Philippe Jaffeux, Mots, Éditions Lanskine, 2019, 172 pages.

Chronique de Lieven Callant

Philippe Jaffeux, Mots, Éditions Lanskine, 2019, 172 pages.

Avec ce livre, Philippe Jaffeux revient sur les mots importants qui jalonnent son oeuvre. 

On redécouvre les principes chers à l’auteur qui sont de confier aux textes différents rôles: l’un purement esthétique se basant sur des aspects visuels et sensoriels. « Mes textes éprouvent le besoin d’être vus autant que lus » P79. Les textes ne comportent aucun paragraphe et remplissent les pages à la manière d’une couleur qui remplirait la toile de fond d’un tableau. L’autre fonction du texte, plus voilée ne doit rien à l’apparence visuelle mais nous invite à découvrir les profondeurs, à établir la genèse, à renouer avec les bases essentielles de l’écriture. Écrire n’est pas que transmettre un message, faire passer des sensations. Pour Jaffeux, il importe aussi de circonscrire des étendues plus vastes et presque impossibles à mesurer ou à décrire avec de simples mots: l’intime valeur des choses et des concepts. 

Le texte est à la fois matière « vivante », charpente qui se dévoile dans sa forme la plus visible mais il est aussi ce coffre-fort difficile à ouvrir et qui nous donne ce qu’il a de plus essentiel et qui naturellement ne dépend d’aucun standard artistique. On peut regarder le texte s’étendre de page en page mais si l’on veut percer ses mystères, il faut le lire. Il faut se confronter à tous les textes présents en lui. 

Le lecteur a donc un rôle crucial à jouer dans les textes de Jaffeux. Une fois de plus, il est invité activement à s’interroger avec l’auteur sur la gestation d’un texte. Mots, lettres, interstices, ponctuations et rythmes, souffles et essoufflements de l’être mi-robot-machine, mi-humain-faillible. Si la question essentielle se porte sur les choix des mots, sur les mots eux-mêmes et les concepts qu’ils portent, elle ne va pas jusqu’à retirer à l’humain ce qu’il a de plus fondamental, au contraire. 

L’alphabet est la graine, le mot, la feuille, la phrase, la fleur, le texte la plante. La terre, le support c’est l’homme. Ce qui met en jeu l’écriture, comme un cycle de vie, c’est l’idée guidée par le jeu, vouée aux hasarts*, acceptant ou défaisant les lois et les règles. L’idée ou l’absence d’idée car on revient sans cesse sur ses propres pas dès qu’on imagine, dès qu’on rêve. On redevient l’enfant ou on le reste si l’on touche à l’écriture. Lire c’est aussi jouer.

Une fois de plus Philipe Jaffeux obtient un texte qui défie les genres, ce n’est pas un essai où se déploie en toute logique une vision de l’écriture et de ses éc-arts. C’est un texte qui explore aussi sa propre disparition. C’est sans doute cet aspect qui m’interpelle le plus en me confrontant à ma propre disparition et aux rôles joués par un auteur/acteur. 

Les textes sont ouverts à tous les possibles. L’égo réussit à s’effacer et à être dépassé. Bien évidemment, le texte ou peut-être plus justement les textes de Jaffeux font références à d’autres oeuvres littéraires, musicales cinématographiques ou à des courants de pensées comme le Tao si bien qu’en de nombreux endroits, le lecteur est comme prisonnier d’une galerie de miroirs. Dans un labyrinthe d’échos et de reflets, il se produit une mise en abîme enivrante, presque infernale et malade des oeuvres. 

Philippe Jaffeux invoque les mots et son écriture participe à une sorte d’étourdissement, un étourdissement salutaire car au final en explorant l’infini il détermine nos limites singulières.  

