Abécédaire de l’amour occasionnel, Collection Empreintes, À L’Index, 98 pages, 14€.

Abécédaire de l’amour occasionnel, Collection Empreintes, À L’Index, 98 pages, 14€.


Cet abécédaire décline les lettres et les mots que se sont partagés entre eux des écrivains amoureux. Chaque texte est l’éclat d’un vaste miroir que l’on peut surprendre au travers du kaléidoscope qu’est ce recueil de textes en prose. 

L’étrange coeur qui habite ma cage thoracique s’est toujours interrogé sur l’amour. Comment peut-il être le fruit éphémère d’une occasion? N’a-t-il point au contraire un rapport à l’éternité? Nous donne-t-il un accès magique à une existence perméable aux limites et frontières temporelles et factuelles? 

Au risque de paraître naïve, j’ai choisi: j’aime, j’aime plus facilement que je ne hais et souvent bien au delà du temps imparti, indépendamment des circonstances. Mon coeur ne s’habitue pas à l’inconstance des autres coeurs humains, aux doubles sens, à ce que la soif de l’autre peut masquer, à ce que le désir peut autoriser en termes de respect de l’autre. 

Jean-Pierre Otte est celui qui a eu l’idée du thème et le souhait de rassembler des textes en prose, d’une grande exigence littéraire. L’harmonie du recueil provient sans doute des judicieuses limites qu’a su imposer tout en préservant les fourmillements des points de vues, des sensibilités. Il a ainsi offert au livre sa cadence, son rythme, il a aiguillé, rassemblé les interprétations multiples que le thème de l’amour occasionnel est susceptible de produire. 

J’ai pu lire de très belles lignes sur l’amour et son rapport au temps, à la seconde qui puise sa saveur dans une éternité aux contours flous, inexpérimentés. Me confronter à une obscurité terreuse, animale, sensuelle ou au contraire à une arborescence lumineuse, une mise en lumière de l’autre en prenant connaissance de ses propres limites humaines.

« Une ardeur subite et inconnue, aussi surprenante que la brûlure d’une goutte de rosée sur la langue, me rendit perméable et présente à l’intérieur du miroir qui, jusqu’alors, ne m’avait jamais reflétée. » A. Âme Animalité p12 Myette Ronday

J’ai lu raisonnements, affirmations, constructions logiques et rigoureuses qui répondent peut-être à un désir de ne point se laisser submerger par le sujet. Garder le contrôle là où justement on risquerait de le perdre. Écrire, mettre sur papier en toute lettres.

« Dans cet état, les mots sont déférés devant la pensée pour insuffisance, comme si « mon » corps signifiait quelque chose: il n’est pourtant qu’une paraphrase du coeur et l’adjectif possessif ne notifie donc rien, même dans sa propre sonorité. La coïncidence des corps s’est perdue dans la foule des sons. Le coeur est une poubelle. » P21 C comme Corps et Coeur Valery Molet.

G. Géographie mentale de Marie-Hélène Prouteau ouvre de nouvelles et insoupçonnables perspectives. Ce texte d’une poésie lucide figure parmi ceux que j’ai le plus aimés avec ceux qu’a écrits Jean-Claude Tardif sur Hle Hasard.

« Voyageur du hasard il s’achemine vers un autre dont il ne voit souvent qu’un reflet, le sien. » P34

« Cependant nous sommes ce que nous sommes, fraction irréfragable de nos hasards amoureux. » P34

« L’alphabet ne serait dès lors qu’une conjonction de hasards, Une multitude de croisées, de chemins extravagants entre nos rêves les plus humbles, les plus beaux et la cosmogonie des histoires qu’ils engendrent. » P35

8/26e pour dire ou faire silence.

« Bien que les mots souvent me manquent pour évoquer l’épaisseur simple du silence qu’ils contiennent, leur balancement, cette ondulation qui soudain les fait corps en casse et son inverse quand rien ne demeure d’autre en nous que ce hasard qui soudain lui ressemble, nous ressemble. » P35 

L’amour est une réponse qui ne correspond jamais à la question que l’on se pose, est ce que semble vouloir me dire le texte de Sylvie Fabre G grâce à RRêve réel: la voix, l’autre voix.

