Michel DIAZ et Patrice DELORY, Le Souffle du sacré, postface de Claude Louis-Combet, éditions Unicité, 128 pages, deuxième trimestre 2026, 15€.

Michel DIAZ et Patrice DELORY, Le Souffle du sacré, postface de Claude Louis-Combet, éditions Unicité, 128 pages, deuxième trimestre 2026, 15€.


   Voici un livre vraiment intéressant, car y sont réunis un poète profond (Michel Diaz), un peintre saisissant (Patrice Delory), et un postfacier (Claude Louis-Combet) célèbre, récemment décédé, et qui signe ici une formidable lettre de lecture (qu’on reproduit ici). L’ensemble touche et instruit d’autant plus que l’ambition du titre (« Le souffle du sacré ») y est justifiée, car l’humanité compte sur le sacré pour se défendre d’elle-même, pour rendre justement inviolable et irrévocable quelque chose d’elle-même que sa liberté peut toujours par ailleurs détruire (ou irréprochable quelque chose que sa conscience peut toujours salir). L’auto-défense de l’humain est une nécessité à la fois tragique et sublime, et ce petit livre – qui veut donc libérer les hommes de leurs propres excès d’imagination sans renier le mystère de celle-ci – va fort et loin. Défendre l’homme d’une violence qui peut le dissoudre ou le perdre est la commune mission de l’art des discours et de celui des images. Comme la nature hors de nous est à la fois ce qu’il faut défendre (car la raison humaine, maîtresse de causalité, fait naître dans la nature des déséquilibres imparables pour elle) et ce dont il faut se défendre (car tout ce qui se développe spontanément menace et harcèle l’espace du reste), la nature en nous est ce dont il faut à la fois protéger l’intégrité et empêcher la violence (protéger et empêcher sont les deux inséparables significations de « défendre », puisqu’il faut à la fois soutenir et juguler, ou préserver et proscrire, la liberté interhumaine). C’est pourquoi le sacré a souffle à la fois réparateur (comme une haleine musicale ou un élancement apaisant) et incendiaire (souffler sur un feu étouffe ses flammèches, mais ravive aussi ses braises). L’intuition commune de Michel Diaz et Patrice Delory est difficile et exigeante, mais éclairante :  le sens est la nature même de la pensée, et celle-ci doit en même temps le défendre et s’en défendre. Le sacré est peut-être la nature même du sens. 

   D’abord les peintures de Patrice Delory. Ce qu’il peint, ce n’est pas quelqu’un, c’est le fait même d’être quelqu’un. L’autoportrait est celui, non d’un individu déterminé, mais d’une condition générale : la situation même d’une identité humaine vivante, l’image d’un mortel qui se pense. Et ce mortel n’est pas d’abord accablé par des tracas personnels ; ou bien, c’est la difficulté en général d’être une personne qui est ici réprésentée. Difficulté d’ailleurs paradoxale, car, comme le montrait Simone Weil, la valeur d’une personne se mesure, non d’abord à des talents ou mérites qui lui sont propres, mais à sa capacité d’accéder ou non à des valeurs impersonnelles – le beau, le vrai, le juste – qui le sont parce qu’elles dépassent également tous les êtres humains, et parce que toute liberté comprend son être et joue son sort, universellement, dans la confrontation et l’usage exclusif de ces trois valeurs (le beau est toujours et partout ce qu’on rencontre décisivement d’harmonie et qu’on s’émerveille de rencontrer, le vrai ce qu’on a raison de comprendre, le juste ce qu’on s’honore de respecter et servir). Et l’homme rencontre le beau parce qu’il se sait laid (il rencontre constamment de lui ce qu’il craint d’être ou de devenir), voit le vrai là où la réalité coïncide avec sa propre production parce qu’il se sait faussaire (il ne peut connaître ce qui le fait être, lui, sans le changer d’autant), et veut le juste parce qu’il se sait injuste (un arbitre n’est impartial qu’en ne jouant pas le jeu normal des autres ; inversement, aucun joueur ne peut justifier seul sa conduite).

