Albert Camus et Maria Casarès, Correspondance, Gallimard, Archives : la correspondance de Albert Camus et Maria Casarès 1944 à 1959 , ISBN : 2072746175, 9 /11/ 2017, audio le 14/06/2018.

Une chronique d’Alain Fleitour

Albert Camus et Maria Casarès,  Correspondance, Gallimard, Archives : la correspondance de Albert Camus et Maria Casarès 1944 à 1959 , ISBN : 2072746175,  9 /11/ 2017, audio le  14/06/2018.

Ils touchent presque le ciel, ils sont lumineux, ils dialoguent, se conjuguent, et de leur rencontre émerge une correspondance d’une beauté et d’une profondeur foudroyante.
Albert Camus et Maria Casarès dans le silence de leurs séparations écrivent une prose inouïe par la qualité littéraire mise à nue.

C’est un  monument de 1300 pages, aux signes serrés, de plus de 40 lignes par page. Comment résumer un tel livre ? J’ai pris l’option de m’appuyer sur des passages qui font revivre, les acteurs de cette correspondance.  


Mais, quand le rideau tombe fin décembre 1959, ce sont nos pleurs qui froissent le papier. L’inacceptable est arrivé au plus grand écrivain du XX ème siècle. Tout se dit et s’écrit sous sa plume avec une intelligence subtile, aimante, prenant toute la vie à bras le corps, les fulgurances de l’amour comme les ténèbres de son siècle, de sa ville, Alger, de son pays.

Pourtant elle savait qu’elle pourrait perdre Albert Camus. Elle pressent qu’un accident peut arriver. « La seule chose qui me sépare de toi maintenant et qui me pousse à la folie par instants, c’est l’idée qu’un jour la mort vienne nous obliger à vivre l’un sans l’autre ». « Lorsque cette pensée s’empare de moi avec cette acuité … Avec l’idée que tu n’es plus là et que tu ne seras plus jamais là, toutes mes facultés se brouillent dans un chaos total. »

Cette soif de vie Camus l’a exprimée avec force dans son livre L’Étranger. Quel auteur est capable d’écrire un tel livre, avec cette plume, neutre, dépouillée de toute émotion, en la portant au plus haut niveau de l’expression de l’absurde et achever le livre par un appel à la vie, « car s’il ne me reste qu’une heure, je veux la savourer, sans être dérangé par les prêtres, la vie oui, je veux toute la vie ».


Cette correspondance offre tout l’envers de l’Étranger, le langage du cœur.



Dans cette correspondance il laisse toutes ses fibres confier ses plus belles émotions d’homme, puiser dans ses vagabondages, dans le désert vers une autre lumière, celle des amants, et confier au ciel des vœux fixés à des étoiles filantes. Qu’ils retombent en pluie sur ton beau visage, là-bas, si seulement tu lèves les yeux vers le ciel, cette nuit. Qu’ils te disent le feu, le froid, les flèches, l’amour, pour que tu restes toute droite, immobile, figée jusqu’à mon retour, endormie toute entière, sauf au cœur, et je te réveillerai une fois de plus…Écrit Camus le 31.07.1948

Le 24 août 1948 , l’absence de Maria Casarès,
« irradie son corps tout entier, un corps privée de sa source, de cette eau qui lave et apaise, car dit-il, j’étouffe, la bouche ouverte, comme un poisson hors de l’eau. J’attends que vienne la vague, l’odeur de nuit et de sel de tes cheveux ».

Le chassé croisé des lettres s’harmonise pour fluidifier cet intense dialogue à distance, entre Maria Casarès à Albert Camus, les échanges se font plus sensuels et plus poétiques le jeudi 30 décembre 1948.

