Philippe Besson, Dîner à Montréal, roman, Julliard, (191 pages -19€), Avril 2019

Chronique de Nadine Doyen

Philippe Besson, Dîner à Montréal, roman, Julliard, (191 pages -19€), Avril 2019


Les écrivains qui optent pour une fin ouverte à leur roman sont souvent sollicités pour en connaître la suite. Rares sont ceux qui y répondent.

Philippe Besson, lui, a choisi de nous dévoiler ce qui s’est passé après cette rencontre inopinée avec Paul, son ex-amant, 18 ans plus tard, à Montréal.

Dans le chapitre d’ouverture, Philippe Besson rappelle les faits relatifs à son précédent roman : « Un certain Paul Darrigrand », donc pas de fossé à craindre pour le lecteur novice qui se plongera dans le tome final de la trilogie.

Résumons les circonstances et ses liens avec Paul.

En 1989, (il a vingt ans) : un coup de foudre entre deux adolescents étudiants.

Une liaison clandestine puisque Paul était marié. Séparation. Plus de contact.

En 2007, retrouvailles lors d’une signature en librairie à Montréal ! Trouble et audace de Philippe Besson de proposer de façon impromptue de « souper » ensemble alors que ses hôtes avaient prévu des « agapes officielles ».

Antoine, le nouveau compagnon de l’écrivain, de tout juste vingt ans, accepte d’emblée de l’accompagner. Il se réjouit même de partager ce repas en tête à tête, tout excité « d’être aux premières loges ».

La couverture du livre donne le ton intimiste avec ces bougies, « la lumière tamisée ». Cette configuration est propice aux aveux. 

Quant à la présence d’Isabelle, elle était incertaine, « compte tenu du passé ». 

Après l’évocation de leurs parcours respectifs, la conversation dérive sur cette nécessité d’écrire. Paul cherche à savoir quel déclic a conduit Philippe Besson à l’écriture, « qui isole et retranche ».

Ce dernier remonte à la genèse de son premier roman, confessant que deux critères y ont contribué : l’éloignement et la séparation. D’ailleurs dans une interview récente, il souligne la corrélation entre écriture et séparation : « La souffrance et les chagrins d’amour rendent l’écriture très fertile ». Et on peut en faire de la beauté. Il ne cache pas au lecteur ses états d’âme après la rupture  avec Paul : « triste, abattu, irascible, renfrogné, mélancolique » et lui, « le survivant d’une hécatombe », revient sur le vide laissé par ses disparus qui ne cessent de le  hanter.

Dans ce roman, il donne sa vision du métier d’écrivain tout en reconnaissant que « l’on écrit avec ce que l’on a vécu, ce qui nous a traversé ». Pour lui, « la vie ne peut pas faire un livre, mais la vie réécrite ça peut en faire un ». 

On pourrait citer le roman de Philippe Vilain « Un matin d’hiver » qui est l’exemple même de la retranscription d’une histoire vraie, en procédant à un travail de recomposition et «  d’ensecrètement ».

Philippe Besson, qui pourtant aime parler de ses publications sur les ondes, semble en revanche hostile à les voir « dépecer » comme des « rats de laboratoire ».

Quand la conversation parfois dérape et que la tension est palpable, l’un d’entre eux dévie vers un autre sujet. Ainsi Isabelle parle de leur fils, s’enquiert de la santé de l’auteur. Antoine vient aussi à la rescousse, mais maladroitement quand il veut évoquer le seul livre qu’il connaît : « Un garçon d’Italie ».

Comme l’entracte au théâtre, il y a une pause où deux protagonistes sortent fumer, laissant en tête à tête ceux qui se sont aimés.

Leur dialogue est un moment phare, car ils se lâchent, ils ouvrent les vannes, se dévisagent. Ils convoquent leurs souvenirs (On savait que ça arriverait.), émettent des regrets, se questionnent parfois avec aplomb (What if?), se dévoilent et s’adonnent à « une danse de la divulgation ». Le manque « qui ronge et tord le ventre » sans « tuer le sentiment » est évoqué.

Paul formule enfin son sentiment passé : « j’étais amoureux ». Un aveu que le narrateur a attendu en vain quand il avait vingt ans. Comme ces mots murmurés sont « fabuleux, sensationnels » ! « Ils ont la texture d’un baume, ils apaisent la brûlure ».

Est-elle préméditée, cette sortie d’Isabelle qu’Antoine suit dans la foulée ou est-ce juste le besoin irrépressible de tout fumeur ? Eux aussi conversent, la teneur de leurs échanges sera restituée par Antoine plus tard. Suspense !

Cet intermède permet d’apaiser la tension, de sortir du malaise qui s’était glissé entre les quatre protagonistes. Il est tard, « il est temps de rentrer » , l’heure de se quitter. Se reverront-ils ? Souhaitent-ils  d’ailleurs se revoir ? Et Philippe Besson de faire le triste constat de voir sa vie « tenir en à peine trois heures » ! 

Le romancier met en exergue le rôle joué par les lieux. Pour lui, « ils sont des liens et notre mémoire » et ils le façonnent. Certains de ses livres sont nés « du souvenir d’un endroit. Les images sont indélébiles, les sensations intactes », comme « l’éblouissement devant Florence, sa langueur à Lisbonne, son effroi à Shanghai. ». La métamorphose de Bordeaux lui a ravi ses souvenirs de jeunesse : « il n’en reste plus de trace », les coups de pelleteuse ont tout englouti.