Le portrait présenté page 17 est exemplaire de ce triple déchirement : une perfection à l’état d’ébauche, une universalité  ne valant que comme muet murmure ou simple confidence, une icône qui paraît jouée à la roulette : tout le personnage (par ailleurs admirablement représenté) est flou, sauf le regard – qui a précisément décidé de juger flou le reste du visage et du maintien. Ce qui donne son effarante intensité à ce morceau-ci de peinture est que celui qui montre tout ce qu’il sait de lui-même paraît bien croire que cela n’est pourtant rien !

    Claude Louis-Combet le montre excellemment dans sa brève postface (à lire ici même), sur trois points qu’on se permet de souligner :

   D’abord, oui, les faces présentées ici ne vivent que par leur regard, alors même que ce qu’elles considèrent semble être d’une glaçante obscurité, une nuit impérieuse et dévorante, qui ne semble avoir laissé subsister de l’homme portraituré que sa mince dégaine de rescapé, de survivant perdu et comme sereinement effaré.

  Ensuite, ce sont des êtres qui semblent bien forcés de vivre, puisqu’ils n’ont pas choisi d’apparaître dans le monde et, qui pour cela même, semblent vouloir nous apparaître le moins possible, comme pour garder un pied dans l’avant-réalité, bien résolus à ne venir avoir dans ce « monde pas même esquissé » qu’une minimale contribution. Exister, c’est s’endetter de ce dont il faut bien vivre, et leur fantômatique investissement dans les apparences du monde sonne comme leur très précautionneux abordage de la lumière : on en reste à une participation assez insignifiante pour expédier ou apurer d’avance les comptes que toute présence plus normale devrait un jour régler.

   Enfin, montre Louis-Combet, l’existence générale est une sorte de mystère public et partagé, mais l’on a ici des êtres fondamentalement réservés devant cette part même de mystère qu’ils doivent à la fois affronter et incarner. Gens qui semblent savoir qu’ils n’en sauraient justement pas davantage s’ils se décidaient à connaître le monde, ou se résolvaient à être mieux connus de lui. La sublime modestie de leur âme tient à ce que celle-ci ne se juge pas digne du mystère dont pourtant elle participe. C’est pourquoi cette galerie de portraits de relégués volontaires (ou de mutants apeurés) forme une « œuvre exempte de toute vanité de démonstration », qui « ne peut manquer de nous atteindre et de nous éveiller ».

    Le texte de Michel Diaz fait sentir, lui, une admirable chose : c’est que les images du peintre Delory tiennent leur étonnante intensité de sa capacité à leur faire dépasser leurs propres limites. Car si une image, par définition, peut faire directement voir ce qu’elle présente (chose impossible à un énoncé) et s’installe toute entière et d’un coup dans l’espace où elle dure (alors que tout énoncé doit prendre – et donc perdre à mesure – le temps de son énonciation), elle ne peut (au contraire de n’importe quel énoncé, d’un fragment quelconque de discours) signifier ou exprimer des modalités comme la négation, la simple possibilité, le passé ou l’avenir comme tels, ni même la nécessité (le fait de ne pas pouvoir être autre chose que ce qu’elle est) : une image ne se conjugue pas, ne s’éloigne pas d’elle-même, ne peut révoquer sa propre présence, ne peut suggérer sa propre inévitabilité etc. Or, suggère Diaz, quelque chose dans l’art pictural de Delory semble capable de performances inaccessibles à cet art (car normalement réservées au seul discours) : comme un visage capable de marquer sa propre absence à lui-même, comme une façon de souligner comme choisie une présence silencieuse, pourtant inévitable, de l’image (par le tracé d’une bouche cousue, le signalement d’une source couturée d’un bas de visage), comme un pouvoir de présenter un visage à diverses étapes successives de lui-même (telle face déterminée semblant être à la fois une ébauche, une esquisse tout juste proposée de présence, et, à l’inverse, une simplification rétrospective, un effacement d’après-coup, un reliquat déjà beaucoup gommé ! Bref, Delory a une inédite science des contrastes, des nuances mortelles, des incompatibilités neuves, un art de la contradiction non-verbale et de la complainte sans voix qui lui permet de donner un visage à la violence normalement invisible qu’un humain exerce sur lui-même ! « Car enfin, tout est dans le visage » écrit Michel Diaz (p.44), car il est l’endroit d’un corps où se lit la façon dont celui-ci s’est servi et se servira du monde. Il est la devanture même de l’expressivité d’une vie, la vitrine de son aventure pensante. Et, quand un visage réel est littéralement défait, une œuvre picturale représentant ce visage est (p.101) comme une enveloppe, la création d’une « peau » d’appoint qui le protège de sa dissolution, ou console de sa perte. Et, suggère Michel Diaz, ce qui donne ainsi visage à la perte rend l’image capable d’avoir (et de nous fournir) elle-même accès à la contradiction, à la péremption, à la dépossession, à la défection, à l’effacement – et donc nous confronte directement à une négativité qu’ordinairement seul le discours humain exprime et assume. Et peut-être dépasse.

