ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)

Chronique de Xavier Bordes

ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)


La figure du poète Aragon, si sa place dans la littérature est bien établie, demeure complexe, multiple, parfois contestée, comme son œuvre qu’on pourrait dire variable et parsemée d’écrits inattendus. C’est que le lecteur, confronté à chacun d’eux, s’y trouve dans un moment « de l’histoire d’une vie ». Car, selon Aragon, tout poème est de circonstance, et sur cette affirmation, au demeurant évidente, l’on a passablement glosé. Or, si la circonstance est le déclencheur, ainsi que la teneur vitale, de l’affaire poétique, de la prise de parole qui devient le dire du poème, deux éléments en modifient la nature : d’une part le texte est écrits, de l’autre le langage pour l’écrire est hors-temps ; je m’explique : malgré des blancs de page en page, des silences, des interruptions apparentes, on peut considérer que « depuis l’humanité » le langage, en ses déclinaisons et colorations en langues, continue, et qu’il a toujours continué. Nous naissons au sein d’une langue maternelle reçue. Simplement, un peu comme le monstre du Loch Ness dont les anneaux de loin en loin affleurant à la surface donnent l’impression qu’il est plusieurs, le dire du poète, à cause du vécu révélateur, dû à un tempérament excessif qui force le langage à émerger de loin en loin à la surface de la page, donne un sentiment de diversité et pluralité, bref d’une hétérogénéité circonstancielle. Une fois recueillis en livre cependant, la discontinuité des textes poétiques par la lecture imaginative reforme une unité, rend sa continuité logique, émotive et sentimentale, à un parcours dont les poèmes ne sont en quelque sorte que les bornes. C’est le cas de ce recueil d’Aragon dont le titre, d’une ironie déchirante, annonce la suite des poèmes qui sont la conséquence d’amours finissantes : il s’agit de la liaison passionnée, (exacerbée par l’intensité d’un premier amour, disons, « sérieux ») avec Nancy Cunard – héritière à la fortune incommensurable -, et de la façon dont cette liaison s’est délitée, du fait que l’amoureux surréaliste « avant-gardiste » s’est découvert des ressorts psychologiques d’humain ordinaire, c’est-à-dire jaloux de la manière de vivre, des relations d’une femme sans entraves, avec laquelle de toutes façon l’arrière-plan était la pratique (pour Aragon relativement théorique après les idylles fugaces de l’effervescence surréaliste) d’une libre sexualité. Cette évolution vers une jalousie lancinante et destructrice n’est pas en soi tellement neuve, certes. En revanche, le témoignage poétique des réactions d’Aragon à cette liaison qui peu à peu le mine et l’attire vers l’autodestruction, prend le tour d’un langage où la maîtrise fait jeu égal avec sa vérité.  Le faux-semblant ici est violemment banni. La réalité matérielle des choses s’y montre sans cesser d’être poème, – « furie / qui dépasse le but et ne l’atteint pas » dit le poète, en un exact et remarquable paradoxe. Dans ses paroxysmes, tout est laminé, néantisé : le recueil est puissamment évocateur d’une expérience que la langue poétique d’Aragon lui a permis de chevaucher, jusqu’à peut-être constituer l’inconsciente soupape de sécurité qui l’aura finalement empêché de réussir « à quitter cette vie », en dépassant fortement la dose de toxique qui eût été mortelle (comme il l’indique dans le commentaire postérieur intitulé Tout ne finit pas par des chansons »)… Le bilan en est que l’on ressort de cette suite de poèmes, à l’humour grinçant et sous-tendus par une vitalité débordante, avec le superbe « Poème à crier dans les ruines », suivi du long et conclusif « Rien ne va plus », cependant que pour la poésie, on peut dire que « tout va toujours ». Le paradoxe est une fois encore que cette audace, à la fois verbalement crue et pourtant digne, cet emportement rageur dans la ruine et la dépression laisse le lecteur – moi-même en tout cas – sur une expérience qui ragaillardit : l’expérience revigorante d’une quasi-noyade sous-tendue par l’implicite perspective (pour nous lecteurs) qu’un coup de talon salvateur contre le fond ramène à la surface. Ce qui se réalisera avec le retour à l’oxygène que sera pour Louis la rencontre, quelques temps plus tard, de la fameuse Elsa, inspiratrice des célèbres poèmes d’amour que l’on sait. En somme après le temps de Nane-Lilith, fièvre et vaccin, viendra l’Ève-Elsa baume d’une vie – qui ne tournera pas pour autant à la relation d’amour sereine et sans nuages, l’un comme l’autre étant restés malgré tout partisans d’une sexualité ambiguë. (Mais ceci, comme on dit, sera une autre histoire.)

