Thierry Radière, À un moment donné, Tarmac Éditions, décembre 2016, 11€

Chronique de Lieven Callant

radiere-a-un-momet-donne

Thierry Radière, À un moment donné, Tarmac Éditions, décembre 2016, 11€


Sur la couverture au dos du livre, Thierry Radière résume parfaitement le propos de ce livre qui comprend plusieurs nouvelles:

« À un moment donné, dans un lieu précis, à cause d’un détail particulier, tout bascule, a basculé ou basculera avec des conséquences marquantes. Que ce soit à une intersection, dans l’océan, une épicerie, un couloir, à table ou dans un ascenseur. À un moment donné la prise de conscience de l’importance de la vie est une histoire à raconter. Cette révélation, même si elle a lieu à tout âge, nous renvoie souvent à nos peurs d’enfant. À des angoisses métaphysiques. »

Thierry Radière excelle à nous révéler tous les moments anodins de la vie quotidienne dans de brefs récits qu’il laisse suspendus à une interrogation pour laquelle le lecteur a à chercher la réponse.

Tous ces mystères renvoient forcément aux souvenirs, la mémoire est appelée à reconstruire le passé afin de nous donner une chance de comprendre le présent pour aborder le futur. Mais rien n’est plus fragile que le souvenir surtout s’il remonte à l’enfance et qu’on est devenu un adulte.

Dans beaucoup de nouvelles, Thierry Radière se glisse dans la peau d’un enfant, de l’enfant qu’il était probablement lui-même ou prend la place d’un père qui a à répondre aux questions de son enfant et donc à tenter de comprendre le point de vue de l’enfant.

Les nouvelles sont presque toutes écrites à la première personne du singulier. Un « je » s’exprime, parle parfois à notre place, nous invite à nous identifier au narrateur. À un moment donné pourtant, l’histoire imaginée devient un récit autobiographique, l’auteur glisse dans son écriture des indices qu’il est probablement le seul à correctement interpréter et à reconnaître. À d’autres moments, l’imagination reprend ses droits et réinvente le souvenir. Impossible pour nous lecteurs, de localiser ces moments de basculement de l’écriture, nous savons simplement qu’ils existent en un endroit donné. C’est sans doute l’un des aspects du livre qui m’a le plus interpellée car c’est grâce à des évocations subtiles que Thierry Radière interroge son propre travail d’écrivain et par conséquent la lecture que nous en ferons.

©Lieven Callant

Laurent Grison, Le chien de Zola, Éditions Henry, collection La main aux poètes.

Chronique de Lieven Callant

laurent_grison_-_couverture_le_chien_de_zola_-_septembre_2016

Laurent Grison, Le chien de Zola, Éditions Henry, collection La main aux poètes.


Avec ce poème continu, Laurent Grison me rappelle avant tout que la poésie est jeu. Jeu de lettres, jeu de mots, jeu de nuances et de références. Jeu d’interférences aussi. Dés le début, l’auteur propose une entrée en matière qui n’est pas sans faire allusion au poème de Rimbaud, Voyelles et par conséquent aux projets de révolté rapportés par ce poème. J’y vois aussi une allusion aux autres livres de Laurent Grison qui fonctionnent en parallèle avec les images photographiques de Nathan Robinson Grison. Les vers suivants illustrent particulièrement mon propos où à force les lettres, les mots et leurs juxtapositions finissent par nous révéler les liens que tissent la poésie et les autres formes d’art visuels entre eux. Une strophe se transforme en image à lire. La signification se découvre en ne cessant d’interroger notre imagination et en nous invitant à concevoir une nouvelle lecture possible pour les mots et les lettres qui sont sensés s’aligner docilement pour produire l’interprétation. Laurent Grison cherche à produire un dérèglement des sens.

nue
sinus
s’étire et s’effile

illisignes illisibles
langue de bêtes
assoiffées
ieoinxzijwnxou
kjnkuxbqjsygxv
enxbbvcgvsjyhxvjgv

 Épiphanie me refait penser aux origines grecques du mot: Ἐπιφάνεια (Epipháneia) qui signifie « manifestation » ou « apparition » du verbe φαίνω (phaínō), « se manifester, apparaître, être évident » Car le projet de tout poème n’est-il pas d’être une apparition de l’évidence ? Le poème n’est-il pas l’expression réduite à sa plus simple, lucide et brillante manifestation ?

4998699-zola-photographe

«Médan. Autoportrait avec son chien Pimpin», 1895. Photographie d’Emile Zola ((BNF/ESTAMPES ET PHOTOGRAPHIE))

 Le chemin de l’en-dehors, offre une réponse possible à la question du titre. Laurent Grison ne fait-il pas référence au Zola photographe qui dans un «Autoportrait avec son chien Pimpin » se joue de sa propre image en se montrant allongé dans l’herbe avec son fidèle compagnon dans les bras alors qu’à l’époque il est déjà un écrivain célèbre et que cette attitude est en totale rupture avec les canons du portrait d’écrivain? Le chemin de l’en-dehors suivi par le poème de Laurent Grison est aussi celui d’une rupture d’avec ce que la poésie devrait être.

