Marc BLANCHET, Tristes encore, Le manteau & la lyre, OBSIDIANE – 80 pages, décembre 2021, 12€

Une chronique de Marc Wetzel

Marc BLANCHET, Tristes encore, Le manteau & la lyre, OBSIDIANE – 80 pages, décembre 2021, 12€


   L’être inconsolable a sûrement raison d’être triste, car il ne voit pas comment revenir de ce qui l’abat, ni se relever de ce qui l’afflige. Seul un fou aurait l’échouage, la ruine, le dévissage … joyeux. Dans la tristesse, la vitalité tombe plus bas que tout appui qui la rattraperait, que tout sol où rebondir. Un triste sire peut faire joyeuse mine, mais une triste mine a l’audience en berne. Le Tristis latin, mot sans étymologie connue, rabachant sa sombre ou amère double même syllabe, qui garde tête baissée même quand il pense haut, est le premier déçu et peiné de se laisser décevoir et peiner : rien n’a miroir plus fidèle que la maussaderie. L’auto-tolérance du triste est, par principe, toujours dans le dur : comment donc poètes seront-ils encore, sans complaisance, tristes ?

    Notre poète exprime ici trois raisons d’être triste : d’abord il arrive trop tard (la modernité et ses licences ont disparu, sans même laisser d’adresse) pour que son individualité puisse signifier à elle seule quelque chose. Il se sent dès lors voué au quelconque par l’échec expressif (définitif, public, et lui-même morose) de toutes les singularités :

« Ni malédiction de prince

Ni penseur envoyé au camp

Je viens après l’idéal.

Je suis la mesure triste d’un arpent. » (p.11) 

   Ensuite son acuité n’a plus d’usage. L’intelligence a ici vieilli, non par lenteur ni faiblesse, mais par un contexte changé, qui périme la lucidité même. La vérité change trop vite pour ne pas ridiculiser notre courage même de nous y tenir.  Et puis, écrire court après la vie, et la gourde de Jouvence n’offre, au mieux, que sa peu potable encre ! La Muse ne garantit que métamorphoses imaginaires :

« On en rirait si une vie nouvelle

Changeait du tout au tout

Ce visage inféodé au temps » (p.33)

Enfin, sa poursuite même de l’infini est le signe de son imperfection (car l’infini, lui, accède à soi, par nature, en tout point de lui), et l’infini « dévaste » tout ce qui vient le formuler du-dehors. Les mots s’attendent donc pour rien à révéler autre chose qu’eux-mêmes, et, à la mort, l’infini emporte avec lui tout ce qui nous en distinguait !

« Enfant on grave la cicatrice.

Ensuite on la comble de paroles.

Plus tard on l’exhibe pour se rappeler.

Puis ça s’efface en mourant » (p.16)

  Contre la tristesse, pourtant, mais avec et en elle, quelques remèdes sont ici indiqués. Bien sûr, d’abord, le deuil d’office, le détachement,  l’accueil franc et naturel du présent, qui soulage aussitôt du poids d’avoir été (on rejette logiquement l’effort passé d’être en son lieu normal : notre sillage !) :

« Laissez mon existence

Traîner derrière moi.

Elle survit quand je l’ignore » (p.46)

  Ensuite, l’élégance (comme on aiderait à desservir la table où l’on vient d’être empoisonné), le généreux plaisir de souhaiter, en partant, bonne journée à ceux pour qui la nuit ne tombe pas ! Et comment les jeunes, auxquels il n’a pas encore été donné de vivre, ne se montreraient-ils pas ingrats ? Ceux qui nous suivent, il nous faut les comprendre en pure perte ou rien !

« Qu’avez-vous vécu ? dit la sentinelle

Et son visage de pleurs connu.

J’ai embrassé des royaumes

Tant que j’ai appris à me méfier de moi.

J’ai pardonné.

Rien n’est venu » (p. 48) 

  Enfin, la résilience : profiter d’être terrassé pour tirer autrement profit du sol, avoir perdu utilement son altitude pour retrouver sa base expressive :

« Le mieux toujours est de tomber à terre

Tracer quelque chose.

