Paul de ROUX – Les pas – Le silence qui roule – préface de Jacques Réda, mars 2022, 96 pages, 16€ 

Une chronique de Marc Wetzel

aquarelle de Jacques Bibonne, « Le front contre la vitre » 13×20 cm (2021) 

Paul de ROUX – Les pas – Le silence qui roule – préface de Jacques Réda, mars 2022, 96 pages, 16€ 


« Quand l’espèce était moins étendue, moins omniprésente

il devait y avoir du repos dans cette idée :

finir à même la terre avec toutes choses

et les os des oiseaux comme flûtes enfouies.

N’est-ce pas cette idée, sur l’herbe, qui revient

quand on est allongé et qu’on acquiesce

– étourdiment peut-être – à tous les parfums de la terre

à la musique mystérieuse de la terre

– pas seulement dans les arbres avec le vent

mais où elle est aussi odeurs, choses non dites à jamais ? » (p.75)

   « Les pas » du titre, oui. Chaque poème est ici comme une courte marche, – qui dit beaucoup le monde, et très peu « je » -, qu’on ferait autour d’un état de choses (un goûter, un plongeoir temporel, la promiscuité urbaine des bruits, une vague assurant en même temps roulis et tangage, des vieux chats qui n’envient pas notre longévité, des uniformes muets, dans un placard, qu’on n’ose tuer que par pulvérulence …) et qui fait penser à une courte balade circulaire dans une salle d’attente, où l’on a la chance d’être seul, et la malchance d’attendre un verdict ou un geste chirurgical peu amènes. 

   Ces pas sont lents, toujours. Ils prennent le temps de s’examiner eux-mêmes, ils bavardent (intérieurement) avec les pas voisins, ils enquêtent sur les constants dysfonctionnements qu’ils croisent (sans dresser jamais la moindre contravention), ils font des constats de conduite des gens et des choses, comme si un chroniqueur de la présence notait, par provision, des attitudes à archiver, moins pour lui (le temps lui est neurologiquement compté, et le mur d’horizon se fripe déjà comme un carton noirci) que pour nous. C’est un homme qui, à voix basse, les yeux malicieux mais baissés, nous chante sans arrêt quelque chose comme « Que diriez-vous de …  » ? Que dirions-nous d’hésiter davantage ? Que dirions-nous de laisser meilleur loisir à l’avenir de se former ? Que diriez-vous de repermettre aux animaux, comme vous y contraignaient les hivers désertés de jadis, de vivre et mourir alors tranquilles ? Que diriez-vous de soudain moins respecter votre propre jungle ? De deviner l’effigie réelle sur la piécette de votre âme ? De ne pas profiter de vos échecs pour faire reculer la lumière ? On est là, on lit, et quelqu’un est déjà passé derrière nos yeux, et nous montre combien on voyait peu, mal, flou ou pour rien. Un poète, lui, sait comment les oiseaux se servent de leurs yeux, et (puisqu’ils ne voient que saisonnièrement le monde, et la part de monde qui s’ouvre, non à eux, mais devant eux, y déchiffrant la mêlée de leurs prochaines ressources et la dissipation des derniers obstacles, car ils sentent large), comme ici, en février, où ils ont, eux, le proche printemps déjà sous les pattes et derrière la voix :   

« Ils avancent comme un choeur

ils avancent quand nous ne voyons pas encore

le printemps naître entre les branches nues

eux dans le froid et la brume lisent un grand livre

et, frissonnant peut-être, ils chantent, les oiseaux

les camions frôlent l’arbre où ils s’assemblent

un carcan de fer et de béton semble les retenir

avec ces passants qui ne lèvent pas la tête et se hâtent

eux s’en tiennent à leur lecture, de tout leur corps

chantent le soleil voilé, la vie humiliée » (p.65) 

  C’est à la fois un penseur et un poète, parce qu’il est un esprit qui à la fois se sert de son âme et la sert en retour. Par exemple, sa naissante surdité (p.67) : le clavier répond moins, à proportion, sous ses doigts – c’est ce que son âme murmure; et en même temps voilà que son esprit se compare lui-même à un piano  inaccessible, un rivage hérissé d’accidents, à une sorte de « stèle » portuaire auprès de laquelle il ne peut plus faire relâche :

« Comme un piano autour duquel il aurait tourné longtemps

lui, rêvant à la musique, l’oubliant en parlant

quand il est pris de vin, et les touches ne bougent pas

mais un piano n’est pas seulement la stèle de la musique

– qu’il puisse l’être suffit, il le regarde

comme on croise au large d’un cap rocheux, sans une baie où aborder

les touches volent et se taisent, un jour

la membrane se déchirera, il entendra » 

 ou lorsqu’il constate sa fatigue, l’usure de s’être efforcé, la moins-value du travail sur soi, l’épuisement de l’envie même de puiser, l’asthénie comme il l’appelle (c’est plutôt elle qui semble savoir l’appeler par ce vrai nom !) : son âme sent que « ses jambes sont lourdes », et demande où de telles jambes pourront bien le « mener », mais aussitôt son esprit s’est demandé (dans la foulée, si l’on ose dire) ce qui (quel chemin, quelle vitesse, quel consentement ?) les a elles-mêmes menées à cette lourdeur ? Il revient systématiquement au mal dont il partait, et rapporte loyalement à la plaie l’histoire même de sa blessure :

« La tristesse est dans les jambes aussi, dans la main

quelle décrépitude dès le début, curieux

tout de même cette fatigue primordiale, cette fatigue

juvénile en quelque sorte, de quelle course venue

de quel décret ? lui ne sait pas

il regarde le jour monter dans les vitres

il regarde la lumière, il ne sent

que ses jambes lourdes – où le mèneront-elles ? » (p.66)

   ou, même (avec l’admirable honnêteté de ceux qui ne voient que ce qu’ils font voir) lorsqu’il refond sa montante impuissance (ou peut-être même son indifférence sexuelle) dans l’épopée collective, ondulante, planétaire, anonyme, extérieure,  de la libido terrestre :

« Ce matin, toute nue, une jeune femme ouvrait ses volets

son corps svelte se pencha un instant, tout uniment doré

le poids des seins aigus les entraînant

dans l’air frais, sur la rue et ses bruits.

