Jenny NÉEL, Au hasard comme on peut, illustrations de Jean Naudin, Les Belles Lettres, janvier 2025,  48 pages, 11€


  Ce très court texte – publié sous résolument féminisé pseudonyme ! – est un étonnant chef d’oeuvre (une chose lyriquement très rude, d’une constante et magnifique profondeur), qui fait se succéder quelques « routes » qui s’ouvrent, diverses voies d’existence ( nommées : malheur, urgences, petits riens, tendresse, menace …) où l’auteur fut engagé, qu’il rapporte avec rares franchise et justesse. Voies tragiques pour l’essentiel, chemins donnant les uns sur les autres et sur leur exclusif rescapé, qui dit d’eux tous ceci : d’abord, « l’errance » est « la seule voie certaine puisqu’elle conduit là où l’on ne s’attend à rien » (p.7). Ensuite : on aura pu, à chaque fois, « aller jusqu’au bout sans crainte puisque le chemin fut l’essentiel » (p. 31). Enfin, le souci s’est imposé, toujours, d’y être délicatement seul, de n’importuner ni les personnes ni les choses d’explications à exiger ou fournir. Ce dernier point est particulièrement celui de la « route de la main tendue » …

   « de celle qui s’ouvre mais ne se referme jamais totalement, refusant de posséder, de tenir, de com-prendre. J’ai refusé de comprendre, me laissant guider par une fatalité douce, laïque, sans signification et qui fait que ce qui arrive arrive et que l’hôte d’abord étranger vous devient familier, n’exigeant aucun pourquoi, aucune raison d’être là. Comme le disait l’ami-poète, l’essentiel est de laisser l’univers en l’état, quoi qu’on fasse. Se glisser dans les draps de la vie en les froissant le moins possible … » (p.39)

   Voici donc, en clair, notre auteur caché : une sorte d’hygiène cosmique, et portant l’aléatoire en discrète bannière plutôt qu’en spirituelle armure !

   Oui, l’aléatoire, en version « pas de vague », désabusée et laborieuse, comme la célèbre réplique de Jocaste, conseillant à son fils – craignant de se découvrir bientôt son mari – de retenir sa curiosité au seuil de l’invivable (dans l’Oedipe-roi de Sophocle), dont est tiré le titre de ce  livre :

Oedipe : « Et comment ne pas craindre la couche de ma mère ? »

Jocaste : « Et qu’aurait donc à craindre un mortel, jouet du destin, qui ne peut rien prévoir de sûr ? Vivre au hasard, comme on peut, c’est de beaucoup le mieux encore. Ne redoute pas l’hymen d’une mère : bien des mortels ont déjà dans leur rêve partagé le lit maternel. Celui qui attache le moins d’importance à de telles choses est aussi celui qui supporte le plus aisément la vie » (trad. Paul Mazon) 

     C’est que la différence entre pessimisme et optimisme n’est toujours qu’une nuance sur même fond de hasard. « Ce que le hasard t’a offert, il te le reprendra » (p.28), voilà la défiante mélancolie. Mais la confiante disponibilité, que se dit-elle sinon : « ce que le hasard t’a pris, il te le ré-offrira » ? Hasards de disparaître et d’apparaître ne font alors qu’un, qui s’équilibrent indéfiniment, sans visée ni plan !

  La chance, la « fortune », c’est tomber sur quelque chose de désirable en poursuivant un objectif tout différent (une pièce d’or, par exemple, en jardinant) – ou comme une mutation « favorable » (= plus adaptative) que l’organisme enregistre et ne se cherchait pas. C’est comme une utilité qui tombe du ciel, et un but atteint sans l’intention de le poursuivre : une issue inconstructible, et dont l’occasion s’offre. Si le réel est le tout qui est, il est donc capable de tout, mais à ses propres conditions (qu’il ignore, ou plutôt : qu’il ne peut connaître parfaitement en aucun endroit de lui-même) : la fréquence d’advenue de ce qui peut arriver dépend, non de Providence (à laquelle rien du réel ne pourrait échapper), mais d’une complexité telle du réel qu’elle ne peut en retour que lui échapper ! C’est cette richesse d’éventualités même (comme la prodigalité d’un aveugle) qui fait qu’on ne sait celle qui, au cas par cas, sera retenue. Il n’y a que par et pour un Dieu (que notre auteur écarte) que le réel pourrait connaître (et donc peaufiner) ses propres détails. Puisque la vie est réelle, elle doit donc toujours aussi, incompressiblement, aller au hasard. La seule chance directionnelle du réel serait donc qu’il n’oublie, à mesure, rien de ses propres états; mais l’amnésie des « conditions initiales » est la loi d’un devenir qui ne poursuit sa course qu’en se devenant autre. « L’oubli est roi : la mémoire n’en est qu’un accident, provisoire » (p.21). Et la vérité même (qui est l’apparition continuée de ce qui rend les choses réelles) n’est ici que fortuite et temporaire. 

