Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel


Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€


L’universalité de la torture le prouve : on fait violemment avouer ceux qui nous semblent seuls à savoir quelque chose d’intéressant. Mais d’un poète qui, en sens inverse, avoue toute sa vie quelque chose qui paraît plutôt indifférer les autres, et qui insisterait pour qu’un lecteur lui explique, du dehors, ce qu’il peut bien être seul à savoir – et dont lui-même (le poète) ne devine que le trouble associé, l’amère et pourtant jubilatoire insistance, l’effet sur lui de ce qui l’accompagne, à son insu, depuis à peu près toujours, de ce poète (né en 1941), donc, hanté par ce qu’il a affronté sans jamais l’avoir vu en face, que dire ?…

« Toute surface abolie

bleus et blancs inédits

ouvrent l’instant de mer

la mer

son lent tempo du petit matin

cette certitude qui vient

cette sérénité plein jour

plein jour sans écaille

plein jour aileron

plein jour    plein jour » (p.16)

  … Qu’il est vieux, qu’il est seul, qu’il arpente sans mot dire quelques kilomètres carrés de la côte languedocienne, qu’il n’y attend personne (en tout cas, pas un quelqu’un qui serait déjà formé), mais qu’il se sent lui-même comme « attendu » par quelques micro-milieux qu’il traverse, par ses biotopes favoris, par les « éléments » constituant les canaux, les dunes, les arbustes, les filets (de pêcheurs), les lagunes et les pluies, qu’il croise ou pénètre.

« faire corps

avec la peur du scarabée

sur le versant sombre de la dune

faire corps

avec le sort des chardons bleus

dévoués à l’emprise du sable

faire corps

avec le double de la dune

deviné dans ces deux nuages dos à dos » (p.47)

Et ce n’est pas un délirant, pas un manieur de providences, pas même un fan de hasards, mais c’est bien ça qu’il fait : il y va, il se rend à certains endroits (en certaines heures, saisons et circonstances, sans doute) pour savoir si, oui ou non, il y avait, justement, « rendez-vous ». Encore une fois, ni paranoïa, ni mythomanie, ni animisme (c’est un savant politiste et sociologue, un universitaire, un tout à fait rationnel sur lui !) dans cette constante et simple interrogation – qu’il mène et qui le mène partout : « Me voudra-t-on quelque chose ici ? ».

« Venus

sans y être tenus

tiraillés

entre tourments et extases

leurs faces lissées par

les rafales

leurs pas guidés par

l’appel de l’instant » (p.42)

 Il vient voir ce que ça donne d’être arrivé où il est. C’est un touriste (un marcheur d’agrément, un visiteur à pied), mais ontologique, mais de micro-déplacements, mais perplexe et scrupuleux. C’est un collectionneur (en tout cas un collecteur) de présences personnelles. Et, à ce titre, avec les décennies qui roulent, passent et, une à une s’écartent, que sait-il, qu’en a-t-il appris ?

« Éveillé

avec le regard du fond

l’homme avance

parmi les choses du bord de mer

choses semblables et choses étranges

accompagné

par l’escorte des mouettes

il rejoint ce lieu crucial

où la mer sacrifie son sel pour les salins » (p.57)

 Une certitude : partout où il va, il se met – littéralement – à la place de l’endroit. Par exemple, ce « littoral »; ce promeneur baroque semble spontanément et résolument renverser les rôles de l’immense rivage, et demander : qu’est un littoral, pour la mer ? Pourrait-elle y saisir son littoral ? S’y sent-elle, de quelque façon, débarquer ? Y a-t-il là pour elle côte – et côte flottante ?! Le « litus » latin (dont vient litoranus, et notre littoral) est mot d’étymologie obscure, mais si, comme Jacques Guigou, on prend la place de la mer, alors le participe passé « litus » (de lino-linere = étaler, couvrir) prend tout son sens. Le littoral devient ce que la mer, périodiquement, recouvre, barbouille, c’est à dire à la fois souille et efface. Il est son impossible, et inévitable flanc à elle (comme on dit flanc de colline, mais fluctuant), la côte thoracique du va-et-vient de sa respiration. C’est elle, la touriste de ses courants, le flanc de ses houles, la dévaleuse de ses rives.