Brève apparition, comme si la Terre

montrait à la fenêtre son sexe ocre et toujours juvénile » (p.71) 

   C’est un poète qu’on n’admire pourtant qu’avec quelque chose de l’ordre de la compassion : peut-être a-t-il limité sa propre force créatrice parce qu’il respectait trop la puissance (de consistance et de lumière) de la Nature. Il hésite à empiéter, dans un combat qui ne lui a pas clairement révélé son rôle. Il a étonnamment scrupule à faire quelque chose de ce monde dont il se sait mystérieusement fait, comme l’indique (p.78) cette si étrange confidence d’un tailleur de pierre : « Quelle idée/ vouloir faire quelque chose de ça ! Quand c’est ça/ qui me fait !« . Il se sent figurer lui-même sur le mode d’emploi du Tout, mais dans un idiome indéchiffrable. Il laisse par exemple l’exclusivité de toute activité d’altitude aux hirondelles :

« très haut les hirondelles ont des cris excités

comme si elles devaient déménager le ciel » (p.82) 

   Même son ardeur religieuse semble se voiler du sentiment d’avoir une lumière de retard sur ce qu’il regarde, alors qu’au même moment une immense concrète lucidité lui fait deviner (comme devant un bas-relief, dans un musée propret, p.83) que ce qui fait défaut à la perfection est … la santé de l’érosion !

« – ne vous manquait peut-être que cela :

les gouttes sur vos boucles, la détérioration

subtile, irrémédiable, de l’air, de la pluie » 

   Cette ré-édition, si judicieuse et féconde, d’une oeuvre parue en 1984 (Paul de Roux avait 47 ans, avant une « horrible » fin de vie) montre une « course » de vie d’une rare pudeur (comme si toute révélation n’était complète qu’en celui sachant n’y pas répondre),  d’une dérangeante franchise (comme dans l’amer constat que nous nous occupons volontiers de ce qu’il manque d’âme et de sens à ceux qui ont pourtant tout, mais passons au large de ceux qui ne se sont plus rien !)

« … dans l’épouvante des odeurs d’huile qui brûle

un misérable se détache d’un porche, nous nous croisons

nous nous regardons hargneusement peut-être » (p.32)

 mais d’une tendre et contagieuse intuition (les moments de grâce y sont, même dans l’échec ou la catastrophe, ceux où l’univers vient accompagner la minute de conversion de celui  qui le considérait) :

« Plus bas que la parole

et sous les faits et gestes

en toute utilité, toute nécessité

un champ d’étoiles ressuscitées

reçoit celui qui tombe et passe

au travers du plancher » (p.33)

  Comment ne pas plaindre et admirer tout à la fois celui qui voit et comprend, comme Rilke, Follain ou de Roux, que nos objets, et les choses mêmes, se détournent à raison de nous, vont vers leurs durées étrangères et leurs sites de vie changée, redeviennent tout autrement disponibles au monde dès que se relâche d’eux notre unilatérale attention ? La médiocrité ne sait pas quoi faire du mystère; lui, a su.

« Les chaises, sur la terrasse, dans la nuit

au seul bruit de la rivière, des arbres

vers quels inconnus tendent-elles leurs bras ?

Ne sont-elles pas à l’image de ce lieu

lorsque nous dormons et que les souffles

venus d’autres espaces pénètrent doucement les pierres

les modèlent pour un autre âge de la terre ? » (p.20)

©Marc Wetzel

Marie ALLOY, Ciel de pierre, Les Lieux-Dits éditions, 100 pages, 2022, 15€  

Une chronique de Marc Wetzel

Marie ALLOY, Ciel de pierre, Les Lieux-Dits éditions, 100 pages, 2022, 15€ 

 


« Droit dans ton lit de silences (…)

C’est un désastre   non un songe

une main qui ne tremble plus » (p.15)

« Tu as fermé les yeux

et le ciel s’est étendu à ta place

Délivré de tout mal

tu n’es ni condamné ni abandonné

nos yeux se sont ouverts

à ta place » (p.34)

Encore « un livre de deuil », mais qui traite la question centrale : peut-on garder la foi devant la mort des autres (en tout cas des très proches, de ceux dont la lumière propre aura activement croisé les nôtres) ?. Car la foi, dit Alain, n’est pas du tout la croyance (qui est la simple imagination du préférable), mais la volonté même du Bien, l’énergie du perfectionnement. Or ce qui disparaît dans la mort, chez le mort, c’est plus sûrement encore la volonté que le Bien : quelqu’un ne peut plus rien viser, quelqu’un a fait plus que déposer les armes puisqu’il a cessé de pouvoir contribuer à la guerre même du Bien. Il faut consentir à ce qu’un être ne puisse plus même consentir. Marie Alloy, avec simplicité, avec une acuité rare, avec ce qui est à l’évidence une juste profondeur, sans complaisance (elle regarde la mort avoir refermé la porte derrière quelqu’un, mais aussi sur elle-même – la mort !), sans pathos ni ruptures de ton, avec la cruelle fidélité d’une âme laissée telle quelle par ce qu’elle pleure, nous dit quelque chose d’extrêment construit, sensible et utile.    