  Vérité que s’interdit d’esquiver l’auteur, y compris quand il avoue, dans la troisième route qui suit ici, « avoir esquivé et non vaincu la mort« (p.21)

  Les trois premières « routes » du livre disent, d’ailleurs, le tout de notre auteur. 

« Route d’Emmaüs », d’abord, où deux pélerins, « courbés sous le poids de l’absence« , qui peinent à reconnaître leur Sauveur dans le vagabond qui s’était joint à eux, en partageant le pain qu’il rompt, submergés par « l’espoir, ce cancer de l’existence » (p.7), sont soudain à nouveau égarés, déçus, abandonnés – car l’Apparition leur paraît d’un coup « se nourrir de leur faiblesse« , et les tenir par leur illusoire voeu même de se changer. Dans une version clairement non-évangélique de l’anecdote, il ne faut donc pas moins, à ces errants d’Emmaüs, que se guérir du Christ pour considérer et assumer l’exclusive vérité de l’absence. La reconversion est ici de complète désillusion. L’auteur suggère ceci : nous sommes faits d’atomes, et qu’est-ce qui serait plus dérisoire que des atomes confiants en leur sort, et s’imaginant sauvables ?

« Route du malheur », ensuite : c’est un nourrisson dont le « lit n’eut pas le temps de garder la trace du froissement des draps » (p.9)  – la même image sera reprise, on l’a vu plus haut, page 39 – parce qu’il lui arrive (« la nuit a eu lieu« ) bientôt de mourir – « pause alchimique inversée qui change l’or en rien« . Cette enfant « ne fut qu’un frisson de l’existence, que nous ne sûmes réanimer » (p.9). L’auteur sait dire comme personne ce retour vers rien :

  « Il y avait. Il n’y a plus. On ne peut que pleurer, sa vie durant, ce qui a quitté la cage, fleurie, pourtant pleine de petites alvéoles d’aérations pour que circule librement ce qui doit se passer sans raison, que rien ne tenait enfermé. Elle n’est pas revenue. Son aura hante jour et nuit, mais ce n’est qu’une aura » (p. 9-10)

 Troisième chemin enfin, ici : l’auteur lui-même qui, terrassé par une attaque, part mourir aux « urgences ». Le bref récit dit la dégringolade de réalité, « l’impossibilité de retenir; l’arrivée sur une place vide, est-ce bien une place ? » (p.13). Il se sait mourir, dans la sereine évidence suivante : larguant son dernier souffle, il sort l’accompagner, voilà tout. Et quand l’improbable remontée se fait, quand un infime souffle vient reprendre du service, quand l’attirail minimum de la présence se reforme « au hasard » (puisqu’il n’y a et n’y aura jamais « d’absent de l’indicatif à conjuguer »), et « comme on peut » (car le silence même qu’on saisit revenir atteste qu’on est soi-même revenu), alors …

   « la surprise passée, il est temps d’apprendre à nouveau à se tenir vivant. Gestes, attitudes, réactions, bref faire en sorte que personne ne se doute qu’on est ressuscité. Évitons les visites au temple et les vérifications des trous, mains et côtés, de peur de se sentir ridicule » (p. 17)

  Ce livre désespéré (rien de plus sursitaire, lit-on ici, qu’un miraculé !…) n’est pourtant en rien désespérant. Comme chez Nietzsche, la conscience tue mal, mais n’est au fond que conventionnelle et « tardive » : nous « reste alors la sensation si sur elle nous acceptons d’être en prise, si nous sommes avec elle en consonance : battre à l’unisson de ce métronome jusqu’à l’épuisement » (p.32). Comme chez Marcel Conche, la mort gagnera, mais sans pouvoir nous priver de ce que nous aurons vécu (qui saurait donc dévaliser un fantôme ?). Comme chez Clément Rosset, la joie peut « plonger dans la fissure (angor) » même « qui s’ouvre et que seul le rien pourrait combler« . Mais notre auteur est à part : il a la légèreté d’un Bobin dans … l’opaque vertige d’un Schopenhauer.  Et, lui, sans jamais attendre de la pensée ce qu’elle ne peut fournir :