Elle lance,

 » Ah viens vite et tout au creux de tes grandes jambes, lors , tout se fera tout seul… Et je t’emmènerai au milieu du vent, de la pluie battante, des rosaces, des vagues, dans l’odeur du varech, et je te ferais comprendre, « sale lacustre brûlé de soleil »,  » je t’aime de ce mouvement infini, tout mouillé, salé, où l’on ne peut vivre qu’au passé tellement l’instant est fugitif, et inaccessible ».


C’est aussi dans ces échanges épistolaires tournés vers la vie partagée, qu’Albert Camus trouve des accents d’une beauté aveuglante ;

« nous aimer le plus fort et le mieux que nous pourrons, jusqu’à la fin, dans notre monde à nous, écartés du reste, dans notre île, et nous appuyer l’un sur l’autre pour faire triompher notre amour par sa seule force, par sa seule énergie, en silence. »


Maria Casarès y répond avec cette beauté singulière que donne au cœur l’intelligence de l’âme.


« La mer devant moi est lisse et belle, comme ton visage parfois quand mon cœur est en repos ».
« Mais l’amour que j’ai de toi est plein de cris. Il est ma vie et hors de lui, je ne suis qu’une âme morte. »


Les deux correspondances se répondent dans une langue à la poésie tenue, une écriture juste qui décuple les énergies de chacun. Ce sont deux amours fructueux, débordant de projets, d’attentions, de connivences, un couple soudé à leur devenir.


« Ta présence, toi, ton corps, tes mains, ton beau visage, ton sourire, tes merveilleux yeux tout clairs, ta voix, ta présence contre moi, ta tête dans mon cou, tes bras autour de moi, voilà tout ce dont j’ai besoin maintenant. »


« Que tu m’aides un peu, très peu, et cela suffira pour que j’aie de quoi soulever les montagnes répond encore Camus à Maria Casarès. »

La maison Gallimard a décidé de créer un livret audio. Ce livret avec les voix d’Isabelle Adjani et de Lambert Wilson est une belle réussite

La voix d’Albert Camus, dont je ressens le phrasé si ample, si détaché parfois tant la qualité de l’écriture dense et serrée tremble avec une émotion toujours contenue, donne une mélodie mélancolique à la beauté de son style imagé. Les nombreux textes qu’il a lus ont imprégné notre mémoire, et là dans cette voix de Lambert Wilson, c’est Camus vivant qui nous parle.


Je me souviens de Maria Casarès dans la somptueuse pièce de Berthold Brecht, Mère Courage, je me revois en 1968, écouter cette voix féroce, cassée, si forte qu’elle emportait tout comme un ouragan. Est-ce le deuil qui a fait d’elle la très grande tragédienne, comme portée par une blessure si démesurée. La voix d’Isabelle Adjani est portée par cette déchirure à venir.

© Alain Fleitour

Poèmes de Xavier Bordes

Poèmes de Xavier Bordes sur RCF

émission présentée par André TARDY

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Ce poète contemporain , né en 1944, est un spécialiste de musique et de poésie grecque.
Son 1er recueil poétique date de 1979. Nous écouterons quelques poèmes  extraits de son ouvrage de 1998, « Comme un bruit de source », aux éditions Gallimard  qui lui valut le prix Max Jacob.

Trois livres paraissent pour le centenaire de la mort de G. Apollinaire (le 9 novembre 1918), aux Éditions Gallimard

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Guillaume APOLLINAIRE – Alcools (Ed. Gallimard – coll. Livres d’art – coffret.) illustré par le peintre Marcoussis (fac-simile).

G02242.jpgGuillaume APOLLINAIRE – Tout terriblement – (Anthologie illustrée – Coll. Poésie/Gallimard)

G02309.jpgLouise de COLIGNY-CHÂTILLON – Lettres à Guillaume Apollinaire (Ed. Gallimard – Coll. Blanche)


Trois livres paraissent pour le centenaire de la mort de G. Apollinaire (le 9 novembre 1918), aux Éditions Gallimard : trois livres qui passionneront sûrement les amateurs de ce poète considérable et avant-gardiste en son temps. Le premier consiste en une édition d’Alcools, le premier recueil fameux du poète, où se prépare une mutation qui fera entrer la poésie dans sa modernité. Il s’agit d’une version en fac-similé d’un exemplaire d’origine qui a été illustrée par le peintre cubiste Marcoussis.