« C’est un visage qui te revient  il te regarde

c’est celui de ton frère

Il se tait    il n’a plus rien à dire

Il tournoie sous les cieux

Son repos est sans repos » (p.83)

 Une soeur, poète et peintre, porte le deuil d’un frère malheureux. Pierre de ciel, ce serait comme cette météorite mortelle qui tombe sur toute vie (humaine); mais « ciel de pierre » – ce titre à la magnifique énigme – c’est réservé aux déjà morts (comme un haut de caveau vu d’une tombe !), ou sensible seulement à ceux qui pensent vie et mort dans l’univers : le ciel de pierre est comme la myriade d’astres telluriques (à croûte, à socle formé) qu’on imagine distribuée en nos milliards de galaxies, infime pourtant parmi les trois autres ciels (le ciel de lumière des étoiles, le ciel de vide des espaces intermédiaires, le ciel de silence des dieux). Ce ciel de pierre est seul habitable (car seule une terre, une masse lithique irriguée et moyenne, peut organiser l’ensemencement des êtres, et leur consentir de quoi se former et refondre en elle), mais il se referme, voilà, sur tout ce qu’il aura rendu capable de le saisir. L’humain seul a accès à des secrets à emporter dans sa tombe. Autour de lui, qu’elle le sache et veuille ou non, toute immensité, par nature, se cache d’elle-même, et tout ce qui se donne des témoins de sa présence en sera orphelin. Le deuil interhumain, même s’il s’en figure la clé-de-voûte, le parpaing d’angle, n’est qu’une des pierres de ce ciel de pierre.

« Comment penser devant toi ?

Rien n’est intact ni absolu

pas même le coeur des hommes » (p.16)

 Une soeur, poète et peintre, porte donc le deuil d’un frère malheureux. Frère et soeur biologiques (issus des mêmes parents), ayant grandi ensemble, c’est comme l’amour (en tout cas le désir) ayant pris les mêmes et recommençant. À peu d’années près, chacun aurait pu littéralement être l’autre, sortir lot analogue des mêmes bureaux du sort. Mais ceux qui ne furent déjà pas jumeaux à l’entrée n’ont aucun titre à l’être à la sortie. Simplement, nos vrais « disparus » sont ceux seulement dont la vie s’est apparue à elle-même, plus tard ou plus tôt, devant nous. Seuls nos proches de vie « s’éloignent » véritablement dans la mort. Les autres se seront formés et brisés comme des vagues, dans l’anonymat sans substance de leur ressac. D’ailleurs, nos morts ne « partent » pas. Ce qui est bien plutôt parti avec eux, c’est leur pouvoir même de partir et de se changer. S’ils n’ont plus que nous, c’est d’abord qu’ils n’ont plus d’autre part. Mais si ce qu’ajoute une conscience à la vie se termine à sa mort, ce qu’ajoutent nos consciences à la sienne, non. Nous sommes leur bénévole autre part. Nous pouvons nous faire secrétaires posthumes de leur destin fini. « Rien qu’un infini d’attentes », ainsi Antonio Porchia résumait-il une vie humaine, « et la fin d’un infini d’attentes. Rien de plus ». Mais non : car ce secrétariat du deuil est la puissance d’humanité inattendue

« Frère nous avons toujours refusé

le soupçon  « Il y a péremption »

me disais-tu et tu avais raison

Qui pourrait juger l’Autre ?

Dans la main du tout autre

qui est l’autre    qui est soi ?

De se perdre à se donner

où placer le curseur ? » (p.59)

Secrétariat poético-pictural du deuil : maintenant qu’il est mort, on peut enfin savoir, avec certitude, si l’on aimait ou non quelqu’un. C’est qu’on ne peut vouloir aucun bien au néant, et que, si l’on sent encore d’innombrables bouffées de bienveillance jaillir de nous vers ce qui n’est pourtant, à jamais, plus rien ni personne, si l’on ne peut retenir de constants élans de nous-mêmes d’aller tomber ou cogner là-bas dans son vide, c’est qu’un mort est bien tel qu’on chérissait, décidément, son bien plus que le nôtre, et, au fond, son bien davantage encore que lui. C’est baroque et indiscutable comme une douleur de membre-fantôme ressentie à même le bras qu’on a dû lâcher ! Ou ardemment rêver de faire aumône avec une monnaie n’ayant simplement plus cours. Mais on peut même sentir combien, jusqu’où et à quel titre on « aimait » en pouvant enfin comparer, dans la penderie des affects, ce que vaut le cintre soudain vide et nu parmi la profusion d’habits présents, et même ce que signifie ce cintre récemment nu rapporté aux autres porte-vies plus anciennement désertés. J’imagine ce que peuvent désormais se et me dire ceux qui ne pourront plus jamais vouloir, dans leur ordre d’apparition à ma mémoire. L’auteure ici l’imagine exactement, de sa double puissance de figuration picturale et poétique. C’est ici l’art qui dicte à la religion le droit funéraire.

« La voix est aveugle

mais porte très loin

Les traces ne sont jamais confuses

dans la transparence

ni dans la présence exilée au dehors

conservée dans une caisse de bois » (p.73)

 Peintre : « Revoir les visages/ les illumine » (p.17), et elle joint donc le geste à la parole ! La mort est (dit la page 16) « asile » sans « abri »; la peinture, maison infiniment plate, est à l’inverse abri sans asile. Mais « la joie de peindre » écrit Marie Alloy, « m’était une avalanche de possibles », car elle s’y occupait du monde sans avoir à occuper le monde même. Elle formait, comme tous les peintres, un monde capable de nous regarder, comme le fait (p.18) un passé fraternel. Si dans une photo nous regardons toujours un ancien présent, dans une peinture un passé nouveau nous regarde. La peinture et le deuil, ensemble (« Nous ne lèverons pas le secret/ mais nous lui donnerons à boire« , p.27) enrichissent l’énigme sans pourtant la percer. Ce « passage en transparence », dans la mémoire comme dans l’imagination, est sans possible « prise » (p.30), car cette prise cacherait quelque chose.

