Mêmes, Un Richelieu de Marie Sellier, Maison de négoce littéraire Malo Quirvane, Collection XVIIe, 2024, 48 pages, 10€. 

Mêmes, Un Richelieu de Marie Sellier, Maison de négoce littéraire Malo Quirvane, Collection XVIIe, 2024, 48 pages, 10€. 


La Maison de négoce littéraire Malo Quirvane trace son sillon de façon indépendante, en liberté grande. Sous le beau vocable de « négoce littéraire » elle se place dans le registre d’un singulier commerce qui lui a permis de découvrir de vraies pépites. Elle se spécialise dans la publication de textes courts qui nous font quitter le bruit du monde. 

Avec la Collection XVIIème, la maison d’édition demande à des écrivains de se rendre au musée du Louvre, d’y choisir une œuvre peinte au XVIIème siècle et d’écrire un texte autour de ce tableau. Ici l’écrivaine Marie Sellier, devant la toile figurant le cardinal Richelieu par Philippe de Champagne, a eu un vrai choc en reconnaissant quelque chose de sa grand-mère maternelle. 

Ce court texte Mêmes opère un rapprochement insolite et d’abord déconcertant entre le grand serviteur de l’État à l’âge classique et la grand-mère Édith S. née M. dans une famille de grands capitaines d’industrie. Quoi de commun entre Édith et Armand Jean, le prélat de province à l’ascension fulgurante, devenu évêque à 21 ans puis surintendant de la maison de Marie de Médicis et ministre de Louis XIII

Tête menue,

nez tranchant,

teint jaune,

ce visage, votre visage,

fiché au sommet d’un bouillonnement  d’étoffe

rouge et de dentelle fine

Dans ce double portrait, Marie Sellier décèle les détails par le menu, comme au travers d’une lentille d’optique : le visage, le nez, les mains décharnées et osseuses, les traits physiques d’un corps délabré. Elle capte ces signes au vol en habituée, elle qui a produit des écrits et des films documentaires sur de nombreux peintres ou sculpteurs. Son regard se glisse dans le portrait en majesté de Philippe de Champaigne, le peintre du baroque janséniste apte à saisir les « vanités ». Il le rapproche du tableau du Cardinal sur son lit de mort, exposé de temps en temps, au palais Conti, pour rappeler aux grands immortels celui qui créa la célèbre institution. Marie Sellier aime ainsi retrouver, jusque dans la mort, la ressemblance du Cardinal et d’Édith qui en aurait été flattée. 

Car Marie Sellier met en péril ce qui est de la pose et de la grandiloquence. Elle souligne chez les deux personnages le souci mondain du paraître, du prestige et des marqueurs sociaux, elle en voit la face cachée, la mesquinerie et l’ambition au plus haut point. Point d’image sacralisée ici d’Armand Jean ou d’Édith.

C’est une écriture caustique, au scalpel, parfois, poétique souvent, qui se déploie dans ces pages. Marie Sellier manie la liberté inventive de la langue, tel le savoureux passage en revue des chapeaux des deux personnages depuis la « barrette » cardinalice jusqu’au « bibi » grand-maternel. Elle offre l’alliance inattendue entre le beau style à l’imparfait du subjonctif et la comptine enfantine qui, avec facétie, s’amuse de la « barbichette » du célèbre prélat. Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre, dit un proverbe connu, repris par Hegel.

Dans ces pages, perce, on l’aura compris, un regard sans concession. Mais aussi, par moments, le regard de tendresse de la petite-fille qui a repéré une douleur chez cette singulière grand-mère et se revoit lui caressant le front pour soulager ses maux de tête. Encore un point commun avec Armand Jean, « la souffrance en partage /celle de l’âme comme celle du corps ». Dans Mêmes, Marie Sellier fait descendre de son piédestal le grand ministre en « cappa magna » pourpre de Philippe de Champaigne, décapant au sens propre la figure d’apparat des livres d’école primaire. Elle l’humanise de son regard vivifiant, tonique, en le rapprochant de celle « dont le ministère ne dépassait pas le champ de l’intime, dont les emportements ne faisaient trembler que tes proches, alors que ton célèbre alter ego semait la terreur en Europe ».

