Maurice BENHAMOU – Lars Fredrikson – L’Ollave, avril 2019, 56 pages, 15 €

Une chronique de Marc Wetzel


   Maurice BENHAMOU –  Lars Fredrikson – L’Ollave, avril 2019, 56 pages, 15 €

     L’auteur de cette étude nous met honnêtement en garde : l’œuvre reproduite (et il le faut bien pour accéder à son problème !), on n’y voit presque rien. Elle a, logiquement, l’insaisissabilité des commencements perpétuels, l’évanescence objective d’une « peinture inchoative » : 

 « À la reproduction, rien d’elle ne passe. Le catalogue ne peut être de quelque utilité qu’à ceux qui se sont trouvés en présence de l’œuvre, leur permettant ensuite d’y rêver longuement. La photographie saisit ce qui est saisissable, c’est à dire le passé ; l’inchoation, « l’en train d’être », est insaisissable puisque inachevé »  (p. 41) 

    Mais on redécouvre (ou on découvre – en ce qui me concerne) un artiste vraiment important du siècle dernier, grâce à ce petit livre de l’incisif et inspiré critique d’art Maurice Benhamou (né en 1929) qui fut son ami. Lars Fredrikson (1926-1997), Suédois tôt installé en France, peintre toute sa vie, mais peintre sans cesse remodelé (et parfois interrompu) par de singulières activités de vie : chimiste (spécialiste des matières explosives), électronicien, officier radio (dans la marine marchande), professeur de gravure à l’école des Arts décoratifs de Nice, co-inventeur de ce qui deviendra le Fax, concepteur des « sons plastiques » etc.,  sans cesser (avec le constant soutien de la Fondation Maeght) de collaborer, comme créateur de sons autant que comme plasticien, avec Jabès, Beckett ou M.Bénezet, – l’homme impressionne (c’était d’ailleurs un colosse, que Jacques Dupin surnommait « l’énergumène de la transparence »), et surtout déroute.

   Peintre du vide (comme il sera bruiteur ou « sonneur » du silence), et en tout cas adepte du minimum de traces sensibles, sorte de héros (ou martyr) de l’indistinction par dépôts infimes et épars (comme des déchets de tourbillon, des miettes de « tournoiements », écrit M.Benhamou), l’œuvre graphique est délibérément à peine lisible, parce qu’il y a là absence d’images, absence même de style, et une sorte de spectaculaire mise en panne du temps.

  L’absence d’images est radicale : on est au-delà du simple non-figuratif, parce que ce n’est pas simplement la forme que l’artiste écarte, c’est l’objet. Fredrikson ne vise pas à nous placer devant une chose, (même informe), mais dans un événement. Et la raison (radicale !) en est que l’intéressant pour lui n’est pas ce qu’on construit (ce dont on agence le maintien), ni même ce qui est conditionné pour nous mettre en sa présence (c’est cela qui fait un objet, réel ou formel), mais les pures et brutes traces de réaction du monde, les marqueurs du déséquilibre toujours rattrapé de la réalité en devenir. Chez cet artiste, ce qui est semble (comme précautionneusement !) se montrer de lui-même, sans un « sujet » voulant le manifester ni manifestant lui-même ce qu’il y veut ou en attend – et, le sujet se retirant, ce qui se présente cesse tout à fait, à proportion, de se faire objet. On assiste à quelque chose dont ni les modalités de présence ni l’élan de configuration ne semblent avoir été déterminés.

   C’est pourquoi le plus impressionnant est le refus corrélatif du style : c’est un renoncement en effet qui menace l’artiste dans son existence même (comment, sans style, mériter de faire œuvre identifiable ?). Mais il n’y a pas là discrétion suicidaire ou géniale fausse modestie. Lars Fredrikson renonce au style pour des raisons non pas morales (ni d’ailleurs politiques), mais psychologiques et logiques : c’est que tout style (comme expressivité spécifique, comme une « déformation réglée » – Merleau-Ponty – qui fait la tournure caractéristique de l’apparaître) est fécondité d’avare (rien d’incomparable n’est fraternel, rien d’exclusif n’est partageux), mais surtout : il y a là trop peu de formes proposées et exploitables pour qu’une « déformation » trouve son emploi, et trop peu d’action (d’initiative transformatrice, d’intervention soucieuse de ses effets) pour qu’une « règle » (une norme d’organisation et d’action) ait à guider une obtention de résultats.  Maurice Benhamou suggère, chez Fredrikson, la présence du même effort méthodique de dépersonnalisation que celui de son célèbre camarade Jean Degottex, effort qui voudrait laisser peindre la matière elle-même (par principe sans style, puisque fond substantiel de toutes les expressions possibles) et permettre simplement au cosmos d’improviser ici ou là autrement.