   Imaginait-on concevable qu’une peinture du Fayoum devienne directement autoportrait ? Ou que la mémoire d’un être tienne directement le pinceau ? Ou qu’un visage puisse se montrer exclusivement fait de ce qui le nie ?!! Une inoubliable galerie d’absences à soi, voilà alors la prouesse d’un livre (ardemment obscur et comme utilement désespérant !) où dialoguent l’imagier (Delory) et le commentateur (Diaz) de ces visitations borderline !

Bernard Colas, L’odeur du monde après la pluie, éditions Unicité, 2026. 

Bernard Colas, L’odeur du monde après la pluie, éditions Unicité, 2026. 


L’odeur du monde après la pluie est le troisième recueil de Bernard Colas. Se déploie ici un monde qui est peut-être la métaphore d’une renaissance après l’ondée et qui décline une méditation intime sur l’ambivalence d’être. 

Le poète a partie liée avec des choses impalpables ou qui semblent prêtes à se dissoudre, la neige, la pluie, l’encre, les larmes, un « parfum de pluie », « la chair liquide » :

« L’homme joueur au sourire funambule respire 

Il est respiration 

Il est léger parce qu’il le veut 

Il fusionne 

La roche les yeux dans les yeux 

Son corps réuni se fait gaz » 

Celui qui parle n’a pas de nom. La guerre intemporelle qu’il évoque non plus. Il a des incertitudes sur son identité : « il n’y a aucune preuve de ma disparition ». L’auteur se parle à lui-même comme il nous parle. L’énonciation décline des locuteurs interchangeables, je, nous, on, il. Signe d’un destin qui se partage et d’une extrême attention aux autres. L’exergue avec la citation de Paul Celan – « Nous ne voyons pas de différence entre un poème et une poignée de main »- conforte cette impression. 

Dans l’univers mental de Bernard Colas, il est souvent question d’enfant, de rêves et aussi d’étranges « hommes flottants » :

« Quand tu dessines un poème ton regard me parvient
À deux nous finirons mieux l’enfance

Pas celle qui s’excuse

Même flottants
Nous deviendrons reconnaissables » 

Ce recueil qui se compose de 55 poèmes emmène ainsi le lecteur vers l’inconnu, vers d’énigmatiques points d’ancrage. La mort y est présente avec sa « nappe en linceul », « avec son regard de myope ». L’écriture charrie des bribes de vie et d’émotions qui dessinent les contours tremblés d’un pays d’avant la mémoire et d’un ailleurs insituable, marqué d’une troublante étrangeté. L’autre citation en exergue emprunté à Montaigne  » : « Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes au-delà » nourrit une atmosphère de songe et de périlleuse incertitude :

