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Le Vieux Journal de Lee Seung-U, traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Ed. Serge Safran, octobre 2013.

  • Le Vieux Journal de Lee Seung-U, traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Ed. Serge Safran, octobre 2013. 235 pages, 19,50 €.

Le Vieux Journal, Lee Seung-U

Le Vieux Journal, Lee Seung-U

Nous retrouvons dans ces nouvelles de Lee Seung-U, et tout particulièrement dans celle intitulée « Chez l’autre », l’ambiance de son roman Ici comme ailleurs (voir http://www.lacauselitteraire.fr/ici-comme-ailleurs-lee-seung-u), à savoir une sorte d’atmosphère grise et glauque, à la limite de l’absurde, où les protagonistes principaux, parfois le narrateur lui même, se voient peu à peu acculés au fond d’une impasse. Tous les personnages de ces nouvelles sont un peu dans la même position, comme flottant dans un environnement des plus banals et cependant hostile, confrontés à l’absurdité et au tragique d’une vie qui les décentre continuellement, jusqu’à ce que tel un morceau d’argile voué à ne jamais devenir pot, ils volent hors du tour du potier, pour aller s’écraser contre les murs… Et cette image est d’autant plus parlante qu’elle évoque aussi le tournis, le vertige que leur procure soit leur propre incapacité à réagir et à agir par eux-mêmes, soit les obstacles parfois invraisemblables qui se dressent devant eux et où leur propre logique est sans cesse défiée par une « logique » extérieure, qui les absorbe ou les rejette, et sape tout les fondement de leur existence. Même la réussite, aussi brillante soit-elle, leur échappe, comme dans la première nouvelle qui a donné son titre à l’ensemble du recueil, et dans laquelle le narrateur est un écrivain.

« Ses lèvres remuaient légèrement en suivant les mots que je lisais maladroitement. Il avait appris mes phrases par cœur. J’étais atterré. J’avais l’impression de commettre un crime. Les phrases que je lisais n’étaient plus les miennes. Un moment, le faible murmure a cessé, ses lèvres n’ont plus bougé. Ses yeux étaient clos. Il s’était endormi. J’ai continué de lire pour lui. Mes larmes ruisselaient. Elles tombaient sur le cahier. J’ai lu jusqu’au bout, jusqu’au bout… Je n’ai jamais pu dire que j’étais désolé. »

Une sorte de mécanisme froid que l’on pourrait nommer fatalité, conduit ces personnages vers la perte, la dépossession d’eux-mêmes, à la fois l’exil et l’enfermement. Lee Seung-U a l’art d’instiller le malaise à l’intérieur même du lecteur, on a presque l’impression de s’ennuyer en lisant, toujours au bord de poser le livre, mais le même mécanisme de fascination nous pousse à continuer, à aller jusqu’au au bout au cas où, comme dopé à l’espoir que quelque chose vienne enrayer le non-sens, qu’un peu de bonheur, de rêve, se glissent entre les lignes, mais en réalité nous allons simplement vers la fin du livre, comme les protagonistes vont vers leur propre fin, et chacun reste sur sa faim. D’ailleurs certaines nouvelles se terminent de façon tellement abrupte, qu’elles nous laissent comme hébétés, à la limite de la frustration.

Lire Lee Seung-U, encore une fois, est une expérience totale. Il est difficile de dire qu’on aime, mais ce qui est certain c’est qu’on reste bel et bien pris jusqu’au bout.

©Cathy Garcia

Lee Seung-U

Lee Seung-U

Figure majeure de la littérature coréenne Lee Seung-U est né à Jangheung en 1959 en Corée du Sud. Après avoir suivi des études de théologie il est devenu écrivain à temps plein et enseigne aujourd’hui la littérature coréenne et l’écriture. Auteur de plusieurs recueils de nouvelles et de romans, Lee Seung-U a obtenu plusieurs prix importants, dont le prestigieux prix Daesan (équivalent coréen du Goncourt) pour L’Envers de la vie. Il est aujourd’hui l’auteur coréen le plus traduit et le plus lu au Japon. Après le succès en France de La vie rêvée des plantes (Folio, 2009), Ici comme ailleurs a été publié en 2012 aux Éditions Zulma. Le Vieux Journal est son premier recueil de nouvelles traduit en français.

Lee Seung-U

Ici comme ailleurs de Lee Seung-U – Zulma 2012 – Traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet – 220 pages – 21 € – Kafkaïen est le premier qualificatif qui vient à l’esprit en lisant ce roman, pour l’univers dans lequel il se déroule et l’absurdité qui émane du parcours du personnage principal. Yu est muté par sa boite, le Gangsan Complex Resort, à Sori, une ville perdue entre un lac et des montagnes à l’Ouest du pays. « Lorsque, dans son guide, il a lu que « la petite ville de Sori, du fait de sa topologie particulière avait servi de lieu de bannissement », son cœur s’est de nouveau mis à balancer ».