« Quand la pénombre humaine s’étend aussi sur la voix, le poème ne peut plus arrêter les sanglots. (…) Ma voix parle à une voix fantôme: que pourrait être sa parole, si ce n’est ce rêve réel qu’elle n’a encore été, » p66

« Offerte à l’approche infinie, consciente de son âge, sachant les ténèbres à fendre et les secrets de la clarté, ma voix renoue avec le bruissement continuel du visible et de l’invisible. Elle ne renonce pas à l’autre voix, elle l’invite. Mais celle voyante, toujours à saisir, se nomme Poésie. » P68

p69 Jean-Claude Tardif SLe sens et les sens, nous rappelle que

« Chaque seconde est une éternité en marche vers elle-même, le moindre repos ankylose les sens, blesse le poème, l’aimant courtois, autant qu’il mutile l’iris bleu du ciel. » 

et s’interroge p70 

« Quel est le sens de ce qui nous mène à nous, nous conduit vers nous-même? La réponse passe-t-elle par les mots? »

Sur les chemins des lectures, je suis souvent tombée sur quelque chose qui luisait étrangement, me submergeait et que je définis mal : 

« Le plus gros arbre de l’esplanade était chargé d’oiseaux. Il ressemblait à une ruche. Un immense battement d’ailes incessant faisait remuer le feuillage. P44 K. Kaliédoscope Luc Delisse


Est-ce cela l’amour occasionnel? Des lettres, des mots, un agencement magique qui résonne, qui rayonne subrepticement? Est-ce l’oeuvre d’art qui comme nous l’écrit Marc Wetzel nous fait comprendre ce qu’on ne sait pas vivre et nous inonde de leurs


« larmes-fourmis de leurs mots d’encre noire. Tous pareillement s’emparant de mon seuil imbécile, tous tuant d’emblée le gardien. » P74

L’abécédaire n’est pas un dictionnaire, il ne fournit pas de définitions, ne se contente pas d’un point de vue, c’est un partage. Ludique, lucide, lumineux, judicieux, juste, juteux. Titille sens et sensibilité.  

Les écrivains amoureux sont: Yves Arauxo, Didier Ayres, Patrick Corneau, Luc Delisse, Sylvie Fabre G, Daniel Malbranque, Christophe Manon, Valère Marie Marchand, Valéry Molet, Jean-Pierre Otte, Virginie Poitrasson, Marie-Hélène Prouteau, Myette Ronday, Jean-Claude Tardif, Marc Wetzel.

Jérôme Carbillet, Les Vaches, Tarmac Éditions, format 148X210, papier vergé, 54p, 15€, juin 2025.

Jérôme Carbillet, Les Vaches, Tarmac Éditions, format 148X210, papier vergé, 54p, 15€, juin 2025.


« Il me semble parfois que le monde est réel. » Peut-on lire sur le dos de ce livre écrit par Jérôme Carbillet comme si on voulait souligner que le poète passe la plupart de son temps à rêver et que le texte poétique ne serait que le fruit d’un songe.  

Pourtant cette phrase surprenante parce qu’elle nous signifie un réveil, un sursaut ne prend de l’ampleur que grâce au contexte. Elle survient, seule face à la blancheur du papier de la page 41, après le poème de la page 40 intitulé « Fait divers ». 

Quelque chose d’ordinaire survient parmi tellement d’autres faits, un homme meurt. Marc. Marc est « ce type hirsute et rachitique qui jouait, tous les après-midi, à la poupée dans le bac-à-sable du square Jean Monnet.(11 )» « Tout le monde le connaissait et sa présence n’avait posé de problème à personne. » Pourtant : « Et hier, donc, les agents de la police municipale ont découvert son corps, sacrément malmené. Quelqu’un lui avait fourré une de ses Barbies dans la bouche. »

« Il me semble parfois que le monde est réel » formule donc un constat. Ce qui est réel, ce qui le devient et que cherche à montrer ce puissant recueil est que l’intolérance gagne du terrain et que ses conséquences marquent les esprits, tuent les consciences et passent justement sous silence cette odieuse réalité. « Personne ne sait exactement ce qui s’est passé » mais on parle de « gestes déplacés » de « comportement inadaptés ». 

L’ensemble des textes semblent nous mettre en garde et nous montrer que la société capitaliste marginalise de plus en plus d’individus en classant sous les termes de « troubles de l’humeur », « troubles psychiatriques » , « burn-out ». Elle culpabilise les individus, vous et moi, (tous les textes ou presque sont écrits à la première personne du singulier) qui subissent et souffrent à tous les niveaux, des cadences imposées. Les normes gomment les différences et imposent un modèle type de bonheur. La liberté devient un concept vague qui confère de moins en moins le droit de ne pas être d’accord, de vouloir vivre autrement, autre chose. L’expression est limitée et repose en général sur un consensus qu’il ne faut plus questionner.