©Xavier Bordes    (4/5/2019)

Jérôme Garcin, le syndrome Garcin, Gallimard, Récit, ISBN : 2070130622, 1 décembre 2017.

Chronique de Alain Fleitour

Jérôme Garcin, le syndrome Garcin, Gallimard, Récit, ISBN : 2070130622,  1 décembre 2017.


« J’écoute le silence du médecin, écrira Jérôme Garcin page139, le silence de Paul Launay, qui a consacré des pages à la découverte de la mort pour un enfant, à la perte d’un frère, au langage et à la séparation violente des jumeaux, mais qui laissera sa femme dire ce qu’il est incapable de dire.


Par erreur, ou au détour d’une confidence, Jérôme Garcin fait parler Pam et dévoile  le mutisme de la douleur, le drame qui fissure encore l’âme de celui qui est Paul Launay, le médecin le mieux qualifié pour alléger le poids du deuil chez l’enfant, non à le surmonter, mais juste pour l’évoquer.
C’est Pam encore qui explique à l’enfant de 10 ans, combien le décès de son frère l’a meurtri.
Jérôme Garcin se tait, ou du moins, il ne parle qu’à la 3ème personne.


Le syndrome Garcin est là, douloureux, impalpable, il est un mélange d’angoisse et de désinvolture, il est là dans la négation du drame, dans cette façon de se blinder et de se taire, jusqu’au moment où les parents de Jérôme Garcin, faute de le comprendre, traduiront parfois cette froideur en égoïsme. Jérôme, était-il insensible, peut-être que l’auteur s’en souviens, de cette incapacité d’aimer comme si l’enfant avait perdu l’élan du cœur.



« Pam me raconte le garçon que j’ai été
dans les mois qui ont suivi la mort d’O1ivier,
me décrit très précisément ma détresse,
ma sidération, mon repliement,
de feindre d’ignorer le drame
qui m’a métamorphosé
au seuil de mes six ans. »



Mais le conteur Jérôme Garcin n’en reste pas là, et sur cette page 138, Pam se confie, elle lui montre soudain, « celui que, avec autant d’amour que d’anxiété, elle n’a cessé d’observer et de materner, mais que j’ignore- ou que je veux ignorer- avoir été. »


La réponse à cette incontournable question ; pourquoi cette famille a tout donné à la médecine ? Elle se trouve page 9 . « Au commencement était l’homme et sa souffrance, en face se trouvaient son semblable et sa compassion. Toute la médecine est partie de là ( séance inaugurale par Raymond Garcin en 1954 ) ».


Raymond Garcin aura trouvé les mots, pour expliquer ce goût de soigner, dans une indisposition naturelle à se mettre en avant, en choisissant de venir en aide aux souffrants, et d’entrer dans les ordres de la compassion.

Cette retenue, cette humilité se traduira par la lecture de tous les écrivains qui cherchent à combattre les fléaux, au lieu de scruter l’horizon pour débusquer les boucs émissaires.
Il lira Albert Camus et sa fougue à combattre, à résister aux grandes épidémies par le travail et la raison.