« Il est dimanche
L’heure des chemins trop faits et des regards petits
Voyages immobiles
Quand on regarde sans les yeux l’enfant vengeur
Des petits bouts de rien dans la bouche
Les mots dangereux qui peuvent salir la langue
Ils voudraient que plus rien ne traîne
Ils cherchent un passage pour échapper au massacre
Est-on venu trop tôt pour haïr ?
Dans nos ventres mous le coeur est descendu »

Au centre du recueil se livre une énigmatique confidence qui donne le ton  : 

« ma vie fut un mannequin de paille

aux gants blancs »

Les 19 peintures de la plasticienne Mélanie Casano s’insèrent parfaitement entre les poèmes formes mouvantes, de fondus enchaînés et laissent apparaître un paysage fluide en phase avec les images mentales du poète. 

Éric Dubois, Nul ne sait l’ampleur, poèmes, éditions unicité, 2024, 45p 12€.

Éric Dubois, Nul ne sait l’ampleur, poèmes, éditions unicité, 2024, 45p 12€.


Si Pierre Kobel, dans la courte présentation de l’ouvrage, utilise le verbe « glaner » pour exprimer le geste poétique qui caractérise l’écriture d’Éric Dubois dans ce recueil, il n’oublie pas de préciser que le poète ne se limite pas à ramasser ici et là les mots ou les éléments de base à la construction d’un poème. S’opère dans ce recueil une sorte de petite magie, simple et essentielle qui rassemble les bribes en constellations rythmées. Comme si Éric Dubois jetait les dés et puis indiquait à ses lecteurs attentifs les corrélations entre les prospections. D’un heureux hasard naîtrait le poème? « Nul ne sait l’ampleur » Il existe bien quelque chose que le poète ne domine pas, il apprivoise, il improvise comme souvent la vie nous pousse à le faire.

Page 25 se glisse un indice pour répondre à l’énigme du titre du livre. Mais l’on sait déjà dès la première page qu’Éric Dubois a choisi le poignard mais disons que celui-ci n’a de tranchant que celui des mots. 

Écrire c’est faire d’oeuvre la vie mais aussi se confronter à l’impuissance des mots à dire l’essence de l’être, les tourments et les dérives.

Je partage avec la lumière
l’envie de me reposer
à l’ombre de quelque arbre
de porter au bout des bras
des fruits magiques
et des fleurs épiques

Mon étoile est morte
dans la galaxie que je convoitais

Écrire nous confronte aux illusions, aux désirs et à une inévitable insatisfaction semblable à celle qui se love au bout de l’amour. Le désir ne peut être assouvi sous peine de s’éteindre. Les frontières sont floues et incandescentes, des braises. 

Ma tête est un reposoir. Un écho pris de vertige.

Une flamme noir qui calcifie les oiseaux du
paradis.

(…)
Une flamme ocre dans les mouvements des ciels.

Nul mot à l’endroit
où saignent les larmes

Dans l’alcool, on cherche son « propre néant, la pitié d’autrui », on trouve « l’angoisse et au bout du compte »  on s’aperçoit que « le calcul est faux ». Impossible de mesurer l’ampleur. Quelque chose donc nous dépasse, nous échappe. 

De même qu’Éric Dubois ne cache pas qu’il a écrit ce livre alors qu’il était dépendant à l’alcool (il est redevenu sobre depuis), il ne fait pas de mystère sur le fait qu’il est schizophrène. Pour rompre les tabous autour de cette maladie, mais aussi pour affirmer qu’il existe plusieurs manières d’être au monde. L’écriture poétique peut être vue comme un remède, un baume mais aussi se comparer à une sorte d’ivresse, un état second qui nous éclaire ou nous rend extra-lucide. On n’en mesure pas non plus l’ampleur. 