Légende ou réalité, on se souvient peut-être qu’Apollinaire recevant les premières épreuves de son livre y découvrit non sans surprise que toute la ponctuation en avait été omise. Plutôt que de s’en plaindre, il y trouva semble-t-il tant d’intérêt qu’il décida que le recueil paraîtrait ainsi, non ponctué. Et depuis, d’innombrables poètes ont suivi son exemple, ponctuant ou non, parfois complètement, parfois partiellement, souvent pas du tout, comme si le poème était un espace de liberté dans la langue et qu’il était intéressant parfois d’y introduire un peu de confusion, ou du moins d’hésitation, pour que les signifiés des mots et des vers déteignent, en quelque sorte, les uns sur les autres afin de créer un tremblement du sens, une incertitude, une atmosphère plus propice à l’évocation, à la rêverie poétisante. Cela, complété par une libération plus ou moins affirmée de la versification, chez Apollinaire tantôt relativement respectueuse des formes et de la métrique, tantôt complètement libérée de ces contraintes jusqu’au “calligramme”, a produit un effet de “nouveauté” puissant et, associé au blanchiment “capricieux” entre strophes comme entre vers, devint un signe de distance du poème à l’égard de la “prose ordinaire”. Le ton poétique devenait autre chose. De ce fait, le poème nouveau exigeait de nouvelles manières de lire, une nouvelle aptitude du lecteur à collaborer au sens ; jusqu’alors en effet, le lecteur n’était pas libre d’exercer largement son interprétation singulière à propos du poème : la lecture s’y organisait de façon à ce que l’imagination soit canalisée dans son déchiffrage du texte, mise sur des rails. Par exemple chez Baudelaire, on peut rester pensif après avoir lu le sonnet “La vie antérieure”, soit au sujet de l’arrière-plan culturel, soit des idées et concepts implicites, mais il n’y a pas de trouble quant à l’exacte compréhension des vers. Le lecteur n’hésite pas. Tandis que dans un poème d’Apollinaire et de ceux qui suivront (notamment les Surréalistes, de durable infuence), des équivoques grammaticales peuvent être ménagées, des mots “voisiner sans crier gare” en produisant des effets qui deviendront systématiques chez Reverdy, Tzara, puis Éluard ou Breton (etc…). Le langage poétique s’y retrouve en quelque sorte revigoré, rafraîchi. Cependant avec l’inconvénient que la poésie pour un certain public s’est éloignée, est devenue plus difficile à lire, parce que plus troublante à comprendre : la part de responsabilité active exigée du lecteur (ou du récitant) s’y trouvant considérablement augmentée, ce qui n’est pas forcément du goût de lecteurs formés par des écrivains dont la tradition était de nourrir le mieux possible la passivité : la grande vertu de l’écriture classique – mot d’ordre: “ce qui se conçoit bien s’énonce clairement” – étant de délivrer un message d’autant plus valorisé qu’il était clair, “techniquement non-équivoque”. Sans aller jusqu’à l’exigence d’une appréhension aussi directe (pauvre et nécessairement sans grande portée pensive ou profondeur émotive) que les messages téléphoniques d’aujourd’hui, il fallait – au temps du Romantisme encore – bannir les erreurs ou les divergences d’interprétation possibles. C’est cela qu’Apollinaire plus ou moins consciemment va éroder (progressivement) en déléguant au lecteur une part croissante de sa liberté de créateur. Et c’est en cela que le recueil mémorable d’Alcools va faire école, ouvrant la voie également à tout l’art “moderne”, que ce soit celui du Douanier Rousseau ou celui de Braque, Picasso (ou Marcoussis). Ainsi, notamment, un poète déclarera que la poésie moderne saute les explications.

