Bernard Perroy


Marie-Hélène Prouteau, « Le Cœur est une place forte »,éditions La Part Commune, 2019, 14€

Marie-Hélène Prouteau, comme avec un autre de ses livres : « la petite plage » (édité également aux éditions La Part Commune), a pour terrain de prédilection la mémoire, les souvenirs… Ici, tout part d’un petit livret pour que se réveille en elle toute la mémoire familiale et donc sa propre mémoire, convoquant d’un même élan la mémoire universelle, la grande Histoire avec son poids de souffrance et « le mal que c’est, la guerre » selon les mots de la grand-mère de l’auteure. Ce livret militaire n’est pas m’importe lequel puisqu’il est celui de Guillaume, le grand-père de l’auteure, mort durant la Grande Guerre… Le livret fut arraché à l’oubli par l’incroyable découverte d’un ouvrier restaurant le presbytère de Maissin en Belgique, lieu de la terrible bataille du 22 août 1914 au cours de laquelle 430 livrets furent perdus. Ils ont été retrouvés 47 ans plus tard, en 1961, cachés dans ce presbytère. Ces livrets appartenaient aux soldats du 19ème Régiment de Brest dont faisait partie Guillaume.

Ce livret, gardé précieusement par la famille dans une vitrine, provoque chez Marie-Hélène Prouteau un chemin émouvant, à la fois de vérité, de recherche, de documentation, d’interrogation face à la souffrance, à l’horreur de la guerre quand l’homme devient un loup pour l’homme…  capable aussi du meilleur quand la noblesse d’âme et le courage se révèlent chez certains devant l’adversité. C’est le cas de la grand-mère qui va perdre dans les deux guerres, son mari Guillaume durant la Première, et son fils Paul durant la Seconde. De très belles pages, sensibles et admiratives, pour décrire son amour obstiné de la vie malgré les éloignements, les deuils et les horreurs traversées… « Ombre gardienne aux yeux clairs. Celle qui veille, femme debout, à la proue du monde »… 

Les scènes se multiplient de ce qui s’est vécu du côté de Messin comme dans tant d’autres villages, avec toutes ces femmes qui viennent à la rescousse des blessés, en particulier Sara, 20 ans, que l’auteure suit dans cette « orgie rouge, les corps, sa robe légère devenue raide de sang » ; et nombre de villages en ruines dans lesquelles les hommes furent réquisitionnés pour enterrer les morts ; parmi ces fossoyeurs obligés, un jeune de 15 ans à qui l’on demande de « fouiller sacoches, médaillons, goussets… de faire violence à ces corps sur lesquels on se penche »… L’auteure s’épanche aussi sur ces listes interminables de noms, véritables listings qu’elle découvre sur son ordinateur lors de ses recherches : « noms qu’on a volé à ces hommes… éternels fantômes non nommés… leur redonner une petite place dans leur humanité perdue. » Marie-Hélène Prouteau s’arrête également sur cet événement quelque peu  »surréaliste » du transfert d’un calvaire breton vers un cimetière militaire wallon, signe de la solidarité des hommes devant l’effroi, devant le souvenir de la guerre, signe d’une reconnaissance commune que l’on doit aux morts : les frontières alors se brisent…

D’une guerre (la Grande) à l’autre,  outre les faits, les détails si bien comptés et contés ! … et si méticuleusement répertoriés, Marie-Hélène Prouteau se livre plus profondément à tout un questionnement sur la mémoire, sur sa propre mémoire comme sur celle de tout homme. Il faut dire que Marie-Hélène Prouteau est originaire de Brest : mais de quelle ville ? L’actuelle ? Ou bien celle entièrement détruite et dévastée par les bombes et que l’on ne voit plus ? « Sous les pierres, la mémoire » écrit-elle en titre de son second chapitre. « Les souvenirs…. comme des fleurs rudérales… proliférantes, qui font courir les rhizomes… ça pousse… dans les gravas, les éboulis… Creuser cette mémoire rudérale qui s’entrevoit parmi les pierres ». La mémoire d’une ville, comme celle des individus, se découvre par strates successives, de profondeur en profondeur, à la faveur parfois de travaux publics. Cela est particulièrement vrai pour des villes qui furent détruites comme Brest, Dresde, Sarajavo, Alep, Beyrouth… ou encore pour la grande ville antique mésopotamienne  d’Ur.

Marie-Hélène Prouteau opère alors à ce propos un très beau rapprochement avec différentes œuvres d’art ou de littérature, outils privilégiés pour évoquer et creuser notre mémoire particulière et collective. D’où la belle et sensible évocation du poème « Barbara » de Prévert, et de bien d’autres poèmes dont les mots de Paul Celan : « Le Cœur est une place forte », ayant lui aussi connu de près  les horreurs de la guerre et de la destruction. D’où également la référence à une œuvre musicale dont la bande sonore fut découverte sur le net par l’auteure avec une « écoute stupéfiée » : « The Lament over the ruined town of Ur » de Lubos Fiser, musicien tchèque. Ou encore la gouache du peintre brestois Pierre Péron : « Les racines enfouies, Nous avions une ville » où se  »téléscopent » de façon fulgurante sur la même toile le Brest d’hier et le Brest d’aujourd’hui : « Le peintre a choisi de dessiner les racines enfouies… les racines porteuses de la sève nourricière de la mémoire d’en-bas… ».

Ainsi, avec un style simple, comme  »emporté » par le cœur, mais travaillé, l’auteure nous fait traverser l’Histoire douloureuse de sa ville, et du monde, avec une précision extrêmement bien documentée et beaucoup de réalisme… quand tout à coup surgissent, au milieu de la description,  des  »envolées » tantôt affectives, admiratives, lyriques, poétiques : sur un arbre par exemple dont l’écorce fut gravée par un soldat français inscrivant la date et son nom comme pour exorciser le temps, exorciser la mort proche… « L’arbre sentinelle d’espoir… » tandis que les mains du soldat « gravent le soleil riant dans la futaie, le silence entrecoupé de fuites d’oiseaux… une échappée… un brin d’éternité au cœur du temps… ». La grande question finalement, qui parcourt le livre d’un bout à l’autre, est bien celle-ci : « Comment traverser les décombres ? Vivre après ? Dire  »non » à cette part de nous-même qui, trop souvent, abdique ? » Comment vit-on debout après les ruines ?

© Bernard Perroy 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Perroy

http://bernardperroy.wifeo.com/

http://perroybernard.unblog.fr/

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