    Mais c’est la coupure de temps qui frappe le plus. Bien sûr, toute image fige le devenir, mais il n’y a justement ici plus d’images. Comme le disait l’artiste, – rappelle M.Benhamou, p.8 – « La présence de l’espace plastique abolit le facteur temps dans mon œuvre ». Comment cette abolition se fait-elle ? D’une façon qui révèle négativement, par contraste, ce dont se nourrit le temps : de succession, de durée et de simultanéité. Ici les rares choses présentées sont trop fermées, rétives, farouches pour pouvoir se causer et s’effectuer mutuellement, donc se succéder les unes aux autres : nous ne sentons le temps que lorsque l’issue du réel semble héritée, qu’il y a comme une confidence continuée du monde à lui-même et à nous. De même, les choses ébauchées par Fredrikson sont manifestement trop chétives et infimes pour qu’il y ait durée, auto-continuation assurée ; comme elles semblaient trop disparates et isolées pour se succéder, c’est à dire se relayer les unes les autres à la fine pointe du présent, elles sont trop peu substantielles pour durer, c’est à dire pour que leurs propres états s’alimentent longtemps les uns les autres. Leur simultanéité même est accidentelle, dérisoire comme un banquet d’orphelins, un raout de relégués. Maurice Benhamou suggère magnifiquement que c’est justement parce que le temps sculpte les configurations finies et « arrête » les formes que sa panne ici organisée libère paradoxalement le devenir :

  « … ce temps qui est quant à lui essentiellement donneur de formes, qui interrompt sans cesse et fige formellement des processus en cours d’évolution et fait des choses, là où il n’y a que des flux » (p. 8)

   Une autre remarque de Benhamou sur la double constante tonalité de l’œuvre  (violence et douceur ensemble, p. 24-5, p. 41 ) frappe et enchante : apparemment absurde (la douceur renonce à faire mal, alors que la violence s’y engage !), l’appréciation est lumineuse, car c’est ici dans la rétention (le prendre-sur-soi qui se garde de trop imposer sa stature de percevant au perçu ! l’extrême retenue dans notre pouvoir même de saisir, qui laisse toute sa chance au donné) que se sent la démesure de la violence, et c’est le laisser-être de la douceur que le non-être ou le vide diffuse spontanément (car le vide par principe se contente d’être espace et décharge de toute tâche de l’occuper) :

  « Nous sommes au cœur de ce qui caractérise ce travail presque depuis l’origine, un mélange intime de violence extrême et de non moins extrême douceur. Mais violence et douceur sont exprimées de façon négative. La violence est une force de rétention et la douceur naît du vide lui-même »  (p. 25)

  Une belle formulation de l’auteur résume la vie si cohérente de cette œuvre  :

« L’artiste n’a pas tenté de s’emparer du territoire. Il demeure à sa place d’exécutant. Il s’efface en tant que sujet. Ce n’est pas lui qui a pris la décision d’une intervention. Il ignore ce qui a lieu. L’énergie du vide est seule responsable de sa création. Sans violence et avec une vivacité d’oiseau de paradis, Lars Fredrikson se laisse mener par une énergie tout en lui résistant »  (p. 22)

    On laissera le lecteur découvrir le passionnant versant sonore de notre plasticien (on trouve sur Internet de très récents (août 2019) enregistrements des Sons plastiques de l’artiste par Ramuntcho Matta, élève de Maurice Benhamou – voir https://ramuntcho.bandcamp.com/album/les-sons-plastiques), en saluant ici un excellent travail de synthèse (aigu et malicieux)  proposé par notre étonnant nonagénaire dans la belle collection (« Préoccupations ») de l’Ollave de Jean de Breyne. Ce dernier, l’éditeur de ce livre, fut lui-même un ami de Lars Fredrikson (c’est dans sa galerie de l’Ollave, alors à Lyon, qu’il put faire entendre – faire entrer dans ses espaces vides mais sonores – le travail de celui-ci de 1981 à sa mort, en 1997).

    Signe de l’importance de ce singulier artiste :  une prochaine rétrospective de Lars Fredrikson aura lieu au MAMAC de Nice en novembre (vernissage le 15/11/19) 

©Marc Wetzel

TOUJOURS ELOI DERÔME !

Chronique de Marc Wetzel

TOUJOURS ELOI DERÔME !


      Il ne fait pas beau, c’est vrai, dans l’œuvre  d’Eloi Derôme : pas de ciels dégagés, d’horizons nets et confortables, de travées claires et sagement mises. C’est que l’eau de la vie ne descendra pas à nous dans de fines pipettes d’or, et que le seul temps possible pour une morphogenèse réelle est celui qu’on voit ici : pluvieux, agité et brumeux. Le laboratoire de la présence est dense, humide, bruissant – et à stratification malcommode ! – ou rien.

Beyond the line -©Eloi Derôme

     Et l’artiste est pourtant bon bougre : ne faisant qu’écorcher, inciser, dépolir (avec l’insolence d’un gratteur d’armoiries, et l’espèce d’obsession furieuse de quelqu’un qui à la fois mâche le réel –  gratte la substance pour la manger – et se gratte d’en être démangé), Eloi Derôme pourrait aisément faire le bourreau virtuose, le cruel, le voyeur complaisant des haillons du Démiurge. Mais non ; il est au pire le médecin-légiste des quatre éléments, vif et impartial : si son méthodique décapage rencontre des couches de kamikazes inexplosés, il les dégage et fait voir. Mais la volupté immense, enfantine et studieuse de tailler dans un tas de crêpes est au rendez-vous d’abord, et c’est elle toujours qu’on sent et admire.

Beyond the line © Eloi Derôme

       D’abord, si sa matière picturale est neuve, c’est pourtant ici un monde à l’ancienne – je veux dire : sans prothèses, sans relais électroniques, sans anses numériques -, un monde premier, où tout contact de chose à chose doit s’obtenir de déplacements de substance, se payer d’efforts de compénétration et de dégagement ; où tous les mouvements et repos affichent leur inévitable tarif. Un monde sans raccourci ontologique, sans doublure pistonnée, où l’épaisseur réelle des divans et des civières est assumée et traversée, où la fermeté des passerelles (même les temporelles !) et l’étanchéité des gués sont éprouvées et comme méritées !