L’écrivaine déroule ici par petites touches un destin féminin corseté de fille de la bourgeoisie, d’une lignée des industriels des Houillères de Dombrowa, confinée traditionnellement à l’intérieur et à la maison, les études étant interdites aux filles. Édith S., mal aimée de sa mère, en garda-t-elle cette extrême dureté pour ses enfants et ses petits-enfants ? Le souvenir de Marie vibre encore de quelque geste vif pour une note écorchée au piano. Mais elle a de l’affection pour cette personnalité forte, peu commune. Marie Sellier ne montre-t-elle pas cette « petite bonne femme » capable de faire sortir son mari du camp allemand où il était prisonnier de guerre ? Et puis, la compassion de la petite-fille écrivant pointe lorsqu’elle évoque le drame secret de cette femme qui, lors d’un accident de voiture, a malencontreusement écrasé les jambes de sa mère. Drame déjà abordé dans un précédent livre, Le Secret de grand-mère, album illustré pas Armande Oswald, paru au Seuil. Comme si, inscrit dans la mémoire familiale, ce drame n’en finissait pas de retentir.

Le texte se clôt sur un memento mori émouvant où Marie Sellier prend conscience que l’oubli des deux personnages est inéluctable. Tant pour l’homme-effigie des billets de banque désormais obsolètes que pour la photo grand-maternelle perdue dans les « naufrages des maisons de famille » que plus personne ne saura reconnaître. Mais ses mots d’écrivain, associés au pinceau de Philippe de Champaigne, Marie Sellier sait qu’ils attesteront de la vie passée, tel est le pouvoir de l’art de laisser pour l’éternité la marque indélébile d’une émotion vraie

Chantal Couliou, Au bord du doute, éditions Les Lieux-dits, 2024, dessin de Laurent Grison. 7€, 39 pages.

Source photo ©Laurent Grison

Chantal Couliou est l’auteure d’une œuvre de poésie importante publiée aux éditions Gros Textes,  Éditions Sauvages, Unicité, Voix Tissées, Donner à Voir, éditions du Petit Pois, Les Carnets du dessert de Lune, Soc et Foc, Rafaël De Surtis éditions, Le Dé bleu, Encres vives.  Cette œuvre d’une quarantaine de recueils se nourrit de prédécesseurs, tels Abdellatif Laabi, Charles Juliet ou Joël Vernet. Elle a réalisé plusieurs recueils de haïkus, ayant fait un vrai travail approfondi d’abord autour des classiques du genre que sont Basho, Issa

Ce nouveau recueil publié aux éditions Les Lieux-dits à Strasbourg retrouve pleinement l’esprit du haïku. Chacun des 36 poèmes de forme courte qui composent le recueil se voit ponctué d’un haïku. Tel celui-ci :

Du bout du quai
observer
les facéties d’un cormoran.
Impromptu.

Le titre du recueil et l’exergue tiré du livre et recoudre le soleil de Gaëlle Josse donnent le ton. La thématique touche au péril au cœur de la vie et du vivant qui envahit toute la planète. Et met en lumière « L’équilibre du monde/ de plus en plus précaire ».

Centrée d’abord sur la ville abîmée par le fléau de la drogue (ville qui, sans être jamais nommée, ressemble fort à Brest où vit la poète), la focale s’élargit ensuite au monde et aux diverses pollutions qui soumettent le vivant à leur logique mortifère. D’abord donc, le cadre urbain, des tours, des immeubles, des guetteurs faisant la ronde, à quoi s’oppose, telle une respiration, le haïku des petites filles jouant à la marelle en bas de l’immeuble. C’est une poésie de l’instantané qui se joue avec ces fillettes sautillant en toute innocence « entre Enfer et Paradis ». 

Notre temps est bien sombre et désaccordé. L’engrenage de l’argent et de ces pollutions de l’esprit que sont les écrans, la surveillance numérique laisse peu de place au répit, au rêve.

Il y a de la révolte paisible mais opiniâtre chez Chantal Couliou qui est ici exprimée à merveille. La poète habituée à chanter le vent, la beauté des choses élargit la vision aux ravages de l’agent orange et autres défoliants, et aux forêts disparues. « Ne reste plus que le noir/qui ne cesse de gagner du terrain ». 

Même la mer est « meurtrie ».  C’est dire si le scandale a gagné tout l’univers. Et la poète dans la trame serrée de ces 36 stations se fait sentinelle vigilante. Elle qui médite devant le passé, devant ces « pierres levées tournées vers l’infini » qui interrogent :

Qu’auraient-elles à nous raconter
de l’histoire de l’humanité ? 

****

Ces géants de pierre
dérobés au regard
nous murmurent
la loi de l’univers et ses mystères.
Savons-nous les écouter ?

Comment ne pas être sensible à la délicatesse des impressions nichées au cœur de ces haïkus ? Telles, cette « sonate de Bach » entendue d’une fenêtre ouverte ou  cette « conversation entre un verdier et un rouge-gorge », qui, simplement, ouvrent à la vie, à ses sensations, ses odeurs, ses sons.  Ainsi se déploie le chant fait de souci de la terre et de profonde humanité. 