« Route des petits riens, de ceux qui laissent un goût d’inachevé et pourtant sont l’essentiel de l’existence, parce qu’accomplis. Se protéger du vent ou fermer les yeux sur ce que l’on ne veut voir, continuer à vivre en marge de l’insupportable, se calfeutrant dans ce cocon d’existence qu’on appelle la pensée avec cette lucidité de se dire que le vécu est bien au-delà du pensé et que vivre est ce qu’il y a de plus difficile; c’est là que tout se joue : ne jamais être totalement à la hauteur, s’apparaître dans sa lâcheté constitutive qui vous fait fuir ce qu’il faudrait regarder en face; et on le sait bien … » (p.35)  

   Un ton de grave fraternité (tous les chemins sont ouverts, mais c’est le Tout qui s’arrête à chacun de leurs bouts) et de sereine compassion (c’est un devoir, pour toute évanescence, de pardonner à celle des autres) fait enfin la force d’un prodigieux livre d’oubli – que l’on n’oublie plus :

« Je me souviens du personnage de Joyce, dans Ulysse, à qui l’on demande qui est Dieu ? Sa seule réponse : un cri dans la nuit. Cri certainement d’épouvante de celui qui soudain comprend qu’en dérangeant la nuit, il inventa la mort » (p.23)

    Cinq sobres et intrigantes illustrations (de Jean Naudin, le célèbre psychiatre- phénoménologue de Marseille) viennent moins orner le texte qu’accompagner les efforts de son auteur, et nous rendre plus clair non ce qu’il dit, mais ce qu’il approche et tente. Et cet accompagnement empathique est aussi soutien, et comme compensation : là où ce texte dit quelqu’un qui va s’absenter, qui n’est pour ainsi dire plus là, chaque trait de ces images paraît, lui, venir dire : je suis là, je viens pour prendre part à la présence. Et là où Néel affronte souvent la décomposition (de l’espoir, de la disponibilité, de la sauvegarde), la « composition » des images de Naudin (ici, un visage né de justesse, là une sorte de porte de terre ou d’écorce suspendue, là encore une eau remontant sa chute et l’ingénieux contournement d’un brouillard) vient rappeler que même la décomposition suivait un ordre, et que les tensions de la solitude, parce qu’elles-mêmes viennent du monde, pourraient y ramener. Ici, la création picturale, comme la littéraire, rappelle, avec douceur – et peut-être même joie – que si, comme on dit, elle vient « de rien » (de rien de connu ou d’équivalent en tout cas), précisément parce qu’elle ouvre ce rien jusqu’à nous (comme disait Maldiney), elle n’y retourne pas (et nous l’épargne au moment même où elle nous y expose). L’irradiation de l’art, c’est vrai, va elle-même « au hasard, comme elle peut », mais ne fait jamais machine arrière : ce qu’on en surprend avance !     

Entretien de Nadine Doyen avec Marine Baron à propos de sa biographie d’Ingrid Bergman : Le feu sous la glace, Les belles lettres.

Marine Baron

Marine Baron

Entretien de Nadine Doyen avec Marine Baron à propos de sa biographie d’Ingrid Bergman : Le feu sous la glace, Les belles lettres.

Quel a été le déclic qui vous a conduite à publier cette biographie ?

Je suis intriguée par cette actrice depuis mon enfance. Je ne l’ai pas adorée tout de suite. Au contraire, de prime abord, elle me paraissait inquiétante et glaciale. Mais elle me fascinait, je la trouvais mystérieuse, étrange et belle à la fois. J’ai lu son autobiographie à dix-sept ans, et j’ai été bouleversée par sa vie. Il y a trois ans, je me suis souvenue que le centenaire de sa naissance serait en 2015, et je me suis dit que je pourrais projeter d’écrire son histoire avec mes mots à moi. Je voulais en faire quelque chose d’accessible, de fluide, de romanesque. Je ne sais pas si j’y suis parvenue, mais c’était là mon ambition.