Beyond the line- ©Eloi Derôme

      Un monde, aussi, franc du collier, qui ne promet pas la grâce ni n’espère la charité. Toutes les présences (dont la superposition s’effeuille devant nous ici) se valent : des formes renoncent à naître ; d’autres crient leur claustrophobie ; d’autres encore plébiscitent leur ensevelissement. Le chirurgien de tout ça reste sobre et garde geste impeccable : des apoptoses à la lancette, des ruines alignées pour prendre leur tour, des décalcomanies se rêvant fossiles et vice-versa, partout des fards étrillés : superbes versions plastiques de la complexité, de la compacité et de la complicité.

Beyond the line – ©Eloi Derôme

      Complexité signifie simplement que toutes les conditions de présence sont suspendues les unes aux autres, comme il arrive dans chaque métamorphose vraie que tous les organes bougent ensemble. Compacité signifie qu’en régime tourbillonnaire (à l’évidence ici rien ne se crée ni ne se perd, parce que toutes les ondulations dérapent et qu’on ne rejoint que de justesse l’écoulement général, le Devenir englobant), tous les êtres sont tenus de s’évacuer les uns dans les autres. Compacité aussi parce que le vide est cher, rare, et illusoire peut-être comme une source indétectable, une plénitude vue de dos. Enfin complicité parce que notre si clairvoyant peintre a comme des espions en tout groupe d’atomes, qui décomptent pour lui les serviteurs oubliés de chaque apparence : chambrières des reflets, écuyers de l’écho, meuniers nains de l’irréel. Complicité quasi-surnaturelle signifiant qu’on s’entrelace ici pour s’éveiller autrement, qu’on s’accorde dans le silence sur l’activité que celui-ci cache, que le mal est polycéphale mais niais et vainement combinard : en Dieu tous les traîtres triomphants sont déjà menottés ensemble.    

Work the void – ©Eloi Derôme

  On devine certes (dans ces interminables palimpsestes) quelques figures du mal – si l’on regarde bien quoi que ce soit, tout le mal dormant s’éveille ! Atroces et fugaces images de gymnastes empalés, de kystes de buvard, de « bouteilles » d’oxyde de carbone, de fantômes de molosses d’eux seuls lisibles, de clowns écorchés … mais ils ont le sort sacrifié, le destin secondaire, des personnages de rêve : nés de notre fuite de nous-mêmes, et prospérant d’avoir anesthésié notre conscience d’eux, ces spectres récurrents subissent l’omni-dépendance des traces et sont comme étiquettes périmées d’un monde disparu. Ils sont là pour ne pas importer. Ils ne troublent et dérangent que notre paresse. Ils ne sont que des copeaux d’effondrement. Le passereau mange les miettes du Petit Poucet, mais le migrateur vrai ne se guidait, au-dessus, certes pas sur elles. L’auto-modelage du Présent seul compte !

Work the void- ©Eloi Derôme

   Des grincheux diront peut-être qu’Eloi Derôme garde la tête dans la peinture pour fuir, en autruche, l’air libre, mais mortel, du réel. Mais il est alors une « autruche » géologue, qui en profite pour inspecter de la tête les strates enfouies dont tout (dont elle !) est fait. Et une autruche lucide, désabusée, qui ne croit pas plus y rencontrer de paradis que lièvres et taupes au bout de leurs misérables galeries. Et c’est sa grandeur, justement, d’élargir exclusivement par le bas le seul séjour réellement offert sur Terre, et risquer d’y découvrir, en effet, un rude et laborieux trésor de paix que nul ne songera à lui disputer. Une telle contemplation du nadir de la condition terrestre éloigne ensemble trafiquants de soupe et vautours de la perfection. Et notre homme humble, malicieux et ouvert, ne feint pas d’organiser (ni même d’apprivoiser) les mystères qui nous échappent : son « moi » se tait d’instinct devant ce qui ne peut l’entendre. Eloi Derôme sait la volonté n’être qu’un lasso à vagues, et la conscience qu’une épuisette à courants ; il laisse plutôt, devant lui, la nature des choses s’approfondir elle-même, comme la brosse et la toile, merveilleusement, s’y entendront.

Work the void- ©Eloi Derôme

    C’est un artiste lucidement inventif, dont l’œuvre est leçon d’énergie heureuse : il n’attend rien de Dieu (devinant l’imposante collection de tapettes à mouche de son Bureau des Réclamations) ni de la fine technologie (créer des machines qui nous aiment n’est pas dans ses lubies !), mais il a saisi sa vocation (griffer musicalement le vernis de la Présence) et s’y tient. Derôme ne cherchait pas la pertinence ; mais elle l’a trouvé. 