À cet égard, la petite anthologie “Tout terriblement” (devise d’Apollinaire lui-même) est une excellente initiation. Elle présente à la fois des poèmes majeurs, parfois quasiment prophétiques (“l’homme-colline” d’Apollinaire est celui qui “voit plus loin”), avec en regard des illustrations des oeuvres plastiques qui font écho à l’ambiance de l’art, en pleine effervescence créative à l’époque correspondante. Cette confrontation a souvent des vertus éclairantes, par intuition davantage que par raisonnement, certes. Et c’est cela sans doute qui contribue au charme de cette anthologie. Elle porte en elle non seulement l’état d’esprit poétique de Guillaume Apollinaire, mais aussi l’aura de son environnement créateur, plastique, amical ou sentimental (Marie Laurencin). On perçoit mieux comment cette sollicitation plastique a pu engendrer certains poèmes sous forme de Calligrammes. (Kalos / beau – gramma / écrit, en grec : mot inventé par Apollinaire sur le modèle de calligraphie.)

Et comment apparaît en germe ce côté, dont témoigne par exemple la “Lettre océan”, de l’individu moderne qui désire être “partout à la fois et tout le temps”, une envie que l’Internet et Google entre autres, la vision filmique depuis les satellites artificiels, mais aussi le développement des transports (l’avion que l’on voit sur la peinture du Douanier Rousseau, par ex.), ou du tourisme, ont en grande partie réalisée… Envie qui était aussi celle des cubistes, voulant représenter le réel dans les codes d’un langage intemporel qui se propose de représenter l’objet par toutes ses faces à la fois (donc le montrer en tous ses moments) sur l’espace d’une toile en deux dimensions. Envie que manifestera la littérature à travers certains livres de Robbe-Grillet (Dans le labyrinthe – Topologie d’une cité fantôme) ou de Butor (La modification – Trois cent mille litre d’eau), en usant du même système à base d’un récit à “facettes” mentales, qui devient en quelque sorte un récit “cubiste”, de même que “L’année dernière à Marienbad” tire aussi son étrange poésie onirique d’être un film “cubiste”.

En ce qui concerne les “Lettres à Guillaume Apollinaire” de Lou (la fameuse Louise de Coligny-Châtillon, aristocrate d’une lignée fameuse qui faisait rêver Guillaume de Kostrowitzky, lui-même fils d’aristocrates modestes : les choses sont compliquées à ce sujet !) ce n’est pas tellement l’art qui entre en scène, mais la pulsion érotique, certes trouvant en Éros “l’enfance de l’art” comme c’est généralement le cas: et ce sera le moteur des poèmes qu’on retrouvera dans “Ombre de mon amour”. On a longtemps glosé sur l’amour torride et relativement bref entre Lou et Guillaume. De fait, la liaison fulgurante ne pouvait être très durable, une fois l’acmé passée par une consumation follement ardente d’énergie vitale et parce que l’éloignement du conscrit Guillaume était imminent et inéluctable, et parce que Louise, femme très libre (comme la mère d’Apollinaire au demeurant, il n’avait donc probablement aucun sujet d’étonnement à ce sujet), entrenait en parallèle d’autres liaisons, dont celle avec le nommé Toutou, probablement assortie de certains avantages que le “pauvre poète” Apollinaire ne pouvait lui procurer. Si la liaison a été, les lettres longtemps ignorées des archives Apollinaire en témoignent sans fausses pudeurs, d’une intensité érotique violente et égale pour les deux amants, on voit qu’elle a été tout autant réelle de sentiments d’un côté que de l’autre. Et si les amants se sont éloignés après quelques mois, c’est sans doute que pour l’un comme pour l’autre il n’y avait plus grand’chose à vivre, une fois le carburant du désir érotique solairement – Apollon – tari : Apollinaire s’éloigne pour plusieurs raisons, principalement par cela que les circonstances de la guerre lui font vivre, c’est-à-dire une réalité en face de quoi la liberté, sinon la frivolité en amour, de Lou est en décalage. Il est affronté à ce que dit laconiquement tel poème du Guetteur Mélancolique :