 La guerre, le bousculement des temps, le saisonnier, Rhizomes, Anima et une carte ancienne de l’Ogadine promènent et prolongent le poème sur les pistes des remembrances, des combats avec soi-même, avec le temps et les transformations que celui-ci impose. Ici encore, nous marchons sur les traces de Rimbaud. Laurent Grison remet en question son écriture, ses propos ne perdant jamais de vue que tout poème se situe sur le bord extrême, proche de l’effacement, de la manipulation, du renversement de sens. La poésie est aussi en devenir perpétuel, l’âme sœur de notre âme.

Si le but recherché par Laurent Grison est d’ouvrir de multiples voies de lectures à son poème continu, de le laisser gagner nos rêves, nos pensées, notre vie, je dirais qu’en ce qui me concerne le but a été atteint. Une vignette d’ Isabelle Clément illustre joliment la couverture de ce livre au petit format de qualité.

© Lieven Callant

Benoît Reiss, Une nuit de Nata, roman, Esperluète éditions, septembre 2016, 16€

Chronique de Lieven Callant

unenuitdenatacouvsite

Benoît Reiss, Une nuit de Nata, roman, Esperluète éditions, septembre 2016, 16€


Trois personnages ont à traverser la nuit. La nuit qui sous les traits d’un animal sauvage, probablement un grand félin, pourrait être considérée comme le quatrième personnage de ce très beau roman. Benoît Reiss n’hésite pas à nous laisser partager le point de vue singulier de la bête qui a pris en chasse Nata sans qu’elle s’en aperçoive.

La nuit sauvage où les ombres prennent vie et nous confrontent à nos peurs, à nos espoirs, à nos souvenirs est au cœur du livre. Nuit qui arbore étoiles, parfums d’une nature qui au delà des limites du village semble avoir retrouver son état dur et intransigeant où proies et prédateurs se confrontent, où chaque mouvement, chaque décision est une épreuve lourde de conséquences en cascade. Nuit qui invite la mort au chevet des malades, qui plante en nous la blessure de l’absence. Nuit savante et magique qu’on consulte et qui couvre nos fuites, effacera peut-être nos blessures.

Nata est une petite-fille qui profitant de l’invitation de la nuit s’échappe de la maison à l’intérieur de laquelle sa marraine Tanaté est en train de mourir. Un animal sauvage la guette et la suit. Nata retrouve en elle la force d’affronter les épreuves malgré leur noirceur et leur opacité. La vie ne donne pas toutes les réponses à nos pourquoi pourtant il faut avancer.

Tanaté revit ses souvenirs d’enfance, la cour de l’école et son mur décoré. Tanaté vit ses derniers moments, allongée sur le lit, elle râle, elle divague, elle suffoque. La nuit invite la mort à roder près de son lit. Comme la nuit n’est que le prolongement du jour, la mort est celui de la vie. La nuit est propice aux rêves, la nuit les mélange aux souvenirs, à la réalité qui peu à peu nous échappe.

Gémo est ambulancier et veut créer une compagnie ambulancière pour ce pays qui n’a pas de routes mais des pistes qui rendent les accès aux différents villages extrêmement pénibles et dangereux. Il roule la nuit malgré la difficulté de la tâche. On l’a appelé pour aller chercher un malade.

Benoît Reiss joue sur la répétition de mots et du prénom de Nata auquel fait écho Tanaté. Il crée ainsi grâce au rythme qu’il dicte aux destins de ses personnages l’atmosphère propre à la nuit. Nuit de l’indécision. Nuit qui nous perd et nous force à avancer en tâtonnant. Nuit de l’épreuve. Nuit de l’écriture, nuit d’encre où l’on erre de mot en mot. Avec beaucoup de doigté, il guide son lecteur à franchir le cap des situations où à l’instar de ses personnages, il nous faut avancer en aveugle.

©Lieven Callant

 

Joseph Bodson, L’hiver des prunelliers, une enfance à Soye, Éditions MicRomania, mai 2016, Belgique

Une chronique de Lieven Callant

numeriser-1

Joseph Bodson, L’hiver des prunelliers, une enfance à Soye, Éditions MicRomania, mai 2016, Belgique


Voici une très belle réédition bilingue français-Wallon (de la Basse-Sambre) d’un livre premièrement édité en 1991 chez Edico Namur.