Avez-vous écumé tout ce qui a été déjà écrit sur cette icône ou seulement les ouvrages que vous mentionnez ?

J’ai lu tout ce que j’ai trouvé sur Ingrid Bergman, en français et en anglais. Des biographies, des romans, des articles de presse, des interviews télévisées, et bien sûr des films. Mais je ne cite pas tout, je ne voulais pas encombrer mon texte de monceaux d’annotations. Et je n’ai pas l’étoffe méticuleuse d’un rat de bibliothèque. Je ne voulais pas écrire une immense biographie à l’américaine, j’en aurais été sans doute incapable, même si j’apprécie par ailleurs ce genre de lecture. J’ai bien sûr annoté toutes mes citations, et les plus parlantes sont celles d’Ingrid Bergman elle-même, le plus souvent puisées dans son autobiographie. Cette dernière a été ma source principale, mais je ne m’y suis pas cantonnée, parce que certains sujets y sont occultés.

Quel est le premier film dans lequel vous avez découvert Ingrid Bergman?

C’était Les Amants du Capricorne, d’Alfred Hitchcock. Je devais avoir six ans. C’était la nuit, j’étais censée dormir mais j’avais pris l’habitude de me faufiler en cachette dans le salon lorsque mes parents regardaient la télévision. La peur d’être découverte décuplait mon attention. Je me souviens encore de la première scène de l’arrivée d’Ingrid Bergman, pieds nus, à moitié ivre, dans une salle à manger pleine de notables en smoking. L’atmosphère de gêne sensible parmi les convives, la désinhibition apparente du personnage féminin qui cachait une souffrance et une honte persistantes, cette impression d’exposition cauchemardesque, tout cela m’avait touchée d’une façon étrange, sans que je puisse me l’expliquer. Depuis, j’ai revu le film. Le personnage d’Ingrid Bergman, Lady Henriette, est une intruse qui ne trouve pas sa place, dont le comportement n’est pas compris, pas accepté. C’est peut-être cet aspect-là qui m’avait bouleversée.

Quels films vous ont le plus marquée ?

Outre Les Amants du Capricorne, le film qui m’a le plus frappée est Hantise de George Cukor, qui date de 1944. Plus de soixante ans après sa sortie, il n’a pas pris une ride. Je trouve son suspense haletant, ses plans magnifiques, ses acteurs excellents. Charles Boyer y est irrésistible en crapule odieuse et machiavélique. Ingrid Bergman, elle, est sublime, énigmatique, prodigieuse. La dernière scène entre le mari et la femme est d’une immense intensité dramatique. J’ai aussi adoré le légendaire Crime de l’Orient Express de 1973. J’ai toujours eu un faible pour les films policiers. Je trouve Ingrid Bergman hilarante dans son rôle de missionnaire suédoise angoissée, craintive, un peu nunuche. Sa prestation est un monument. Je ne me lasse jamais de revoir ce film, c’est un plaisir du début à la fin.

Certains auteurs, comme David Foenkinos pour Charlotte, sont allés sur les lieux où leur héroïne a vécu. Cinq villes ont compté pour Ingrid Bergman : Stockholm, Rome, Paris, Londres, New York. Avez-vous éprouvé le besoin d’une telle quête ?

J’étais déjà allée à New York, à Londres, à Rome, et je vis à Paris. Mais, lorsque j’ai commencé d’écrire mon livre, je suis immédiatement allée visiter Stockholm que je ne connaissais pas. J’ai vu la maison où Ingrid Bergman est née, le jour même de son anniversaire, j’ai visité le Dramaten où elle a étudié, j’ai arpenté les parcs où elle avait dû aller se promener. Je voulais voir d’où elle venait, même si sa ville n’a pu que changer radicalement en un siècle. Je voulais décrire avec justesse les lieux de son enfance, du moins son atmosphère. En Suède, ce qui m’a plu a été la sérénité des habitants, leur politesse, leur respect, cet air de détachement qui donne une impression de rigueur mais aussi d’indépendance et d’amour absolu de la liberté. J’ai aussi été envahie par la pureté de l’air de la ville, son espace, et surtout la couleur du ciel, d’un bleu très foncé, qui m’a fait penser à un décor, une toile tendue sur une scène de théâtre… Mais il faut dire que l’image d’Ingrid Bergman m’accompagnait un peu partout.

Depuis combien d’années vous intéressez- vous à sa carrière ?