On note par contre le pouvoir mystificateur de l’écriture.

Nous avons dû être nombreux à croire que Philippe Besson connaissait les Ardennes, la Cornouaille comme sa poche, alors qu’il reconnaît n’avoir jamais arpenté ces régions avant de commettre les livres. N’est-ce pas le talent de l’écrivain de rendre son récit crédible ?

Si certains auteurs ont pour marque de fabrique des notes de bas de pages, Philippe Besson a une propension pour des mots ou phrases en italique quand il veut donner plus de valeur au sens : « Il y a prescription. », «  pas grand-chose ». Le mot « sentiment » renvoie au roman précédent (1) où le narrateur confie à Nadine son attachement à Paul:« Nous avions un sentiment ». Ou encore le « je suis bien ici » prononcé par Paul après un moment parfait, devenu depuis « un souvenir déchirant ».

Autre constante, le romancier distille ses précisions, un détail, en aparté, entre parenthèses, créant une proximité avec son lecteur. Il nous fait entendre ses pensées intérieures et imagine celles des autres interlocuteurs.

Philippe Besson décline également un florilège des titres de ses livres parus, aiguisant la curiosité de ceux qui veulent approfondir son œuvre.

Une attitude du narrateur frappe le lecteur : son obéissance. Il obéit à l’ami qui l’a incité à envoyer son manuscrit. Dans les romans précédents, c’est l’élève de primaire obéissant au père instituteur, c’est le fils obéissant qui poursuit ses études pour satisfaire ses parents. Et ici il se plie à ses obligations : rencontre de journalistes, puis signature en librairie. Il obéit ! 

Le lecteur est privilégié car l’écrivain nous gratifie de confidences supplémentaires en nous restituant ce qu’il n’a pas dit, ce qu’il aurait pu ajouter. On ne se lasse pas de son écriture d’où jaillissent multiples interrogations, boutades et métaphores ! Mais gardons en mémoire « qu’il ne faut pas prendre les livres au pied de la lettre, on en rajoute pour émouvoir » ! 

Quant au narrateur, il a l’art de terminer ses romans par une phrase marquante. Que penser de l’injonction de Paul délivrée par texto, en pleine nuit ?! On imagine aisément le trouble que ce message a dû provoquer. 

Philippe Besson, romancier mais aussi dramaturge, met en scène « un quatuor»  inattendu, animé par les joutes verbales que se lancent les deux anciens amants devant leurs partenaires estomaqués, mais aussi ponctué de silences quand le trouble s’installe. Une pièce en trois mouvements : « Avant, pendant, après » leur tête à tête où l’humour et la sensualité affleurent. Un huis clos ardent.

L’auteur y revisite ses amours compliquées (avec des êtres ambivalents), se livre à une introspection toujours avec la même honnêteté et une pointe de nostalgie. Un bilan de la quarantaine libérateur, à l’heure de la maturité !  

(1) Un certain Paul Darrigrand de Philippe Besson, éditions Julliard

© Nadine Doyen

Un personnage de roman, Philippe Besson, Julliard ; Août 2017 (247 pages – 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Un personnage de roman, Philippe Besson, Julliard ; Août 2017 (247 pages – 18€)