Le poète Eric Dubois est également un peintre. En quelques mots, il campe une situation, un sentiment, une blessure, laisse ressurgir un souvenir, une sensation. Ce qu’il évoque ne se cache jamais derrière les mots ou les images. Parfois c’est dur, c’est irrévocable, sensuel, brut. Toujours sincère et juste.

Jacquy GIL – Viatiques – éditions Unicité, 2021, 44 pages, 11€

Une chronique de Marc Wetzel


Jacquy GIL – Viatiques – éditions Unicité, 2021, 44 pages, 11€


Jacquy Gil, 74 ans, qui vit là où il est né, dans la garrigue du Nord-Est de Montpellier, est un poète, non pas régionaliste, mais régional : il sait tirer parti de sa région non du tout pour la faire mieux connaître, mais pour mieux lire en lui.

Cette garrigue qu’il connaît par coeur lui révèle ce qu’il ignore encore du sien. Il se balade sans cesse et partout pour trouver les chemins à questions, se concentre et comprend ce qu’il peut s’y demander de nouveau, et de nouveau seulement : ses pourtant innombrables souvenirs là où il passe ne sont presque jamais convoqués. Son passé indigène lui permet seulement de ne jamais se perdre, quoi qu’il parte découvrir : il retrouve du connu dès qu’il veut, ce qui lui évite les nuits dehors. Mais dès qu’il va dehors, il n’est plus chez personne : il arpente le gracieux parcours d’énigmes que lui offre sa promenade. C’est un bénévole du mystère, un homme prodigieusement attentif à ce que pourrait changer en lui  (plus exactement en sa propre humanité, car ce qu’il est seul à être ne l’a jamais intéressé) ce que sa pensée rencontre. Esprit autodidacte – car venu sans études à la connaissance – , mais avec une fringale de vérité, un souci de présence, que même des études n’auraient pu troubler !

   « Viatiques », ce sont provisions pour la route, c’est ce qu’on emporte avec soi pour soutenir un petit (ou même le grand et ultime !) voyage. C’est ce qui assure ressources lors d’un déplacement qui ne permet ni d’en produire à mesure, ni d’en obtenir où l’on passe. C’est la ferme résolution de supporter (sans ciller) et soutenir (sans peur) les faims et soifs inédites qu’on engrangera. Ce sont devises d’explorateur, faites justement pour assumer, et peut-être assimiler, ce qui les dépasse, et le renouvelle. Ce sont des consignes de mutation privée, dès qu’arrivent les occasions de comprendre à neuf ce qui arrive ! Rêveur hyperactif : rien ne le distraira de sa distraction, sinon ce qui serait plus profond qu’elle – voilà son très tenace mot d’ordre, son rare et méditatif cran !

   Il a ses « trucs » de voyant, de dénicheur – modeste, mais têtu ! – de métamorphoses, de fourrier de prodiges. Par exemple l’observation proactive de la vie des éléments : le vent qui devant lui plie et déporte les blés (p.4) lui semble « ajouter un océan au paysage » et comme vouloir dérober leur champ à son regard fini, l’affranchir de son terrestre spectateur. Un vent analogue (p.7) agite ailleurs si fort tel buisson qu’il le grime en animal frémissant, comme « s’efforçant de l’arracher à sa condition première« , où l’univers lui-même semble se mélanger les règnes, soigner comme les épis rebelles de sa poussée, gratter ses propres marges, ménager à son évolution des raccourcis fantômes. Là, l’eau d’une source (p.40) impose sa limpidité au paysage obscur ou chaotique où elle naît, déverse et « décante » son savoir souterrain sur la surface qu’elle découvre, et devant le seul autre savoir souterrain du pays, celui de l’homme « venant sur elle se pencher pour y puiser un peu de lui-même« ; alimentant des ruisseaux qui, à leur tour, semblent « redonner soif aux rivières« ; serpentant, bien que venant du ciel, comme infailliblement sur tous les plis de sol ouverts, elle-même autodidacte du relief terrestre, comme ajoutant sans errance au cours général des choses (« On voyait bien qu’un monde issu du monde s’était mis en marche, allait à dessein, se laissait emporter par un élan unanime » (p.35). Là encore, l’odeur des plantes : il s’en approche en insecte (p.41), vient délibérément au parfum d’une fleur comme au secret payant et prosaïque qu’il est à qui la butine; mais qui aussitôt par contraste, comme à volonté, lui devient mystère gracieux et méditable pour celui qui pense, se butine d’abord lui-même, comprend soudain qu’il est en train de comprendre à la fois du dehors et du dedans une même chose, et se sent comme honteux de trop prélever d’un coup dans la présence : « D’où ce sentiment dès lors d’être interpellé par l’Univers entier qui, conscient soudain de m’avoir instruit d’un trop grand savoir, m’invitait à le taire« … 