Il y a des choses extraordinaires dans le poème 8 : les survivants sont encerclés par un départ, mais un chemin complètement parcouru leur est désormais « voie libre ». Et si la poète écrit qu’il n’y a ici « pas de miracle sur cette scène/ juste un arrêt du temps« , c’est que le miracle est un arrêt (du réglé, du naturel, du prévisible) dans le temps, mais non (comme font, eux, deuil et peinture) un arrêt du temps. Au tableau fait, comme au mort béni, le devenir n’est plus disponible. D’ailleurs, le mort (connu de nous) avait contribué au visible : nous savons qu’il a joué un rôle actif dans ce monde même où on ne peut plus le voir. C’est dans un « ici » qui lui doit quelque chose qu’il n’est plus ! Une peinture, réciproquement – si je la fais et montre – crée un ici où le regard de ceux qui la découvrent n’était pas encore. On se sent arriver à quelque chose qui s’est passé de nous pour surgir. Je ne suis pour rien dans ce tout qui accueille mes yeux. (« Et dans la peinture/ il y a ce rêve d’exaucer/ ce qui n’a pu devenir« , p.39)

« mais dans la lumière dévastée

l’âme est-elle prisonnière ? » (p.84)

 La poète, elle, regarde la nature. Elle y croise une famille animale (« Hier sur le fleuve quatre cygnes ont glissé/ parents à chaque extrémité/ enfants au centre« ), qui, au contraire de l’humaine, n’a d’organisation que concrète et vivante : ici, pas de cortège concevable autour d’un absent ! Mais la nature y suffit-elle ? Le deuil sans surnature, l’adieu entre destins avec les moyens du bord, est peut-être pari intenable : peut-on célébrer, fêter, un littéral retour à la terre (ou aux éléments) sans appui et venue d’un ciel ? Que pourra un don posthume strictement indigène ? Que peut-on vraiment nous donner entre nous, à l’issue de nos êtres, et comment renoncer au « don d’autre chose » quand l’offre doit aller à plus personne ? Ce n’est pas parce qu’elle nous échappe que la mort (d’autrui) met fin à ce qui nous échappe : l’inaccessible (p.49) résiste à l’irrémédiable :

« L’absence habite un jardin

nous continuons de le soigner

nous ne connaissons qu’un seul côté du ciel

La terre se cache sous les mots

Le temps entre dans la peau

Nous ne sommes vêtus que de nos outils

Nous frôlons le jour

dans l’air qui effleure nos souvenirs » (p.49)

 Mais consentir, c’est parapher l’absence. Et la joie seule a la signature. L’image picturale (p.39) est offerte comme une étape qu’on ne méritait pas d’atteindre réellement; mais une vie l’est comme une réalité qu’on ne peut être deshonoré de quitter. D’où, en ce livre magnifique, le plus authentique des adieux.

« Recours

au Verbe

face convulsée contre terre (…)

– Temps mort immobile

Puis les mots s’animent à nouveau

Sont-ils passés par la mort pour qu’ils reviennent ainsi

chargés de poussières d’ombres ?

On n’entendait plus que le cri d’un agneau

derrière le chant amer des âmes » (p.89)

 © Marc Wetzel

Anne GUIGOU, Ciel Accru, éditions de l’impliqué, 2021, 64 pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel

Anne GUIGOU, Ciel Accru, éditions de l’impliqué, 2021, 64 pages, 10€

« Ma joie grésille dans le ciel fou

Une buée d’ailes résiste

Ce qu’il reste de terre à travailler

tient dans mes mains        ouvertes

Et je jubile en la projetant toute entière

Dans le four géant » (p.40)

Quand une poésie qu’on découvre, comme ici, résiste nettement à sa lecture, le titre du recueil aide souvent, ne serait-ce que pour préciser ou illustrer le type de difficulté qu’on y rencontrait. Or « Ciel accru » (l’expression se retrouve dans le poème « Infans » de la page 17) résiste lui aussi. Mais l’on comprend vite qu’il y a paradoxe, car on peut beaucoup de choses avec le ciel (le contempler, le prier, l’explorer, voire l’exploiter ou le mépriser), mais en tout cas pas l’accroître, l’augmenter en grandeur comme en intensité : il s’en charge bien tout seul. Le ciel est partout où la lumière joue avec la matière, et ce partout est le Tout, comme il se développe, s’ouvre et luit ! Ce qui accroît le ciel est donc nécessairement d’un autre ordre que lui, comme une grâce qui lui arrive sans qu’il la produise – et la page 17 nomme cette grâce : l’advenue d’un enfant, et la poésie est bien, même comme assez opaque incantation, cela d’abord : un piège à grâce. Une parole formant comme un piège-à-vie. Voici la page éponyme :

« À l’orée de l’hiver,     un ciel accru

allume ses fenêtres engourdies de feuilles

De la terre

monte la brisure d’un rythme

une faille       de couleur allège nos âmes

De quels lendemains vas-tu naître

Mon enfant      mon amour ?