À la page 75, l’auteur s’interroge, cette question m’a semblé définir à elle seule les défis que se lance Philippe Jaffeux à lui-même et par l’intermédiaire de ses textes à nous tous : « Comment écrire sans écrire; sans intervenir afin de laisser vivre une langue, en contact avec ses propres limites, qui s’ouvre sur une complexité du réel? » Comment vivre sans vivre, comme se retirer de ce que nous avons commencé d’écrire sans y mettre fin? La complexité du réel est ce à quoi nous confronte la vie jusqu’à sa limite humaine ultime.

citations

La fabrication d’un texte situe le lieu où le visible et l’invisible se confondent. L’acte d’écrire se rapproche-t-il d’une forme de méditation; est-il un outil qui peut nous éveiller aux potentialités inexpliquées du sommeil? p33

L’acte d’écrire est un sport sorcier, comparable au zen: une modeste discipline spirituelle qui fortifie la puissance incantatoire de notre silence. P37

Le hasart*, véritable auteur de mes textes p46

A ce propos ces « Mots » ont été écrits avec l’intention de ne plus faire de distinction entre la théorie et la pratique; entre le texte d’argumentation et celui de la création. P49

Mes textes ont été écrits pour tenter de traduire des musiques qui, elles-mêmes, sont peut-être les seules à pouvoir interpréter mon écriture. Les mots trouvent un sens neuf, un déséquilibre opportun, lorsque des phrases s’imprègnent d’une alchimie ou d’une structure musicale.P69

L’acte d’écrire s’apparente parfois au rêve ou au somnambulisme; à des états de conscience modifiés, à des hallucinations, voire à de la transe ou à l’extase.P77

Les lecteurs-regardeurs se perdent dans un labyrinthe de mots et de pensées chaotiques.


© Lieven Callant


Hasart* est un mot volontairement mal orthographié par Philippe Jaffeux et régulièrement utilisé dans ses textes. Comme si au hasard, l’auteur confiait une faculté artistique.

Marian Drāghici, Lumière, doucement, Accent tonique-Poésie, L’Harmattan, avril 2018 144pages, 13,50€

Une chronique de Lieven Callant

Marian Drāghici, Lumière, doucement, Traduction du roumain et postface de Sonia Elvireanu, Préface de Michel Ducobu, Accent tonique-Poésie, L’Harmattan, avril 2018 144pages, 13,50€


Ecrire depuis l’endroit de solitude, coincé entre la table et la page blanche. S’évaporer en fumant une cigarette et puis une autre, se servir de la loupe du petit verre. Fumer et boire. Jusqu’à se perdre et s’en rendre compte sans vraiment prendre plaisir à l’ivresse.  

Ecrire sous la contrainte d’une voix qui dicte les lambeaux du rêve. Concevoir une lucidité qui se moque de la vie que mène le poète confronté à ses limites, à ce qu’il en reste parce que la mort rode et est venue enlever celle qu’on aime. 

De plus en plus souvent, recevoir la visite de fantômes. Souvenirs désuets, songes usés, réponses banalisées par l’habitude d’être désormais seul, inconsolable. 

Se sonder comme un puits, être comme le petit verre. Bu et re-bu.

Ecrire malgré tout. Ecrire un poème tout en lui repérant ses frontières de mots qui cernent d’une image un souvenir intact, pur. Comprendre qu’il est impossible de les transcrire, constater jour après jour sa défaite. Obtenir un texte en deçà de sa réalité poétique.

Le poète est un franc-tireur, il tire dans ses propres pieds. Le poète est un joueur d’harmonica rouge-rouge, un buveur de petit verre, un homme ordinaire. Le chien Carl Gustave est tout à fait capable de prendre la relève dans l’écriture du guide de la survivance du poète quand celuici veut boire avec les amis. Le rôle du poète, celui de l’homme est négligeable, il est insignifiant et il est bon, voire salutaire de rire de soi. De se moquer de celui qu’on aimerait être mais qu’on n’est pas.