 

Et toi mon coeur pourquoi bats-tu

 

Comme un guetteur mélancolique

J’observe la nuit et la mort

 

Manifestement, la nuit et la mort sont des questions plus graves, dans la dure condition de soldat des tranchées, que des affaires de flirts et de parties de jambes en l’air. Certes, optimiste volontaire, sinon incurable, Guillaume s’exclame “que la guerre est jolie !”. Mais sa joie fataliste n’a plus rien d’un jeu, fût-il amoureux. S’il s’applique à résister à sa situation par des transpositions de l’horreur en beauté (“Nuit d’avril 1915”, par ex.), ne nous leurrons pas, c’est un effet de sa volonté et non de son inconscience : d’inconscience, il n’en a donc plus à partager avec Lou. D’autant qu’il sait bien n’être pas le seul homme dans sa vie. Construire un couple durable ? Impossible à l’évidence depuis le début de leur idylle. Refaire le couple passager et passionnel d’avant la vie dans les tranchées ? Impossible quand est intervenue la guerre : la menace grave et permanente de la mort, l’existence difficile d’un quotidien de “poilu”, dans la boue et la vermine, sans rapports avec la vie civile d’une femme, à l’arrière.

Ce qui reste de leurs flamboiements réciproques ne saurait donc être qu’une amitié tendre qui va se déliter par la force des choses… Lou d’ailleurs vit le même processus, si l’on en juge par sa dernière lettre de janvier 1916 où elle l’appelle “mon vieux Gui”, et le sait parti en Algérie retrouver Madeleine Pagès : avec qui ça ne fonctionnera pas évidemment, car il est clair que Madeleine ne sera pas, n’est pas, l’instigatrice d’un partenariat érotique flamboyant comme fut Lou : Guillaume dans sa correspondance avec sa “marraine” s’était fait – vu la vie frustrante des tranchées – une idée que la réalité a balayée. De surcroît, il ne se sent plus tellement, lui fréquemment impécunieux, d’embarquer dans une vie d’homme marié avec enfants. D’autant qu’il a peut-être conscience que dans son état (convalescent blessé à la tête et trépané) l’avenir est incertain. Affaibli, la grippe l’emportera, de fait, deux ans plus tard. Bref, ce n’est pas ici le lieu de s’étendre, des livres abondants ont détaillé ce que nous savions de tout cela jusqu’à présent. Il reste que ces lettres de Lou, corroborées par celles du poète, déjà publiées, restaurent l’image d’un moment de passion amoureuse où les sentiments ont été mieux répartis qu’on ne l’a longtemps pensé, voyant jusqu’alors un déséquilibre où Apollinaire était juste un “mal-aimé”, et Louise une croqueuse de coeurs, jouant sur plusieurs tableaux et dépourvue de toute capacité d’éprouver davantage que l’attirance d’une frivole passade. Manifestement, elle a aimé le poète autant que l’homme. Et le poète-homme l’a aimée de la  même façon, en utilisant quelque peu ce que cet amour lui inspirait pour nourrir son écriture, comme toujours ! En conclusion, même si cet amour fut le passage d’une comète entre eux deux, c’était une belle comète, une comète équilibrée, qui est survenue, a brillé, et s’est éloignée naturellement, sans “coupable” ni d’un côté ni de l’autre. Il me semble que cette publication des brûlantes Lettres de Lou retrouvées répare une injustice.