Jérôme Garcin écrit dans ce livre l’essentiel, notre destin à tous, dans une langue simple fluide, pleine de fantaisie, oh combien lucide. Ce ne sont pas des chapelets de titres qui défilent, mais une lignée de personnalités, de déterminations, de pratiques qui se situent entre la profession et l’ordination.


Il y a dans le style Garcin celui qui s’amuse, taquine, se cache et celui qui monte en selle pour vilipender tel rustre ou telle funeste logique. Je finirai par trouver dans la prose de ce grand lecteur, du d’Ormesson avec une pointe de Desproges.



© Alain Fleitour

Albert Camus et Maria Casarès, Correspondance, Gallimard, Archives : la correspondance de Albert Camus et Maria Casarès 1944 à 1959 , ISBN : 2072746175, 9 /11/ 2017, audio le 14/06/2018.

Une chronique d’Alain Fleitour

Albert Camus et Maria Casarès,  Correspondance, Gallimard, Archives : la correspondance de Albert Camus et Maria Casarès 1944 à 1959 , ISBN : 2072746175,  9 /11/ 2017, audio le  14/06/2018.

Ils touchent presque le ciel, ils sont lumineux, ils dialoguent, se conjuguent, et de leur rencontre émerge une correspondance d’une beauté et d’une profondeur foudroyante.
Albert Camus et Maria Casarès dans le silence de leurs séparations écrivent une prose inouïe par la qualité littéraire mise à nue.

C’est un  monument de 1300 pages, aux signes serrés, de plus de 40 lignes par page. Comment résumer un tel livre ? J’ai pris l’option de m’appuyer sur des passages qui font revivre, les acteurs de cette correspondance.  


Mais, quand le rideau tombe fin décembre 1959, ce sont nos pleurs qui froissent le papier. L’inacceptable est arrivé au plus grand écrivain du XX ème siècle. Tout se dit et s’écrit sous sa plume avec une intelligence subtile, aimante, prenant toute la vie à bras le corps, les fulgurances de l’amour comme les ténèbres de son siècle, de sa ville, Alger, de son pays.

Pourtant elle savait qu’elle pourrait perdre Albert Camus. Elle pressent qu’un accident peut arriver. « La seule chose qui me sépare de toi maintenant et qui me pousse à la folie par instants, c’est l’idée qu’un jour la mort vienne nous obliger à vivre l’un sans l’autre ». « Lorsque cette pensée s’empare de moi avec cette acuité … Avec l’idée que tu n’es plus là et que tu ne seras plus jamais là, toutes mes facultés se brouillent dans un chaos total. »

Cette soif de vie Camus l’a exprimée avec force dans son livre L’Étranger. Quel auteur est capable d’écrire un tel livre, avec cette plume, neutre, dépouillée de toute émotion, en la portant au plus haut niveau de l’expression de l’absurde et achever le livre par un appel à la vie, « car s’il ne me reste qu’une heure, je veux la savourer, sans être dérangé par les prêtres, la vie oui, je veux toute la vie ».


Cette correspondance offre tout l’envers de l’Étranger, le langage du cœur.



Dans cette correspondance il laisse toutes ses fibres confier ses plus belles émotions d’homme, puiser dans ses vagabondages, dans le désert vers une autre lumière, celle des amants, et confier au ciel des vœux fixés à des étoiles filantes. Qu’ils retombent en pluie sur ton beau visage, là-bas, si seulement tu lèves les yeux vers le ciel, cette nuit. Qu’ils te disent le feu, le froid, les flèches, l’amour, pour que tu restes toute droite, immobile, figée jusqu’à mon retour, endormie toute entière, sauf au cœur, et je te réveillerai une fois de plus…Écrit Camus le 31.07.1948

Le 24 août 1948 , l’absence de Maria Casarès,
« irradie son corps tout entier, un corps privée de sa source, de cette eau qui lave et apaise, car dit-il, j’étouffe, la bouche ouverte, comme un poisson hors de l’eau. J’attends que vienne la vague, l’odeur de nuit et de sel de tes cheveux ».