Résultent chez Drāghici un texte, une poésie dont les distances l’écartent du rêve, de l’illusion narrative d’une vision ou d’une apparition fantomatique « romantique ». Le travail du poète, derrière la table, face à la page blanche n’interdit pas « les crachats du diable » autrement dit le confronte à une réalité autrement palpable. C’est finalement surtout cette réalité qui se laisse traduire: la femme qu’on aime est morte. Les guerres, les dictateurs ne sont pas que des spectres. Les plaies se ravivent, les blessures ne se tarissent jamais totalement. 

Pourtant la poésie de Marian Drāghici est loin d’être sinistre et noire, elle ne se plaint pas. Elle accuse. Elle dénonce et laisse présumer que pour vivre sa vie bien des options nous sont offertes. Tout est question de choix. choix lucides ou choix illuminés. Doucement, on ne peut qu’avancer. 

Sonia Elvereanu livre une postface éclairée et a assuré la traduction de ce livre. Elle écrit « L’acte d’écrire n’est que la transcription de la vision du poème dans un langage poètique, le fruit d’un travail incessant sur le texte pour plus « d’expressivité/véritè esthétique, illusoire, peut-être ». Le poète s’avère ainsi l’instrument par lequel le sacré se révèle à l’homme résumant ainsi à merveille l’essentiel de la poésie de Drāghici.

© Lieven Callant

Inger Christensen, Alphabet, traduction Janine & Karl Poulsen, YpSilon éditeur, 132 pages, 21€, 2014

Une chronique de Lieven Callant

Inger Christensen, Alphabet, traduction Janine & Karl Poulsen, YpSilon éditeur, 132 pages, 21€, 2014


Pour se rafraîchir en temps de canicule, rien n’est plus efficace que de lire de la poésie venue du Grand Nord. J’ai donc commencé par lire l’anthologie proposée aux éditions Gallimard par André Velter: Il pleut des étoiles dans notre lit, cinq poètes du Grand Nord. L’effet est immédiat, dès le titre emprunté à un poème du poète finlandais Pentti Holappa. J’ai donc tout naturellement continué a explorer ces poèmes en lisant ceux de la Danoise Inger Christensen. Je poursuivrai sur ma lancée en lisant Holappa. 

Les poèmes proposées par Inger Christensen basent leur construction lit-on dans la postface, sur la suite de Fibonnaci mais aussi sur l’alphabet. À cette rigueur apparente s’ajoute comme par magie une fortuite beauté, une élégance hors cadre à vous couper le souffle. C’est dans ces interstices, depuis ces espaces libres, blancs et vierges que surgit véritablement la poésie. Une neige immaculée. Pure. Sur laquelle s’inscrivent d’une manière limpide, les premiers pas de l’écriture. Apparaît un texte qui s’oppose à la poésie surchargée de règles et de principes obscures. Bien loin d’un texte rigoureux porteur d’un message volontairement masqué nait le texte qui initie peu à peu à ce que je nomme en moi comme un secret: l’harmonie. Harmonie naturelle condensée par le mathématicien et reprise tant de fois par les artistes et les bâtisseurs pour assurer à leurs oeuvres une certaine sérénité, un équilibre. —Je ne sais pas vraiment si les fleurs entre elles parlent de la même harmonie en déployant leurs pétales, elles doivent sans doute avoir un mot pour désigner la beauté, j’aime le penser. Est-ce ce mot que cherchent les poètes? Comment désigner la rose qui fleurit tout naturellement dans l’âme? —

La fraîcheur vient sans doute aussi de la discrétion d’Inger Christensen. Discrétion faisant modèle. À la source du poème, il y a l’alphabet et non pas le poète. Les lettres sont les semences de la langue. C’est ici, qu’il devient important d’avoir texte original et traduction côte à côte afin de repérer non pas ce qui se perd d’un texte à l’autre mais plutôt ce que l’on gagne. Retrouver le poisson initial qui nage dans les eaux d’une première langue commune à tous les langages.