Work the void – ©Eloi Derôme

   Dans le récent remarquable « Journal – 1972-2018 » (Méridianes) du peintre Vincent Bioulès, on lit ceci (p. 203):

      « Finalement, ce qui emporte vraiment et profondément l’adhésion face à une œuvre d’art n’est autre que l’ampleur de l’enjeu. Ainsi ce qui est si poignant face aux Nymphéas, c’est l’adieu au monde qui en constitue le véritable sujet »

     Si je peux me permettre de dire mon sentiment, l’enjeu poignant de l’œuvre  d’Eloi Derôme me semble être la jubilation architectonique de la matière ; j’entends par là l’audace sacrificielle de cette matière d’avoir un jour promu une vie qu’elle n’aurait pas, guidant ce qui lui échappait (en incitant d’inédites formes  d’elle à se prendre elles-mêmes en charge) – ainsi inaugurait-elle un renoncement actif dont seul l’esprit un jour, au sein de la vie, hériterait : une main gratte donc ici le sol du monde jusqu’aux bancs de contractions qui la permirent.  

                                                       ——–

          Eloi Derôme était présent à l’exposition collective Agnès B de Tokyo les 10 et 11 août 2019.

Il montre des Peintures sur Papier à Stockholm et Copenhague en septembre

Il exposera (pour la France) à l’annuelle Foire Européenne d’Art Contemporain de Strasbourg (ST-ART) du 15 au 17 novembre (Parc des Expositions de Wacken)

Stevan TONTIĆ – Splendeur et ténèbres (Sjaj i mrak) – poèmes choisis traduits du serbe par Ivana Velimirac, édition bilingue, Voix Vives Al Manar, 3eme trimestre 2019, 64 pages, 12€

Note du webmaster: une erreur s’est glissée dans la publication des chroniques de Marc Wetzel, veuillez m’en excuser.

Une Chronique de Marc Wetzel


Stevan TONTIĆ – Splendeur et ténèbres (Sjaj i mrak) – poèmes choisis traduits du serbe par Ivana Velimirac, édition bilingue, Voix Vives Al Manar, 3eme trimestre 2019, 64 pages, 12€ 

              Présenté ce 22 juillet au Festival des Voix-Vives de Sète par Patricio Sanchez, se montre et nous parle un poète serbe de 72 ans – ardent, troublé, plein d’humour – qui nous touche et instruit. Il avait dû, en 1993, huit années durant, vers l’Allemagne, quitter Sarajevo (la guerre en ex-Yougoslavie l’éduquant sans ambages à l’exil) pour y sauver sa peau et déployer son œuvre ; œuvre alors saluée de nombreux prix allemands, bien qu’en français ce premier recueil traduit (un court florilège) ne nous découvre que tardivement un superbe auteur.

   Stevan Tontić remercie d’abord la mort, sa « chérie », de lui donner son horizon réel :

« Merci, la mort.
Mon âme est forte,
claire et déterminée,
mes bras pourrissent.
Si tu n’existais pas,
en quoi alors me transformerais-je,
ma chérie ? »  (p. 27)

    Il remercie Dieu (« Merci de m’avoir ôté le don de l’ouïe », « Merci de m’avoir enlevé le don de la parole » …) de le priver de ses habitudes, c’est à dire de l’arracher à une vie sans effort, sans factures, sans loyer de présence, en lui arrachant, justement, une à une, ses ordinaires fonctions :

« Merci, mon Dieu, de m’avoir aveuglé
(et en cela tu es resté fort)
car que saurais-je de tout cela
sans ce regard de l’autre côté
(sous les paupières à jamais tombées)
de mes ténèbres aux ténèbres du monde ? »  (p. 41)

    C’est que Dieu (plaide-t-il, dans une souriante théodicée) a une immense excuse : Il ne peut être ni trop près de l’homme (car Lui à portée, quelle humanité ménagerait et aménagerait-on encore?), ni trop loin de lui (car Lui hors de portée, quelle surnaturalité de carnaval ne goberions-nous pas ?). Il n’y a pas de juste distance de Dieu à l’homme (seule créature libre de ses intervalles) : c’est pourquoi le mérite s’exerce sans garantie, et la grâce se reçoit sans mérite.

   Tontić estime que, la fin du monde étant récemment devenue inévitable, la stratégie psycho-commerciale et socio-politique trouvée est … de rendre la fin de la vie vivable. Même ceux qui devront mourir avant la fin du monde (« les condamnés à mort » p. 51) et ceux qui la privatisent et l’anticipent artisanalement (« les bombes humaines », id.) sont intimidés par l’Apocalypse réelle (inéluctablement partagée, puisque publique),

     « même eux en parlent dans leur barbe »  

Pour le reste, la gestion festive du temps qui reste nous aménage en millions de clins d’œil amnésiques l’intervalle entre le dégoupillement de la grenade globale et son explosion :


« Ainsi ce monde, bien que dans un état de la matière
Monstrueux de la mise à mort permanente,
Devenue digérable et acceptable,
Existe encore – spectacle amusant
Avec le recrutement d’acteurs bien rémunérés
Et de metteurs en scène supérieurs en technique militaire » (p. 51) 

A qui, demande d’ailleurs (avec sa sereine amertume) Tontić, voudrions-nous donc « prouver que nous sommes encore vivants », puisque la raison seule se sait en vie, et qu’elle-même a déjà atteint l’enceinte du cimetière ?

Le Ciel est, de toute façon, déjà tombé si cruellement sur la tête de l’enfant Stevan (aux jours de comprendre que son cœur même dressait les obstacles le coupant des autres, qu’il est plus malaisé de renaître dans sa vie qu’à partir d‘elle, ou que « les femmes aussi, mais en cachette, font la petite et la grande commission », comme il le découvre, « ébahi », à trois ans – p. 57) que la Désillusion finale – le monde mangera tout cordage nous liant à lui – ne peut plus aggraver grand-chose.