Effraction de désirs    une feuille en ciel

un symbole qui tremble

comme nous tremblons

Penchés      légers      vers la terre

légers et coupables comme des étoiles » (Infans, p.17) 

Le dernier vers dit une chose simple, et magnifique : quand il y a de l’inconnu en nous, nous sommes à nous-mêmes inaccessibles comme des étoiles le sont hors de nous. Ainsi, ce qui est en nous à notre insu ne pèse apparemment rien (« légers ») et s’avère pourtant décisif (rendant « coupables »), et la tâche de se connaître consiste en quelque sorte à transformer nos étoiles inaccessibles et irresponsables en planètes tangibles et vivables. Se devenir habitable sans délire, voilà donc ce que ne tente pas l’imbécile, ce à quoi échoue le fou, et ce que peut se faire un devoir de tenter une poète. L’image de l’enfant qu’on porte et met au monde donne la clé, en tout cas indique une voie : faire naître de nous quelque chose qui advienne non seulement dans l’avenir, mais par l’avenir, par des lendemains réels. Par exemple, sortir de régression et dépression par une (belle) intrigue de croître, une (bonne) surprise de mûrir, une (vraie) joie de muer. Comme le dit la poète, face à l’insurmontable, commencer par « saliver à neuf » (p.24) ! L’image est forte, car si l’on parle parfois comme l’on tousse, baîlle, rote ou mâche, on pense toujours comme on salive, comme on humecte continûment sa vie des rapports qui la refondent et guident. D’autres images, inattendues (et il le faut bien, pour motiver la rencontre inespérée !) sont données : « lutiner la vie » (p.42), « chemiser le moule des jours » (p.12) – admirable lubrification en idée du cours même du temps, qu’on facilite par un revêtement de mots fidèles ! -, faire fondre les « innommables banquises d’eau troublée » (p.49). Et toujours par un effort réel, c’est à dire jamais (c’est là sa preuve) moins difficile que la situation qu’il vise à dépasser, car, dit aussi la poète, il ne suffit jamais, par principe, de donner le change pour décontrarier un destin :

« S’il s’agissait juste de cela

présenter chaque matin une face fraîche

savante et rusée

Le tribut à payer     une avance sur salaire

une face inentamée      véloce

allant et venant     cachant sa folie

adoptant le rythme du ressac »  (S’il s’agissait, p.28)     

 Reste que cette poésie est (et demeure, et peut-être même entend demeurer) obscure, troublée et farouche. Obscure, voire opaque, mais la seule excuse d’une poésie impénétrable est qu’elle affronte justement cet impénétrable – et c’est franchement le cas ici : la poète rencontre toutes les variétés d’intraitable  – l’immonde, l’innommable, l’ingouvernable, l’irrémissible … – et, comme on imagine bien, n’en reçoit que des coups, au mieux des avanies. Ce qui est hostile à tout éclairement respecte peu les valeureux porteurs de lumignons, même domestiques. Poésie troublée aussi, nerveuse, agitée, à paix faible ou nulle; mais le dialogue confortable n’est pas le fort de cette poète, qui se débat trop pour débattre sereinement. Ce n’est pas demain qu’en elle « les bâtisseurs aux mains étanches » seront « alors assommés » ! (p.29). Mais ce qui émeut (et impressionne) chez cette tourmentée, c’est qu’elle n’a pas du tout le malheur narcissique. Quand elle nous apparaît, même malheureuse ou perplexe, c’est toujours avec les moyens mêmes du monde – comme si l’illusoire de sa singularité allait de soi ! – elle veut bien se voir sous des formes qui ne lui doivent rien, des formes déjà déterminées sans elle (des rues, des oiseaux, des nuages, et même des canapés…). Son infortune et son indécision ne prétendent en rien innover : pour le dire brutalement, le mal qui la ronge ne songe jamais à faire le malin ! Elle ne rêve jamais que l’irrémédiable puisse lui rédiger une ordonnance personnelle ! 

« Les yeux révulsés des rues clignotent

Une charpie d’oiseaux embrume le ciel

Et au-dessus des nuages s’allongent

Sur des canapés sombres et métaphysiques

Les angles humains

Auxquels nous sommes condamnés à nous

Cogner sans fin      et sans remède » (p.11)

Et poésie enfin farouche, vraiment. On n’y entrera pas comme ça. Mais cette distance, ce souci de nous tenir vigoureusement au-dehors, ont comme l’élégance et la pudeur d’une dispute nous laissant à sa porte. Elle est comme un guide de sables mouvants, logiquement peu avenant, ou préfère décourager ceux qui prétendraient comprendre sans y mettre le prix, eux qu’elle connaît bien, puisqu’elle fit partie d’eux, justement, jusqu’à ce que son propre effort d’écrire la dénude et s’en acquitte. Ainsi, s’il reste du secret dans cette poésie, il est honnête, nécessaire et comme incompressible; mais la sorte de santé donnée dans le profit d’authenticité est juste et éclatante :

« Je recueille les corps célestes

       d’enfants pas comme les autres

Avec eux

nous ferraillons l’ombre immonde

dont la gueule est apparue avec le soleil

Puis j’attaque à belles dents

    la cuisse de la journée

dodue et magnifique dans son costume d’Ève » (p.56)

  et la lucidité véritable est celle qui, comme la sienne, cherche toujours encore quoi faire d’elle-même :

« L’oiseau né à marée basse

qui n’eut jamais recours aux autres

     pour s’ouvrir 

n’est pas encore désensablé

Celui qui le désire se voit sous cette forme

mais reste sans savoir que faire d’adéquat » (p.57)

©Marc Wetzel

 Alen BRLEK – Théories nocturnes (Noćne teorige) – traduit du croate par Martina Kramer – L’Ollave, juin 2022, 70 pages, 15 €

Une chronique de Marc Wetzel


 Alen BRLEK – Théories nocturnes (Noćne teorige) – traduit du croate par Martina Kramer – L’Ollave, juin 2022, 70 pages, 15 €

Nous pensons à nos vies sans les penser, et tournons en rond dans leur progression même; la poésie, qui mène par principe à tout ce qu’elle sait formuler, et fait rencontrer tout ce qu’elle évoque, pourrait-elle théoriser une vie que nous nous remettrions à imaginer sans retour ?

« Tu nais puis toute ta vie tu essayes de revenir.

Le matin aux serviettes, le soir aux oreillers, aux couvertures et au rêve.