En lisant d’une seule traite ce livre, par petites gorgées précieuses, je me suis ressourcée en profondeur, sans m’alourdir de pensées qui ne sont pas les miennes et qui se superposent jusqu’à me devenir nocives. 

Cure de jouvence, renouvellement assuré. 

© Lieven Callant

Eric Dubois, L’homme qui entendait des voix, éditions Unicité, 2019, 53 pages, 13€.

Chronique de Lieven Callant

Eric Dubois, L’homme qui entendait des voix, éditions Unicité, 2019, 53 pages, 13€.


Eric Dubois signe ici un récit autobiographique émouvant à bien des égards, le principal étant d’évoquer avec le style concis et épuré qu’on lui reconnait dans ses autres écrits, le thème presque tabou de la maladie psychiatrique. En effet, l’auteur a été diagnostiqué schizophrène en 1996 alors qu’il était âgé de 29 ans. Cette date trace une démarcation entre l’Eric d’avant et l’Eric d’après qui pour fonctionner « normalement » dans notre société doit avaler tous les jours neuroleptiques et cachets de paroxetine.

L’Eric d’avant a presque toujours été pour ses collègues une proie facile et docile subissant bizutages et harcèlement moral. Il en est hélas presque toujours ainsi dans le monde du travail mais aussi dans l’enseignement, des comportements allant de la simple blague à l’attaque humiliante systématique sont ce que subissent les personnes fragilisées atteintes de troubles psychiatriques. L’auteur pourtant ne se plaint pas et n’a jamais introduit la moindre protestation pour confondre ses collègues malfaisants. Ses propos ne sont pas de cet ordre. Eric Dubois plaide plutôt pour l’information juste et précise de ce qu’est la schizophrénie et comment elle s’exprime, s’est exprimée au travers de lui.

L’homme qui entendait des voix c’est lui, Eric. Des voix qui se sont mises à l’oppresser, à gaver ses pensées de fausses vérités et à l’entrainer dans une sorte de spirale infernale où chacun de ses gestes subissait le jugement effroyable de ses voix sorties de nulle part. On comprend que rien n’égale une telle souffrance parce qu’elle se terre au plus profond de la personne sans lui accorder le moindre répit, l’isole socialement. Le déconstruit.

Mais heureusement, les voix entendues ne sont pas toutes destructives. Certaines sont celles de la poésie et c’est à celles-ci que finalement Eric Dubois répond. Il entretient avec elle une sorte de dialogue salvateur. S’il répond aux questions, c’est bien sûr aux questions qu’elle lui pose personnellement. Ses poèmes, son style sont les fruits d’une reconstruction permanente. Reconstruction rendue possible grâce aux thérapies qui ouvrent de nouvelles voies à la discussion, au dialogue. La parole occupe une belle place dans le travail de l’auteur. Parole de poète, parole de peintre, parole humaine, parole vraie.

La schizophrénie est une maladie complexe aux symptômes très variés, ce récit plaide aussi contre toutes les stigmatisations dont sont victimes les patients atteints d’un handicap invisible comme si la maladie frappait plusieurs fois au travers du regard de l’autre, du regard que la société pose sur les « différences ». Non, la personne ne se scinde pas en deux et non, on ne guérit pas de la schizophrénie, on est obligé d’apprendre à vivre avec sa maladie en s’attelant à détecter et à prévenir les excès destructeurs. Vivre avec la schizophrénie c’est vivre avec une attention toute particulière au monde, aux émotions qu’il provoque.