Or, la poésie est justement l’enfant sauvage de la littérature. Elle choisit volontiers les chemins de traverses, les pentes ardues, les précipices violents. Il est difficile de dompter ses voix, d’éteindre ses incendies. On ne lui impose ni mode, ni coutumes. 

Les vaches, ces paisibles ruminants qui regardaient passer les train subissent massivement en meuglant les mauvais traitements que leur font subir les industries avides de rendements et qui placent le bien-être animal, le bien-être tout court derrière leurs profits directs. Leur sort comme en miroir du nôtre, de celui qui nous attend?

« Un été

18 ans. Plein été. Job étudiant dans une banque du triangle d’or. Chemise froissée trop large. La gueule de bois. Et le rêve pour seul horizon. Wagon bondé. Je lâche un meuglement. Un long. très long meuglement de vache blessée. Personne ne se retourne. » P32

De nombreux textes parlent « d’une brûlure intense et pulsatile qui donne un sentiment de mort imminente. Il est alors impossible de se concentrer sur autre chose que la douleur et l’anxiété. » « Pendant quelques instants, la conscience mesure la valeur réelle de l’existence, et puis, bien souvent, elle s’en retourne à son inconséquence ordinaire. » P33

La première chose que nous révèle Gregory Rateau, dès les premières lignes de sa préface et comme si c’était important est qu’il avait trouvé une similitude de rage entre sa poésie et celle de Carbillet mais la poésie de ce très puissant présent recueil, c’est tout sauf de la vache enragée. La colère dépasse l’impuissance de la simple rage, parce qu’elle témoigne d’une douleur qui n’est en rien individuelle dans le sens où elle touche l’ego et trouve ses racines dans un malaise personnel. La meurtrissure est ordinaire, commune, partagée par tous et nous souffrons parce que quelques personnages toxiques nous imposent leurs vacheries et autres cruautés. À mes yeux, il ne s’agit pas d’une posture artistique comme on peut la rencontrer chez certains auteurs qui se servent de l’humour ou de la dérision. 

Projet de vie

Mettre un jeton dans le caddy
Consommer
des morceaux
de vache
Pratiquer le tri sélectif
Passer un scanner cérébral
un scanner cérébral 
un scanner cérébral 
un scanner cérébral 
un scanner cérébral 
un scanner cérébral 
un scanner cérébral 
un scanner cérébral 
un scanner cérébral
un scanner cérébral 
un scanner cérébral 
un scanner cérébral 
un scanner cérébral 
un scanner cérébral
un scanner cérébral 
un scanner cérébral 
un scanner cérébral 
un scanner cérébral    P34

Comme le signale l’auteur dans son avant-propos, il fait un constat après avoir entendu pendant une dizaine d’années des personnes en souffrance au travail. Ces textes de fictions sont son compte rendu clinique. Autrement dit, son analyse raisonnée et lucide des mondes auxquels il a été confronté en tant que psychologue et aussi naturellement en tant qu’être humain, humaniste.

« Quant au magasin Intersport, il exposait des dizaines de modèles de runnings comme des oeuvres d’art, et, en voyant tout ça, je me suis senti bizarre, et je me suis dit que l’enfer devait ressembler à ça. » p 22

« les rues ressemblaient à des rues
mais à rien d’autres
les arbres étaient des arbres
la route la route
et rien que ça
le monde en somme
était vidé de ses symboles »

Il s’agit bien de cela: interroger un monde en perte de sens. Est-ce que ma vie vaut encore la peine dans un tel contexte? On est en droit de se poser la question. 

« Le ciel dégoulinait comme un oeuf frais sur ma tête, et je le sentais couler, très lentement, visqueux et froid, le long de mon crâne. »

« C’était le soir quand la mer s’est levée, agitée comme la nuit.
Du haut de la falaise. Des grondements. Un écran noir. J’ai
reculé. Et j’ai fait demi-tour. Mon coeur battait trop fort »

Seuils
Je me tiens à présent dans un monde où n’existent ni l’ombre
ni la lumière; où la possibilité même du silence est abolie,
comme celles du commencement et de la fin » P47

____________________________________

  1. Jean Monnet est un haut fonctionnaire français et un banquier international, promoteur de l’atlantisme et du libre-échange. https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Monnet. ↩︎

Murièle Modély, Des figures et des corps, Tarmac Éditions, 99 pages, 20€, Image de couverture: Sylvie Coupé Thouron, préface de Christine Saint Geours.