Le tragique du geste mortifère de ce que l’homme fait au vivant sous toutes ses formes est ici terriblement prégnant. Il débouche sur la volonté d’ « entrer en dissidence » par rapport « au vieux monde ».

C’est à la quête d’une vie qui fasse place à l’éveil de l’esprit que s’attache ici la poète.  Et avec le poème-conclusion qu’elle lance comme une « bouteille à la mer », elle tente de dépasser la tristesse, le « doute » au bord duquel elle se tient.  L’art est cet éclat de lumière qui peut illuminer cette vision de la négativité qui nous entoure et ouvrir à un rapport plus harmonieux et fraternel au monde. Telle est la portée de cette ouverture fragile et lucide d’Au bord du doute.

Marie-Hélène Prouteau, La Petite plage, Suivi de Brest, rivage de l’ailleurs, Préface de Mona Ozouf, Éditions La Part Commune, 2024.  


Marie-Hélène Prouteau, La Petite plage, Suivi de Brest, rivage de l’ailleurs, Préface de Mona Ozouf, Éditions La Part Commune, 2024.  


Vingt-six tableaux autour d’un même lieu, « la petite plage ». Un lieu pour révéler tous les autres, ceux inscrits dans les rêves et les légendes, ceux inscrits dans la mémoire. Points de référence, points d’ancrage. « La petite plage » est la plage de Kerfissien située à Cléder commune du Finistère en région Bretonne. Ce littoral de sable blanc, de rochers majestueux, est très fragile et particulièrement sensible à l’érosion. 

« La petite plage », est pour Marie-Hélène Prouteau ce qu’est la madeleine trempée dans du thé pour Marcel Proust. J’entends par là que ce lieu focalise les émotions, creuse le temps, le rend élastique. La vigueur qu’en retire l’auteur lui permet d’asseoir un univers, son univers poétique et de rassembler en ce lieu oeuvres picturales, littéraires qui s’y réfèrent. 

La petite plage est l’épicentre naturel que je revisite indéfiniment. P93

Ce finis terrae, c’est la frontière où commencent les choses. P21

Ici même et autre part, c’est la vie qui résiste. P22

Dès le commencement du livre, la nature flamboie dans les vagues qu’orchestre le vent, les saveurs se marient à d’autres plongeant leurs racines dans les profondeurs du temps, remontant le long de souvenirs perpétuellement revivifiés.

Je suis celle qui apprend à lire la mer, à lire le vent. p20, nous dit Marie-Hélène Prouteau . Elle est celle qui nous apprend à admirer l’insurrection des vagues, Elle est celle qui nous fait passer du paysage qu’on admire à celui que l’on retrouve dans le regard d’un autre peintre célèbre ou écrivain connu: Paul Gauguin, Émile Bernard, Paul Sérusier, Charles Laval, Charles Filiger, Ernest de Chamaillard, Madeleine Bernard, He Yifu. D’un musicien ou d’un sculpteur: Hans Arp

« L’ici, maintenant » devient « l’ici, toujours », « l’ici, autrefois », on se rapproche de la vie au lieu de s’en écarter. On redécouvre tempêtes, gestes héroïques ou gestes quotidiens nécessaires à la survie, souffrances des luttes, victoires de la liberté et du courage, de la persévérance. 

Marie-Hélène Prouteau s’interroge et interpelle notre conscience comme par exemple dans L’enfant et le petit chien.  Sa lecture des lieux nous invite à revisiter notre vision des choses, à relire nos paysages mentaux, imaginaires ou réels. À rechercher des liens, à établir des connexions avec ce qui nous arrive et ce qui arrive au monde, aux autres. 

Mais comment poser une main sur sa douleur ? Comment lui dire : faire le mal est autre chose que faire du mal ? 

Ce petit chien dont le nom s’est perdu n’était pas mort d’un tir aveugle. Ce n’était pas un accident. C’était le mal à la dimension du scandale. La salissure de l’âme pouvait gagner la vie. P30

Un jour comme celui-ci, j’ai l’impression que ma plage de sable blanc est une estampe orientale. Il y a les vagues, le sable, les rochers. Et rien d’autre. P37

En quelques traits d’encre, le peintre esquisse le plein, la marée haute, avec la cavalcade des flots contre les rochers. P38

Elle s’évanouira, sans autre beauté que sa disparition. La mer bretonne parle du passage des heures, du passage des choses. Dans le grand remuement des marées. P76

Ce lieu et ce qu’il représente permettent à Marie-Hélène Prouteau  de déterminer ce qu’est la poésie :

Le ciel glissant dans la mer, la mer glissant dans le ciel. Là commence la poésie. 