Ce fut le commencement » (p.27)

 Mais la chose la plus consolante (et la seule  vraie ?) est la communauté humaine de mélancolie de tous, vivants et morts. Nous savons que les disparus, les pensants effacés, ont entendu,  depuis toujours aussi seuls au monde que nous le sommes, le glas confidentiel qu’est la poésie. Nous sommes donc tristes encore par devoir, par solidarité avec ceux qui n’ont plus d’intérêt à rien, et que nous deviendrons, savourant déjà d’avoir été un prochain jour, comme eux à présent, pour jamais, « une étoile à cinq sens » (p.51)

« Une éclaircie au soir.

Le trajet d’un rapace

Au-dessus de l’onde.

Tous ces signes que l’on ne voit pas

À l’image des vies qui passèrent.

Aucune n’est la nôtre.

Et pourtant dans ce qui s’efface

On jurerait que c’est soi. » (p.41) 

  Ce manuel de virtuose tristesse est comme le généreux et clairvoyant envoi d’un Marc Blanchet (né en 1968), digne et désabusé autodidacte de l’éternel, (« aucun nuage n’a de frère« , mais « j’ai de la civilité » dit-il sobrement) nous suggérant de venir mieux en réussir que lui l’exercice :

« Nulle bible à laquelle obéir le soir.

Tu as dû t’élever seul

Pour éloigner la détresse.

N’importe quoi fit l’affaire

Pourvu que l’éternité en soit » (p.55)

©Marc Wetzel

 ÉLÉMENTS, Yuka Matsui (dessins) et Pierre Vinclair (poèmes), Éditions Méridianes, Liber, novembre 2021, 15€

Une chronique de Marc Wetzel

ÉLÉMENTS, Yuka Matsui (dessins) et Pierre Vinclair (poèmes), Éditions Méridianes, Liber, novembre 2021, 15€


   L’absolu n’admet ni composition ni décomposition; c’est pourquoi il se fiche bien de la vie des éléments. Mais dans le monde relatif qui est le nôtre, tous les corps doivent, pour se construire, combiner des éléments (leurs constituants) et, pour subsister et durer, en choisir de simples, indécomposables et fondateurs (leurs unités indivisibles). Tout réel repose sur des éléments parce qu’il doit à la fois assurer sa complexité et se prémunir de sa dissolution. Il lui faut avoir l’assise souple et solide. Le latin elementum (dont les trois premières consonnes ne sont pas l,m et n pour rien, comme un abécédaire de juste milieu…) désignait l’alphabet (nécessaire et suffisant) du réel. Alphabet dans lequel ce réel sinon écrit lui-même sa substance, en tout cas nous la fait lire.

    Les éléments sont donc les parties simples (mais pas pour autant faciles), combinables (mais pas pour autant toujours maniables, ni même localisables) et fondatrices (mais pas pour autant pérennes, ou seules possibles) de la réalité, telle en tout cas que nous pouvons la saisir ou nous en saisir (comme disait  lucidement le chimiste Lémery dès le XVIIeme siècle, les éléments « ne sont peut-être principes qu’à notre égard ») et la remodeler.

   Si le géomètre, le chimiste et même le métaphysicien croient savoir l’identité de leur élément (respectivement : un point, un atome, une monade), que diront de lui l’artiste et le poète ? D’abord que les éléments ne sont pas nécessairement statiques (l’élément se meut, est donc aussi unité énergétique; il n’y a d’ailleurs pas raréfaction ni condensation sans mouvement) : le vent peut donc prétendre à être élément; pas seulement quantitatifs : un relief par exemple n’est pas seulement une masse, une altitude et un âge (un élement fait vivre la réalité, il ne se contente pas de l’agencer ou la calibrer) – et une montagne peut ainsi être élément; pas du tout neutres enfin : ce sont des agents de réaction – même s’ils n’ont pas, sauf pour un animiste, d’initiative – et il n’y a ni attraction ni répulsion sans tendances. C’est pourquoi l’herbe peut être un élément. Dans ce petit recueil, le vent, la montagne, l’herbe (mais aussi l’eau, la lune, le nuage et l’arc-en-ciel), voilà les éléments que se proposent de montrer les dessins de Yuka Matsui et de commenter cinq poèmes de Pierre Vinclair.