Le chassé croisé des lettres s’harmonise pour fluidifier cet intense dialogue à distance, entre Maria Casarès à Albert Camus, les échanges se font plus sensuels et plus poétiques le jeudi 30 décembre 1948.

Elle lance,

 » Ah viens vite et tout au creux de tes grandes jambes, lors , tout se fera tout seul… Et je t’emmènerai au milieu du vent, de la pluie battante, des rosaces, des vagues, dans l’odeur du varech, et je te ferais comprendre, « sale lacustre brûlé de soleil »,  » je t’aime de ce mouvement infini, tout mouillé, salé, où l’on ne peut vivre qu’au passé tellement l’instant est fugitif, et inaccessible ».


C’est aussi dans ces échanges épistolaires tournés vers la vie partagée, qu’Albert Camus trouve des accents d’une beauté aveuglante ;

« nous aimer le plus fort et le mieux que nous pourrons, jusqu’à la fin, dans notre monde à nous, écartés du reste, dans notre île, et nous appuyer l’un sur l’autre pour faire triompher notre amour par sa seule force, par sa seule énergie, en silence. »


Maria Casarès y répond avec cette beauté singulière que donne au cœur l’intelligence de l’âme.


« La mer devant moi est lisse et belle, comme ton visage parfois quand mon cœur est en repos ».
« Mais l’amour que j’ai de toi est plein de cris. Il est ma vie et hors de lui, je ne suis qu’une âme morte. »


Les deux correspondances se répondent dans une langue à la poésie tenue, une écriture juste qui décuple les énergies de chacun. Ce sont deux amours fructueux, débordant de projets, d’attentions, de connivences, un couple soudé à leur devenir.


« Ta présence, toi, ton corps, tes mains, ton beau visage, ton sourire, tes merveilleux yeux tout clairs, ta voix, ta présence contre moi, ta tête dans mon cou, tes bras autour de moi, voilà tout ce dont j’ai besoin maintenant. »


« Que tu m’aides un peu, très peu, et cela suffira pour que j’aie de quoi soulever les montagnes répond encore Camus à Maria Casarès. »

La maison Gallimard a décidé de créer un livret audio. Ce livret avec les voix d’Isabelle Adjani et de Lambert Wilson est une belle réussite

La voix d’Albert Camus, dont je ressens le phrasé si ample, si détaché parfois tant la qualité de l’écriture dense et serrée tremble avec une émotion toujours contenue, donne une mélodie mélancolique à la beauté de son style imagé. Les nombreux textes qu’il a lus ont imprégné notre mémoire, et là dans cette voix de Lambert Wilson, c’est Camus vivant qui nous parle.


Je me souviens de Maria Casarès dans la somptueuse pièce de Berthold Brecht, Mère Courage, je me revois en 1968, écouter cette voix féroce, cassée, si forte qu’elle emportait tout comme un ouragan. Est-ce le deuil qui a fait d’elle la très grande tragédienne, comme portée par une blessure si démesurée. La voix d’Isabelle Adjani est portée par cette déchirure à venir.

© Alain Fleitour

Poèmes de Xavier Bordes

Poèmes de Xavier Bordes sur RCF

émission présentée par André TARDY

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Ce poète contemporain , né en 1944, est un spécialiste de musique et de poésie grecque.
Son 1er recueil poétique date de 1979. Nous écouterons quelques poèmes  extraits de son ouvrage de 1998, « Comme un bruit de source », aux éditions Gallimard  qui lui valut le prix Max Jacob.

Trois livres paraissent pour le centenaire de la mort de G. Apollinaire (le 9 novembre 1918), aux Éditions Gallimard

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Guillaume APOLLINAIREAlcools (Ed. Gallimard – coll. Livres d’art – coffret.) illustré par le peintre Marcoussis (fac-simile).