Pas de lisières toutes faites, pas de direction verrouillée. Mais l’absolue nudité des choses qui met en joie. 

Jamais elle ne perd de vue la réalité ni n’oublie la fragilité d’une nature menacée aujourd’hui comme hier ( marées noires ), exploitée à outrance, meurtrie. 

Demeurer, c’est habiter un lieu et habiter un temps. Un temps qui n’est pas uniquement le présent. Un lieu qui n’est pas uniquement un espace. P93

François Cheng parle de « sentiment-paysage » pour dire la connivence entre l’esprit humain et l’esprit du monde. P93

La petite plage, c’est la clairière des métamorphoses. P94

Elle m’est un contrepoint lumineux quand je songe qu’il pèse sur le monde une atmosphère d’opéra en feu : de sombres drapeaux s’agitent, si prompts à déclencher des lapidations de femmes, des pendaisons, des attentats-suicides. P95

Dans BREST, RIVAGE DE L’AILLEURS, on revisite aussi le passé d’un lieu : « les nefs immenses des Ateliers des Capucins tout récemment réhabilités. » l’Imposante carcasse de fonte, de verre et d’aluminium. Dans la grande nef, les rayonnages de livres bruissent d’autres rumeurs. Celles des mots, des phrases et de leurs mystères. Prodigieuse matière volatile. » 

L’écriture, la poésie de Marie-Hélène Proutou est construite autour d’un lieu, le lieu où elle ne cesse de renaître à elle-même, autour duquel gravitent souvenirs personnels, émotions, sentiments qui nourrissent sa soif de connaissances, son amour de l’art. Ce livre nous invite à nous inscrire dans une recherche des valeurs vraies, justes, simplement humaines.  

Marilyne Bertoncini, Ghislaine Lejard, À FLEUR DE BITUME, ITINERAIRES URBAINS, Préface de Jacques Robinet, Photographies de Marilyne Bertoncini, Editions Les Lieux-Dits, collection Duo, 20€


Voici un choral à deux voix féminines, celle de Marilyne Bertoncini et celle de Ghislaine Lejard. Deux poètes, complices à la fois par une passion commune pour l’écriture poétique et par un vif attrait pour l’art visuel, la photographie que pratique Marilyne Bertoncini, le collage qui est l’autre talent de Ghislaine Lejard qui expose en France et à l’étranger.

Le recueil se présente comme un cheminement buissonnier dans la ville. De quelle ville s’agit-il ? Nous n’en saurons rien. Des photographies de Marilyne Bertoncini sont le point de source de la rêverie des deux poètes. Car c’est bien d’une rêverie urbaine qu’il s’agit. Elle emprunte autant à Bachelard et à ses matériaux de l’imagination, l’air, le mouvement, la forêt, le ciel qu’à Walter Benjamin, le philosophe de la pensée urbaine qui se demande si l’on peut s’égarer dans une ville comme dans une forêt. 

Bitume et béton, des matériaux pas vraiment propices à faire rêver, pensera-t-on. Et pourtant, si ! Cette déambulation des deux poètes s’arrime aux éléments du monde urbain qui se voient merveilleusement transfigurés par les clichés. Avec leurs couleurs fondues, les jeux sur des formes non figuratives ou, parfois, un incertain clair-obscur, ces photographies ont la beauté de véritables toiles peintes. Il faut saluer ici le travail remarquable de l’éditeur Germain Rœsz. Il est peintre lui-même et conjugue cette pratique de plasticien avec celle de poète et de chercheur, en particulier à l’Université Marc Bloch de Strasbourg où il fut élu directeur de l’UFR des arts. 

Le rêve d’une ville qui se joue dans les poèmes de l’une et de l’autre ouvre puissamment à un monde analogique où se déploient des associations et des variations oniriques. Mouvance de l’air, tressaillements d’eau, éclats de pays inconnus dessinent une errance dans le labyrinthe urbain. Le ciment se fait ciel, la pluie sur le trottoir dessine des « larmes de mémoire » ; sous le lichen se voient des « visages en anamorphoses », écrit Marilyne Bertoncini. Pareillement sous l’ombre des ailes d’oiseau Ghislaine Lejard entraperçoit « nos fragilités, nos craquelures », plus loin, des taches sur le bitume se font taches d’encre sur le papier, « comme un dessin de Hugo ». 