Philippe Besson fait un pas de côté avec cet ouvrage relatant les coulisses d’une campagne présidentielle. Le tableau de la couverture n’est pas un Hopper, mais un Monet : Rue Saint-Denis, fête du 30 juin 1878 : une foule en liesse, tout un symbole.
Pourquoi le romancier s’est-il intéressé à Emmanuel Macron ?
Il s’avère qu’ils se connaissent déjà depuis quelques années, se fréquentent.
Il voit en lui une carrure de président tout en ayant des doutes pour le final.
Mais aussi un personnage romanesque cherchant d’ailleurs un référent littéraire.
Il va décrypter la figure de ce « météore », « une anomalie hypermnésique » qui emprunta le nom « En Marche » à Saint Exupéry.
En ouverture, Philippe Besson revient sur la genèse de ce roman, projet accepté par l’intéressé. Un gage de confiance puisqu’ « aucune relecture » n’est exigée.
Le récit débute le 30 août 2016, date marquante pour Emmanuel M. puisque jour où il démissionne.On assiste à une vraie mise en scène théâtrale : un bateau blanc, à son bord un homme déterminé, « avec la lettre », qui part vers l’Élysée.
L’auteur insère un autoportrait d ‘Emmanuel M. qu’il décrypte en mettant en balance ce qui peut être un atout et ce qui peut nuire. Il nous montre de multiples facettes (du « sale gosse » au « courtisé »), mais conclut par ce côté paradoxal, impénétrable, comme « un sphinx version Mitterrand », « coffre-fort cadenassé ».
Il recueille aussi les confidences de sa photographe attitrée « Soazig », de sa mère croisée à Bercy. Il en distille d’autres glanées au cours de l’avant campagne.
Le rapporteur dissèque la période avant dépôt de candidature. Il souligne le suspense qui perdurera jusqu’à l’annonce officielle le 16 novembre 2016.
Comme le couple est indissociable, Philippe Besson qui a plus d’affinités avec Brigitte M. livre également son portrait, texte de commande pour un magazine.
Il évoque sa famille, la rencontre avec cet élève brillant qui devient son mari. Puis souligne tout ce qu’ils ont dû surmonter (presse malveillante, des opposants qui prédisent son échec, la rumeur d’homosexualité). Comme le rappelle Gaspar Glanzer « la politique est un sport de combat » ! Des joutes électorales à affronter dans un milieu qui brasse la violence verbale, mais pas que (« férocité, acrimonie »).
La complicité entre Brigitte et Philippe Besson est frappante par leurs échanges téléphoniques, quasi quotidiens, surtout lors « d’avis de tempête ». On devine les craintes de Brigitte jugulées par l’auteur d’ Arrête avec tes mensonges (2).
Roman dont elle a trouvé « les mots justes et coupants ».
On découvre les personnalités de tous ceux amenés à entourer le candidat, à oeuvrer dans l’ombre, les deals passés avec d’autres. Puis les soutiens de sommités.
Si Philippe B donne des conseils, félicite, encourage, il tacle aussi, il ne se prive pas de montrer son désaccord, comme pour le choix du titre du livre à paraître d’Emmanuel M. « Revolution ». Il l’épingle pour des paroles maladroites, un discours trop long, creux. Il lui rapporte les propos de proches : « Il a intérêt à rectifier, s’il veut que ça marche ». Il brocarde les médias qui cherchent le buzz en recevant le candidat tout comme les propos délétères de certains éditorialistes.
Quand la coupe est pleine, « l’attaqué », « le gourou sans programme » fait entendre sa voix aux détracteurs virulents.
Philippe Besson soumet moult questions au candidat, à « la dimension christique », « visage de la Pietà » , « considéré comme le métèque en politique », le faisant se projeter à l’assemblée et face aux grands (Trump et Poutine). Force de constater qu’il a toujours la parade pour lui répondre,qu’il aimante, galvanise, séduit les foules, suscite l’espoir et l’admiration de Ph.B.
Toutefois un danger se profile avec Marine Le Pen. D’où la nécessité de ne pas faiblir et présenter un programme fort.
On suit Emmanuel M. dans ses déplacements en France et Outre-mer, à l’étranger. Une escapade privée à Lisbonne, début 2017, que le couple romantique a certainement faite, sur les traces du roman Les passants de Lisbonne. (1)
Ce qui ressort de ces entretiens avec Philippe Besson ce sont les connaissances encyclopédiques d’Emmanuel Macron, d’où la pléthore de références dans cet ouvrage. Citons celle de Camus : « Oui, j’ai une patrie : la langue française ».
Au final, le portraitiste montre « un homme singulier, qui reste énigmatique » avec une certaine opacité, placidité. Il s’attarde sur sa poignée de main, son regard !
A l’aube des deux tours, l’effervescence règne au QG, ce sont briefings, débriefings, débats télévisés, période dont chacun se souvient qui signe « la déliquescence des partis qui structuraient la vie politique depuis cinquante ans » et la victoire d ‘E.M.
On peut entonner Nina Simone : « It’s a new dawn, it’s a new day, it’s a new life ».
Finie « la vie de corsaire », finie l’exultation, place à « la solennité, la gravité, la rareté » pour celui qui est maintenant le plus jeune président de la République. Fin de l’aventure pour notre narrateur qui a pour reliques de ce « long compagnonnage » ses carnets noirs empilés, truffés de notes, de paroles « griffonnées à la hâte, avec le souci de ne pas les déformer »!
En filigrane on devine Philippe Besson, « le garçon sensible », qui glisse une pensée pour ses disparus :dédiant cet opus à sa grand-mère, et imaginant comment son père aurait jugé cette campagne.Donquichottesque ?! On retrouve l’écrivain proche de son lecteur qui nous adresse un aparté : « Que je vous dise.. », dans lequel il explique son besoin de distance « avec les soubresauts de la politique ».
On entend la discrète voix de S. qui juge cette campagne chronophage, confisquant leurs moments privilégiés à eux deux.
Dans ces miscellanées de Philippe Besson, sont regroupés des articles publiés dans la presse ou dans des magazines, des SMS,des bribes de conversations plus intimes où l’on sent le rôle de catalyseur, voire de modérateur, joué par le romancier. S’y glisse son ressenti, en aparté. A savoir qu’il est parfois « périlleux d’écrire des livres » !
Un récit qui court du 30 août 2016 au 14 mai 2017 et relate le parcours d’un homme ambitieux et déterminé, en marche vers le pouvoir, vers l’Élysée, ce Graal convoité, avec tous les obstacles, les déconvenues à endosser, les rumeurs à contrecarrer.
Neuf mois qui tissent la complicité entre le futur président, et Philippe Besson, « le conteur de ses faits et gestes » et ont permis de lâcher quelques confidences.
Un témoignage éclairant de ce moment historique hors norme, qui a « turbulé le système » qui fera date. Un pas de côté réussi, impartial, sans complaisance.
Une expérience unique et mémorable que l’auteur nous a fait vivre avec intensité.