Tontić distingue alors deux parfums décisifs : le « parfum de cimetière », (que connaît, dit-il, tout ce qui a déjà un pied dans la tombe, ou qui aura simplement posé un genou devant l’une d’elles), et le « parfum d’éternité » (celui, suggère-t-il brutalement, qui désodorise les génocides) qu’on ne peut deviner qu’au moment de périr ensemble pour rien : une masse exterminée, accédant à l’au-delà, y constatant 

« que Dieu, selon tous les indices, n’avait pas été à son poste de travail » (p. 59)

L’homme que nous avons vu et entendu à Sète, à la fois impérial et difficile à lui-même, suggérait que l’horreur de l’Histoire, en un sens, simplifie l’usage des vertus et les choix de destin : le courage, dans un carnage en cours, redevient naturel – le peu de corps dont on dispose suffit toujours ; l’exigence de justice cesse de nous harceler, puisque tout devoir de droit suppose la paix et toute équité requiert un avenir sûr, deux choses que l’horreur continuée annule. Mais la fidélité, même par contraste, est toute tracée : puisque la mort y multiplie les propositions, autant en profiter, suggérait malicieusement Stevan Tontić, pour mourir de ce à quoi on n’aimerait de toute façon pas survivre :

« S’il m’était donné d’être exécuté,
exécuté au beau milieu de la journée qui baigne dans la forte lumière,
que ma vie vide – et j’avoue, Dieu
la remplissait de temps en temps
(parfois, ça débordait aussi) –
finisse dans ce lieu pour toujours »  (p. 19)

© Marc Wetzel

LA RÉTROSPECTIVE VINCENT BIOULÈS – Chemins de Traverse – AU MUSÉE FABRE DE MONTPELLIER, du 15 juin au 6 octobre 2019

Chronique de Marc Wetzel

LA RÉTROSPECTIVE VINCENT BIOULÈS – Chemins de Traverse
AU MUSÉE FABRE DE MONTPELLIER,
du 15 juin au 6 octobre 2019


Toi qui vas, visiteur, cheminer ici d’œuvre en œuvre, souviens-toi que cet artiste a toujours douté entre deux œuvres, mais jamais lors de la réalisation de chaque. Il ne te montrera donc ici que ses décisions (par nature joyeuses et désirantes), mais n’oublie pas – pas plus qu’il ne l’oublie lui-même – que cet homme a été constamment malade (ou en tout cas perplexe et angoissé) en cheminant lui-même d’une œuvre vers l’autre. Il aura délibéré tragiquement dès qu’il terminait quoi que ce soit (sentant bien que tant qu’on ne fait que chercher, l’insignifiance est pour soi ; dès qu’on a  trouvé, le sens est pour autrui. Et c’est justice).

Je viens de parler de décisions joyeuses et désirantes, non pas d’heureuses et aimantes. C’est qu’en art, dit Bioulès, la joie qui vous traverse ne vous appartient pas (alors que tout bonheur est d’abord sien), et le désir qui vous tient ne se justifie pas (alors que l’amour formule et consulte ses raisons). Mais s’il n’y avait que joie et désir, on serait chez Spinoza ; et s’il n’y avait que détresse et mélancolie (c’est à dire constats de l’absence de bonheur et de l’incapacité d’aimer) on serait chez Pascal. Or ni Spinoza ni Pascal ne se plaisaient à la peinture (Spinoza parce que c’est le tout indivisible de l’espace qui l’intéresse, non les morceaux choisis de ses images sensibles ; Pascal parce que le redoublement complaisant d’une présence par elle-même indifférente des êtres finis l’agace), et, par conséquent, il n’y a pas seulement joie et désir dans les œuvres de Bioulès, mais résolument bonheur et amour. Lui-même l’avoue : il y a bonheur à « être intéressé continuellement » par ce qu’on a à faire (car les belles réponses que viennent fournir ses œuvres lui deviennent aussitôt de bonnes questions !), et il confie d’autre part : « J’ai beaucoup de mal à ne pas aimer ».

Même quand il forçait sa nature à se restreindre à la non-figuration, il a aimé ça (parce que, quand le problème de la nature des figures disparaît avec elles, les problèmes picturaux restants – ceux de l’organisation de l’espace, et de la matérialité de la lumière – sont, à proportion, mieux saisis et affrontés pour eux-mêmes) ;

et c’est un homme qui aime, physiologiquement, les mystères de l’espace (qui est la source des distances, et comme le coffre des directions), de la lumière (qui est le bain des clartés, et le vent des couleurs), et donc, même en sa courte absence, ceux de la figure (qui est la forme de toute présence, et le visage de toute restitution).  