G02242.jpgGuillaume APOLLINAIRE – Tout terriblement – (Anthologie illustrée – Coll. Poésie/Gallimard)

G02309.jpgLouise de COLIGNY-CHÂTILLON – Lettres à Guillaume Apollinaire (Ed. Gallimard – Coll. Blanche)


Trois livres paraissent pour le centenaire de la mort de G. Apollinaire (le 9 novembre 1918), aux Éditions Gallimard : trois livres qui passionneront sûrement les amateurs de ce poète considérable et avant-gardiste en son temps. Le premier consiste en une édition d’Alcools, le premier recueil fameux du poète, où se prépare une mutation qui fera entrer la poésie dans sa modernité. Il s’agit d’une version en fac-similé d’un exemplaire d’origine qui a été illustrée par le peintre cubiste Marcoussis.

Légende ou réalité, on se souvient peut-être qu’Apollinaire recevant les premières épreuves de son livre y découvrit non sans surprise que toute la ponctuation en avait été omise. Plutôt que de s’en plaindre, il y trouva semble-t-il tant d’intérêt qu’il décida que le recueil paraîtrait ainsi, non ponctué. Et depuis, d’innombrables poètes ont suivi son exemple, ponctuant ou non, parfois complètement, parfois partiellement, souvent pas du tout, comme si le poème était un espace de liberté dans la langue et qu’il était intéressant parfois d’y introduire un peu de confusion, ou du moins d’hésitation, pour que les signifiés des mots et des vers déteignent, en quelque sorte, les uns sur les autres afin de créer un tremblement du sens, une incertitude, une atmosphère plus propice à l’évocation, à la rêverie poétisante. Cela, complété par une libération plus ou moins affirmée de la versification, chez Apollinaire tantôt relativement respectueuse des formes et de la métrique, tantôt complètement libérée de ces contraintes jusqu’au “calligramme”, a produit un effet de “nouveauté” puissant et, associé au blanchiment “capricieux” entre strophes comme entre vers, devint un signe de distance du poème à l’égard de la “prose ordinaire”. Le ton poétique devenait autre chose. De ce fait, le poème nouveau exigeait de nouvelles manières de lire, une nouvelle aptitude du lecteur à collaborer au sens ; jusqu’alors en effet, le lecteur n’était pas libre d’exercer largement son interprétation singulière à propos du poème : la lecture s’y organisait de façon à ce que l’imagination soit canalisée dans son déchiffrage du texte, mise sur des rails. Par exemple chez Baudelaire, on peut rester pensif après avoir lu le sonnet “La vie antérieure”, soit au sujet de l’arrière-plan culturel, soit des idées et concepts implicites, mais il n’y a pas de trouble quant à l’exacte compréhension des vers. Le lecteur n’hésite pas. Tandis que dans un poème d’Apollinaire et de ceux qui suivront (notamment les Surréalistes, de durable infuence), des équivoques grammaticales peuvent être ménagées, des mots “voisiner sans crier gare” en produisant des effets qui deviendront systématiques chez Reverdy, Tzara, puis Éluard ou Breton (etc…). Le langage poétique s’y retrouve en quelque sorte revigoré, rafraîchi. Cependant avec l’inconvénient que la poésie pour un certain public s’est éloignée, est devenue plus difficile à lire, parce que plus troublante à comprendre : la part de responsabilité active exigée du lecteur (ou du récitant) s’y trouvant considérablement augmentée, ce qui n’est pas forcément du goût de lecteurs formés par des écrivains dont la tradition était de nourrir le mieux possible la passivité : la grande vertu de l’écriture classique – mot d’ordre: “ce qui se conçoit bien s’énonce clairement” – étant de délivrer un message d’autant plus valorisé qu’il était clair, “techniquement non-équivoque”. Sans aller jusqu’à l’exigence d’une appréhension aussi directe (pauvre et nécessairement sans grande portée pensive ou profondeur émotive) que les messages téléphoniques d’aujourd’hui, il fallait – au temps du Romantisme encore – bannir les erreurs ou les divergences d’interprétation possibles. C’est cela qu’Apollinaire plus ou moins consciemment va éroder (progressivement) en déléguant au lecteur une part croissante de sa liberté de créateur. Et c’est en cela que le recueil mémorable d’Alcools va faire école, ouvrant la voie également à tout l’art “moderne”, que ce soit celui du Douanier Rousseau ou celui de Braque, Picasso (ou Marcoussis). Ainsi, notamment, un poète déclarera que la poésie moderne saute les explications.