Nadine DOYEN


(1) : Les passants de Lisbonne de Philippe Besson Julliard janvier 2016
(2) : Arrête avec tes mensonges de Philippe Besson Julliard janvier 2017

Philippe Besson « Arrête avec tes mensonges », roman, Julliard ; (194 pages – 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Philippe Besson « Arrête avec tes mensonges », roman,  Julliard ; (194 pages – 18€)


Philippe Besson lève le masque et s’essaye à l’autofiction, en prenant pour titre, une injonction de sa mère. Alors cette fois, quelle vérité le romancier  nous livre-t-il ?
Dans le prologue l’auteur nous informe des circonstances qui ont généré ce roman. Dans une phrase sans point, ponctuée seulement par des virgules, marquant sa sidération, sa commotion. Qui peut bien être cette silhouette qui le met en transe,le perturbe, qui l’écrase ? Qui le fait bondir à sa poursuite, qui se retourne ?
L’auteur tisse très rapidement une complicité avec son lecteur : « Que je vous dise », « Vous imaginez » ! » vous savez ». Toutefois, en champion des mensonges, il lui arrive de nous mentir !
Il sait se souvenir de ses disparus, perpétuer leurs mémoires, pour preuve, ce roman dédié à Thomas Andrieu. Ici, il revisite son enfance, « coton », ressuscitant la figure paternelle. Un père qui ordonne, un fils qui obéit, passe du vous au tu. Tableau des écoles d’antan avec le poêle, les cartes aux murs. Époque de Jacques Chancel.
Puis, au lycée de Barbezieux, il s’arrête sur son adolescence qui le rapproche de cet inconnu qui a repéré « le garçon des livres » et sa différence. C’est cette différence, comme un ovni, qui lui vaut quolibets, insultes, mais il a su s’aguerrir.
Si le narrateur découvre son orientation sexuelle dès onze ans, se montre déjà curieux du corps de l’autre, c’est lors de l’hiver 1984 qu’il tombe amoureux. Philippe Besson, bien connu comme entomologiste des coeurs décline deux pages sublimes autour de l’amour, bien que « difficile à cerner » :ce sont « des bouches qui se cherchent, des torses qui s’épousent, … ». Il traduit cela par le « foudroiement amoureux, l’extase, l’éblouissement ». On est au plus près de la peau des amants pendant leurs fusions charnelles. On assiste à une métamorphose, un épanouissement visibles aux autres.
Au fil de leurs rencontres, leurs portraits se tissent. Surgissent les points communs et les différences des deux lycéens amoureux. Tous deux sont des enfants non désirés. Tous deux en terminale. Ils ont déjà participé à des vendanges, suivi le catéchisme.
L’un est brillant, écoute Goldman, l’autre écoute Téléphone, aime la terre, la ferme.
L’un s’ assume, l’autre vit dans « l’autocensure, le refoulement », le silence.
L’un aura soif d’ailleurs, tel un globe trotter, l’autre nous réserve des surprises.
Avec le recul des années, l’auteur peut mieux cerner ce qui les a aimantés, ce qui a plu chez l’autre. Il souligne en quoi le déterminisme social a façonné leur avenir.
Les lieux, pour Philippe Besson, sont des liens et  notre mémoire.
Les cafés sont également un lieu privilégié pour l’auteur. Ici C’est dans un café que Thomas fixe le premier rendez-vous ,celui de leur premier tête à tête, dans la clandestinité. Nul doute que le gymnase, le cabanon resteront associés aux premiers émois, baisers, premières étreintes. Puis la garçonnière de Philippe.
C’est aussi dans un café de Bordeaux que se fait l’entretien entre Lucas et le narrateur. Occasion pour peindre Bordeaux avant/maintenant.
Que la mer soit si omniprésente dans ses romans (Une bonne raison de se tuer ; De là on voit la mer : « une femme sur le quai du port de Libourne », les adieux « des bateaux qui prennent le large » ; Un instant d’abandon ; La Maison atlantique) ou pièce (Un tango au bord de mer) vient de ses nombreux séjours sur l’île de Ré.
Ces années de liberté sexuelle seront rattrapées par le « cancer gay », telle l’épée de Damoclès, sujet sur lequel Philippe Besson,très sensible à ce fléau, consacra un touchant opus : Le patient zéro (1). Il y confesse la « béance de l’absence »,dévasté à chaque disparition de ses amis à qui il « rend visite régulièrement », lui, le rescapé.
A la fin du chapitre 1, pour Philippe, retour de vacances d’été, le bac en poche. Un coup de fil, le choc, « comme une collision », « une clameur déchirante », une crucifixion. La phrase visionnaire de Thomas lui revient comme en boomerang: « parce que tu partiras et que nous resterons » et « une décision est prise : « J’efface Thomas Andrieu ». Mais peut-on vraiment occulter un si grand premier Amour ?
Dans le chapitre 2 entre en scène cet être mystérieux qui, lui, connaît le lien entre son père et l’auteur. Lucas, « l’enfant accidentel » lui relate ce qu’est devenu Thomas.
Thomas, prénom récurrent dans les romans de Philippe Besson, comme le fait remarquer Lucas. On devine le maelström que ces révélations génèrent. Va-t-il essayer de reprendre contact ? Thomas lui fera-t-il signe ? « Le temps a passé, la vie leur a roulé dessus, les a modifiés ». Ils ont atteint la quarantaine.
Coup de théâtre au chapitre 3 avec le drame annoncé, une lettre reçue, une à remettre qui clôt le roman. A la demande de Lucas, ils se retrouvent au café Beaubourg.
Philippe Besson nous tient en haleine. Épilogue poignant, la disparition d’un père renvoie à celle du père du narrateur à qui il a dédié La Maison atlantique.
On note la discrète présence de S., celui qui comprend, apaise, réconforte, soutient.
Dans son nouveau roman « des premières fois », Philippe Besson se dévoile avec une franchise qui en étonnera plus d’un. Par contre, Thomas a vécu une situation identique à celle du philosophe Fabrice Midal, qui l’évoque dans un livre (2) en invitant à « cesser d’avoir honte de soi ». Ces aveux devraient aider ceux pour qui faire leur « coming out » reste un tabou dans leur famille, souvent obligés de trouver une écoute dans ce centre « Le Refuge ».
L’auteur explore la rapport père/fils, celui de Thomas avec ce père « taiseux frugal » et le sien, exigeant, pour en conclure : « Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils ».
En filigrane, on sent le pouls des années 84 : « grève des mineurs sous Thatcher, assassinat de Gandhi ; JO en Yougoslavie, pays pas encore démembré.. ».
Même anonyme, on reconnaîtrait l’identité du narrateur, pas seulement au name dropping de Philippe Besson, avec ses références habituelles : Fanny Ardant, Patrice Chéreau pour le cinéma ;Hervé Guibert, Marguerite Duras pour ses lectures et en exergue de ce roman, mais aussi à sa VOIX qui émane du livre.
Le roman est scandé par : « Un jour/Plus tard/j’écrirai sur », où on retrouve les thèmes de prédilection de l’auteur : la morsure de l’attente, le manque, l’absence, la brûlure de l’amour,le suicide, le deuil. Points de départ des livres évoqués. Pour les connaisseurs de l’écrivain, on reconnaît L’arrière saison à la description du tableau de Hopper en couverture. Se résoudre aux adieux, base de l’interview, en ouverture.
« Un écrivain écrit toujours par rapport à un secret, lequel irrigue son oeuvre souterrainement. Jusqu’à ce qu’il éclate au grand jour », selon Pierre Assouline. Parfois quelques pages suffisent, parfois tout un livre. Les insatiables vont guetter le roman qui parlera des disparitions mystérieuses de garçons dans les « eaux noueuses » de la Garonne…comme nous le promet l’écrivain quinquagénaire !
Le narrateur aurait tort de regretter l’absence de « traumatisme d’enfance » pour nourrir un livre « bankable », ce récit autobiographique débordant d’émotions, retient l’attention, bouleverse ses lecteurs, leur tire une larme. Se raconter reste un exercice périlleux en littérature que Philippe Besson a su parfaitement maîtriser.
Un roman qui se lit d’une traite et suscite un engouement fulgurant, exponentiel.