« Le délire mystique, les associations étranges d’idées, les hallucinations visuelles auditives, olfactives, tactiles, sont le quotidien du schizophrène en crise. La phase maniaque (bouffée délirante aigüe et autres manifestations) n’est pas sans souffrance, c’est à la fois une violence du langage et une violence de soi qui se heurtent au mur d’incompréhension des autres. Il n’y a plus de dialogue possible entre le malade et ses proches. Le malade s’emmure vivant et mort dans sa folie. On ne peut difficilement résister à ses attaques répétitives. » P35

Je retiens ce poème « Planète humaine » que le lecteur découvrira à la p27 et aussi LA LETTRE qui commence ainsi :

« Depuis qu’ils retiennent mon corps en otage, je suis condamné à vivre par procuration dans le tien. Je te traverse.  J’épouse le flux et le reflux de tes pensées. Que de découvertes inouïes je fais chaque jour! »

Extraits qui je l’espère donneront envie de lire et d’approfondir le travail de ce poète hors du commun.


Eric Dubois anime la revue en ligne Le Capital des Mots

Les tribulations d’Eric Dubois


©Lieven Callant

Marguerite Yourcenar, Un homme obscur, une belle matinée, Folio, 2016, 227 pages.

Une chronique de Lieven Callant

Marguerite Yourcenar, Un homme obscur, une belle matinée, Folio, 2016, 227 pages.


Enfant, on m’avait offert un calendrier où chaque mois de l’année était illustré par une des peintures de Rembrandt. La dernière page était consacrée aux différents auto-portraits peints par le Maître tout au long de sa vie. Dans un jeu de miroirs, la question « Qui suis-je? » semblait surgir mais elle n’était pas la seule car j’avais le sentiment que ce n’était pas un instant furtif, celui de l’être, qui était représenté dans chacun des portraits mais une durée, un espace compris entre les deux moments, celui de la naissance et celui de la mort. Rembrandt interrogeait le temps, ses effets sur le corps et sur l’âme, ses effets sur la lumière et les ombres, sur leurs perceptions. Il ne posait à mes yeux pas encore de bilan définitif du désastre mais le questionnement du temps a continué de me préoccuper. Le temps des oeuvres d’art. Le temps littéraire et élastique de Marcel Proust, le temps comme un voyage de la lumière, le temps qui cesse de fuir et ne s’écoule guère comme les rivières mais semble être depuis l’endroit où je me trouve, un étrange morceau de gâteau.

Si dans un premier temps Rembrandt a inspiré Yourcenar pour ce récit, je le conçois et le comprends dans cette même optique d’interroger la vie en se servant du temps. Le temps comme instrument de lecture passant la vie sous sa loupe. Le temps comme espace de recul, de mise à distance permettant un renouvellement continuel et multiple des lectures et donc aussi de l’écriture.

Le style de Yourcenar est à la fois le fruit d’une longue élaboration faite d’oublis et de résurgences, et d’un travail minutieux mené avec passion tout au long d’une vie, sa vie à côté de celle de ses personnages qui n’ont cessé d’occuper quelques coins de mémoire comme c’est le cas de Nathanaël, personnage principal de Un homme obscur.

L’écriture d’un récit, d’un roman est constamment reprise, remise en cause, défaite et refaite. Même si Yourcenar avoue avoir « triché », je perçois ce « mensonge » comme étant la volonté de mieux cerner une réalité, une manière d’être au monde et que Rembrandt dans ses auto-portraits cherchait à traduire par des contours noirs ou des espaces de lumières et de couleurs. Écrire est une longue étude de soi-même, de soi comme filtre d’une vie dont les voies sont partagées par delà les temps et les espaces par une partie de l’humanité.

Le récit dont il est question ici prend la forme d’une boucle: le début est la fin, la fin est le début et le livre est toujours en chemin, en train de se réécrire au fil des lectures. Dès le premier paragraphe et en l’espace d’une demie page l’auteure résume le propos. Si le récit installe naturellement plusieurs niveaux de lecture, on peut aussi se satisfaire d’un seul. Il s’agit de la vie et de la mort d’un homme ordinaire né à Amsterdam au XVII ème siècle: Nathanaël . Il nait et meurt « sans grand fracas ». Ce qui intéresse Yourcenar et immédiatement après elle, ses lecteurs est ce qui se produit entre ces deux évènements. La vie ordinaire d’un homme obscur. Autrement dit d’un homme que rien n’illumine (si cela est possible), qui se satisfait d’une ombre. Peut-être se contente-t-il cet homme à ne pas exprimer le fond de sa pensée?