   Ce qu’illustre l’une, ce que formule l’autre, c’est le noyau actif et figuratif de l’élément, sa présence essentielle, ce qui forme sa condition (son moteur particulier) et conditionne sa forme (sa norme, son gabarit propre). Ainsi, le moteur-norme de l’herbe, c’est la « pousse » (qui fait l’unité structurale et dynamique de cette micro-forêt de plantules) ; nos auteurs y font saisir l’élan, la poussée et plongée de croissance, la sortie de la graine ou la traversée du milieu natif, leur danse de germination.

    

L’herbe (Yuka Matsui)
 L’herbe (Pierre Vinclair)

   De même, l’élément-coeur de la montagne, qu’est-il ? Un géologue dirait : tout mont est une strate convexe (une strate concave serait un val ou une combe; une falaise convexe un crêt ou une butte). Vinclair n’hésite pas à nommer « squelette (d’alouette !) » cette strate structurelle, et nuancer « au reflet des neiges » cette couverture complète et convexe. 

La montagne (Pierre Vinclair)
La montagne (Yuka Matsui)

Yuka Matsui n’hésite pas, de son côté, à en caractériser, voire caricaturer l‘élévation (sans laquelle aucun relief ne pourrait s’appuyer sur lui-même) et l’érosion (dans laquelle d’autres éléments, justement, viennent attendir et creuser le sien). Cette sorte de M sur support que propose ici la calligraphe (où l’entaillement bute sur de l’incompressible, où l’escarpement dévale le toboggan brisé du temps) dit merveilleusement l’intimité universelle de l’élément montagne. Et l’on découvrira les analogues et fortes approches présentées dans le livret.

   Pourquoi alors avoir fait se rencontrer la vie des éléments et le geste calligraphique? La calligraphie est une étrange esthétisation de l’écriture, le développement de l’arabesque naturelle d’un alphabet manuscrit. Comme une intrigue, disait Aristote, doit (difficilement, mais impérativement) concilier la vraisemblance et la nouveauté – elle doit être à la fois crédible et surprenante -, une calligraphie se veut à la fois lisible tracé et déroutante écriture. C’est comme nous faire suivre de près un égarement, prescrire une sortie de route, indiquer – vite et bien ! –  un itinéraire imprévu, c’est à dire finalement relever les empreintes d’un passage de l’Inconnu. On pense à Jean de la Croix (si tu veux aller vers l’inconnu, prends d’abord le chemin que tu ne connais pas) – mais, il faut, paradoxalement, pouvoir le reconnaître, dans un alphabet d’horizons à découvrir, ou un nuancier de fourvoiements. En tout cas, relever le passage de l’élément inconnu, traquer ce dont la créativité esthétique est à la fois la chance et la cible, voilà, peut-être, l’extrême ambition croisée de ce gracieux et vif petit livre.

© Marc Wetzel

                                                         


  Yuka Matsui, initiée à la calligraphie dès l’âge de six ans, enseigne son art à « l’Atelier Shodô » qu’elle fonde à Tokyo en 2010. Après des études à Annecy et Aix-en-Provence, elle développe une carrière artistique inspirée par la nature, l’art et la littérature. Son hommage récent à Pierre Soulages pour ses cent ans a été particulièrement remarqué. Elle a partagé la résidence A.T.E.N.A. à Sète, en 2020 et 2021.


   Pierre Vinclair, né en 1982, est poète et théoricien de la littérature. Ayant vécu longtemps en Asie (avant de s’installer à Londres puis à Genève), il a, lauréat de la Villa Kujoyama (Kyoto) en 2010, rencontré Yuka Matsui à Tokyo. Animateur de la revue Catastrophes, dirigeant la collection S!NG aux éditions Le Corridor Bleu, il est un des plus importants penseur (Vie du poème – Labor et fides) et écrivain (Sans adresse – Lurlure) de sa génération.