(1) Patient zéro, collection Incipit (120 p, 12€)
(2) Fabrice Midal Foutez-vous la paix ! Et commencer de vivre Flammarion/ Versilio

©Nadine Doyen

 

Philippe Jaenada, La petite femelle ; Julliard (714 pages – 22 €)

Chronique de Nadine Doyen

9782260021339Philippe Jaenada, La petite femelle ; Julliard (714 pages – 22 €)

Après Sulak, biographie romancée d’un braqueur plein de panache, Philippe Jaenada affiche une fascination pour les faits divers et ces êtres qui ont défrayé la presse, les médias, au point d’en faire à nouveau son personnage central.

Un titre qui impose un éclairage. Qui est Pauline Dubuisson (11/10/27 – 22/09/1963), figure marquante qui a inspiré d’autres écrivains précédemment ?

N’a-t-elle pas aussi impressionné l’adolescent Patrick Modiano quand il la croisa ?

Dans le prologue, l’auteur justifie sa gigantesque entreprise : rétablir la vérité, puisque ce qu’il a lu, entendu est « plus faux que faux », a été déformé.

Coup double, en réhabilitant quelque peu sa figure centrale, intelligente, cultivée, et belle, qualifiée par Alphonse Boudard de « surdouée sauvage ».

L’auteur retrace l’enfance de Pauline, son éducation aux côtés de son pygmalion de père. Vient sa métamorphose en une bombe « sexuelle ». La traversée de la guerre a engendré sa vocation de soigner, puis de devenir médecin. Étude reprise en 1941,bac en poche, dans un contexte peu favorable (les bombardements anglais s’intensifient ; elle est victime de la rumeur d’avoir couché avec les boches, d’un viol collectif), sans compter les déménagements successifs. Les innombrables adjectifs attribués à Pauline, titres de chapitres, sont édifiants, résumant les facettes sous lesquelles elle est perçue : de « légère, perverse, souillée, hystérique, tondue… » à « cérébrale, comédienne, simulatrice, traquée… » et même « sans coeur et méchante », tant sa vie a été chaotique. Le portrait de Pauline, « la pin-up de la fac », se complexifie de façon chorale. Sa logeuse, Eva Gérard, relate, en la trahissant, ses relations amoureuses dont celle avec le plus beau parti de la fac : « Félix Bailly ». L’auteur autopsie cette idylle et nous laisse deviner une tension croissante entre Paulette (comme elle se fait appeler) et Félix. Dévergondée, « la petite femelle » ou « plus cérébrale que sensuelle » ? Imprévisible, surtout et difficile à cerner.

Le récit se focalise sur cette liaison tumultueuse et son délitement. Félix, qui avait occulté les mises en garde de ses parents et amis va commencer à ouvrir les yeux et voir en Paulette « une demi-folle », « un démon », « une ravageuse » et même « une cinglée ». En résumé, une femme qui ne peut lui convenir « comme un couvercle à un pot ».