Murièle Modély, Des figures et des corps, Tarmac Éditions, 99 pages, 20€, Image de couverture: Sylvie Coupé Thouron, préface de Christine Saint Geours.


Sur la couverture, un personnage marche en nous tournant le dos et se retourne une dernière fois pour regarder ce qu’il quitte avant de regagner quelques troncs encerclés par la nuit. Cette forêt étrange, cette étendue de terre ocre, les quelques traits de crayon pour signifier des herbes, des ombres me font penser à l’épiderme, surface sensible et dernière frontière matérielle du corps. Le personnage n’a pas de visage et pourtant on sent qu’il est plus qu’une figure. 

Est-il question de limites? De seuils de tolérances ? D’ultime frontière ?

Tout au long de ce livre, il est fait référence à un carnet blog. L’auteur questionne, analyse sa propre écriture en devenir. Les figures deviennent alors la forme qui s’impose à l’écriture: le style ou ce qui forge le style et qu’on applique au corps du texte. Afin qu’il ne se résume pas à une structure vide, l’écriture a à chercher ses racines dans la vie quotidienne. Ce que tente de révéler Murièle Modély est l’ étroit et invisible lien entre l’oeuvre écrite et l’oeuvre de la vie. Ce qui touche, se rapporte à ses pensées, touche immanquablement son corps. Et ce qui blesse le corps, blesse l’écriture. 

Dans la première partie de ce livre dédié à son père, la figure est la répétition. La répétition en miroir. L’utilisation d’images qui se font écho. Les crabes pour une maladie qui ronge l’intérieur. La sensation, le sentiment, l’expérience intime de la maladie se heurtent à la cécité du docteur. Comme s’il devait exister et perdurer une imperméabilité entre les deux couches de vie. Comme s’il fallait ainsi conjurer la maladie, la mort.

le docteur persiste et signe: tout est dans votre tête
d’accord, mais que veulent ces bêtes, poète? P12

la bête ne se cache-t-elle pas depuis toujours
sous les quatre lettres de la peur?P15

Dans cette histoire de bêtes
chaque patient vient
avec son monstre
qui son crabe
qui sa méduse
qui sa raie mantra P24

Pour vivre, il nous faut nos figures, trouver une parade à ce qui ne se contente pas toujours d’une réponse claire et unique, à ce qu’on refuse d’accepter, à ce que l’on peine à digérer. C’est donc avec une infinie pudeur, guidée par une écriture venue des profondeurs de la vie émotionnelle que le livre s’écrit et ne cesse de s’ouvrir à l’autre. 

Le reste du livre à travers diverses figures (énonciation, paratexte, palimpseste, points de vue) cherche à exprimer le plus lucidement, avec une réserve respectueuse, la mort. Pas n’importe quelle mort. Celle qui survient après s’être annoncée par la maladie. La mort qu’on refuse et qui pourtant frappe l’être que l’on aime. Un père, son père. 

« Quand papa est mort
je n’ai pas touché sa joue
je n’ai pas mouillé son visage
je me suis juste tenue
tout au fond de la salle
comme lui raide
et froide
moi debout
lui couché » P45

À partir de cette expérience, énoncer la vie, écrire, fait  partie d’un processus jalonné d’efforts personnels, intimement liés à ce que nous sommes et que la maladie, la mort nous enlèvent malgré nous. Ce lent et difficile parcourt traduit celui d’écrire un livre. À moins que ce soit l’inverse, l’exigence de l’écriture rend la vie invivable parce qu’elle n’est souvent pas capable de contourner les écueils. Dans ce qu’elle montre de nos structures sociétales, corps parfaits, bonheurs lisses, la vie ne fait plus de place pour la mort. On est invité à faire son deuil en silence, à gommer la maladie, à ne pas voir la souffrance, à ne pas reconnaître les états de faiblesse comme autant de moments indispensables.  

« le temps est un élastique tendu
une droite où un point 

ne rejoint jamais l’autre
où hier est aujourd’hui
le jour d’après »

« la mort pourtant c’est toujours
prendre une profonde inspiration

et tout relâcher » P49

Ce parcourt nous interroge sur ce qui s’impose à nos corps. Les figures ne sont plus les phares éclairant une possible route mais au contraire des structures imposées, loin de permettre une liberté et la place nécessaire pour être soi et non pas une figure de plus dans un corps anonyme. 