  •   On trouvera, dans la belle collection Liber de Méridianes (dirigée par ¨Pierre Manuel) d’analogues fortes rencontres entre plasticiens (Vincent Bioulès, Lise Chevalier, Claude Viallat …) et poètes (James Sacré, F.J.Temple, Antoine Émaz …)

                                                          

 Andriana ŠKUNCA – Le temps a basculé (anthologie 1969-2015)- traduit du croate par Martina Kramer, L’Ollave, octobre 2021, 102 pages, 15€  

Une chronique de Marc Wetzel

Andriana ŠKUNCA , Le temps a basculé (anthologie 1969-2015), traduit du croate par Martina Kramer, L’Ollave, octobre 2021, 102 pages, 15€ 


 

 L’image de couverture (notre poète est aussi photographe) lance tout : un escalier étroit, sans rampe, mêlé de ronces. Les degrés carrés sont blancs à la fois de soleil et de poussière. On ne monte donc plus ici vers un inconnu auquel il n’est, d’évidence, plus nécessaire d’arriver (pas plus que d’en revenir). Cette hauteur désaffectée impressionne, et alerte : quel « temps » aura donc ici, – comme dit le titre du recueil – « basculé » ? Un étagement de moments qu’on n’emprunte plus, une sorte de trône de temps abdiqué, une élévation devenue obsolète ? Comme l’affleurement d’une île trahit le continent immergé qui y grimpe, la photographe montre l’escabeau d’images, échos et reflets enfouis nous menant à sa parole.

  C’est en effet l’île de Pag, dans la mer adriatique, qu’elle arpente et contemple depuis toujours (elle est née en 1944), qui est le monde suffisant de son chant. Monde aride (du sel, des brebis, « une mer meurtrie par les vagues » (p.13), un vent « lisse » dans « le couloir étroit des jours ») rare et ancien, un peu plus verdoyant et viticole au Sud moins exposé, mais dont une extraordinaire grimace du sort a défiguré la vie : l’endroit est devenu, depuis quelques années, le paradis de fêtards tatoués, et « l’Ibiza croate » est envahie chaque été de dizaines de milliers de clubbers européens, venus comme fuir sur place l’angoissant ennui que leur inspire cette nature altière, sans fard, biais ni diversion, elle. Au contraire, affronter, à la loyale, la farouche et désolée insularité des lieux était, dès ses vingt-cinq ans, le pari (toujours tenu !) de la poète :

« J’écoute les pierres marmonner

sous la marche des brebis lentes

bêlement enroué du vent par-dessus le figuier » (p.15)

  Andriana Škunca n’est pas du tout romancière, et n’exprime donc jamais ce qu’elle fait (dire qu’elle entre ici, hésite là, pousse, tire, plie ou tend quoi que ce soit ailleurs n’est pas son monde). Le seul acte d’elle qu’elle décrit est écrire; pas du tout par goût du second degré ou du métadiscours, mais parce qu’elle est poète : écrire est pour elle noter, en essais continués, des mots sur la page et entre eux. L’écriture déplace les mots les uns par rapport aux autres et aux choses. Son travail d’ardente et hypothétique restitution de la vie des choses est là : noter des mots pouvant noter autrement les choses. Nous n’avons bien sûr pas accès à l’arrangement indigène, croate, original, des signes se courant les uns après les autres sur sa page vivante, mais même dans le français indirect que nous lisons, l’évidence physique est là : écrire a dû faire traverser à sa parole le silence d’une page à tracer. Une véritable tectonique des marques (qui les distend, les comprime, les rattrape les unes sous les autres) meut, même traduit, le discours. C’est comme ça : le réel ne produit pas les mots qui disent ce qu’il est, pas même ceux qui lui reconnaissent le don de se produire lui-même. L’architecture poétique du réel reste pour lui (qui pourtant englobe toute présence) une parfaite inconnue ! Il doit déléguer son pouvoir même de se chanter !

« Je suis effleurée par des pages d’une autre réalité. Au moment où j’écris, ce que je pense s’étire, se fissure et se transforme d’une manière nouvelle et inconnue.

 Les particules des lettres se déposent sur le papier.

On pourrait dire : les débris du réel sont divisibles par l’irréel. Objets attendris, murs creusés, sols perméables. D’en haut, les courants des vents aiguisent la vue.