À cet égard, la petite anthologie “Tout terriblement” (devise d’Apollinaire lui-même) est une excellente initiation. Elle présente à la fois des poèmes majeurs, parfois quasiment prophétiques (“l’homme-colline” d’Apollinaire est celui qui “voit plus loin”), avec en regard des illustrations des oeuvres plastiques qui font écho à l’ambiance de l’art, en pleine effervescence créative à l’époque correspondante. Cette confrontation a souvent des vertus éclairantes, par intuition davantage que par raisonnement, certes. Et c’est cela sans doute qui contribue au charme de cette anthologie. Elle porte en elle non seulement l’état d’esprit poétique de Guillaume Apollinaire, mais aussi l’aura de son environnement créateur, plastique, amical ou sentimental (Marie Laurencin). On perçoit mieux comment cette sollicitation plastique a pu engendrer certains poèmes sous forme de Calligrammes. (Kalos / beau – gramma / écrit, en grec : mot inventé par Apollinaire sur le modèle de calligraphie.)

Et comment apparaît en germe ce côté, dont témoigne par exemple la “Lettre océan”, de l’individu moderne qui désire être “partout à la fois et tout le temps”, une envie que l’Internet et Google entre autres, la vision filmique depuis les satellites artificiels, mais aussi le développement des transports (l’avion que l’on voit sur la peinture du Douanier Rousseau, par ex.), ou du tourisme, ont en grande partie réalisée… Envie qui était aussi celle des cubistes, voulant représenter le réel dans les codes d’un langage intemporel qui se propose de représenter l’objet par toutes ses faces à la fois (donc le montrer en tous ses moments) sur l’espace d’une toile en deux dimensions. Envie que manifestera la littérature à travers certains livres de Robbe-Grillet (Dans le labyrinthe – Topologie d’une cité fantôme) ou de Butor (La modification – Trois cent mille litre d’eau), en usant du même système à base d’un récit à “facettes” mentales, qui devient en quelque sorte un récit “cubiste”, de même que “L’année dernière à Marienbad” tire aussi son étrange poésie onirique d’être un film “cubiste”.

En ce qui concerne les “Lettres à Guillaume Apollinaire” de Lou (la fameuse Louise de Coligny-Châtillon, aristocrate d’une lignée fameuse qui faisait rêver Guillaume de Kostrowitzky, lui-même fils d’aristocrates modestes : les choses sont compliquées à ce sujet !) ce n’est pas tellement l’art qui entre en scène, mais la pulsion érotique, certes trouvant en Éros “l’enfance de l’art” comme c’est généralement le cas: et ce sera le moteur des poèmes qu’on retrouvera dans “Ombre de mon amour”. On a longtemps glosé sur l’amour torride et relativement bref entre Lou et Guillaume. De fait, la liaison fulgurante ne pouvait être très durable, une fois l’acmé passée par une consumation follement ardente d’énergie vitale et parce que l’éloignement du conscrit Guillaume était imminent et inéluctable, et parce que Louise, femme très libre (comme la mère d’Apollinaire au demeurant, il n’avait donc probablement aucun sujet d’étonnement à ce sujet), entrenait en parallèle d’autres liaisons, dont celle avec le nommé Toutou, probablement assortie de certains avantages que le “pauvre poète” Apollinaire ne pouvait lui procurer. Si la liaison a été, les lettres longtemps ignorées des archives Apollinaire en témoignent sans fausses pudeurs, d’une intensité érotique violente et égale pour les deux amants, on voit qu’elle a été tout autant réelle de sentiments d’un côté que de l’autre. Et si les amants se sont éloignés après quelques mois, c’est sans doute que pour l’un comme pour l’autre il n’y avait plus grand’chose à vivre, une fois le carburant du désir érotique solairement – Apollon – tari : Apollinaire s’éloigne pour plusieurs raisons, principalement par cela que les circonstances de la guerre lui font vivre, c’est-à-dire une réalité en face de quoi la liberté, sinon la frivolité en amour, de Lou est en décalage. Il est affronté à ce que dit laconiquement tel poème du Guetteur Mélancolique :