La terre mouillée sur les mains n’est pas agréable

car tout sort d’elle, sauf toi. Tu lui appartiens

et pourtant personne ne t’a appris à mourir.

Les jours changent de saveur mais tu ne changes guère de goût

ni d’allure et tu es malade, à la fin tu es toujours malade

de toi-même. Tu n’es pas assuré d’être vivant,

tu respectes les queues à la banque et les panneaux de signalisation.

Tu respectes l’inanimé pour sa présence même quand tu t’en vas.

Puis tu cèdes devant les publicités, les pilules

et les saisons,

branché à la perfusion du marketing

et tu attends de retourner dans quelque chose comme une mère » (p.25) 

 « Théories nocturnes«  … voilà bien un titre (paradoxal, ironique, provocant ?) de poète ! Car une théorie semble toujours là, au contraire, pour mettre au jour le fonctionnement d’une réalité (même pour expliquer la venue quotidienne de la nuit, il faut éclairer, et non assombrir, la mouvante interposition régulière que fait une moitié de Terre entre le Soleil et l’autre), et il fait toujours jour dans une théorie (l’articulation des hypothèses y doit être visible de l’esprit, ce qui est exposé par la raison devant constamment l’être à elle).

Une théorie conçue ou agissant de nuit, comme s’en figure notre jeune poète, n’est pourtant pas une simple facétie : même avant son sens de prise en considération intellectuelle d’une réalité, d’un corps cohérent de propositions qu’on avance pour rendre compte de ce qu’on voit s’ordonner et se dérouler ainsi ou autrement, « théorie » renvoie, dans son origine grecque, à un défilé de gens envoyés pour assister à un événement sacré, une procession de députés chargés, hors de chez eux, d’observer et de cautionner le cours d’une fête solennelle ou la consultation d’un oracle. « Théorie » est l’idée d’une sorte d‘ambassade désintéressée, faite non pour nouer un rapport de pouvoir, mais plutôt pour assumer ce qui la dépasse, pour se rendre auprès de ce qui lui échappe pour témoigner d’une volonté supérieure qui s’y manifeste, et acquérir le droit de lire le sort de tous. Avant donc d’être une troupe complète d’idées se déduisant les unes des autres, une « théorie » est un groupe d’envoyés au mystère se suivant méthodiquement les uns les autres, s’avançant vers la révélation que leur seule discipline de cheminement méritera. On y sent alors un poète davantage à sa place ou dans son élément ! « Théories nocturnes » y ajoute la marche plus périlleuse (en tout cas moins harmonieuse) dans l’obscurité, le risque de ne pas même pouvoir voir ce qu’on est venu enregistrer, et la pluralité des processions simultanément en marche vers leur vérité. En tout cas, dès la première page (éponyme) du recueil (p.11), au moins trois thèses « théoriques », ou considérations fondatrices, trois « avancées » spéculatives à la fois graves et ironiques – une logico-scientifique, une psycho-spirituelle, une historico-écologique respectivement, nous sont, poétiquement, données :

« La plus grande distance est celle de zéro à un« 

« Dieu est une cicatrice/ La peau est toujours la même » 

« En fait personne ne raconte rien d’important./ Car rien n’est important/ depuis qu’une tortue a mordu pour la première fois/ une bouteille en plastique » 

Ce qui reste d’une poésie traduite – surtout quand sa langue originale nous est si lointaine – c’est l’essentiel : une pensée qui chante. La leçon de vie d’un poète est donc toujours quelque chose comme : que ton existence se conduise comme une pensée chante ! Et il y a, sous la subtile sobriété et (parfois) l’obscure rudesse de ce jeune (né en 1988) poète, de naturelles indications morales, de nets appels à la vertu, car l’usage que la poésie a de la parole mime, en quelque sorte, celui que la vie a de sa propre humanité.

En toute poésie, d’abord, la parole se promet de trouver exclusivement ses ressources en elle même (et non, prosaïquement, comme arme, outil ou faux-nez d’autre chose : une idée, une intrigue ou une fonction), et ne trouver son appui que dans la suite « inspirée » qu’elle se donne à elle-même, dans la fécondité autonome de son propre cours. Ensuite, par le don de la surprise poétique, l’écrivain a coeur de redonner en mots ce qu’il a reçu d’eux : c’est comme bienfaiteurs de la pensée qu’il les reconduit dans ce qu’il sait faire résonner d’eux. En toute poésie enfin, même ésotérique ou nihiliste, le meilleur du mystère est comme solennellement partagé; promesse y est faite (et tenue, si le poète est, comme ici, intègre) que celui qui saura bien lire cela s’écrira mieux lui-même, formulera mieux le cours de sa propre conscience.

On n’a donc pas de mal à reconnaître, respectivement, dans les simples conditions d’exercice d’un parler poétique, trois vertus communes : loyauté, gratitude et générosité. Ou, pour le dire négativement, en poésie, la manipulation traîtresse, l’arrogance spirituelle et la sécheresse de coeur sont comme techniquement impossibles. On pourrait, avec Carlo Ossola, nommer urbanité cette cordialité tissant les liens utiles à ce qu’une parole humaine est venue faire là. Aménité sans complaisance ni astuce qui, même angoissée et perplexe, étaye noblement le bien quand il est possible et paralyse ou enraye discrètement le mal qui se croit nécessaire. Ainsi s’expriment vertus de loyauté, gratitude et générosité en trois passages comme :

« Je vous porterai les racines

même après mille labours.

Dieu est là, telle une noix,

derrière les yeux » (p.26)

« Aujourd’hui je suis un homme sans  souci

qui sait

que nous étions rêvés par les enfants des Sumériens

dans la poudre à canon du printemps.