La tension atteint son paroxysme après la lettre de rupture envoyée par Félix et la révélation de l’existence de Monique, cachée au début. Les réactions de Pauline, son achat d’un pistolet, le flacon de cyanure, laissent préfigurer le pire. Suspense encore étant donné sa traque de Félix et les menaces proférées à son encontre.

Devenue « une épave », va-t-elle se suicider ? Est-elle capable d’éliminer son ex-amant? Ou au contraire rebondir en s’investissant plus dans son travail ? Peut-elle éradiquer son passé sulfureux avec des Allemands, son humiliation d’avoir été tondue, cause de son maelstrom intérieur, de ses non-dits ? Sa rencontre avec Bernard Legens marque un tournant dans sa vie amoureuse. Beaucoup de lettres exaltées échangées, avant de réaliser qu’elle ne l’aime pas.

Le narrateur continue à nous maintenir dans la rétention d’information. Toutefois, les mots « crime, procès » retiennent l’attention du lecteur et aiguisent sa curiosité. Puis sa logeuse, Eva Gérard fait allusion au « drame ».

Au chapitre 31, les coups de feu résonnent, Félix s’écroule. Le destin de Pauline bascule et la propulse à la case prison. Si le procès retentissant, qui débute le 18 novembre 1953, a enflammé la France, il passionne aussi le lecteur. Elle aura sauvé sa tête, mais se voit « condamnée aux travaux forcés à perpétuité ». Durant son incarcération, Pauline montre un nouveau visage : « noblesse de sentiments ».

En s’exilant au Maroc, en changeant d’identité, réussira-t-elle sa renaissance ?

N’est-elle pas « attentionnée, douce » pour les patients ? Plus attachante ?

Le récit se ramifie, Philippe Jaenada s’intéressant aux conséquences pour les parents de l’assassiné et de la meurtrière et également aux compagnes croisées en prison.

L’auteur brosse un tableau de la prison d’Haguenau où sévit « une discipline drastique ». Ce qui force l’admiration envers cette protagoniste, c’est son opiniâtreté à décrocher son diplôme de médecin, sa réussite à d’autres examens.

A travers son héroïne, l’auteur explore la passion destructrice, les intrigues de coeur, gangrenées par le mensonge, l’hypocrisie, et le statut de la femme libre qui ne veut pas être cantonnée à la cuisine. Les étudiants donnent des portraits d’elle diamétralement opposés, tout comme les nombreux témoignages recueillis pour le procès. La voilà considérée comme « une hyène », accusée d’avoir commis « un carnage de bonheur ». Serait-elle incapable d’aimer et d’être aimée ?

Philippe Jaenada, «  tapir enragé » nous livre ses constatations, ses hypothèses, ses déductions, résume les points essentiels après avoir passé au crible la presse qui a divulgué le fait divers, parfois brodé autour pour doper les ventes. Il pointe également le manque d’exactitude historique d’ouvrages antérieurs qui prétendent offrir « un récit fidèle ». Il commente le journal intime de Pauline. Les extraits des journaux d’un prêtre , d’un résistant témoignent de la violence, des exactions.

Il nous fait partager son « work in progress », ses surprises grâce à internet, « un truc dingue » lui permettant de retrouver des traces des personnages cités dans les rapports, susceptibles d’avoir connu Pauline. Il recueille les témoignages de Lucette, sa « voisine du bistrot d’en bas » qui a vu des femmes subir la tonte.

Philippe Jaenada déroule en parallèle la vie de Pauline et le contexte historique : occupation allemande, le mur de l’Atlantique, les bombardements alliés.

C’est ainsi qu’il fait allusion au tragique destin de Charlotte Salomon, en octobre 43, peintre méconnue que David Foenkinos a sortie de l’oubli avec Charlotte.( 1)

Lire Philippe Jaenada, c’est s’accommoder de sa propension aux digressions, de ses anecdotes sur sa vie (souvenirs de ses premiers émois amoureux, de son Prix de Flore, d’une réservation de table à NewYork), de ses parenthèses, distillant son point de vue ou se dévoilant : « on n’est pas de bois ». Ainsi il fait un détour par Troyes, où fut créée « la culotte Petit Bateau ». Il décline la vision des femmes chez Nietzsche, auteur qui a laissé son empreinte chez Pauline. Il livre une réflexion sur le French kiss. Il veille à glisser une note d’humour dans ses apartés pour plus de légèreté.

En bonus, un brin d’exotisme, en évoquant Essaouira, où Andrée fait son internat et d’où Julien Blanc-Gras, écrivain voyageur (3) écrit à Philippe Jaenada que « le vent de l’Atlantique nettoie ton âme pour la peindre dans le bleu de l’océan ».

Les dates, qui ponctuent le récit, renvoient parfois l’auteur à ses propres souvenirs ou à des événements du moment comme la naissance de Janis Joplin en 1943, 15 mars 1954, la publication de Bonjour tristesse, juillet 59, le décès de Billie Holiday.

Il apostrophe son lecteur tissant un rapport de complicité, sorte de « marché secret, à l’insu des personnages » pour Amos Oz. Il est inattendu de se voir proposer du coca ou une anisette, souhaiter bon appétit ou de croiser le frère de Laure Manaudou. Brigitte Bardot est mentionnée car elle a incarné une héroïne, qui emprunte des pans de la vie de Pauline, dans La vérité de Clouzot. On aurait envie de demander à l’auteur : A quand le « court traité de comparaison raisonnée entre les pâtes et l’amour » ? A quand « Le Manuel de sagesse et de tolérance de tonton Philippe » ?