Je dirais que je m’y intéresse depuis une dizaine d’années. Mais j’ai réellement commencé mes recherches sur elle, sur sa filmographie complète, ses histoires personnelles et son enfance il y a un peu plus de deux ans.

Avez-vous eu un contact avec des membres de sa famille, qui vous auraient donné accès à des documents privés ?

Non. Aujourd’hui, les membres de la famille proche d’Ingrid Bergman qui sont encore en vie sont ses enfants. Ses amis ont presque tous disparu. Les hommes qu’elle a aimés aussi. Je me suis notamment intéressée à la vie amoureuse de l’actrice, à ses aventures, à toute une part de son existence qu’elle n’a pas dû raconter dans un cadre familial, encore moins dans une relation filiale, même s’il est possible que je me trompe. D’autre part, Isabella Rossellini a sorti un livre en hommage à sa mère en 2013, je pense qu’elle y a mis là ce qu’elle souhaitait y mettre, qu’elle a livré elle-même ce qu’elle a choisi de donner au public. En outre, un certain nombre de biographies ont déjà été écrites sur Ingrid Bergman : je ne me voyais pas, moi, aller demander à ses enfants l’exclusivité d’une information. J’avais peur, aussi, d’être rejetée, de ne pas me sentir légitime, de paraître indiscrète ou opportuniste. Je suis allée voir Isabella Rossellini au théâtre l’année dernière, lorsqu’elle faisait son spectacle désopilant sur la reproduction des animaux. A la fin de la représentation, elle a parlé de sa mère avec tendresse, mais en évoquant aussi le poids que représente l’héritage d’une telle icône. Alors je n’ai pas osé l’attendre à la sortie de sa loge pour lui dire que j’écrivais sur Ingrid Bergman. Je me suis dit aussi que je n’aimerais peut-être pas qu’on écrive la vie de quelqu’un que j’ai connu, aimé, en projetant forcément des choses étrangères sur son existence et en essayant de m’y associer. J’ai donc décidé d’écrire ce livre seule, dans mon coin, à la fois pour me sentir libre et par pure timidité.

Les lecteurs ont parfois tendance à traquer l’auteur en creux dans son roman.

Pensez-vous que vous avez des points communs avec Ingrid Bergman ?

Liberté, audace, modernité sont trois valeurs qui la caractérisaient. Les partagez-vous ?

Je ne suis ni actrice, ni célèbre, ni surdouée, ni enfant unique, ni orpheline, ni suédoise, ni blonde, ni polyglotte. Objectivement, je n’ai pas beaucoup de points communs avec mon héroïne. Cela ne m’empêche pas d’admirer les valeurs qu’elle porte. Elle est en effet affranchie, courageuse et avant-gardiste. C’est peut-être un peu la femme qu’on rêverait d’être. Pour en revenir à la problématique du lien entre le biographe et son sujet, je pense qu’il est impossible de tenter de décrire les sentiments de quelqu’un sans les penser à partir des siens, et de raconter une vie sans puiser inconsciemment dans sa propre expérience. Comme Ingrid Bergman et comme la plupart des femmes, il m’est arrivé d’être critiquée parce que j’assumais mes ambitions, de devoir choisir entre deux hommes, de dissimuler mes désirs de peur d’être mal vue, de m’inquiéter terriblement pour mon enfant en ayant le sentiment coupable d’être une mauvaise mère, de ressentir, en bien ou en mal, l’importance attachée à mon apparence dans le jugement des autres, de faire l’objet d’injures sexistes, de me dire parfois que ma vie aurait été plus facile si j’avais été un homme. Mais, à quelques détails près, je crois franchement que la comparaison s’arrête là.

J’ai noté qu’elle avait claqué la porte du Dramaten, « l’école du Théâtre royal de Stockholm », ayant pris la «  décision courageuse » de démissionner. N’avez-vous pas, vous -même, été amenée, dans votre propre parcours, à adopter la même démarche ?