« Des figures et des corps » me pose aussi la question de ce qui est supportable, acceptable. La perte d’un être cher ne l’est pas. Malgré ce qu’on veut nous faire croire, on n’oublie pas, jamais. Que la mort soit brutale, suite à un accident, paisible ou violente, conséquence dictée par une longue maladie, agonie ou suicide. Cela ne veut pas dire qu’il faille s’enfermer dans le chagrin, refuser la vie. Au contraire, Il faut se surpasser. 

L’écriture poétique pose les mêmes exigences: elle demande à ce qu’on se surpasse, qu’on aille au-delà de certaines limites. Cela implique parfois de ne pas tenir compte des injonctions, des gentils conseils, des habitudes sociales. 

Au delà des mots, entre les lignes, j’ai cru lire une injonction qui prône un puissant respect et je me suis sentie l’envie d écrire en bas dans la marge « au delà de ce que disent les faiseurs de poèmes, tu te laisses à être toi-même » et c’est ce que fait cette poète avec infiniment de dignité et d’élégance. 

«  tu songes que tout tient dans la paume
chiffonnés en boule

le mouchoir
la douleur
ton recueil
le corps rigidifié » P63

« la réalité nous sidère
si souvent
que les mots échouent
à dire nos désordres »P70

À la page 66, on peut lire:

« Dans le carnet blog, j’avais relevé ces mots d’un autre blog: « L’interprétation de la poésie est semblable à celle du rêve. Elle se fait à partir du texte du poème. Elle vise bien à y comprendre quelque chose. Mais ce quelque chose n’est pas ce que dit le poème. » Ces mots que je comprends à peine, dont je ne connais ni l’auteur, ni la source, dont le sens s’approche dans sa dérobade même.

Tout dans ce livre est subtil, élégant, puissamment pensé et écrit. La préface de Christine Saint Geours et l’illustration de couverture de Sylvie Coupé Thouron nous en donnent un parfait avant-goût.


Laurent Grison, L’archipel des incandescences, hommage à Xavier Grall, suivi de La femme debout, Collection Arcane, Sémaphore Éditions, 89 pages, avril 2025, 15€

Laurent Grison, L’archipel des incandescences, hommage à Xavier Grall, suivi de La femme debout, Collection Arcane, Sémaphore Éditions, 89 pages, avril 2025, 15€


Le travail littéraire ou artistique de Laurent Grison consiste à interroger les frontières entre ces diverses formes d’expression. Il se situe à la charnière où écrire, peindre, dessiner joignent leurs racines, confondent leurs propriétés pour interroger le lecteur ou le spectateur. 

Avec « L’archipel des incandescences », il ne procède pas autrement. L’hommage au poète Xavier Grall, irradie sur l’ensemble des poètes qu’aimait l’écrivain Breton: Rimbaud en particulier.  

« Hère hirsute errant
poète dévoré par l’inconnu
tu es un sourcier des mots
qui écrit à même la roche » P11

Voilà qui me fait découvrir l’essence de l’écriture poétique de Grall. Comme révélée, telle un ruisseau, accessible à tous par sa limpidité sauvage. 

« tes mots rebelles
défient sans crainte
l’orage des signes
et le renversement des temps. »

La poésie de Grall est infiniment lié à la Bretagne, « archipel des incandescences ». Non pas une image fixée une fois pour toute mais au contraire inscrite dans et par les éléments naturels et ce qu’ils disent des humains qui habitent et aiment ces terres. 

« toi tu penses que la question
du salut de l’âme
est trop essentielle
pour ne pas être posée » P25

Laurent Grison aborde d’une manière élégante l’aspect mystique qui semble embrasser l’écriture du poète Xavier Grall. 

« affleurement de granit
sur les sols érodés
effleurement de sagesse
sur les phrases simple » P30

Pour accompagner ses textes, les amplifier, les oeuvres peintes, gravées ou dessinées de Laurent Grison suivent une autre voie où les mots ne sont encore que des signes, où les traits rêvent de s’écrire. Le visage qui ouvre le livre et ferme la première partie du livre est peut-être celui du poète, celui d’un Christ, celui d’un homme que la vie ravine tant elle est parcourue et questionnée. L’errance laisse quelques blessures certes mais celles-ci ont le pouvoir de nous éclairer sur notre humanité et ce qu’elle est en train de devenir si l’on ne s’intéresse plus à la fragilité, la fugacité.