 

©Xavier BORDES (oct. 2018)

 

Vers la beauté, David Foenkinos, roman, nrf, Gallimard, février 2018                                (222 pages – 19 €)

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Vers la beauté, David Foenkinos, roman, nrf, Gallimard, février 2018                                (222 pages – 19 €)


Rendez-vous au Musée du quai d’Orsay pour faire connaissance avec la nouvelle recrue comme gardien de salle. Antoine, « ce fonctionnaire de la chaise » radiographie avec acuité le flot de visiteurs attirés par la rétrospective Modigliani. Si David Foenkinos fut « Charlottisé », son personnage principal connaît une forte attirance pour Jeanne Hébuterne, la muse de Modigliani, au point de lui parler.

A peine la lecture entamée, le connaisseur de la griffe Foenkinos, est aux aguets ! L’auteur aura-t-il glissé ses constantes ? A savoir : le jus d’abricot, les cheveux, les deux Polonais. Les notes de bas de pages sont bien là, les aficionados s’en délectent !

Après Le mystère Henri Pick, voici le mystère Antoine Duris. Comme pour la DRH Mathilde Mattel qui vient de l’embaucher, Antoine nous est une énigme. Pourquoi s’est-il ainsi évaporé, à la mode japonaise, laissant sa sœur, sa famille, ses amis dans l’incompréhension totale ? Les plongeant dans une inquiétude grandissante.

Comment expliquer une telle reconversion, qui fait figure de régression pour Antoine ce professeur d’histoire de l’art aux Beaux-Arts de Lyon, expert de Modigliani ?

Coïnciderait-elle avec une séparation ? Le voici, «  devenu timoré social », taciturne, pris pour « un déséquilibré », « un psychopathe » par ses collègues ! Mais capable d’indiquer les toilettes en huit langues, signale l’auteur globe-trotter avec amusement !

David Foenkinos a choisi une construction qui aiguise d’autant la curiosité que la cause du traumatisme de son héros n’est révélée qu’à rebours.

Un second mystère se greffe avec l’escapade d’Antoine et Mathilde jusqu’à un cimetière de la banlieue lyonnaise. Qui est cette Camille, morte si jeune, sur la tombe de laquelle il tenait à venir se recueillir, en présence de Mathilde ? C’est dans le huis clos de la voiture de cette femme, « qui l’aurait suivi jusqu’au royaume de l’incompréhension » qu’Antoine s’épanche, se déleste du poids du secret et révèle toute la vérité.

Le portrait de Camille se tisse, scolarité plus que chaotique. Des parents démunis, dans la détresse face à la souffrance de leur fille, à ce mal être pris pour de la dépression. Sont évoquées ses aventures amoureuses, sa fugue à Nice, l’obtention du Bac. Il y a deux Camille, celle d’avant « l’incident » et celle d’après.

Son talent pour la peinture, remarqué, encouragé par sa psy l’oriente après le bac vers l’école des Beaux -Arts de Lyon. On assiste à son épanouissement grâce aux cours d’Antoine Duris, enseignant émérite, plein de charisme. Un climat de confiance s’installe entre eux. Camille, « âme blessée », y voit « un compagnon de tristesse.

C’est un choc, le jour du drame, partagé par le lecteur qui, lui, sait quel « Monstre » l’a tuée. Et c’est un Antoine dévasté, rongé de culpabilité, qui va chercher à comprendre, puis à se faire le gardien de la mémoire de cette étudiante si brillante, à la « voix artistique singulière » dont les dessins l’ont émerveillé, ébloui.

L’écrivain décrypte également la culpabilité de Camille, qui avec fatalisme, est convaincue que c’est de sa faute. Celle de la mère de la victime qui se sent la coupable numéro un pour avoir précipité sa fille « dans les griffes du démon ».

L’auteur dissèque la relation professeur élèves sous toutes ses formes : la toxique, et la bienveillante.

David Foenkinos aborde un sujet grave, ce crime qui peut fracasser une ado fragile, qui n’a pas pu se confier, muselée par la menace, le chantage, par un harcèlement psychologique. La blessure psychique de Camille est abyssale. Sa souffrance de reviviscences suscite la compassion. Une situation révoltante, que la vague du « me too », peut-on l’espérer, va désormais contrer, enrayer.