 Et pour elle, quel mal y-a-t-il ? En son fond, bien sûr, elle est blessée de plastiques, de surpêche, des eaux usées de notre Éden industriel; mais là, sur le rivage où la mer enflée avance – avançant, non parce qu’on le lui dit, mais parce qu’elle gonfle selon les conséquences de ce que notre raison technoscientifique s’est depuis un bon siècle dit à elle-même, elle est exactement sans mal littoral !

« Sans mal

ce littoral et sa bonne nécessité

sans mal

ces sables ensemençant

sans mal

l’éphémère substance de la mer

sans mal

l’observance de cette lumière

sans mal

ces fleurs du tamaris d’été

validées par le vent » (p.28)

Voilà donc ce que notre incessant promeneur est venu demander au bord mouvant et frémissant, de mer : le secret de l’absence en celui-ci du mal, car si les eaux littorales ne connaissent que la bonne nécessité, nous en connaissons toutes les autres (les contraintes fâcheuses, arbitraires, vaines, conflictuelles, contradictoires); si en elles matière et lumière se respectent (observance) l’une l’autre, et ne s’entre-répondent (ensemencement) qu’en juste mesure, nous violentons ce qui nous fait vivre et mourons de nous violenter; si le littoral ne retient que des fleurs de tamaris validées par le vent (c’est à dire à la fois brassées, fécondées et sauvées par lui),  nos produits ne trouvent rien hors d’eux qui les recycle ou les justifie. C’est que nous, à l’inverse, jouissons mal – de ne pas savoir désirer, et désirons mal – de ne devoir que jouir. Alors que pour la nature littorale, toujours :

« Ici

à même ces sables irréfutables

tu sais maintenant

que     pour la mer

désir et jouissance

ne font qu’un » (p.29)

Sombre, c’est vrai, est ici la leçon de présence, mais la beauté du crépuscule n’est, pour la beauté elle-même, qu’une aube de plus; littoral avec bien.

©Marc Wetzel

Jacques GUIGOU – Sur la page de gauche – Éditions de L’impliqué (2016)

Chronique de Marc Wetzel

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Jacques Guigou

Jacques GUIGOU – Sur la page de gauche – Éditions de L’impliqué (2016)


« Plus que le son strident de la sirène de la mairie avertissant d’un risque de bombardement de Vauvert par l’aviation britannique, c’est le séjour immobile et prolongé sous l’escalier de la maison Trabuc qui augmentait sa peur » (p. 172)

« Par la porte entr’ouverte du salon où a été installé le lit de malade de sa grand-mère Marthe, il aperçoit sa mère passer à la flamme d’un coton alcoolisé des ventouses en verre et les poser sur le dos de l’alitée dont la peau est soulevée par chacun des verres » (p. 140)

« Le corps à demi penché dans le vide, il aimait se laisser glisser du grand escalier de la maison Trabuc. Ce matin-là, déséquilibré par la courbe, il tomba la tête la première sur le carrelage. Lorsqu’il émergea du coma, son père, assis sur les marches de la terrasse, le tenait dans ses bras. Les lamentations de sa mère le firent tressaillir » (p. 8)

« Saumon, tel est le totem qu’ont prévu de lui attribuer les chefs des Éclaireurs unionistes. Opposant de l’intérieur au scoutisme et pressentant l’imminence de la cérémonie, il se rend introuvable » (p. 31)

« Il rédige une dissertation de philosophie. Son père entre dans sa chambre – fait rare – et lui demande si, après son baccalauréat, il envisage d’entreprendre des études de théologie. Sa réponse est immédiate : non » (p. 73)

« Une fois installé au bureau de l’estrade, prêt à donner son cours, il repoussait parfois le premier mot d’une à deux minutes et prononçait alors sur un ton psalmodique : « Ça suit son cours, ça suit son cours » (p. 65)

***

Jacques Guigou (né en 1941, ex-universitaire gardois et sociologue critique), c’est un poète : on sait qu’il sait ; mais, comme c’est un poète, il ne sait pas ce qu’il sait.