Quitter ce grand conservatoire de théâtre, contre l’avis de son directeur, était un pari très risqué de la part de l’actrice. Mais elle a assumé son désir de se consacrer au cinéma, et l’histoire lui a donné raison. J’ai moi-même claqué beaucoup de portes, professionnelles et personnelles. A vingt-deux ans, j’ai abandonné mes études de lettres et de sciences politiques, parce que je ne tenais pas sur ma chaise, pour m’engager dans l’Armée. Deux ans plus tard, j’ai quitté l’Armée parce que je ne m’y sentais pas à ma place, pour travailler dans le civil. J’ai souvent sacrifié mes habitudes à ma liberté. Mais moi, j’ai beaucoup bifurqué. Le courage de partir, c’est parfois la peur de rester. Ingrid Bergman, elle, a toujours voulu être actrice, et elle l’est demeurée toute sa vie. Son choix est celui qui me ressemble le moins et que j’admire le plus : au cœur même de ses changements de styles, de pays, de maris, de films, de réalisateurs, elle est restée fidèle à une profession unique, et elle a osé se donner les moyens d’y exceller.

Le 68 ème festival de Cannes a fait de cette star hollywoodienne son égérie.

Que pensez-vous de l’affiche ? Convoque-t-elle un film pour les cinéphiles ?

J’ai chez moi une certaine collection de photos d’Ingrid Bergman. Mais je n’ai pas retrouvé cette photo-là dans mes livres. Je la situerais dans les années 50, entre 1951 et 1954, c’est-à-dire durant la « période Rossellini », même si je peux bien sûr faire erreur. Il est possible que ce cliché soit postérieur à son mariage avec Lars Schmidt. Honnêtement, je ne peux rien affirmer. J’ai le sentiment qu’il s’agit d’une photo privée mais, en la voyant, à cause de la coupe de cheveux d’Ingrid Bergman, j’ai tout de suite pensé à Voyage en Italie. Ce film déroutant n’est pas mon préféré mais il est remarquable. Et les conditions de son tournage ont été rocambolesques. George Sanders, le partenaire d’Ingrid, a failli faire une dépression à cause du caractère de son réalisateur, et les dialogues ont pratiquement été écrits à la dernière minute. Mais, pour en revenir à la question de la photo, peut-être connaîtrons-nous la réponse durant le Festival.

Mes vifs remerciements à Marine Baron pour nous faire partager sa passion pour cette figure mythique qui a marqué beaucoup de cinéphiles.

Ingrid Bergman, Le feu sous la glace, par Marine Baron, Les belles lettres (205 pages – 19€). Quand la passion engendre le désir d’écrire.

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Ingrid Bergman, Le feu sous la glace, par Marine Baron, Les belles lettres (205 pages – 19€). Quand la passion engendre le désir d’écrire.

L’année 2015 célèbre des icônes du cinéma en littérature. Philippe Besson rend hommage à James Dean dans Vivre vite. Marine Baron retrace la vie de celle surnommée « Le feu sous la glace » qui aurait eu cent ans (en août), comme Orson Welles (en mai). Tous deux ont choisi de mettre la photo de leur vedette mythique respective en couverture. Ce qui frappe ce sont leurs visages qui captaient la lumière et perçaient l’écran. Le « visage incontestablement lumineux » d’Ingrid Bergman convoque, à son tour, le lecteur. On note son « air angélique », « sa grâce remarquable », « ses cheveux blonds », sa beauté troublante et son sourire rayonnant.

De l’enfance d’Ingrid Bergman on retiendra qu’elle fut entachée par le deuil.

Comment se construire sans l’affection d’une mère ? Cette absence de la mère va décupler sa complicité avec son père qui l’idolâtre. De lui, elle a hérité de sa ténacité.

Ses tantes prennent le relais quand le père part en tournée, puis à sa disparition.

Être orpheline si jeune, cela a, nul doute, forgé sa personnalité.

Ce vide va resurgir quand Ingrid Bergman donnera naissance à son premier enfant.

On suit sa vie amoureuse, quelque peu complexe, d’autant que les hommes tombaient vite amoureux d’elle. L’auteur autopsie d’abord le couple formé avec Peter Lindström, souligne cette soumission de la femme. Ingrid Bergman va être confrontée au dilemme : comment concilier vie de famille et carrière internationale ?