L’histoire démarre sur ses mots qui donnent d’emblée le ton :

« Le vent a des hurlements de bête féroce. Au moment de quitter sa voiture, Yu a l’impression qu’un molosse enragé se jette sur lui. Il a un mouvement de recul. Le long des rues, papiers sales et sacs plastique tourbillonnent sous la bourrasque. Quelques véhicules cahotent sur la chaussée éventrée en soulevant des nuages de poussière ocre. Les rares passants, silencieux, font la gueule. »

Ici comme ailleurs est un roman hybride, indéfinissable. Il tient du polar, du roman noir, psychologique, métaphysique, à la limite du fantastique, et on pense à des films de cet extrêmement riche cinéma sud-coréen, en particulier ceux de Kim Ki-Duk, qui de même échappent à toute définition.

Lee Seung-U raconte le parcours d’un homme qui arrive dans une ville inconnue en pensant y travailler et qui y perdra tout ce avec quoi il est venu : sa femme, avant même d’arriver, car elle ne le suivra pas mais retournera dans une autre ville s’occuper d’un ancien amant, son portefeuille, l’accès à son compte, sa voiture, la raison pour laquelle il est là et ainsi de suite, comme si le réel se dissolvait derrière lui à chacun de ses pas. Sori, cette ville grise, froide, venteuse, inhospitalière et même dangereuse est un piège, mais à vrai dire, cet homme là n’avait-il pas déjà tout perdu avant même d’y arriver ? En refermant les dernières pages du livre, où la nature dans une apothéose grandiose, met un point final à tout questionnement, toute corruption, à toute l’absurdité de la condition humaine qui est exprimée ici, c’est la question que l’on se pose. Ce roman est un véritable condensé critique du monde d’aujourd’hui, une allégorie inversée, et finalement c’est un roman initiatique. On se détruit ici-bas et le seul espoir, le seul moyen que les hommes ont trouvé pour ne pas sombrer totalement dans la folie, c’est de quitter ce monde avant que la mort les prenne, découvrir par la dépossession, la paix éternelle. La grotte où un vieux fou dénommé Noé construit des maisons de pierre, est le seul lieu par lequel on peut s’échapper, le double enfermement devient matrice. Les vivants sont morts et les morts sont éternellement vivants. Les hommes libres sont piégés par une ville entièrement corrompue dans laquelle ils s’enlisent, ceux qui ont tenté de résister sont enfermés dans une grotte et découvrent dans l’enfermement, la liberté du détachement suprême. Subtile hybridation là aussi entre la pensée occidentale et orientale.

Ce roman austère, minéral, désespérant parfois, offre de par sa lecture elle-même, une étonnante expérience. Parfois, on voudrait poser le livre, le laisser tomber, mais il est impossible d’en sortir avant la fin car on la cherche, comme on cherche une goulée d’air. Par moment on s’ennuie,  on se sent morne et même quand la fin arrive, on reste hébété, comme choqué, voire insatisfait. La magie de Lee Seung-U, c’est de provoquer ainsi une réflexion, où soudain on accède à la compréhension de l’ensemble et on ne peut que saluer le génie de l’auteur. Ce n’est pas une lecture facile, une lecture de détente, si au départ nous pouvons être captivés comme on l’est par un polar, vers la fin, on s’enlise comme le protagoniste, on se sent gris. L’auteur nous fait traverser les états d’âme, les sensations de ce qu’il raconte, si bien que nous ne faisons plus qu’un avec ce que nous lisons. Avec le recul, c’est fascinant.

Cathy Garcia

Lee Seung-U est né en 1959 à Jangheung, au sud-est de la péninsule, et a passé son adolescence à Séoul. Suite à une expérience religieuse, il entreprend des études de théologie (« Je ne me sentais pas heureux, je me suis lancé dans cette voie pour fuir ce malheur et cette pression »), bientôt interrompues (« J’ai réalisé que l’on ne pouvait aborder la théologie d’un point de vue mystique ou à la manière d’un refuge. »). Le goût retrouvé de l’écriture se concrétise en 1990 par la parution d’un premier roman (Portrait d’Erisichton) qui lui vaut le Prix du jeune espoir littéraire de son pays. Majeure et unique dans la littérature contemporaine, sa voix est celle de l’intranquilité.

Du même auteur :

L’envers de la vie, Zulma, 2000

La vie rêvée des plantes, Zulma, 2007