Je vois en lui, dans ce merveilleux recueil rassemblant des centaines de fragments de vie, trois vraies originalités au moins.

* D’abord, il est rare comme un intellectuel intelligent, je veux dire un intellectuel que ça n’empêche pas d’être intelligent.

Être intellectuel, c’est produire des idées (ou en tout cas les reproduire) ; être intelligent, ce n’est pas nécessairement produire du réel (on peut être intelligent et contemplatif ; on peut être subtil et patient).

Non, être intelligent, c’est savoir qu’on est produit par le réel. D’où les nombreux accidents, surtout au départ, dans l’enfance, quand de toute façon le réel nous produit plus vite qu’on ne peut le produire en retour, et plus secrètement qu’on ne pourrait le surveiller.

Et des accidents d’enfance, Jacques Guigou en a eu à foison, et s’en est comme structuré. Des rampes d’escalier qui tournent plus vite que celui qui les chevauche, et c’est le coma. Une intense piqûre de vive qui montre que, certes, le jeu est une pêche, mais que la pêche n’est pas un jeu. Des échardes de bambou se fichant dans les narines. Des fléchettes prenant pour cibles ses paupières. Un épanchement de synovie refaisant de chaque agenouillement un chemin de croix. Mais même plus grand, les aléas sont au rendez-vous : un accident de bagnole en tentant de débusquer le repaire héraultais du mathématicien Grothendieck … mais il réagit bien, il apprend vite : quand on lui jette un œuf, il cesse de s’habiller en blanc. C’est ça, être intelligent : on voit bien que c’est le réel qui est à la manœuvre, mais on repère son volant. On n’aime pas la force, mais on s’en instruit ; on n’aime pas la virtuosité, mais on en profite pour l’admirer ; on n’est pas masochiste, mais on profite de souffrir en apprenant à même la douleur ; on brûle ses échecs, mais, tant qu’à faire, on s’éclaire avec.

Savoir que le réel nous produit, c’est savoir aussi que la nature se produit ; avant la technique humaine, et sa gestion rationnelle, il a bien fallu que la nature se débrouille toute seule pour surgir et durer. Et voir que la nature se produit, c’est saisir qu’elle n’a que la nécessité et le hasard pour se faire ; parce qu’elle a usage du hasard pour se produire, la nature est par principe imprévisible, puisqu’elle se renouvelle avec les seuls moyens du bord, qui eux-mêmes interfèrent et errent ; Être intelligent, c’est savoir que la nouveauté n’est pas comme pour nous une question de mode, de prestige, de look, mais, pour elle, de vie ou de mort. S’adapter à l’imprévisible, voilà le premier versant de l’intelligence. Le second, c’est saisir que la nature doit se produire elle-même pour exister, et donc doit aller chercher en elle-même (car la Providence n’existe plus, et l’homme pas encore), dans ses entrailles, ses arcanes, sa propre universalité intime, de quoi, à chaque moment, à chaque ère, se dépêtrer d’elle-même et se soutirer une suite. C’est ça qui lui donne sa complexité de principe, car il faut qu’elle ait tout (et même le Tout) en magasin, dans ses réserves. Si elle n’accède pas à son infinie arrière-boutique, c’est fini, la chaîne d’auto-production de la Nature s’arrête ; le second versant de l’intelligence est là : savoir que la nature est complexe, et c’est donc s’adapter à la complexité en tentant de la ramener non à du simple (la nature simplifie ses voies, mais suite à des procédures extraordinairement élaborées !) , mais à du tout aussi compliqué, mais déjà su, un peu jadis fréquenté, à de la complexité déjà prise sur le fait.

Jacques Guigou est donc un homme qui sait que le réel le produit et la nature se produit ; ça n’a l’air de rien, mais chez les intellos, c’est rare. C’est prendre comme chefs de cabine, respectivement Spinoza et Empédocle. Ça tangue formidablement, mais au moins, c’est le Devenir réel qui nous porte !