L’air se disperse en écailles de lumière » (p.44)

  Le monde humain de la justice (et de l’injustice !) est étrangement absent ici : il n’y a ni échange interhumain à régler, ni distribution à assurer, ni contentieux à arbitrer ou faute à punir. Ce n’est pas du tout que la poète prétende être seule juge d’elle-même. C’est bien plutôt que les normes (de la conduite) sont comme rêvées directement de la nature. C’est elle seule qui fixera la « limite de sécurité » (p.85), le « point de confiance » (p.94), les loisirs et obligations de présence. L’auto-changement de la vie naturelle, très finement observé, sert de suffisante règle : comment les éléments se débrouillent d’eux-mêmes, départagent leurs prétentions, alternent leurs vagues, négocient leur taux d’occupation des sites et de lancement des rythmes. Unique et universelle chorégraphie de moyens du bord ! Par exemple :

« Sur la grève, les coquillages secs, les écailles de poisson, les reflets des voiles, tout est rincé. Le chatoiement du bleu de l’île est léger comme une vague. La robe nacrée de l’écume, échouée sur le rocher, ferme la coque de la pinne marine. Le verre du vent est brisé » (p.59)

« Lorsque la nuit arrive sur la colline par-dessus la ville, les arbres se divisent en gardiens aux visages divins et démons sombres qui s’arrachent à la bienveillance des promeneurs tardifs » (p.62)

« Les branches nouent des nids avec les vents d’automne. Elles tissent des brouillards » (p.66)

« La nuit s’évapore des verres, elle vide et comble les manquements » (p.67)

  La présence proprement humaine (y compris celle de la poète) est comme résiduelle, débris, reflet ou relent ironico-tragique d’une activité située ailleurs. Chez l’auteure même, seul le corps paraît dire « Je »; et, dans le monde, ce ne sont pas tant les choses que les éléments généraux (le vent, le sel, la rosée, la portance, la déclivité …) qui sont sources, moteurs et relais  de présence – leurs phases, transitions et influences sont les vrais gestes du réel. D’un côté, donc, l’humain, comme abonné aux effets secondaires, ou confié à procuration, fait logiquement triste figure : « L’image d’un saint recouvert de toiles d’araignée » (p.95), ou « À l’intérieur, les photographies s’observent » (p.59), alors que par contraste les pures forces de matière et lumière tiennent la barre, et assurent l’intendance :

« Un peu de sel sous les doigts, une trace de rosée. Tu n’es pas là, mais tu réponds quand même » (p.63) 

Même les reliefs en creux (comme celui d’un puits !) travaillent, déplacent les forces de passage, impriment comme d’inédits sillons sonores dans l’air lumineux:

« Le puits aspire toute chose fragile et brisée, déposée sur son seuil. Il absorbe le bourdonnement d’abeilles. Assourdit les cris d’oiseaux et le bêlement des brebis. Rapproche les résonances d’une mer invisible » (p.77) 

Un esprit rude, complexe et fin. Une ode paradoxale à l’adversité, comme chez Tarkovski (elle va comme se réjouir, pour la nature, de ses « gestes contre nous », p.22 !). Un infaillible discernement physico-physiologique, qui aurait pu faire d’Andriana Škunca une froide ou intraitable espionne du réel, mais qu’une bienveillance supérieure a portée au service de celui-ci. Une ange réaliste, presque butée – mais si spontanément ouverte à toutes les présences que le repli sur soi est ici cosmique. Son esprit ne semble être là que pour compléter la nature d’une animation d’appoint : elle se tient, pour le dire familièrement, comme une dévouée spécialiste d’effets spéciaux, au service exclusif d’Ėole, Pan, Pomone, Artémis, Poséidon ou Coré… Et des accents géniaux, comme dans cet étonnant autoportrait de l’usure, où la marche des vieux est celle même de la vieillesse qui marche en eux :

« Visages tirés sur les os fissurés, les vieux s’engagent vers leur marche silencieuse. Ils couvrent le chemin qui de plus en plus les découvre.

Les ombres les quittent doucement, ils retirent leurs antennes marquées. Détachées, elles s’allongent dans leur propre poussière.

Le temps égratigné par de vieux seuils presse. Il assèche les murs et ceux qui ne sont plus là.