Ces signes dans la ville, furtifs, périssables, captés là, sous nos pas, par la photographie peuvent donner libre cours à l’imaginaire. Ils se déploient dans le poème en « d’étranges palimpsestes », dit, dans sa très belle préface, Jacques Robinet, poète lui-même qui ajoute que le propre des artistes est d’être ces voyants capables d’en « capter les signes mystérieux ». 

C’est cette ferveur du regard qui frappe chez Marilyne Bertoncini et Ghislaine Lejard. « Il pleut sur le trottoir des larmes de mémoire / Il pleut sur la mémoire des souvenirs sans fin », écrit Marilyne Bertoncini. Ghislaine Lejard laisse monter un chant plus soucieux de l’invisible : 

« Le minéral figé dans l’attente

la pierre au bord du chemin

perçoit le moindre signe de vie

sait la tendresse de l’herbe

la fraîcheur de l’eau

au loin un rayon de lumière irradie

le ciel appelle. » 

Des états émotionnels de tonalité légèrement différente semblent se répondre de l’une à l’autre, comme autant de moments d’une fugue. Pour le grand bonheur du lecteur qui se fait voyageur emmené selon la mystérieuse fantaisie de cette géographie rêveuse.

Nathalie Fréour (Dessins), Gilles Baudry (Poèmes), Cette enfance à venir, éditions L’enfance des arbres, 2023.

Nathalie Fréour, Gilles Baudry, Cette enfance à venir, éditions L’enfance des arbres, 2023.


Le poème de Landévennec. Tel m’apparaît le recueil Cette enfance à venir de Nathalie Fréour et de Gilles Baudry. C’est le souffle de ce lieu de retirement de l’esprit, l’abbaye finistérienne où vit le poète Gilles Baudry, lieu à la nudité somptueuse, qui s’offre dans ces pages et ces dessins. À qui croit au ciel et à qui, comme moi, n’y croit pas. 

29 poèmes, 28 dessins de Nathalie Fréour, dénuement et beauté du simple sont convoqués pour une communion avec l’essentiel. Gilles Baudry fait parler l’arbre, le feuillage, la sève, l’hortensia ou la dune et la grève en une brève notation qui dévoile la vibration d’un commencement. Chaque arbre, chaque infime fragment semble recréer le matin de la vie, accueillir « l’inaudible pulsation du monde ». Rien de figuratif, tout est intériorisé.  Et dans ce duo, autant artistique que spirituel avec la peintre Nathalie Fréour, passe un même élan :

« Voici le terme / où tout commence ».

L’enfance devient ainsi l’aventure d’un regard neuf sur le monde. Une nouvelle naissance comme la vie sait parfois en initier. Un horizon d’attente vers un futur suggéré par le titre paradoxal d’« enfance à venir ». C’est dire qu’il s’agit d’un moment d’être, venu d’un lieu qui serait une sorte de monastère intérieur, de solitude habitée. Habitée par des « yeux pleins d’oiseaux de passage » ou, en creux, par des « Villages-paysages /semblables à ces tableaux de maîtres » ou de la « rémanence / de marée à l’étale ».

Nous nous tenons dans l’amitié des voix convoquées par ces noms, Leopardi, Schubert, François Cheng. Quelques vers de François Cheng, notamment, accompagnent ce recueil et sont en parfaite résonnance : « Toujours l’arbre déploie ses branches / Toujours la pie vient y percher, / Toujours le temps joue à l’enfance ; / Pour faire durer le bref été. »

 En cette part de silence, en rupture avec notre usage ordinaire du monde, nous sommes le « Wanderer » du magnifique poème, « Tel un qui va / dans ses pensées/à haute voix/sur un sentier / au pied des arbres ». 

Et de cet autre poème autour de cette figure du Vagabond, de l’Errant :

« Chemin dissout

dans le brouillard

le Wanderer

profil perdu

va sans savoir

ce qui l’attend

la nuit sans voix

le beau tourment

le dénuement

sans autre éclat

que son effacement

                                                           Écrit en marchant, en hommage à Franz Schubert »

Cette longue rêverie lave ainsi notre regard saturé par les angoisses et les laideurs humaines. Il semble que l’on soit sur une autre planète, étrangement autre. Est-ce celle du poème « Portrait du vieux poète au grand coeur » ?

Pour sa part, Nathalie Fréour a travaillé sur papier noir Fabriano. Cela lui permet de réaliser ces dessins éclatants, en blanc sur noir. Effet saisissant : cette absence de couleurs produit une sorte de lumière surréelle. Entre l’éclat du jour et l’ombre de la nuit, en étroite communion avec les vers de Gilles Baudry. C’est en ce promenoir singulier que nous emmènent ces vers et ces dessins à haute teneur spirituelle.