* La deuxième originalité, sentie, de Jacques Guigou, c’est que habituellement, dans la méthodologie des sciences (Dilthey), on distingue la nature (matérielle, déterminée, inerte) qui est à expliquer (par causalité régulière, par déterminisme) et le monde de l’homme (de la société, du langage, de l’histoire etc.) qui est à comprendre (parce qu’il y a des intentions et des jugements, c’est à dire de libres représentations de la situation, à la base de son activité, et qu’on ne peut pas saisir ce que fait un homme si on ne prend pas en compte ce dont il se saisit en lui-même (idées, valeurs, buts …) pour avancer, bref, si on ne s’efforce pas d’aller voir dans son esprit comment se place ce qui se passe, donc si on ne tente pas de comprendre). Eh bien, cette respectable vulgate : on explique la nature, mais on comprend l’homme – Jacques Guigou la renverse, et pas par fantaisie ni provocation, mais par exigence et vocation. Car il est à la fois un professionnel des sciences humaines et un poète.

Donc d’un côté, il explique franchement l’homme (en n’hésitant pas à dire que les sciences humaines, justement, sont des sciences, et qu’il y a donc des lois de fonctionnement de l’humain) – parce que l’homme est moins libre qu’il ne le croit, et que même la série des figures disponibles de sa liberté est déterminée ; de l’autre côté, il pense (c’est à dire il éprouve) qu’il faut comprendre la nature, justement parce que, on l’a dit, elle se produit elle-même, elle ne peut compter que sur ses propres forces et ressources, elle puise dans son quant-à-soi avéré et robuste, et saisir ça, c’est la comprendre, c’est la prendre depuis elle, depuis son réservoir et ses ressorts. Et c’est un poète qui n’hésite donc pas à dire que les sciences naturelles sont … naturelles !

Et puis c’est dire que l’homme, au fond, n’est pas du tout inexplicable, au contraire. On voit sa vulgarité, sa perversité, sa vanité, bref, la rouille et la lèpre de sa machinerie intime, on les voit comme le nez au milieu de la figure … Ce qu’on dit des Français (à savoir qu’ils se distinguent tous par ce qu’ils montrent, et se ressemblent tous par ce qu’ils cachent – même si les Allemands se rassurent un peu vite en disant que pour eux, c’est l’inverse ! …), on peut le dire, pense Jacques, de tous les hommes, en tout cas de tous ceux qui laissent aller leur humanité au lieu de la faire advenir.

Les ressorts intérieurs de l’homme sont en effet peu mystérieux : l’homme se préfère à son voisin, il a plus facilement peur de sa mort qu’il n’a honte de sa vie, il laisse volontiers ses voisins s’exploiter les uns les autres pourvu que la rente lui en revienne etc. Mais, pour relier les deux aspects, on peut dire que l’homme est facile à expliquer, mais que sa nature, justement, comme toute nature, est difficile à comprendre, et en particulier sa puissance même d’explication, le surgissement en lui d’un pouvoir explicatif, d’un pouvoir d’éclairement critique, bref, l’existence en lui d’un désir d’expliquer et de s’expliquer est incompréhensible.

Ce qui est à comprendre, donc, c’est comment un être dispose de lui-même. Pour la nature, on voit très bien comment ses causes disposent de ses effets, comment ça marche, mais beaucoup moins ou pas du tout, comment elle dispose de ses causes mêmes, de ses propres facultés de produire ce qu’elle est, comment elle s’est mise en état de marche ! La nature se produit par la guerre qu’elle se mène, et par les vaincus (et à la fin, tout le monde est vaincu) qu’elle recycle, mais d’où lui vient ce savoir stratégique, cette aptitude à faire vivre son usage même de la mort, c’est mystérieux. Il suffit d’un savant pour voir comment les moteurs de la nature (ou de la société) fonctionnent, mais il faut un poète pour deviner dans quel atelier intérieur à elle elle a bien pu les mettre au point. Voilà le programme de vie de Jacques Guigou : hanter utilement les ateliers de formation de la Nature comme de l’Histoire !