Les pas raccourcissent entre les maisons vides. La mémoire détaille les pertes » (p.32)

©Marc Wetzel

 Cécile A. Holdban, Pierres et berceaux, Potentille, septembre 2021, 16 pages, 7€

Une chronique de Marc Wetzel

Cécile A. Holdban, Pierres et berceaux, Potentille, septembre 2021, 16 pages, 7€


« Aux nouveaux-nés, l’ombre apprend

à trancher le fil de leur incomplétude.

Les premiers jours d’une vie,

les branches poussent sans racine

les yeux perdent leurs paupières

la nuit saigne dans les bouquets.

Après, on oublie.

Des pierres sur la table

une nappe bleue, un livre fané

je plante des mots pour pousser,

mon jardin est vide.

Tout est calme, tout est paisible

comme les pierres, comme les pierres

suis-je seule à m’agiter

enfermée, vociférant

dans le corps irréel de ce poème ? » (p.11)

 Le titre (Pierres et berceaux) reprend celui du poème le plus étendu de ce très court recueil : il est et restera énigmatique, mais l’énigme est splendide. Si tout oppose les pierres et les berceaux (qui cajolerait et bercerait une pierre ? Qui lancerait ou même ramasserait un berceau ?),  – comme la pierre inerte qui sait déjà tout de son peu d’être, et le berceau d’une vie qui ignore devoir apprendre tout d’elle-même – les voilà pourtant proches : bercer, c’est brandir et secouer un être le plus lentement et insensiblement du monde, c’est comme engourdir et pétrifier un corps que son agitation blesse et tord. Une « voûte en berceau », n’est-ce pas l’arceau naturel d’un immense lit de pierre ? Et la berceuse, n’est-ce pas la chanson d’avant la parole, qui connaît la chair qu’elle apaise et ménage mieux que ne le peut celle-ci ? Et, plus tard, bercer d’illusions un esprit ne sera-t-il pas la pire façon de le réifier ? Bien lu, le titre fait déjà penser, et espérer un chant résolutoire. 

L’expression de Cécile Holdban est un lyrisme sobre et lucide, sans clin d’oeil ni diversion. Ici, pas d’allitération : trop monolingue. Pas de confidence : elle est toujours restrictive. Pas d’enthousiasme : il serait redondant (l’étrange et constante joie du monde ici à être choses et événements suffit). Aucun didactisme : trop confortable. Aucune explication : jamais opportune. Pas même d’image souveraine, de cliché décisif  : une photographie serait hypnotique, et il nous faut, au contraire, bouger toujours avec tout ce qui arrive. D’incessantes, curieuses et anxieuses résonances interdisent ici tout prélassement. 

Ici, on explore plutôt méthodiquement l’inconnu; on avance, tente, teste ou trouve quelque chose, et fait presque aussitôt le point. Des variations imaginatives sont lancées pour parcourir le possible, qui elles-mêmes sont à leur tour parcourues, pour accéder aux attitudes qu’elles sont. On veut par exemple voir ce que soi-même, changé en ce qu’on observe, on donnerait : en oiseau, en fleur, en maison, en feuille… Les résultats sont immédiats, qui font saisir les transpositions voulues : métamorphosée en oiseau (page 4), l’auteure, pour devenir aisément frugivore, ailée et pattue, se retrouve (puisque restée par ailleurs libre) « perchée sur la branche du rien ». En fleur (p.8), en « violette de février », le temps de vie imparti (quelques semaines ou mois) change évidemment tout : les anniversaires défilent tout autrement en sursis saisonnier, et l’ombre « enfle » monstrueusement  en ces buissonnements et ramifications miniatures. En « maison », l’auteure se sent afficher aussitôt complet (quoi de plus polyvalent et diversifié qu’une maison, dont chaque pièce a sa fonction, sa mémoire, sa croissance distinctive, son quant-à-soi ?) : c’est comme, de fond en comble – de cave en grenier – s’arpenter soi-même, jusqu’à trouver, dans la dernière pièce, l’enfant même qui (p.3) s’exerçait à tout cela :

« À présent,

c’est dans mes mains

que je construis les maisons

comme les forêts, elles grandissent, s’assombrissent

je les sème directement

dans les veines.