 

Et toi mon coeur pourquoi bats-tu

 

Comme un guetteur mélancolique

J’observe la nuit et la mort

 

Manifestement, la nuit et la mort sont des questions plus graves, dans la dure condition de soldat des tranchées, que des affaires de flirts et de parties de jambes en l’air. Certes, optimiste volontaire, sinon incurable, Guillaume s’exclame “que la guerre est jolie !”. Mais sa joie fataliste n’a plus rien d’un jeu, fût-il amoureux. S’il s’applique à résister à sa situation par des transpositions de l’horreur en beauté (“Nuit d’avril 1915”, par ex.), ne nous leurrons pas, c’est un effet de sa volonté et non de son inconscience : d’inconscience, il n’en a donc plus à partager avec Lou. D’autant qu’il sait bien n’être pas le seul homme dans sa vie. Construire un couple durable ? Impossible à l’évidence depuis le début de leur idylle. Refaire le couple passager et passionnel d’avant la vie dans les tranchées ? Impossible quand est intervenue la guerre : la menace grave et permanente de la mort, l’existence difficile d’un quotidien de “poilu”, dans la boue et la vermine, sans rapports avec la vie civile d’une femme, à l’arrière.

Ce qui reste de leurs flamboiements réciproques ne saurait donc être qu’une amitié tendre qui va se déliter par la force des choses… Lou d’ailleurs vit le même processus, si l’on en juge par sa dernière lettre de janvier 1916 où elle l’appelle “mon vieux Gui”, et le sait parti en Algérie retrouver Madeleine Pagès : avec qui ça ne fonctionnera pas évidemment, car il est clair que Madeleine ne sera pas, n’est pas, l’instigatrice d’un partenariat érotique flamboyant comme fut Lou : Guillaume dans sa correspondance avec sa “marraine” s’était fait – vu la vie frustrante des tranchées – une idée que la réalité a balayée. De surcroît, il ne se sent plus tellement, lui fréquemment impécunieux, d’embarquer dans une vie d’homme marié avec enfants. D’autant qu’il a peut-être conscience que dans son état (convalescent blessé à la tête et trépané) l’avenir est incertain. Affaibli, la grippe l’emportera, de fait, deux ans plus tard. Bref, ce n’est pas ici le lieu de s’étendre, des livres abondants ont détaillé ce que nous savions de tout cela jusqu’à présent. Il reste que ces lettres de Lou, corroborées par celles du poète, déjà publiées, restaurent l’image d’un moment de passion amoureuse où les sentiments ont été mieux répartis qu’on ne l’a longtemps pensé, voyant jusqu’alors un déséquilibre où Apollinaire était juste un “mal-aimé”, et Louise une croqueuse de coeurs, jouant sur plusieurs tableaux et dépourvue de toute capacité d’éprouver davantage que l’attirance d’une frivole passade. Manifestement, elle a aimé le poète autant que l’homme. Et le poète-homme l’a aimée de la  même façon, en utilisant quelque peu ce que cet amour lui inspirait pour nourrir son écriture, comme toujours ! En conclusion, même si cet amour fut le passage d’une comète entre eux deux, c’était une belle comète, une comète équilibrée, qui est survenue, a brillé, et s’est éloignée naturellement, sans “coupable” ni d’un côté ni de l’autre. Il me semble que cette publication des brûlantes Lettres de Lou retrouvées répare une injustice.

 

©Xavier BORDES (oct. 2018)