Quand on parcourt la rétrospective d’un grand peintre, comme l’occasion s’offre ici, trois questions normales et communes viennent : « d’où tire-t-il tout ça ? » (la création), « que signifie ce qu’il nous présente ? » (la révélation), et « que vaut, pour mon propre destin, ce qu’on m’invite à rencontrer ici ? » (le salut). Chaque question, on le voit, a sa tonalité religieuse. Mais, justement cet artiste est animé d’une foi catholique sobre et ardente, qui préempte (qu’il le sache ou non, que nous le voulions ou non) ces trois notions. Ce qui change des choses :

Bioulès dirait que le créateur n’est en tout cas pas lui, mais Dieu. Créer, c’est faire être du réel par des moyens inconnus de lui. La formule « créer, c’est produire à partir de rien – ex nihilo » ne vaut que pour Dieu, et du seul point de vue des hommes : ce Dieu aurait su et pu causer l’existence des choses avant elles toutes, donc sans l’aide de rien d’existant. Cette affaire de Création entre Dieu et l’univers, sur fond de néant rétrospectif, ne concerne donc pas l’homme – qui n’y joue aucun autre rôle que … d’en résulter! C’est pourquoi Bioulès ne prétend pas créer, mais seulement devoir se renouveler. « J’ai horreur de la répétition, toujours peur de faire ce que je sais déjà faire ». Il constate seulement qu’il sait transformer ce qu’il vient de réussir en autre chose qu’il n’aura pas su jusque-là accomplir. C’est, littéralement, un homme toujours pressé, par ses étapes concluantes, d’arriver ailleurs. Il ne crée pas, il transfigure.

Bioulès dirait, pareillement, que la puissance de révélation n’est pas de son ressort : seul un créateur de la Totalité peut révéler à l’homme son mode d’emploi spécifique d’elle. Révéler, c’est, pour Dieu, formuler à l’être humain ce que sa conscience d’avoir une source absolue peut et doit faire d’elle-même. Un peintre croyant décline donc par principe l’offre tentante de nous révéler quoi que ce soit : pour Dieu qui révèle, sa Création est au passé (comme un souvenir), mais l’usage humain qu’il préconise d’elle est au présent et au futur (comme son projet que l’homme apprenne à vivre dans cette création, fidèlement à sa source reconnue). Mais voilà que notre peintre écrit quelque chose d’anodin et décisif : « La grande difficulté comme dans toute ma vie est de ne pas confondre les souvenirs et les projets ». Pour qu’une révélation ait lieu, il faudrait qu’un travail cesse (chose impossible chez Bioulès) de se nourrir de lui-même, qu’on comprenne une fois pour toutes le secret d’une conception propre, la signification d’une émergence, qu’un horizon sans nostalgie, un engagement sans réminiscence, se dégage enfin. Ce qui est possible pour Dieu ne l’est pas pour Bioulès : ne saisissant ce qu’il va faire que dans les problèmes que lui pose ce qu’il vient d’accomplir, il n’est pas assez libre du temps pour imaginer produire irréversiblement du décisif, ni décisivement un savoir sans retour. Il ne révèle pas, il approfondit.

Mais je crois bien pourtant que le Bioulès, peintre figuratif, peintre parfois même de corps et de visages, veut sauver quelque chose de lui-même et de nous. On peut rapprocher deux de ses formules : « J’ai le sentiment de ne pouvoir me dérober à chaque visage que je rencontre », et « L’Éternité n’est pas quelque chose qui dure ». Or un visage humain, non seulement n’est pas fait pour durer, mais, comme une sorte d’incarnation de la finitude même, comme un figurant de l’Absolu de ce qui passe, montre, à l’inverse du masque, qu’il n’a d’autre choix que de bien user de lui-même, de bellement s’user : c’est pour cela que l’éternité est dans la figuration d’un visage, et la perte d’éternité, à l’inverse, dans l’immuabilité pour rire de « l’abstrait ». L’absolu vivant n’est qu’expression, et toute expressivité est mortelle. Les jours de tout visage sont comptés, mais le visage de son jour (son regard) en est le juge de paix. Et l’œuvre qui lui donne présence est comme un échangeur décisif des sorts (à la fois singulier et objectif, exemplaire et accessible).

Une œuvre accomplie (telle que plus de soixante années d’efforts de Bioulès ont su la faire advenir) c’est ça : pour l’auteur et les spectateurs, un commun vestiaire des dignités. Le génie d’un peintre tient à ce que ceux qui se glisseront dans son imagination visible pourront s’y juger impeccablement eux-mêmes. La proximité bouleversante de cette œuvre – pourtant si exigeante ! – est justement que chaque usager assidu et confiant d’elle s’y retrouvera miraculeusement à la distance vraie de lui-même. « Sans doute faut-il essayer plusieurs vêtements pour découvrir celui qui vous convient, mais personne d’autre que soi-même ne peut en prendre les mesures ». Vincent Bioulès est alors comme le malicieux et infaillible tailleur de nos âmes. Le salutaire de cette œuvre est qu’elle combine l’hospitalité d’une Étable native à l’efficacité d’un Jugement dernier. Quelqu’un est assez sauvé quand il peut littéralement se déduire de la source de tous ses efforts. Cette œuvre donne purement et simplement la force dont la nostalgie de notre existence prochainement révolue a besoin !

Une dernière chose : pourquoi l’artiste a-t-il choisi  – assez tôt après la parenthèse « non-figurative », et en s’y étant dès lors toujours tenu – le réalisme figuratif ? Parce qu’il est, je crois, toujours plus juste que son contraire (le formalisme abstrait) : juste, c’est à dire à la fois intelligent, charitable et digne.

Le réalisme figuratif a toujours une idée d’avance : il montre comment, réellement, les choses se cachent les unes derrière les autres (il ne le cache pas) ; il montre d’où il dessine ce qu’il fait voir (en nous faisant regarder avec lui depuis un endroit où les choses représentées lui permettaient justement de s’installer) ; enfin, non seulement l’échelle proposée des tailles et des volumes est fidèle et loyale (le regard n’en tombera pas !), mais le spectateur y est assuré d’en être lui-même un des barreaux vivants.