   Tout le fait avancer : même un regard est le bon et suffisant pas à faire (p.23), quand les yeux vont mieux que des pieds dans telle ou telle broussaille, et s’en dépêtrent, le moment venu, à moindre écorchement. Même la raison (le calcul des rapports déterminants) convient au marcheur (p.22) , qui, là où elle seule peut lui offrir des obstacles utiles, l’enfermera (et même, dit le poète, « l’encouragera » !) avec profit (« Où je me cogne se libèrent mes pensées« ). Même les « volte-face » (p.20) sont balises subtiles, car si nous connaissons mieux leur chemin qu’eux, nos pas nous connaissent mieux que nos motifs : comme l’ânesse de Balaam, soudain rétive, insensible aux coups de relance, avait su voir l’ange avant l’ânier. Et le hasard lui-même doit pouvoir avancer !      

    Ce très remarquable poète, enfin, a comme un usage spontané de tous les âges : des âges de la Terre (il lui suffit de concevoir (p.5) les quelques centaines de millions d’années ayant contribué, par leurs forces et aléas, à un paysage donné pour arpenter de facto la notable partie de l’histoire du monde qui y fut requise); des âges de l’espèce (alors que l’homme ancien, affamé et effrayé par nature, ne pouvait voir dans le jour qu’un répit de vie, l’homme moderne y voit une occasion de se mettre au jour, pouvant (p.38) traiter en chez lui tout ce qu’il lui échoit de connaître mieux); des âges de lui-même enfin (l’enfance savait tirer à peu près tout de ce qu’elle ignorait; même ses caprices puisaient trésor dans leur insignifiance; que l’adulte (p.21) retrouve donc – mais cette fois responsablement ! – cette innocence).

   « Et, fermant les yeux, je voyais scintiller une multitude d’étoiles bleues… Comme si le peu d’univers qui était en moi opérait une nouvelle naissance, s’expulsait d’un néant qui, paradoxalement, était issu de l’existence même.

Comme si ma vie, après s’être obscurcie à dessein de me détourner d’elle, s’était donnée du temps pour que je l’extirpe, mais cette fois du plus profond de mon être » (p.3)  

  Il est merveilleux que des auteurs quasi-inconnus travaillent ainsi, là où ils sont, à servir la poésie par des chemins de pensée aussi singuliers qu’accueillants. Cet écrivain, d’une peu commune authenticité, nous enchante et instruit de son admirable effort.

                                                      —-

« Il faut les laisser mûrir les chemins, ne point leur imposer trop vite la ferveur de nos pas. À trop vouloir les hâter, nous ne recueillerions de leurs élans que des pensées immatures (…)

Les chemins parallèles : ils vont de pair avec ceux qui nous sont familiers et qui chaque jour nous emmènent.

On les sait en attente de nos pas » (p.6 et 15)

« Nous ne le savons pas, mais chaque jour nous bousculons l’ordre des choses; un pas met fin au pouvoir de l’autre: notre marche est une révolte permanente !

Et tant pis si nos cheveux pendant ce temps grisonnent, notre apparence se démarque de nos avancées, n’en reconnaît point la nature incorruptible.