Un premier incident l’invite à prendre la fuite et à s’exiler. Une des épreuves que la vie réserve est bien celle du fuyard, du voyageur, de l’étranger, du sans domicile fixe, de celui qui rompt ses amarres. « Les hommes sont partout des hommes » pense-t-il en découvrant des atrocités commises à répétitions sur des semblables plus faibles, plus pauvres, plus las. Mais il arrive aussi à Nathanaël d’être « ivre d’air et de vent. » de se sentir « vivant, respirant, placé tout au centre ». Car cet exil, ce premier refus opposé au cheminement naturel de la vie, cette première blessure permet à Nathanaël d’en goûter les saveurs qui laissent passer celle d’une totale liberté, éphémère certes, mais défaite de ses racines, elle peut se rêver un avenir différent.

« Certains soirs, les étoiles bougeaient et tremblaient au ciel; d’autres nuits, la lune sortait des nuages comme une grande tête blanche, et y rentrait comme dans une tanière, ou bien, suspendue très haut dans l’espace où l’on n’apercevait rien d’autre, elle brillait sur l’eau houleuse. » P39

C’est placé au centre de cet univers-là dont il est question, naturellement.

Deux pages plus loin, j’ai pu lire comme pour rééquilibrer les propos et rappeler l’interrogation première du temps de la vie et en son maigre centre l’homme, être vivant et mortel que le temps engloutit:

« Quatre ans de sa vie croulait comme un de ces pans de glace qui tombent de la banquise et plongent d’un bloc à la mer. »

Yourcenar titille continuellement son lecteur comme pour ne point lui retirer sa lucidité et donc son libre arbitre, indispensable outil pour continuer de penser la vie, même celle d’un personnage comme Nathanaël qui fait de son XVII siècle notre XXI siècle.

« Après quatre ans vécus sans penser (il le croyait du moins), il avait regagné le monde des mots couchés dans les livres » P49 « Amas dit glorieux d’agitations inutiles qui jamais ne cessent et dont jamais personne ne prend la peine de s’étonner. »

Nathanaël au travers « des forêts de mots » s’interroge sur la foi « Mais que, détaché de la Trinité et descendu en Palestine, ce jeune Juif vînt sauver la race d’Adan avec quatre mille ans de retard sur la Faute, et qu’on n’allât au ciel que par lui, Nathanaël n’y croyait pas plus qu’aux autres Fables compilées par les doctes ». P54

Ce qui intéresse aussi Marguerite Yourcenar et la lectrice que je suis, c’est la rébellion même simple, celle des idées et qu’incarne aussi dans une certaine mesure Nathanaël. Ce refus inscrit au coeur de l’homme est-ce l’obscur coin de mémoire, de conscience, de morale à contre courant qu’évoque le titre du livre?

P84 « Hier, aujourd’hui et demain ne formaient qu’un seul long jour fiévreux qui contenait la nuit aussi. »

« Plus loin, un vieil homme d’aspect fiévreux parlait tout le temps, très vite, intarissable comme un mince filet d’eau qui déborde d’une fontaine. Il racontait sans doute sa vie. Personne n’y prêtait attention.

Voilà deux passages qui répondent en partie à mon interrogation concernant l’obscurité. Marguerite Yourcenar y répond par une mise en abîme de son récit. Personne ne prête attention, l’obscurité surgit du regard.