Lire Philippe Jaenada, c’est découvrir un langage fleuri, des tournures inattendues : «  La malédiction se frottait les pattes », « c’est une autre paire de bas », « se brosser l’hermine ». Des comparaisons singulières : « plus triste qu’un parpaing », « mobile comme une armoire à glace », « La malédiction se frottait les pattes ».

On ne pourra pas qualifier ce roman de « flou (à la David Hamilton) », mais au contraire de foisonnant. La table des matières est une aide précieuse. D’une histoire « ordinaire » Philippe Jaenada en fait un récit extraordinairement réussi, précis, aussi captivant que Sulak, Prix d’une vie 2015 et Prix des Lycéennes de ELLE 2014.

Saluons le travail colossal, fouillé, effectué pour réunir toutes les informations contenues dans cet ouvrage de fort tonnage. La copieuse bibliographie en atteste. Quant à l’auteur, se ferait-il « l’avocat de la diablesse », en plus de nous émouvoir ?

Ne dénonce-t-il pas la misogynie de l’époque ? Au lecteur d’en juger.

Philippe Jaenada signe une excellente étude qui nous plonge, en quarante-six chapitres, au coeur de la vie de Pauline Dubuisson jusqu’à sa destinée pathétique, au Maroc, avec en toile de fond l’occupation allemande, puis la libération de Dunkerque.

Une enquête époustouflante à la hauteur de la vie cabossée de Pauline Dubuisson.

 

©Nadine DOYEN

(1)de David Foenkinos : Charlotte avec des gouaches de Charlotte Salomon, sorti en octobre 2015, collection Beaux livres, Gallimard. (296 pages – 29€)

… et aussi le roman de David Foenkinos, Charlotte, Gallimard (221 pages – 18,50€)

(2)Vie ou théâtre ? De Charlotte Salomon, Le Tripode-(840 pages – 95€)

(3) Julien Blanc-Gras, auteur de Touriste, In utero, Au diable Vauvert (192 p – 15€)

Fouad Laroui Les noces fabuleuses du Polonais nouvelles Julliard ( 17,50€ – 174 pages)

Chronique de Nadine DoyenFouad Laroui  Les noces fabuleuses du Polonais  nouvelles  Julliard

Fouad Laroui  Les noces fabuleuses du Polonais  nouvelles  Julliard ( 17,50€ – 174 pages)

Fouad Laroui, Prix Goncourt de la nouvelle en 2012, renoue avec le genre.

 

Il nous embarque dans son pays natal, au Maroc, décor familier pour l’auteur , dépaysant pour le lecteur. Il campe ses protagonistes dans un restaurant  de Marrakech (Délices de l’Orient), au Café de l’Univers et au lycée de Casablanca.

La nouvelle éponyme, la plus longue, se déroule à Khouribga, « construit par les Français » et au Café de la Poste . Elle nous est contée par un ingénieur, qui crée le suspense en laissant entendre qu’il a peut-être eu tort de ne pas intervenir.  On assiste à un mariage traditionnel, « un zouaj » entre un Polonais dentiste et Daouia « la plus belle fleur », « la perle » de la ville. Expérience proposée par Moussa, « le démiurge », « pour rire » d’autant que Matchek, le Polonais,  tenait à s’intégrer aux autochtones, à apprendre « la langue du cru ». S’ensuivent les conditions financières avec  « les adouls », la conversion  à la religion musulmane avant la cérémonie « factice », pour le folklore, avec « la musique, les cheikhates (danseuses), la « tambouille ». L’auteur souligne l’absence de mixité sociale et la façon dont les femmes étaient considérées par les étrangers, réduites à « des corps ».

Quand Matchek prend conscience qu’il a été piégé, qu’il n’est plus possible de revenir en arrière,  il est bien décidé à en découdre avec Moussa, à l’origine de cet imbroglio.

Toutefois il devient le roi de la procrastination, et n’a toujours pas mis les choses au clair avec Daouia. Ne serait-il pas, lui originaire de la Vistule, en train de succomber au charme de sa vestale ? D’apprécier son talent culinaire («  délicieux fumet », « écuelle d’amlou »), de trouver une maison « bien tenue » ?

Une fois muté ailleurs, le narrateur ne manque pas de  s’informer. Que devient ce faux couple mixte ? Il  émet même ses hypothèses quant à la façon dont Daouia peut relater son passé, riche en déboires et désillusions. N’aurait-t-elle pas retrouvé  « la confiance dans la bonté des hommes » grâce à son Pygmalion ?

Mais ne déflorons pas l’épilogue de cette situation qui relève du vaudeville.

Géométrie  de l’amour, qui se passe le temps d’une récréation, est présentée sous la forme d’ une pièce de théâtre. Cette  conversation entre trois professeurs autour de l’amour aurait pu s’intituler « L’art de la rupture ». Difficile de s’entendre sur la définition de l’amour émise par Alain: «  Le contact de deux dermes ».  « Foutaises », « L’horreur ! » sont les  réponses d’Alain en réaction aux propos de Sylvie qui juge « l’amour inépuisable ». Ils convoquent et citent Platon, Descartes, Lulle,Aragon.