Notre sort astral a été

écrit par

des coeurs brûlants » (p.32)

« Notre satiété n’a coupé la respiration à personne,

seul le silence s’est retiré dans de petits bruits

hors du corps et nous aimions » (p.34)

  Et ce dernier génial passage, qui semble bien les résumer tous :

« Il faut trouver l’endroit, une intention ouverte

qui ne prive pas. Comme les barrages

construits par les castors. Il faut

tendre le ventre vers le ciel, inviter dieu

à poser sa tête, à essayer de s’endormir.

Il faut renoncer aux angles droits

et à tout autre intouchable,

avec ses pouces partager le coeur à l’infini, telle une pomme,

distribuer aux enfants.

Il faut verser, comme une volée d’oiseaux dans un arbre,

les humains dans les humains » (p.43) 

 L’effort poétique de compréhension peut-il pour autant réussir ? L’avancée théorique restera « nocturne », car la pensée a beau chanter, elle rencontre presque aussitôt des choses dont elle ne peut décider. Par exemple, dit le poète, aimer – qui est vouloir le bien d’un être – consiste surtout à lui épargner ardemment le pire, à désarmer, autant qu’on peut, le pouvoir du mal sur cet être aimé. Mais quel est le plus grand mal : le vice privé et personnel (dans la surenchère passionnée des désirs) ou l’inégal traitement des prétentions (dans le dérèglement public des échanges, ou la corruption des contrats) ? Est-ce le vil ou bien l’injuste ? On l’ignore. Mais alors comment l’amour pourra-t-il s’assurer du mal à défaire ?

« je ne sais toujours pas ce qui a apporté plus de mort

l’individu ou le collectif

et s’il est possible d’aimer vraiment

sans ce savoir » (p.54)

De la même façon, complexité du monde et maturation d’une vie en lui sont-elles seulement compatibles ? La complexité force à prendre en compte des déterminismes de plus en plus divers, en interférences de plus en plus chaotiques; mais la maturité est, à l’inverse, un effort d’optimalité dans un secteur que prudence et lucidité savent de mieux en mieux isoler des autres. (« Chargé de pioches j’ai fait le geste vers l’été en moi » p. 51). Où forger alors son « été » idéal si toutes les saisons s’en mêlent et s’emmêlent ?! Même la maturité démocratique se mène une vie impossible si perfectionnement et diversité tirent par principe en sens opposés ? D’où les délicates contorsions d’une civilité se rêvant à la fois authentique et solidaire !

« Je voulais lever l’ancre, trouver un frère, lui dire

approche et tu entendras en moi la chair sauvage et silencieuse de la nuit

monter comme la grande marée. Dis-moi

comment démolir les murs, comment ensuite fabriquer un continent

une famille, comment tirer à trois-poins, comment siffler

dans une ville qui envahit tes poumons tel un cancer.

Comment fermenter enfin sans dire de sottises » (p.55)  

Alen BRLEK

C’est, comme on l’a deviné, un formidable poète, qui mérite pleinement l’attention à laquelle il nous appelle, et dont les quelques obscurités viennent de ce que la clarté lui est donnée par grâce, et que la grâce est, on le sait, une présence qu’on a moins le plaisir de construire que la joie d’intercepter. C’est comme si ce qui manquait au réel venait, dans l’esprit de ce méditatif et malicieux poète, directement donner le coup de pouce qui nous le révèle. Avec l’art merveilleusement difficile d’un visionnaire savant et nuancé, mais sans oeillères.   

Georges-Antoine DRANO – (1964-1994)

                                                        

 Par les circonstances étranges de la vie, j’ai eu G.A. comme élève, en Terminale, au Lycée Climatique de La Baule, en 1980. Il avait seize ou dix-sept ans, j’en avais vingt-sept, et le seul souvenir que j’ai, qui est plutôt une impression globale et confuse – je crois me souvenir du ton de ses quelques  prises de parole –  est qu’il était plus mûr, et plus instruit (en tout cas dans les choses de l’art et de la nature) que moi. Un ange, grand, au nez retroussé, à boucles brunes, au front droit et large, avec des yeux qui ne cillaient pas. Et des propos très doux, sûrs de ce qu’ils cherchaient, peut-être ironiques, à la fois vaillants et fins (exactement comme si une armée de nuances vous arrivait dessus). J’invente un peu, en tout cas j’extrapole, je complète de quelques images plus ou moins fidèles une intuition qui fut forte. Avec souvenir d’une brève visite des parents, à la porte arrière du Lycée, presque sous les pins : deux collègues, très artistes et très militants, sympathiques et vaguement méfiants, qui se demandaient surtout si le jeune imbécile que j’étais avait bien compris à quel miraculeux jeune homme son prof de philo avait affaire . Je les ai rassurés, je crois, car, oui, les âmes exceptionnelles, oui, faisaient partie des rares choses que je comprenais. C’est d’ailleurs auprès d’elles que j’ai, comme tout le monde, appris à comprendre. 

 C’est un peintre : il mettait les choses à plat, pour bien faire apparaître le réel à lui-même.

 Il avait l’image facile (même quand ce qu’il représente ne ressemble pas à du connu, cette chose ressemble si fort à elle-même aussitôt qu’on ne l’oublie plus).

 Il avait le « coup de crayon » : trois-quatre lignes, et l’effort de présence réussissait. Dans sa silhouette arrivait la chose entière.

 Il n’avait pas besoin – en tout cas pas usage – de profondeur spatiale. Une unique et suffisante surface accueillait toutes les rencontres, à la loyale, sans perspective.

Dans cet entre-bousculement – qui est un entre-flottement très bien structuré, dit un critique – des êtres résumant bien leur apparence qui portent ce qu’ils contiennent …

Quand un personnage a un sort un peu compliqué (et les siens l’ont tous), pas besoin d’être gros pour être un poids lourd !

Des filiformités qui se pèsent des tonnes; car tout va de transformation en transformation, et l’or des silhouettes lui a suffi.