* La troisième surprise, c’est le lieu de fréquentation quasi-exclusif de ce poète : le littoral. Pour lui, l’endroit le plus significatif, le plus prégnant, le plus représentatif de la Planète, c’est le littoral, c’est le mouvant arrangement frontalier entre terre et mer. C’est là que le sublime se passe.

Pour lui, les deux éléments restent distincts : la pêche sous-marine n’est pas son truc ; la pêche de surface, sur barque ou chalutier, oui. L’homme y transporte son travail de terrien à la surface de l’eau, il flotte et fait ce qu’il peut, sur ce sol fluctuant pour remonter des thons rouges de cette obscure masse en apesanteur. Mais dans le strict respect de la logique propre de chaque élément :

La mer ne travaille pas. Elle fait plein de choses, mais elle n’a pas recours au travail (à l’organisation de la progression du monde par gestes discontinus) pour subsister, se réguler, alors que la terre, si. C’est clair : les poissons (et généralement les animaux de mer) ne se servent pas, au contraire des terrestres et de nous, de leur propre corps comme d’un instrument de travail. C’est que la mer, dit le poète, ce n’est pas une terre liquide ; non, c’est autre chose.

C’est un milieu profond, je veux dire, au contraire de la terre et de son grand air, de ses étagements bien découpés dans le vide, la profondeur de la mer est immanente et continue (comme les plongeurs sous-marins obligés, eux, à des sas de décompression, le savent bien par contraste), – s’il y avait par impossible des immeubles sous-marins, ils seraient sans étages ni escaliers, et c’est pourquoi ils sont impossibles ! ! – alors que la profondeur sur terre, même si elle peut être parfois plus intéressante, est toujours, elle, discontinue et vertigineuse, et déclic de transcendances plus ou moins factices et complaisantes. La mer, non ; elle est profonde pour elle-même, et non pour l’idée qu’on se fait d’elle, comme pour nos ravins, gratte-ciels et avens, non, elle est prise, elle, dans sa propre profondeur.

Jacques Guigou assiste au mystère immanent de la mer depuis le littoral. Il l’arpente infatigablement, et, comme un renard qu’il est s’adressant au corbeau qu’il est aussi, il se tient à peu près, je crois, ce langage :

Sur mer, à bord d’un vaisseau, la vie est autre. L’obéissance et la mutinerie vont l’une et l’autre de soi. Il faut obéir sans réserves au pilote, parce qu’il sait mieux que nous ce qu’il fait, et que, comme nous sommes « embarqués », nous ne ferons quoi que ce soit que s’il le fait. Si on plaisante, si on délire, aux fers ! Mais, en même temps, dès que le capitaine cesse de savoir ce qu’il fait, à l’instant même où il cesse de savoir mieux que nous ce qu’il faut faire de nous tous, alors il devient vital de le jeter, lui, à fond de cale, ou par-dessus bord. Eh bien, notre homme du littoral est comme un Janus des vents de terre et de mer.

Quand il se retourne vers la terre, il y comprend l’ordre des travaux croisés, l’exploitation dépassable, facultative, de l’homme par l’homme. Quand il tourne le dos à la mer, Jacques Guigou est logiquement marxiste, car sur la Terre entendue comme usine socio-historique, il faut l’être ; il faut veiller à ce que le moteur de l’Histoire ne saute pas à la gueule de ses wagons et usagers, et veiller aussi à ce que la Lutte des classes se termine si possible mieux que les Évangiles.

Mais quand le poète Jacques Guigou se retourne vers la mer, il comprend la terre, je veux dire, la planète Terre, non comme atelier économique et laboratoire social,

mais comme vaisseau spatial, qui vogue, souverainement, sur une mer de vide. Et là, tout aussi logiquement, il n’est plus du tout marxiste, il devient une sorte d’anarchiste cosmique, à la fois totalement loyal à la Capitainerie multi-séculaire de la Nature et totalement rebelle à sa sourde et muette nullité.

Tel apparaît notre drôle de savant intimiste et notre drôle de poète pragmatique. Il écrit autrement sur les pages gauche et droite, voilà tout. Il veut ici expliquer à quoi joue la liberté, et là il veut comprendre à quoi se joue la nécessité.