C’est alors que Naima explose, réalisant qu’elle fut une femme objet  et que Sylvie traite Alain de « goujat », en découvrant la liaison qu’il entretenait. La pièce s’achève sur un monologue de celui qui n’avait aucun scrupule à tromper sa femme.

Au Café de l’Univers, Hamid revient sur les années 70, pas encore gagnées par le « toujours plus ! » mais marquées par la passion du catch. Il tente de captiver son auditoire en  brossant  le portrait de Tawa l’Indien, « la terreur des rings » dont peu se souviennent. Cet « Attila du pugilat » , aussi « le Vengeur masque » semble être un pionner de la mode de Daft Punk avec son loup, « fait d’un pneu » qui  « lui dévorait la face » ! Un être à l’  identité trouble, ambiguë, voulant « devenir deux ».

Mais comment ruser quand un promoteur croit tenir « le match du siècle » en mettant face à face celui qui  en réalité n’est qu’un : Tawa l’Indien ? Le talent du conteur opère. L’auditoire d’Hamid  suspendu à ses lèvres, le presse de poursuivre, happant le lecteur tout aussi avide de connaître la suite. Pour prolonger le suspense, le conteur  joue avec son public : « C’est alors que … »,  «  Devinez ! », « vous suivez ? ». C’est un récit homérique qui décrit à la fois le combat sur le ring et l’effervescence dans les gradins. On peut y voir l’illustration de l’expression « Tuer le père », titre d’un roman d’Amélie Nothomb. Cette exploration des rapports père/fils, leur rivalité , le besoin de se démarquer, d’imposer  chacun leur personnalité  peut être transposée au « duel » père / fille que certains se livrent en politique.

La  dernière nouvelle qui met en scène Torrès, le roi du mensonge  de Casablanca, fait écho au « nonsense » anglais, par la démesure des récits du protagoniste, allant crescendo. Comment gober que l’on puisse avec des « cerclets » d’aspirine apprivoiser , voire dompter une horde de sangliers ? Comme L’écrivain national de Serge Joncour qui redoute « ses lectrices procureures », Torrès se voit contrer par Hamid, qui aime lui démontrer le contraire et se plaît à le coincer. Sous couvert de ces trois récits loufoques, le narrateur dénonce les choix politiques faits. La priorité n’ayant pas été pour « résoudre la pénurie d’eau, les épidémies ou la scolarisation ».

Fouad Laroui épingle aussi ces charlatans qui soignent  des paysans crédules avec « une amulette contenant un verset du Coran » et à coups de crachats et de bâton.

Les récits, ponctués de termes locaux (zellige, on boit du Youki-Cola, on raffole de la bissara, de belboula),  apportent dépaysement et exotisme. Mais d’autres langues émaillent le recueil : « fast- forward »,  « Ze skin ! »,« Cui bono ». Parfois en série : « Dos, jouj, two », « Rien, nada, oualou ». L’auteur emprunte le vocabulaire horticole « dans un classique du XIX siècle ».  Fouad Laroui jongle avec les mots : «  de long en long (large il n’était pas) », « Le gong gongue »,  en forge même : « fortuités »,      « anfractuotruc ». Il nous déverse une liste de prises de catch à consonance anglaise.

Le comique naît de la méconnaissance de la langue pour le Polonais, qui déforme la phrase apprise par coeur dans son incantation à « al-lah ».

L’auteur  fait un copieux usage des notes de bas de page, d’incises, de parenthèses : « (Vous suivez ? »), sorte d’aparté. Certaines expressions font mouche : « Le cerveau du Polonais s’enfuit par les fenêtres », « le taximan la trouva saumâtre ».

Le style est très varié : « Fouette ! Cocher », « te me les goba ». Impératifs dans les dialogues, souvent très animés : « Concentre-toi ! », « Raconte.. », injonctions.

Langue parlée et cette tournure récurrente: «  il te me déguise… ».

Comme dans L’étrange Affaire du pantalon de Dassoukine, le novelliste fait se rencontrer les cultures occidentales et musulmanes, deux religions,  pointe les croyances, les rites et  superstitions qui gouvernent certains sujets. On devine l’amour indéfectible de la langue française chevillé  à l’âme. On note les références au gouvernement de Hassan II,  à l’accord de coopération entre la Pologne et le Maroc, à l’époque du protectorat français,  ce qui date les textes. La police secrète des « années de plomb » est également épinglée, tout comme la censure de la liberté d’expression.

Fouad Laroui a le don de nous embobeliner en campant ses personnages dans des situations incongrues, parfois ubuesques.Quand la nouvelle foisonne de détails, il n’hésite  pas à offrir un résumé, épargnant au lecteur à l’esprit paresseux des efforts de mémorisation. Dans ce recueil de cinq nouvelles,  l’auteur interroge la nature humaine et les mensonges de ceux qui affabulent à l’envi, de ceux que la passion et  le désir conduisent à l’adultère. Il transmue , avec beaucoup d’humour,  le réel et le quotidien en parabole métaphysique. Il tend à démontrer que les animaux, qui ignorent « les niaiseries du fqih » et la superstition seraient « moins bêtes » que les hommes.

Souhaitons que Fouad Laroui  détienne, en réserve, dans un « tiroir de son cerveau » maintes anecdotes abracadabrantesques  encore à  nous relater !

©Nadine Doyen