 Georges-Antoine Drano a hanté le vestiaire de la condition humaine, et il y a établi un atelier.

 Il ne triche pas; il sait qu’on ne peut pas éloigner le mal sans le répandre. Il peint, écrit-il, pour rhabiller le monde – le rhabiller pour prévenir, pour empêcher ce qui est nu, ou disgracieusement vêtu, de se dégrader en monstrueux.

  Comme on recuit quelque chose pour empêcher le cru de se pourrir.

  Il habille le monde pour qu’aucune vêture acquise ne dégénère.

  C’est un virtuose toiletteur de toutes les négligences.

Il dit : Éduquons le regard au bien Être, et il met une majuscule à Être… Il voulait que l’Être présente bien, porte beau.

Jamais violent, mais résolu. Son regard a l’air de dire à ce qu’il rencontre : « je te pose là selon ton mérite, mais ce n’est pas toi qui m’arrêteras ».

Très farouche, mais fraternel : il coordonne, il met en confiance les uns avec les autres les dinosaures, robots, diablotins, squelettes fardés, sirènes géantes, androïdes à casque à pointe qui le hantent. Il les force, même quand ils hurlent et s’empoignent, à une bidimensionnelle convivialité. Que leur Enfer auto-proclamé ne fasse pas … le Malin !

Très investi, mais impartial. Son Martien, sa petite grenouille à antennes, son Edward G.Morrisson (qui commence par la mort et finit comme nourrisson), son Martien est Martien justement pour pouvoir être impartial : il est ainsi à égale distance de tous les fantasmes humains. C’est un arbitre qui ne comptera jamais les points, mais qui veut de la solidarité chez les joueurs (terrestres, même l’ange de la lessive Saint-Marc, qui éponge aussitôt ce qu’il viendrait faire) : un Martien drôlatique, malicieux et consterné. Un lutin holographique, grave et léger, à l’insaisissable disponibilité.

Un Martien sans illusions, mais qui a gardé son « esprit de plaisir » et sa naïveté. La naïveté, c’est un regard qui se souvient (qui voit les précédents, mais n’en joue jamais), qui s’ouvre fidèlement, qui n’interroge pas les clients à la porte. L’esprit de plaisir, c’est veiller à ce que les pires présences soient contentes d’être ensemble, soient ravies de n’être pas ailleurs, de se retrouver où l’esprit les convoque.

 Le peintre, lui, qui avait la fantaisie ardente de sa mère, et l’acuité bonhomme de son père, est prévenant et généreux. Prévenant, car il veille à toujours remuer délicatement ceux qui, dans le tableau ou devant lui, empêchent les autres d’avancer. Généreux, parce qu’il se risque toujours à révéler quelque chose, à faire se découvrir une possibilité en cours du monde à ses risques et périls, simplement par respect de l’avenir, par amour du prochain, par confiance en la profusion qualitative de la vie. 

Un immense appétit, une fécondité intérieure hors-normes : on pourrait dire que son inconscient l’a mangé vivant, mais aussi qu’il a inventé une nourriture « chic », succulente, très substantielle et pourtant étonnamment assimilable, pour les inconscients des autres. Comme on voit chez Dali ou Shakespeare, son inconscient a donné la becquée aux nôtres, prodigieusement.

Son monde montre, c’est vrai, un peuplement scabreux, et une inquiétante extra-lucidité dans l’emprise et la royauté des clins d’oeil : à l’évidence, il a connu le monde de la domination, l’ambivalence des huis-clos, la prise en otage des pulsions – mais il y a chez lui une sorte de laïcité tranquille à l’égard du diabolique, qui montre qu’il n’était pas dupe de ses tentations mêmes. Il est resté libre, souverainement neutre dans le désordre délicieux des convulsions de l’âme, leur si rigoureuse avalanche. 

Malgré sa si précoce maturité intellectuelle et esthétique, restant spirituellement réservé, ne se mêlant jamais des énigmes dont il ne se sentait pas partie prenante, ni même de celles qu’il sentait ne pas pouvoir résoudre.

Sa théologie : tous les dieux ont à s’entre-instruire. Sa religion : cessons de prier sans réfléchir. Mais la question qu’il pose au mystère reste, elle, redoutablement ardue et profonde, comme : l’ancêtre commun de tous les créateurs, seul apte à les protéger d’eux-mêmes, est-il le totem vivant du Sacré-Coeur ? Ses Christs hésitent à sortir de leur toile, et cette réticence est encore un mouvement ! Les spécialistes savent ce qu’il doit à Wifredo Lam, à Miró, à Victor Brauner, à André Lhôte, à Picasso, à Rebeyrolle (?), mais nous, nous n’avons pas besoin de spécialistes pour savoir ce que nous lui devons …

   … ce que nous devons à ce jeune dieu grec, qui si étonnamment toute sa vie a cherché sa Croix, et qui, « ayant pris la peinture en otage », lui aura paradoxalement sacrifié son destin, douloureusement et merveilleusement.

©Marc Wetzel

                                            


Exposition : émotion et beauté pour l’inauguration du mouvement interrompu de Georges Antoine Drano

EXPOSITION : LE MOUVEMENT INTERROMPU GEORGES ANTOINE DRANO

Suite à la donation du fonds Georges Antoine Drano par Nicole et Georges Drano, la Ville de Frontignan la Peyrade présente une exposition estivale dédiée à l’oeuvre foisonnante de cet artiste frontignanais disparu prématurément

DU 8 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2022

Exposition

Public : tout public

Contact : Ville de Frontignan la Peyrade

Vernissage : le 8/07 à 18h.

Exposition du mardi au samedi, de 10h à 12h et de 14h à 18h

Salle Jean-Claude-Izzo,
rue député Lucien-Salette
34110 Frontignan la Peyrade.