P93 « Tout se passait comme si, sur une route ne menant nulle part en particulier, on rencontrait successivement des groupes de voyageurs eux aussi ignorants de leur but et croisés seulement l’espace d’un clin d’oeil. D’autres, au contraire, vous accompagnaient un petit bout de chemin pour disparaître sans raison au prochain tournant, volatilisés comme des ombres. »

Outre une certaine et possible rébellion, une partie du destin nous échappe, échappe à notre contrôle, à notre volonté, la vie choisit pour nous comme pour ceux qui nous accompagnent : nous sommes des fantômes.

P109 « Á coup sûr, l’histoire n’avait pas à être reproduite point par point sur des toiles peintes bordées d’or. Mais il lui semblait qu’au faux des sentiments répondait le faux des gestes. »

P118.  « La logique et l’algèbre.(…) Des équations parfaitement nettes, toujours justes, quelles que soient les notions ou les matières auxquelles on puisse les rapporter (….) les choses ainsi enchaînées meurent sur place et se détachent de ces symboles et de ces mots comme des chairs qui tombent…. » « Ces myriades de lignes, ces milliers, ces millions de courbes par lesquelles, depuis qu’il y a des hommes, l’esprit a passé, pour donner au chaos au moins l’apparence d’un ordre …Ces volitions, ces puissances, ces niveaux d’existence de moins en moins corporalisés, ces temps de plus en plus éternels, ces émanation et ces influx d’un esprit sur l’autre, qu’est-ce, sinon ce que ceux qui ne savent pas ce dont ils parlent appellent grossièrement des Anges?

P121 Les passerelles des théorèmes et les ponts-levis des syllogismes ne mènent nulle part, et ce qu’ils rejoignent est peut-être Rien. Mais c’est beau. »

P150  « Tout d’abord, le silence semblait régner, mais ce silence, à bien l’écouter, était tissu de bruits graves et doux, si forts qu’ils rappelaient la rumeur des vagues, et profonds comme ceux des orgues de cathédrales; on les recevait comme une sorte d’ample bénédiction. Chaque rameau, chaque branche, chaque tronc bougeait avec un bruit différent, qui allait du craquement au murmure et au soupir. En bas, le monde des mousses et des fougères était calme. »

P158 « Alors, le temps cessa d’exister. (…) Le temps passait comme l’éclair ou durait toujours. (…). L’aube et le crépuscule étaient les seuls évènements qui comptaient. Entre eux, quelque chose coulait, qui n’était pas le temps mais la vie. »

Voilà qu’ici, l’auteure nous ramène au coeur de son livre, au coeur de son interrogation principale énoncée au début du récit. J’ai aussi relevé ces diverses citations afin de tenter de déployer la belle profondeur de l’écriture de Yourcenar, sa résonance.

P165 « Mais d’abord qui était cette personne qu’il désignait comme étant soi-même? D’où sortait-elle? (… ) « il ne se sentait pas comme tant de gens, homme par opposition aux bêtes et aux arbres; plutôt frère des unes et lointain cousin de autres »  

La mort arrive advient comme le restant. « Le pire était cette toux clapotante, comme s’il portait en soi on ne sait quel marécage où il s’enlisait. »

Dans la dernière phrase du récit, je lis une allusion au poème de Rimbaud « Le dormeur du val ». Une étrange lucidité nous empêche de croire que la mort est semblable au sommeil, de même que la vie n’est point un songe.

« Il reposa la tête sur un bourrelet herbu et se cala comme pour dormir. »

Le deuxième volet est consacré à la vie du fils de Nathanaël.

Dans la postface, j’ai relevé cette remarque écrite par Marguerite Yourcenar parce qu’elle invite à lire. Lire les autres livres de Yourcenar. Lire tout court, ce qui nous enrichira. Invitation que formule aussi régulièrement Patrice Breno, comme dans le N° 90 de Traversées.

« Toute oeuvre littéraire est ainsi faite d’un mélange de vision, de souvenir et d’acte, de notions et d’information reçues au cours de la vie par la parole ou par les livres, et des raclures de notre existence à nous. »

© Lieven Callant