Quand par exemple le cercueil de sa mère se bloque dans le virage de l’étage, il pardonne au réel, sachant bien qu’un escalier n’est pas d’abord fait pour les morts. Et nous, nous lui pardonnons son insolente intelligence, son goût vachard des bons mots, l’impitoyable acuité de ses relances, et même les orgueilleuses remontrances de son rire. Car il désire la vérité, et il aime désirer : voilà deux qualités rarissimes.

Et quand si souvent il nous cloue le bec, au moins il ne se prend pas pour le silence. Ce qu’il égratigne et ponce, c’est notre rouille, c’est pour nous laisser nous repeindre.

« Ferme la porte – demande mon père à ma mère -Un courant d’air est plus mortel qu’un coup de revolver, car lui, il ne vous rate jamais » (p. 111)

Héréditairement, donc, il aime moins la réplique qui tue que celle qui ressuscite.

©Marc Wetzel

Jacques GUIGOU – D’emblée – L’Harmattan, 2015.

Chronique de Marc Wetzel

9782343065632r
Jacques GUIGOU – D’emblée – L’Harmattan, 2015.

Dans la vie, Jacques Guigou (né en 1941) est un intellectuel militant, qui réfléchit activement, en temps réel, sur les dissonances et disparités de son époque. En poésie, bien sûr, le voici, tout au contraire : contemplatif, lent badaud du littoral méditerranéen, nostalgique, impartial observateur des dunes, algues et marais. Comment comprendre alors cette sorte de parenthèse anhistorique, cette séquence de détachement enchanté (qui n’est pas la première, car voici son dix-neuvième recueil de poésie !) dans l’engagement socio-politique constant d’une démarche ?
C’est peut-être qu’il reste militant dans son attention même aux choses non-humaines, qu’il est sensible au travail propre du réel, au jeu dialectique de ses éléments, aux élans et affres de la société naturelle du monde. Ce baroque cheminement marxiste parmi les saladelles et les arapèdes n’a rien de dérisoire : cet (en apparence) oisif arpenteur de détails de bord de mer arrive à nous … en lucide et inquiet citoyen de la côte camarguaise. Singulier auteur ! Voici comment :
Il est le plus souvent devant la mer, par exemple en enfant qui attire à lui les vagues et fête les embruns :
« Grâce à l’audace de la vague/ audace tenace/ mais audace d’un instant/ grâce à cette audace de la vague/ l’enfant du front de mer/ ose s’énamourer/ sur le môle/ dès lors devenu hyménée/ le vent inéluctable/ n’arrête pas l’arrivée de la rencontre/ et de ses aléas » (p. 11)
mais il est aussi dans la mer, progressant en nageuse scrupuleuse, loyale :
« Comblée/ par la lumière totale de l’été/ la femme de la rive/ ne parvient pas à dire/ la part qui se retire/ dans la mer/ avancée jusqu’à mi-corps/ elle veut maintenir/ ce que les autres disent mort/ à lentes brassées/ elle nage vers cet horizon délié/ qui vient à sa rencontre » (p. 23)
il est parfois sur la mer même, faisant entendre le « soupir » créaturel de ressources surexploitées :
« L’épais soupir s’élève/ de l’amas de poissons/ soudain lâché sur le pont du chalutier/ dans grouillements et frétillements/ s’entend la complainte/ des espèces de la mer »  (p. 46)