Marine Baron déroule l’imposante et éblouissante filmographie de l’actrice, glissant le pitch du scénario, s’attardant sur les films cultes qui ont lancé sa carrière, ainsi que des scènes mémorables comme celle du baiser avec Cary. Malgré son talent, elle va connaître des mois de jachère. Son moral va donc faire le yoyo, en fonction des contrats et passer de l’euphorie à la dépression. De nombreuses sommités, partenaires vont croiser sa route (Hitchcock, Hemingway…) et contribuer à la propulser aux cimaises du 7ème art. Parmi les plus déterminantes, celle avec Roberto Rossellini qu’elle finira par épouser, se retrouvant de nouveau sous la coupe d’un homme, cette fois du « Commandatore ». En filigrane de la crise du couple Roberto & Ingrid, Marine Baron soulève la disparité entre eux qui les éloigne inéluctablement. Comment accepter la réussite de l’autre et sa dépendance financière ? D’être éclipsé par l’autre ? Le divorce est la solution à cette agonie du couple. C’est aux côtés de Lars Schmidt qu’elle poursuit sa carrière jusqu’à l’inévitable séparation en 1973.

Ingrid Bergman aurait pu être surnommée La triomphante, au vu des panégyriques qu’elle a accumulés. Idéalisée par le monde, comment expliquer ce lynchage en 1947 sinon par sa succession de liaisons transgressives qui choquent. Son père n’a-t-il pas été lui aussi « condamné par sa famille, banni pour ses péchés » ? Ne reproduit-elle pas les mêmes écarts de conduite avec Capa, Rossellini ? La voici, comme entamant une chute aux enfers suite à ce scandale, décrié par la presse, source de « tombereaux d’injures ». Le bonheur indicible qui l’habite peut-il la sauver ?

A travers cette biographie, émaillée d’extraits du journal intime, de l’autobiographie d’Ingrid Bergman, Marine Baron nous dévoile les coulisses du milieu cinématographique, avec les exigences des réalisateurs, les incertitudes, les attentes et les doutes pour les acteurs. Un monde implacable où il faut savoir résister.

Par ailleurs la narratrice pointe combien la notoriété peut vous étourdir, « Toute cette gloire lui monte à la tête et lui fait mal » et comment on peut être happé par le tourbillon médiatique, au point de ne plus contrôler son destin, sans compter la meute de paparazzi qui traque le couple Roberto & Ingrid. Marine Baron fait prendre conscience des nombreux paramètres à réunir pour s’assurer du succès d’un film.

Insérées dans le chapitre VII, deux pages de l’album familial immortalisent et résument les moments importants de la vie d’Ingrid Bergman depuis sa naissance, ses films phares et ses retrouvailles avec ses quatre enfants. Une vie tumultueuse, dissolue, erratique, semée d’embûches, de turpitudes, de souffrance, de déceptions, taraudée par la culpabilité à l’encontre de ses enfants et minée par les divorces successifs. Pas facile de voir l’opprobre, la disgrâce s’abattre sur soi. Mais aussi des joies indicibles, ce plébiscite de l’Amérique permet la renaissance de «  la magistrale Ingrid Bergman » qui rafla trois Oscars. Une consécration pétrie de reconnaissance.

Le chapitre X fait entendre la voix d’Ingrid Bergman, lorsqu’elle fut présidente du jury au festival de Cannes en 1973, où elle croisa Ingmar Bergman. Elle disait : «  Je n’ai pas choisi de jouer, c’est le jeu qui m’a choisie ». Pour elle, dit sa fille Isabella Rossellini « jouer la comédie n’était pas une profession mais une vocation ».

Marine Baron signe un mausolée mémoriel qui ravira les aficionados d’Ingrid Bergman, cette icône intemporelle qui a marqué Hollywood, l’Amérique et le monde.

Elle y a reconstitué les soixante-sept années de son existence, évoquant les quarante-six films, les onze pièces de théâtre et les téléfilms qui la catapultèrent au firmament de la gloire. Elle brosse l’ incandescent portrait d’une femme complexe, paradoxale, battante, amoureuse, polyglotte, à l’aise aussi bien sur scène que devant la caméra, éprise de liberté, dotée d’un charisme et d’un talent qui forcent l’admiration, tout comme sa stupéfiante force de résilience pour ses combats dont celui de la maladie. Ingrid confie : « C’est merveilleux de travailler quand on est malade. Cela vous donne de la force. Marine Baron ressuscite avec brio celle dont le nom demeure un mythe et quand le rideau tombe, c’est avec émotion que l’on referme cet ouvrage.

©Nadine Doyen

«  Le feu sous la glace » est une invitation à revoir les films de cette fascinante star.

Une lecture d’actualité idéale en marge du festival de Cannes 2015.

Lire aussi l’entretien avec Marine Baron autour de la biographie d’Ingrid Bergman.