L’essentiel avance en nous et n’y peuvent rien nos stigmates; nos souffrances n’étant que l’effort soutenu auquel nous devons nos victoires » (p.10)

« Toutefois, rêver trop longtemps contrarie le monde… Ou plutôt ceux qui ne rêvent pas, ne savent pas rêver.

Reste à définir ce que rêver veut dire.

Peut-être est-ce se réfugier dans un lointain pour mieux habiter le proche et restituer ainsi à la réalité son espace initial – la rendre plus vraisemblable, quitte à l’arracher à l’aire de la raison.

Peut-être est-ce saisir sans avoir à toucher, donner plus de poids à l’esprit pour alléger la matière » (p.27)

                                          

© Marc Wetzel

Eric Dubois, Chaque pas est une séquence, éditions unicité, 2016, 48 pages, 11€

Une chronique de Lieven Callant

Eric Dubois, Chaque pas est une séquence, éditions unicité, 2016, 48 pages, 11€

En feuilletant le livre, je m’aperçois que de courtes strophes de deux lignes au plus se partagent l’espace vierge des pages. C’est donc de cette manière que l’on progresse, grâce au poème, par delà les séquences qu’il offre, peu à peu, de porte en porte.

L’écriture poétique est une démarche quotidienne, elle accompagne, elle clarifie, elle éparpille, elle condense le quotidien. Parcelles de vies, épures d’épreuves, elle répartit les souvenirs, partage le temps, le résume à quelques mots. Elle choisit en connaissance de cause. Le poète vit ce qu’il écrit, poème et expérience forment une même chose. Eric Dubois écrit comme il respire.

Le poème qu’il soit bref, qu’il soit long, qu’il s’étire ou se contracte ne connait pas en soi de fin. Il est une séquence du temps, un espace dédié au souvenir, un lieu de recueillement, d’acceptation et de partage. Il est un écho, une commémoration, un assemblage, un signe, un reflet, ce qu’il reste d’une sensation. Son écriture est toujours à refaire.

Illusions, émotions, prises de conscience, lucidités, aveuglements, étourdissements,  il apparait toujours morcelé, partiellement présent, le poème. En lui se rassemblent d’autres poèmes en devenir, des absences. L’écriture, le travail poétique d’Eric Dubois se concentre sur ces aspects-là. Un travail qui n’avoue jamais sa victoire mais confronte les vérités provisoires aux silences, les affirmations aux difficultés d’être, l’engourdissement au réveil soudain, les doutes renvoient aux questionnements nécessaires et inutiles. Ce livre est un des jardins d’Eric Dubois, les mots savamment dispersés attendent patiemment de germer et d’éclore en leurs lecteurs.

Des jardins, Eric Dubois en a plusieurs, il est responsable de la revue littéraire en ligne « Le Capital des Mots », il est blogueur « Les tribulations d’Eric Dubois ». Il a déjà publié de nombreux ouvrages de poésie (qu’il m’est arrivé de commenter). Il est chroniqueur et co-animateur sur Fréquence Paris Plurielle et est très présent sur les réseaux sociaux pour défendre et diffuser poèmes et créations artistiques. L’homme est jovial, sincère et d’une grande ouverture d’esprit. Il répond toujours à mes questions avec patience et gentillesse, en toute simplicité.

Voici quelques vers éparpillés extraits du livre:

——

Le bord des choses est le coeur de l’instant

——

Que dit le langage?

Des silences des mots
et le morcellement

——

Éclat dispersé dans les cendres du vent
qui se sédimente en fines couches de doute

__

Ce texte a pour seule fonction
d’inachever

Le propos
S’il y en a

____

Que cela ne soit pas un discours
comme tant d’autres

Mais un adjuvant à l’être

——

Écrire est un sursis

La vie est un poème
illisible

——-

Chaque mot pleure
sa défaite

©Lieven Callant