L’auteur explore le couple, l’improbable, le recomposé, le passager : « Un couple ne pouvait être une union solidaire contre l’ennui ». Il souligne la complexité des sentiments et la difficulté du bonheur à deux. A noter que dans ses romans, les couples se séparent souvent, après moult tensions.

Mathilde, la DRH, a deux enfants à charge, en garde alternée le week-end.

Antoine vient de se séparer de Louise. Fini « le temps des papillons dans le ventre ».

Sabine, sa collègue, qui a mis fin à une relation avec un homme marié, devient juste sa partenaire sexuelle. Mais « Le sexe avait détruit tout ce qui auparavant les unissait », «  l’amour sans le faire », comme dans le roman éponyme de Serge Joncour aurait «  sauvé les meubles » !

Peuvent-ils encore croire à l’amour ?

Toujours est-il que Mathilde accepte d’accompagner Antoine, peut-être flattée et intriguée par son insistance : « j’ai besoin de toi ». « Être utile à cet homme » torturé la rend tout simplement heureuse. Et de constater leurs affinités électives.

Si on lit entre les lignes, on perçoit la déférence du narrateur pour les métiers d’enseignant et d’infirmières où le burn out est fréquent.

Le romancier soulève des questions sociétales relatives au suicide des ados, à la violence faite aux femmes, au viol. Antoine rend un touchant hommage à Camille, en mettant en lumière ses travaux lors d’une exposition posthume.

Il la ressuscite, la voilà partout avec eux à travers ses peintures. Il sait « la puissance cicatrisante de la beauté ». Une fois seul devant son autoportrait,« Il sentit alors un souffle passer près de son visage, comme une caresse ». Son ravissement émeut. On peut subodorer que « le souvenir douloureux de la douleur » finira par s’écouler de son coeur, comme le chantait le choeur d’Eschyle. La contemplation de la beauté pour viatique. La beauté n’est-elle pas promesse de bonheur ? L’écrivain démontre la possibilité de la résilience par l’art pour supporter l’indicible. « Tout ce qui se dévoile est beau. », nous rappelle Sylvain Tesson, citant Priam.

L’épilogue apporte une note d’optimisme : le sourire de connivence entre Antoine et Mathilde, leur passion commune pour l’art, leur complicité vont oeuvrer à la renaissance du maître de conférences. Le salut par le beau.

A chacun « son propre chemin vers la consolation. »

David Foenkinos  a réussi un coup de maître. Il signe un chef d’oeuvre, incluant un vibrant plaidoyer pour l’art. Une incitation à franchir les portes des musées.

Un roman bouleversant, prégnant, térébrant, grave, profond, teinté de «  mélancolie joyeuse », en résonance avec le destin de Jeanne Hébuterne et de Charlotte Salomon. Après Charlotte for ever, voici Camille for ever.

Quelques réflexions supplémentaires :

Les prénoms :

Antoine Duris a-t-il la tête de l’emploi ? On devine le clin d’oeil du cinéaste à  l’acteur Romain Duris !

Eléonore, renvoie à une chanson des Beatles, groupe culte pour l’auteur musicien.

Camille, une artiste passionnée et tourmentée comme Camille Claudel.

Mathilde Mattel a été «  comme un oracle qui annonce une possibilité de survie ».

Les lieux chez David Foenkinos :

« Chaque être, au cours d’une vie, cherche le lieu-physique, moral, professionnel, artistique où il va se révéler. Le lieu où il va s’accomplir. », déclare Philippe Claudel. C’est le cas pour Antoine Duris, pour Camille toute épanouie lors des cours aux Beaux-Arts ou en visitant Orsay où elle percevait le pouvoir « cicatrisant de la beauté ».

C’est à Crozon,(1) lieu mythique pour David Foenkinos, que Camille « revient à la vie par l’art », y retrouve « une puissance accrue ».