Belle parce qu’il devient possible pour un lecteur tel que moi qui ne possède pas les connaissances linguistiques nécessaires de suivre mot à mot la naissance des sens dans cette langue méconnue qu’est le wallon et de lui réserver dans mon esprit une place pour ses saveurs particulières. Joseph Bodson parvient une fois encore grâce à son travail sur les deux langues à créer entre elles des liens de filiation, des liens d’amitiés bien vivants.

Ce livre m’a donc tout naturellement interpellée sur le travail de l’écriture. Écrire revient souvent à traduire, à assurer le passage d’une langue à une autre, d’un monde à un autre, à transposer ce que nous avons à l’esprit ou ce que nous avons vécu il y a fort longtemps. Couchée sur le papier, la vie se transforme comme si nous l’avions rêvée. Écrire c’est aussi se sou-venir, s’interroger sur soi et partir à la rencontre de possibles réponses.

Ce que j’aime particulièrement c’est observer les glissements de sens, les failles où s’installent ce qui ne peut jamais se traduire et se perd lors du travail de l’écriture malgré les nombreuses tentatives. J’aime repérer dans un texte une structure, une logique qui m’indique les voies (et les voix ) qui rythment le texte.

Difficile de distinguer ici quel texte est la traduction de l’autre, cette édition me permet d’imaginer que les deux écritures sont jumelles même si la version wallonne doit être née bien après la française. L’histoire, les histoires contées par Joseph Bodson ne semblent pas avoir choisi d’apparaître sous une forme et puis sous une autre naturellement. Les deux textes, les deux langues se regardent, l’une révélant les beautés de l’autre tout en créant une sorte de permanence, un jeu.

Joseph Bodson raconte l’histoire d’un pays, un pays de cailloux, jalonné de rivières, de forêts, de champs, de bosquets, de clairières, de monts et de vaux. Un pays habité par des rois car chaque personnage haut en cou-leurs est attachant et attaché à cette terre dans laquelle s’enracine la vie qui de toute manière portera ses fruits quels qu’ils soient. La vie est dure, injuste, intransigeante, cruelle, mais les rois de ce royaume sont capables de lui accorder une valeur presque charnelle souvent chaleureuse. Les portraits dressés par Joseph Bodson sont authentiquement humains, à la fois complexes et simples.

Ce pays est celui de l’enfance et des saisons, celui où l’auteur fut lui-même le roi de ce qui aujourd’hui s’accorde le nom de souvenir. Comment ne pas sentir interpellé par la vie des gens, la vie qui garde les stigmates des guerres grandes et petites?

Le titre du livre trouve une belle explication dans le dernier chapitre et confère à l’ensemble du livre une signification nouvelle qui nous rappelle à la réalité passée et présente. Les allées-venues d’un temps à un autre, d’un monde à un autre, d’une vérité à une autre sont multiples et permettent aux récits de quitter la sphère régionaliste et donc d’interpeller générations et populations différentes. Le Wallon assure sans doute cette transition réaliste.

On peut aussi se demander si l’auteur qui souvent s’adresse à son lecteur, n’écrit pas une lettre. La lettre qu’il n’a pu écrire à son père, aux siens, parents et amis du temps de son enfance. La lettre qui offre à la vie le merci qu’elle mérite malgré tout.

« Vous allez me demander ce qui passe, et ce qui demeure? Je ne pourrais vous répondre au juste. Si nous arrivions à le savoir, ce doit être comme les couleurs sur les ailes des papillons: si on les touche, elles disparaissent. »

C’est sur cette citation que je finirai cette chronique. Joseph Bodson ne nous confie pas uniquement ses souvenirs d’enfance, qu’il agrémente de photographies personnelles. Il nous offre d’agréables moments authentiques qui nous révèlent toute la particularité d’un petit bout de terre habité par des hommes, des femmes mais surtout des enfants. Cet endroit bien précis, dessiné sur une carte et qui incarne si bien la vie que nous menons, que nous avons menée ou dont nous avons rêvé porte un nom qui n’est peut-être pas que celui de Soye. On pourrait aussi l’appeler poésie tant s’y rassemblent des essences.

©Lieven Callant

Poèmes de Georges Séféris, lauréat 1963 (Grèce), Éditions Rombaldi, 1965, 195 pages.

Chronique de Lieven Callant

779_003

Poèmes de Georges Séféris, lauréat 1963 (Grèce), Éditions Rombaldi, 1965, 195 pages.


La collection des Prix Nobel de Littérature est éditée sous le patronage de l’Académie Suédoise et de la Fondation Nobel.

779_001

Ce livre contient de très jolies gravures de Postma et sur la couverture une illustration originale de Picasso.



Une chose bien conçue se passe généralement de mode d’emploi, elle fait appel à notre curiosité, notre intuition, notre bon sens afin que nous puissions l’utiliser au mieux, afin qu’elle nous soit utile de la manière la plus directe, la plus adéquate à notre façon de vivre.