La peinture « abstraite » est a contrario aristocratique : on n’est à égalité avec l’artiste (et les uns avec les autres, devant l’œuvre ) que devant des objets (et des scènes) reconnaissables, alors que nul ne pourrait voter contre – donc résister à – ce qu’on lui refuse de se figurer. Tout réalisme pictural est plus honnête, a l’intelligence plus ouverte et offerte, parce que tout monde réel représenté demande avec cela comment l’existence même de cet artiste et de ses amateurs mêmes y (ou en) fut possible, alors que nul ne serait défié de s’expliquer comment il a pu surgir d’un monde informe ou irréel.

Et puis il y a une certaine joie de la présence complète que l’art non-figuratif ne peut évidemment pas garantir (que serait l’intégralité d’une coulure, une fumerolle ou un vortex ?). La joie sans but de l’abstraction lyrique et la tristesse sans cause du formalisme militant sont d’égales pertes de temps et de chances de vérité. Pour dire brutalement les choses : les formes en décomposition l’exhalent. Et puis il n’y a que la réalité figurable dont on puisse découvrir qu’on l’ignorait, ou comprendre qu’on « la connaissait depuis toujours sans la savoir encore » ! Voilà pourquoi, réellement et contagieusement, ce formidable peintre a titre à écrire :

 « Tout être peut tirer parti de ce qui le met en péril, y puiser les raisons de se battre et s’avancer en équilibre au-dessus de l’épouvante ».

  Il ne suffit pas de « ne pas se raconter d’histoires » (Althusser) ; il faut encore, dit Bioulès, ne pas se faire de cadeaux. C’est ce qui a permis au second de pouvoir ne tuer, lui, que sa Muse – elle qui aime bien ça, ressuscite volontiers, retraverse joyeusement le Styx pour, avec cet étonnant maître, figurer infatigablement notre condition.

Musée Fabre de Montpellier

©Marc Wetzel

Christian BOBIN – La Muraille de Chine – Lettres vives, avril 2019, 54 p., 13€

Une chronique de Marc Wetzel

    Christian BOBIN – La Muraille de Chine – Lettres vives, avril 2019, 54 p., 13€


    L’énigmatique « Muraille de Chine » du titre (qui est, dit la seule page 30, celle du langage) de ce petit livre fait rêver beaucoup : comme elle, en effet, le langage protège du délabrement mutique de la violence, de l’écroulement de la vie humaine en caprices nomades et rafales d’immédiateté. Comme la Muraille de Chine, le langage offre sur lui une sorte de large chemin de ronde où la pensée peut arpenter, non le monde, mais elle-même, et donner à son guet transversal l’ébouriffante vitesse d’un char. Comme elle encore, des millions de travailleurs morts du logos (des contributeurs posthumes impérativement mobilisés) l’ont bâti à leur corps défendant, dans un ciment jeté sur leurs plus fécondes citations. Comme elle enfin, le langage ne s’envole jamais d’un souffle, épouse scrupuleusement tous les reliefs du pensable, se sert des matériaux du sol parcouru, démultiplie les enceintes là où l’indicible menace trop. Garder la maison de la parole propre, aérée – disait un jour Bobin – afin que l’amour seul (écrit-il ici) ait licence d’en faire, le temps de sa propre vaporeuse apparition, une « ruine fleurie » !

     Beaucoup ici fait penser à Simone Weil (la page de Bobin dans le Cahier de l’Herne à elle consacrée, est un des plus beaux textes du monde), dans l’évocation de l’immense présence des choses comme obéissance absolue qui ne se coûte pas (p. 31), dans la tranquille dénonciation de la puissance comme « un soleil qui éteint tout » (p. 32), dans l’auto-effacement d’une personnalité soucieuse de laisser la création à sa seule compagnie et d’une parole ne souhaitant qu’aider l’indicible à se servir de lui-même (p. 39), mais le recueil est tout entier voué à une autre femme – dont il fut l’intime, dont il est ici l’ardent inconsolé, et que ses lecteurs connaissent bien – à laquelle il présente sa nouvelle maison (« Tu n’es jamais venue ici. Tu n’y viendras jamais. Alors, que je te dise … », début du livre), dont il fait l’insensible goûteuse posthume des biens qu’il rencontre (« … pas un geste qui ne frôle ton visage, pas un silence qui ne s’élance comme un tigre sur le flanc de ton nom » p. 15-16), avec laquelle il revisite le seuil de l’ancien logis – comme un Péguy souverainement léger, malicieux, présentant sa cathédrale dévastée à la Madone :

« La plaque avec nos deux noms sur la boîte aux lettres dans les fougères a disparu. Ensuite ce fut la clé. La porte rouillée reste battante. Nous approchons du grand luxe. Les oiseaux, les nuages et les bandits nous écrivent jour et nuit » (p. 17)

Et Bobin, même une morte à la main (toujours maîtresse d’ouverture et chambrière des échos), trouve moyen de retenir « les apparitions par la manche » :

« Je fraie mon chemin dans l’air bleu.

La joie est la terrible tenue de rigueur.