(1) Crozon, décor du roman précédent : Le mystère Henri Pick,et où a eu lieu, en avril 2018, le tournage du film de Rémi Bezançon avec Fabrice Luchini

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Mes suggestions :

Écouter le podcast : En balade avec David Foenkinos et Nikos Alagias , émission du 15 avril 2018, sur Europe 1

Pour rester au Quai d’Orsay, écouter les deux émissions retransmettant  les «  Papous pour la fête avant les fêtes en public au Musée d’Orsay » du  22/ 12/ 2013 et du 29/12/2013

Lire : Je suis Jeanne Hébuterne d ‘Olivia Elkaim, Stock

 

©Nadine Doyen

Richard ROGNET – Les frôlements infinis du monde – poèmes (NRF – Gallimard. 135 pp.)

Chronique de Xavier BORDES

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Richard ROGNET – Les frôlements infinis du monde – poèmes (NRF – Gallimard. 135 pp.)


« Un parfum de lilas écosse la soirée,

  on y entre, on est bien,

  on s’invente une joie »…

Cette formulation audacieuse, à peine étrange, pour moi résume le climat général de ce recueil de Richard Rognet. Ce qui touche dans pareille succession de « frôlements » du monde par les mots du poème, c’est le dessein résolu, mais pas naïf, d’alléger la vie. Rien de mièvre dans le chapelet de moments qu’a recueillis notre poète, et la joie qui « s’invente » à leur propos n’est nullement instaurée sans un arrière-plan de gravité. Elle est le terme d’un long trajet, sans fanfare et dans une tranquille humilité, de son expérience poétisante de la vie, (qui lui a du reste valu d’être couvert de prix littéraires !) Ex. p. 134 :

 

« Qu’ai-je fait en six ans

depuis la mort de ma mère ? »

………………………………….

Je ne veux pas dormir sur des larmes,

dans l’écrin feutré de la mémoire,

ils reviendront toujours s’étourdir

parmi les branches, les oiseaux ,

 

et les fleurs enchanteront encore

les visages penchés sur elles,

dans l’intime mûrissement des jours

où l’on comprend son dernier souffle. »

 

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Photo Catherine Hélie © Éditions Gallimard

Voilà un livre d’espoir, celui d’un être humain qui pour ainsi dire (et lire!) s’efforce de s’identifier à l’infinie réalité qui l’entoure ; une réalité proche, avec laquelle tenter de faire contrepoids aux nouvelles quotidiennement affreuses de la période contemporaine. Richard Rognet, par un simple acte de courage poétique s’efforce de conjurer l’abominable, persiste à discerner ce qui durant des millénaires fut, sous le nom de nature, de « physis », un donné positif de la vie, un facteur d’aventure qui exalte, et il en témoigne par une attitude telle que celles de l’oiseau « qui ne sème ni ne récolte, disait l’Évangile, mais que néanmoins son Père céleste nourrit » :

 

« La mésange se donne à la douceur

de l’air comme toi tu te donnes

à la beauté du ciel. »

 

Il y a un élan, une générosité roborative, dans un tel livre de poèmes. Une sorte d’exemple de résistance aux forces sombres qui travaillent la planète, d’effort de cicatrisation des douleurs engendrées par notre « humaine condition », grâce à cette mûre détermination pour une joie qui transcende les aspects éventuellement sinistres de notre quotidienne existence. Richard Rognet ne pense certes pas avoir la science infuse, ni être un gourou ; il « cherche » toujours, il le dit lui-même, tout en étant, ou peut-être parce qu’il est – homme de foi en le langage et en le cosmos, et l’ambiance apaisante de cette foi promet de faire le plus grand bien à tous les lecteurs qui attendent de la fréquentation de la poésie un baume apte à calmer les brûlures diverses dont, à notre égard, la vie actuelle (en particulier) n’est pas avare.

©Xavier BORDES