Je ne pense pas différemment lorsqu’il s’agit de poésie. Je me passe des préfaces qui tentent de m’expliquer comment lire. Je me plonge directement dans les textes, j’en savoure sans aucune pré-science les images, les allusions, les symboles. Ainsi mes lectures s’enrichissent-elles toujours plus d’une manière très personnelle. Elles me servent directement comme fertilisants pour mes écritures et réécritures de mes vies intérieures.

Chaque poème de Séféris m’est apparu comme une île. Une île d’exilés. Une île où les idées forment un cordon. Une île qui nous lie à un sort que nous partageons avec d’autres humains. Écrire et donc vivre c’est passer d’une île à une autre. C’est faire de soi un marin. Un Ulysse. Un Stratis. (Stratis, le marin parmi les agapanthes),

Au fil des poèmes, je voyage. Je vais de rivages en rivages tout en m’arrêtant. Ce ne sont pas tant les traversées qui me hantent et me heurtent mais surtout l’impossibilité de rester indéfiniment quelque part. Le poème me montre ce que j’ai en partage avec l’autre partie de l’humanité: qu’il s’agisse d’un exode des années, qu’il s’agisse d’une appartenance aux mondes du souvenir où il me faut reconnaître les êtres aimés, les êtres tellement espérés aller sur les mêmes chemins que ceux empruntés par les phrases. Les mots me conduisent-ils au royaume des mythes et des fantômes? Les poèmes sont-ils pour abolir les frontières ou au contraire pour faire de moi l’exilé? Cet être humain à l’embarcation frêle dont les voiles sont tissées de syllabes symboliques.

Après les poèmes, j’ai lu les préfaces. J’ai appris la petite histoire autour de l’attribution du Prix Nobel à Georges Séféris. J’ai retenu ce que Séféris a répondu à la harangue que lui adressa M. Österling lors de la remise du prix. « La poésie n’est que l’expression pure de la voix humaine. Pour elle, il n’existe pas de grandes et petites nations. Son domaine est dans le coeur de tous les hommes de la terre. Quand sur le chemin de Thèbes, Oedipe rencontra le Sphinx qui lui posa son énigme, sa réponse fut: l’homme. Ce simple mot détruisit le monstre. Nous avons beaucoup de monstres à détruire. Pensons à la réponse d’Oedipe. »

Ensuite, après le discours de réception prononcé par Anders Österling, justifiant le choix de l’Académie, on pourra prendre connaissance des grands courants qui ont traversé la vie et l’oeuvre de Georges Séféris grâce aux analyses de C.TH. Dimaras. Recherche de la perfection, lente maturation du poète, irruption de l’Histoire dans la vie de Séféris, l’amour presque charnel qui l’unissait à la Grèce, la langue de Séféris est nette, variée, riche, Séféris a su rejoindre l’angoisse éternelle de l’humanité, la clef de son oeuvre est la nostalgie, il serait le porte parole de la Grèce moderne.

Les traductions sont de J. Lacarrière et de E. Mavraki.

Pour vous transmettre l’envie de lire ou de relire Georges Séféris, voici l’un de ses poèmes.

Mémoire I

Et la mer n’est plus

Et moi, aux mains, rien qu’un roseau:

La nuit était déserte, la lune en son décroît

Et la terre embaumait la dernière pluie.

Je murmurai: la mémoire fait mal, où qu’on la touche;

À peine un peu de ciel, et plus de mer du tout;

Ce qu’on tue pendant le jour, on le vide par charretées derrière la colline.

Mes doigts discrètement jouaient avec cette flûte.

J’avais souhaité bonsoir à un vieux berger: il me l’offrit.

Les autres ont supprimé toute forme de salut;

Ils s’éveillent, se rasent, entament leur journée de tuerie

Comme on taille ou comme on opère, avec méthode et sans passions;

La douleur, aussi morte que Patrocle et personne n’est dupe.

Je pensai jouer un air, mais j’eus honte de l’autre monde,

Celui qui me voit au-delà de la nuit, au coeur de ma lumière,

Tramé de corps vivants, de coeurs ouverts,

Et l’amour, qui appartient aux Furies autant

Qu’à l’homme, à la pierre, à l’eau, et à l’herbe

Et à la bête qui dévisage la mort venant la saisir.

J’avançai ainsi sur le sentier obscur.

Je retournai dans mon jardin, j’enfouis le roseau

Et de nouveau murmurai: un jour, à l’aube

La résurrection viendra;

La rosée de ce matin scintillera, comme les arbres brillent au printemps.

Et à nouveau la mer … Aphrodite une nouvelle fois jaillira de la vague;

Nous sommes cette graine qui périt. Et je regagnai ma maison vide.

©Lieven Callant


Lire d’autres articles sur Georges Séféris:

Esprits Nomades

Des poèmes de Séféris mis en musique

Enregistrer

Enregistrer