Elles s’agrippent

au souvenir granuleux d’âcres greniers

où jamais la poussière ne se pose,

aux tourterelles voletant dans les combles,

au reflet du chat se faufilant jusqu’aux tuiles,

jusqu’à l’enfant, minuscule, assise

derrière la porte de la dernière chambre

et qui regarde grandir ses paumes vides. »      

C’est une poétesse qui n’a pas de peine à aller à l’essentiel, parce qu’il vient comme spontanément à elle : l’extraordinaire image des « pierres sur la table » (quelle image plus forte du contraste nature/culture que ce très énigmatique dîner minéral, ou ce cairn domestique ?) résume l’acuité d’une imagination, qui semble  littéralement payer cash son endettement à l’égard de la nature. Chez cet esprit polyglotte, le seul effort de traduction concerne celle de la langue inarticulée des choses en un français parfait, qui recueille leur oscillation et berce (ou filtre et crible) leur montée en lui. Mais si l’oeil de la peintre est calme, si les mains sont entraînées à bâtir et modeler, si sa raison prête l’ordre qu’il faut à ses objets, la venue des choses à la parole, elle, demeure étrangement malaisée, menaçante, déportée. Rien n’y coule de source, tout semble seulement devoir briser un emmurement en suintant de fissures anciennes, anonymes, au sang sombre, témoins de torsions et tensions peu amènes ayant hissé l’âme sur son premier pavois :

« Les couloirs résonnent des voix des malades,

on entend l’écho des cathédrales qui tombent.

Le cerveau ressemble à une noix,

la noix est une barque, ou un labyrinthe.

Les paupières closes, tu reconstruis la ville, tu souffles sur la nuit,

tu cherches les passages secrets » (p.7)

 C’est une poésie qui s’adresse à nos commencements (continués). Comme on surveille spontanément son langage devant un nouveau-né, il faut autour de lui parler propre – car tout compte dans cette matrice extérieure en formation, rien ne peut parer aux mots entendus et le seul lait de l’esprit coule sans contrôle ni rival dans l’air des demeures – on se fait devoir de formuler avec parfaite justesse nos attention et fidélité à la vie des êtres et des choses (attention qui sait « coller » les propriétés pertinentes, et mémoire qui les range par l’âge de leur impact). Notre poète sait ainsi, pour nous, ouvrir, avec une sorte d’ardeur respectueuse, toute vie à sa sorte de patience en mouvement :

« Je plante mes mots dans la terre.

C’est le printemps.

Attendre. Vivre, vivre,

les arbres s’enivrent de leur propre patience

c’est ainsi qu’ils fleurissent » (p.12)    

Mais les arbres trouveront sur eux leurs bourgeons. Nous, c’est plus compliqué :  ne pouvant créer qu’hors de nous, nous devons, propres en et sur nous, tenir résolument le fil de la réalité que nous chantons :

« Repasse bien les plis de ta veste

noue bien ton foulard à ta vie » (p.9)

© Marc Wetzel

Éric Brogniet, Lumière du livre, suivi de Rose noire, Frontispice de Bernard Gilbert, Le Taillis Pré, juillet 2021, 168 p, 18€.

une chronique de Marc Wetzel

Éric BROGNIET – Lumière du livre, suivi de Rose noire* – Frontispice de Bernard Gilbert, Le Taillis Pré, juillet 2021, 168 pages, 18€


    Lumière du livre ? Le titre de ce recueil tient ce qu’il promet : une source de clarté, une « fenêtre » de sens, l’illumination de choses essentielles à la vie. Un livre ici – un volume de feuillets imprimés assemblés – offre sa triple lumière : celle d’un carnet, celle des marques, celle du lien. Et l’on peut même songer à la « lumière naturelle » d’un Descartes, où l’esprit ne compte que sur son propre travail (sans auxiliaire sacré, sans Révélation d’appoint !) pour éclairer la nature, et garde bon sens et lucidité dans son lyrisme même. Eric Brogniet a la mesure énergique, et la sagesse concise : l’homme qui ici chante pense net et droit.