La deuxième partie de ce livre est également une sorte d’hommage. Elle est dédicacée à Michèle Lescoat. 

Si le titre fait référence aux sculptures et dessins préparatoires de Giacometti dans mon esprit, je prends conscience que le poète parle d’une rencontre personnelle, la gardienne d’un lieu, La Maison d’Hippolyte dans le Finistère.

« la femme debout garde
comme un trésor
dans une disposition
qu’elle seule maîtrise
ce qui est beau et se voit
comme ce qui peut être laid et
ne se voit pas

le bien entendu et le malentendu
le fait et le défait

le dit et le non-dit
l’insolite aussi » P55

Grâce à ces quelques vers, Laurent Grison invoque les Pythies et autres gardiennes de temples, femmes d’oracles, femmes de grandes décisions, femmes de l’ombre, magiciennes qui personnifient les éléments naturels, vents, marées, rivières dont elles apprivoisent le cours ou au contraire libèrent la force. La femme debout est tout cela. L’écriture poétique voyage en ces eaux et fait oeuvre de résistance. 

« la femme debout dort peu
chaque nuit elle voudrait percer
dans la solitude de l’ombre
les mystères de la physique quantique

la femme debout lit et relit
puis oublie
et recommence le lendemain
en refusant d’abandonner » P61

La force d’une oeuvre poétique trouve parfois ses racines en des lieux, ici le Finistère. En ces lieux se rencontrent presque toujours des humains en mesure de partager avec force leur amour, leurs fascinations. Ce livre est un hommage à ces hommes et ces femmes « debout ». 

Nadège Cheref, La chair équivoque, Avec des peintures de Jean-Claude Hérissant,Tarmac Édtions, avril 2025, 48 pages, 19€.

Nadège Cheref, La chair équivoque, Avec des peintures de Jean-Claude Hérissant,Tarmac Édtions, avril 2025, 48 pages, 19€.


La chair d’un poème est-elle le mot, le vers, la rime? Si tel est le cas le titre de cet ouvrage me fait songer aux textes médiévaux ou la rime équivoque est centrale et constitue une prouesse qui donne aux poèmes une profondeur toute en nuances et effets calculés. Un jeu subtil qu’on ne manque pas de retrouver d’une certaine manière dans certaines oeuvres peintes. Couleurs, symboles, formes s’associent pour ouvrir l’esprit à une profondeur de champ qui réjouit souvent mon imagination.

La chair d’un poème, la chair d’une peinture peut aussi être son thème et il semble que ce soit vers cela que se tourne Nadège Cheref. La poésie sous ses divers atours parle d’amour. Lui offre mots, images. Le met en lumière, en scène ou le plonge dans la pénombre. Le questionne, l’interpelle. Tente peut-être de le comprendre.

Dès le début du recueil, on apprend que « L’amour n’est que substance indécise ». L’auteur pose dès la première page, la souffrance qu’il provoque en particulier lorsqu’il asservit et rend l’un des protagonistes terriblement dépendant, troublé, déraisonnablement tourmenté. 

La chair équivoque est avant tout un texte de confidences, une palette de sentiments extrêmes et complexes, contraires et contradictoires. La solitude côtoie un désir d’absolu impossible à satisfaire. Le corps souffre autant que l’esprit lorsque celui-ci s’éprend d’un autre corps. De l’autre plus simplement. Est-ce lui qui est à l’oeuvre dans le chavirement, dans l’implosion des sensations, dans l’explosion des saveurs? D’où vient la nécessité de la révolte, de la liberté? Qu’est-ce qui motive les questionnements troublés face à l’évanouissement du temps, face à la mort, au néant? 

L’écriture poétique n’offre aucune réponse même celles toutes faites ne suffisent pas. La vie n’est pas forcément lumineuse, lisse, exempte de larmes. Surtout pas. Paradoxalement, l’absence d’amour, nous fait comprendre jusqu’en nos chairs sensibles à quel point il doux, nécessaire d’en subir les excès. 

Les peintures de Jean-Claude Hérissant accompagnent les textes dans cette interrogation des limites tout en puisant dans les matières et les textures, diluant les couleurs et les ombres dans une sorte de lumière surgie du geste.