Nous traversons des champs de martyres et nous disons : tiens, il fait beau, ce matin » (p. 9)

Le génie poétique de l’auteur se retrouve ici dans la surprise de trois « Lectures sans livre ». Il s’agit de reliures paysagères, de situations ponctuelles d’éléments dans le monde qui sont comme ramassées devant nous, recueillies pour l’instruction des yeux, comme si la nature tenait sous liasses indigènes l’armada de micro-événements qu’elle semble, d’elle-même et pour elle-même, réciter :

« Les découpages de l’ombre d’un feuillage sur un tapis : Les Mille et Une Nuits. Le vent, son amour interdit pour une seule feuille du tremble : Tristan et Yseult. (…) L’ondoiement des graminées dans la rivière de l’air – Le Tao-Tö King » (p. 50-51)

Ces lectures sans livre sont l’occasion de comprendre, par les rendez-vous épiés de la nature avec elle-même, que « la plus noble façon de disparaître est la lecture. C’est aussi l’acte d’amour parfait : une âme touche une âme, directement » (p. 53). On dirait le Nietzsche de la Volonté de Puissance montrant qu’il n’y a, dans la nature physique, ni objets isolés ni mouvements discontinus ni formes stables, mais seulement des quantités de force ondoyant indéfiniment sous leurs résistances mutuelles, et, parfois, conquises assez par l’armée de signes d’une autre pour s’y fondre, se diluer dans ce qui les touche. Un Nietzsche retombé (mais cette fois lucidement) en enfance, comme aussi, dit merveilleusement Bobin, un Saint-Just (p. 11) réveillé à temps de lui-même, ou pour lequel la Terreur n’aurait été qu’un rêve, et la guillotine pour soi et pour autrui un simple cauchemar, qui  n’aurait dès lors, pour tous, produit, réparti et exigé que les rations de clarté assimilables (oui, un Saint-Just qui ne dirait plus que de la seule présence qu’elle est une idée neuve en Europe !) :

« Un jour je me suis appelé Saint Just et j’ai fait du monde une chambre si claire qu’elle en devenait inhabitable. Ma main droite renversait des empires. Puis elle s’est adoucie. À présent elle peut saisir, sans déchirer ses ailes, un poème qui vient de se poser sur une page »  (p. 11)

En lisant cet auteur, on devient inexplicablement meilleur, et cela fait penser aux trois métiers impossibles selon Freud : psychanalyste devant rendre conscient (alors que ce qui relève de la première personne ne peut se renouveler que par elle), éducateur devant rendre libre (autant vouloir obtenir comme effet déterminé une auto-détermination), et gouvernant devant rendre raisonnable (alors que le désir de maîtrise des désirs n’est que l’un d’eux). Exactement comme ces trois métiers marchent quand même, l’art de rendre son lecteur artiste ( impossible, pourtant, comme faire user quelqu’un de son âme mieux qu’elle) dit ici la réussite parfaite du métier de poète. Comme :

« Il y a deux instants très purs dans notre vie, celui où l’on s’apprête à tomber amoureux (le corps nous quitte comme un vêtement glisse de nos épaules, le cœur rayonne sans bruit d’une lumière qui remonte le cours de la lumière jusqu’aux origines du monde) – et celui où on vient d’apprendre la mort d’un être cher : une main invisible écarte le monde et nous dévoile l’indifférente lumière qui en fait le fond. Nous voilà séparés de nous-mêmes et reliés à tout par le don de cette mort. Le sautillement d’un moineau suffit pour nous briser » (p. 35)

Même quand il décrit son très prosaïque « bain de réel » aux Urgences de l’Hôtel-Dieu du Creusot (p. 45-47), en effet, notre homme reste à la fois inécartable et indécelable, pour qui :

« La parole juste est rare. On la reconnaît tout de suite. Personne n’en est l’auteur » (p. 49)

car, pour prendre une image personnelle (aux antipodes de celles, c’est vrai, de notre soutier des nuances), il fait penser à une sorte de ramoneur éblouï du langage, la tête logiquement prise et dissimulée dans l’obscur conduit qu’il récure. Même si Bobin, lui, a la métaphore plus altière et atmosphérique :

« Les poètes écrivent depuis le promontoire de leur résurrection. Un phare balaye toutes les dix secondes chacune de leurs phrases » (p. 54)

Ni athlète (il ne ceinture pas musculairement sa sensori-motricité !), ni héros (ses états seconds ne sont pas employés à tirer autrui d’un mauvais pas), ni saint (il ne dilapide pas sa maîtrise de soi à s’empêcher de fauter), Christian Bobin nous prouve que des fans de la splendeur peuvent vieillir bien (au contraire de Rosset, chez qui la joie pour rien s’arrangeait de moins en moins bien de ce rien), que l’absolue empathie peut n’être pas indiscrète (son accord poétique avec l’intimité des autres n’en bouscule aucune), et que l’amour, lui et lui seul, vient assumer la peine de toute joie. On dirait que chez lui, les miracles se reproduisent sans que leurs télomères en soient si peu que ce soit rognés. Son père, écrit-il, « avait deux gouttes d’or dans les prunelles de ses yeux » ; le fils, lui, avait, de naissance, comme deux gouttes de miel sur les antennes :

« Le front plissé des nouveau-nés, c’est ma marque, mon style, mon sceau. L’effort incroyable pour sortir de l’incroyable – et du coup s’y enfoncer de plus en plus »  (p. 24)

©Marc Wetzel