« Vaincre ne suffit pas

Il faut pouvoir surmonter sa victoire

Afin de s’en libérer : c’est ce que dit

Le vent à la forêt enracinée » (p.50)

« Le plus haut des édifices

Ne vaut que par une pierre d’angle

Ce qui mûrit

Ne spécule pas sur l’avenir » (p.56)

« L’honneur réside dans l’inaction

Quand le monde est occupé

L’ermite se contente de peu

Un feu salutaire suffit à la nuit » (p.94)

 Mais c’est la pensée d’un poète, pour lequel l’intimité du devenir n’a pas de secrets, même s’il ne reste peut-être rien, in fine, de la découverte qu’il nous fait faire de celui-ci :

« Ce chuintement dans les herbes

Cette coulée dans les prêles

Trace d’une conscience : à la fin, la vie

Ne serait-elle que le souvenir d’un rêve ? » (p. 67)

 C’est aussi la pensée d’un poète qui sait réunir, en une strophe parfaite, plusieurs temps de la présence – le temps de l’instant, celui du jour, celui de l’année – qu’il synthétise au coeur d’une haie de houx :

« Haie emperlée, aube d’automne

Fumée et brouillard depuis le fleuve

Rien ne bouge, tout se tait

Dans les houx » (p.48)

C’est encore la pensée d’un poète, qui « ramasse » (avec ses framboises) les divers temps de leur cueillette, leur maturation, leur élégiaque conservation :

« Les grelots doux des tendres framboises

Dorment dans les caves où la lueur d’un falot

Éveille leur sang profond

Dans les sombres bocaux » (p.49)

Elle toujours, qui sait mêler extraordinairement les trois cours du travail (du sol, depuis le sol, dans le sol). On dirait à la fois le mantra d’un archiviste, et un ravaudeur de drapeau blanc  – les temps du rien, de l’attention et de la paix coïncident ici :

« Qu’entends-tu dans le lilas ?

La merle et la grive par les beaux soirs de mai

Quand le vieux jardinier qui dort sous la terre

Depuis longtemps est oublié » (p.68)

Une même vie peut alors mêler en elle les divers temps qui la fondent : ceux de l’étreinte, du sommeil et de la désillusion. En vingt mots, tout est dit d’amoureux se sachant mortels, de rêveurs se voulant ensemble, de désirants se devant la vérité : 

« Mêlez aux jours silencieux

Vos doux ébats, vous qui allez mourir

Le temps d’un songe

Qu’un rien pourrait trahir » (p.32)

Lire Éric Brogniet, c’est saisir l’occasion de prier par soi-même – et, si l’on peut se permettre d’appeler prière un chant si farouchement lucide (élégiaque, oui, mais versant Lumières : pas un gramme de superstition, de dogmatisme, et partout comme une farouche farandole de nuances !), alors voici une voix qu’on ne pourra soupçonner de prier pour ne rien dire ! Ses dénonciations (p. 90, 91, 92 …) des pactiseries et combines du monde numérico-financier (qui ne veille, lui, qu’à une chose : que ce qui lui échappe ne le dérange pas !) tranchent, et témoignent de nos traîtresses facilités, virtualisant tous nos combats, et différant tous nos efforts :

« La nuit du monde est assez vaste

Pour ces ombres jamais fatiguées

Des petits arrangements

Rentables avec l’ennemi » (p.93)

L’auteur, quoi qu’il en soit, n’en perd pas son goût d’être. La mélancolie (qui ne serait qu’une nostalgie fatiguée) n’est pas son fort. C’est que, dit-il sobrement, on naît de son enfance (p. 102)  – les plus fragiles de nos promesses sont infatigables; les plus prometteuses de nos fragilités sont souveraines ! -, et il n’y a nul besoin, hors de nous comme en nous, d’affranchir l’enfance, mais il s’agit de libérer ce qui se tenait devant son cheminement. Le coeur de l’être est son suffisant viatique :

« Un grand silence effleure une à une

Les pages du livre de la forêt

Alors seulement il se met à parler

Et raconte une histoire enchantée« 

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  (*Certains extraits de Rose noire ont été publiés par la revue Traversées)

© Marc Wetzel