mais où qu’il se place, l’auteur ausculte les forces à l’oeuvre, en scribe de l’alternance des contraires, spatiale d’abord,
« coquilles qui se font/ fossiles qui se défont »  (p. 33),
fossiles que par ailleurs « les eaux de mer voilent et dévoilent » (p. 45),
mais aussi temporelle,
« Serrées puis desserrées/ par les spasmes de la mer/ les algues rousses de la jetée/ rajeunissent leurs rochers… »  (p. 49)
comme si Jacques Guigou savait prendre pour nous le pouls vrai de l’Évolution.
Réellement, il figure la sorte de droits et devoirs mutuels des éléments, dans le rendu de choses qui, à la régulière, se défendent les unes des autres, et se défondent, se destituent, les unes les autres – moins par la loi du plus fort que par celle du mieux influent, du plus durablement prégnant :
« Assaillie par le dernier coup de mer/ la dune a laissé s’effriter/ les certitudes de ses plus hautes touffes/ sous la critique des vagues/ sables et racines/ ont cédé de leurs croyances/ de leurs croyances/ conquises depuis peu/ contre le mouvant et l’accident » (p. 48)
Tout dans cette étrange poésie relève d’une sorte de panthéisme activiste, où la voix interroge une sorte d’Immémorial actuel, en secrétaire de Déluge, en porte-voix nuancé, mais incorruptible, du lamento déterministe de l’Univers, de « l’infracassable » toutes-choses-causantes-et-causées de l’Etre.
C’est un homme qui connaît les cruautés incompressibles de la vie, quand
« la lame sauvage du sagneur/ déloge la macreuse qui couve » (p. 34), oui, l’alerte et fragile macreuse, poule-de-mer dont la chair même a goût de poisson !
même si les cruautés ont pu venir aussi de lui,
« Tiré de sa coquille/ par l’enfant qui le taquine/ le bernard-l’ermite/ rougit de sa mise à nu/ égaré dans les rochers … » (p. 21),
mais cela ne l’empêche pas de se tenir en joie, à la vitesse nécessaire de la liberté, récoltant à leur rythme les possibles :
« …ce beau milieu/ qui n’est pas un abri pour lui/ au matin l’enfant n’essaie pas de sauter/ par-dessus son ombre/ il trépigne à la pensée/ des chemins qu’il pourra parcourir » (p. 13)
et pardonnant à l’impossible, dans une sorte de prescription concédée aux faits de l’abîme :
« Après l’assombri et le meurtri/ ce que la mer laissait encore apercevoir/ de l’épave de guerre/ n’est plus vu ni connu … » (p. 7)
Pour souligner encore la singularité de cet homme et d’une démarche qui porte la contradiction dans son recueil même des choses, on dira que ce panthéisme est pragmatique, est humaniste, est mystique,
pragmatique, car on voit dans ce poète une sorte de magicien public (mais secret), qui œuvre fonctionnellement à la transfiguration de tout, en guetteur bénévole, en guide intérieur des gémissants efforts de la Création (dont parle une fois Saint-Paul), ce « familier de la jetée », « homme des marais », « amateur de l’évènement », « marcheur du môle » se présentant fidèlement comme un « devin du rivage », qui, rituellement, « se confie à l’humeur de la vague », parce que pour lui, réellement, le littoral se fait « auteur des bonnes mises au monde ».
humaniste, car soucieux de l’avenir réellement semé, et n’oubliant jamais, – en vaquant sur les Lidos – que l’eau monte, que le littoral se bétonne, que la surpêche s’épuise, mais soucieux plus encore de chanter l’intensité des situations biophysiques, le nœud intact de leurs lumières !
et mystique pourtant, car on ne peut pas jouer, sur des décennies, comme il fait, au Pierrot des bacs (du Sauvage), des forts (de Peccais), des phares (de l’Espiguette), des estuaires (du petit-Rhône), fixer inlassablement les couleurs locales en leur visibilité globale, sans stationner devant une Porte vue de soi seul. Le titre énigmatique de ce recueil (« D’emblée ») résume le signal de présence suffisante qu’il poursuit, la surprise pour lui continuée d’une sorte de perfection d’office, où se « rencontre »  l’instant de grâce, le moment héritier de la totalité du temps (un héritier indiscutable, comme né directement avec sa couronne), pendant lequel et depuis lequel « la journée de joie ne se laisse pas faire » (p. 52)
« d’emblée/ ce berceau ajointé à son ombre/ d’emblée/ cet appel aux grands jours à venir/ d’emblée/ cet air au plus-que-parfait … » (p. 53)
C’est un vieux poète, un homme déroulant ses « paroles premières à la levée des lèvres et des vagues », et qui obtient, quand « la prose du monde se tait », de faire surgir, dans une farouche élégance, « le coup de patte de ce qui n’apparaît pas ».

 

©Marc Wetzel