Sidérer le silence  – Poésie en exil (cinquante poètes d’ici et d’ailleurs)- Anthologie dirigée par Laurent GRISON, Les écrits du Nord, Éditions Henry, novembre 2018, 132 pages, 14 euros.

Une chronique de Marc Wetzel         

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Sidérer le silence  – Poésie en exil (cinquante poètes d’ici et d’ailleurs)- Anthologie dirigée par Laurent GRISON, Les écrits du Nord, Éditions Henry, novembre 2018, 132 pages, 14 euros.


 

                                              « Avec à voix basse le récit à

                                                      la police du port

 

                                                      D’Ulysse le rescapé d’Afrique

                                                      ou du Vietnam

                                                      qui croit à Poséidon douanier

 

                                                      Et aux passeurs qui font payer

                                                      les morts

                                                      en les jetant par-dessus bord »

 

                                                               Werner Lambersy, p. 63

 

     Un beau titre, justement énigmatique (sidérer n’est spontanément pas actif – parce que la sidération a la passivité d’une influence paralysante – ni transitif – autant vouloir que l’astrologue influence en retour les astres !), tiré du poème du maître d’œuvre de cette anthologie (Laurent Grison). Titre qui suggère de foudroyer l’indifférence, de frapper de stupeur notre mutisme même, d’interrompre une très taciturne absurdité. De mettre le silence face à son propre ébahissement.

    Devant quoi ? Le déferlement migratoire présent, l’hémorragie géopolitique du malheur terrestre. Tout ici, on le sait, est tragique et paradoxal : des naufragés dont on craint l’abordage en retour ! Une « invasion » par ceux qui ne sont armés que de leur fuite ! Une modernité qui entend confiner des masses entières là même où elle les a déracinées ! Des conquérants en haillons sur radeaux ! Une Europe victime de l’appel d’air de sa propre, pacifique et prospère multiculturalité, qui prétend ne pas pouvoir accueillir plus d’Afrique qu’elle n’en peut devenir, mais sait devoir ne pas en accueillir moins que ce qu’elle y aura fait advenir ! Nous, donc, qui avons la drogue de l’argent, les grimaces du patrimoine, la santé même des addictions, et les bien-nourris vertiges du transhumanisme pour digérer la perte de nos traditions, mais eux, non ! Eux qui fuient des régimes dont ils ont honte, des catastrophes dont ils ont peur, des désolations dont ils ont marre, leur réactionnel surnombre même qui fantasme d’avoir la mort à l’usure – eux devant nous et en nous : si l’on peut choisir notre niveau de tolérance à l’égard de ceux qu’on recueille, on ne doit pas prétendre choisir le leur !

   Le cœur humain prend donc les naufragés comme ils sont, n’impose pas quarantaine à des agonisants, ne se moque pas, surtout s’il est athée, de ceux que leur Dieu semble avoir abandonnés, donne asile (abri sacré, sécurité garantie, privilège d’insaisissabilité) au seul bien qui permet tous les autres : une vie qui vient être sauvée. C’est ce que rappelle Laurent Grison dans sa sobre préface :

 

   « Dans le silence de l’exil, le poème porte l’humanité (…) Alors que la nuit contraint des milliers d’hommes et de femmes à fuir dans la douleur avec l’espoir de trouver un refuge, s’entend au lointain la parole vibrante et intense des poètes témoins du monde »   

 

    En apparence, bien sûr, accueillir des migrants par des poèmes est indécent et incongru (même des mots qui chantent bien ne formeront ni bouées, ni vivres ni surtout visas !) : la poésie serait comme une diversion aggravant la douleur qu’elle commente, les poèmes d’insignifiants refuges de papier, et les poètes des témoins  éthérés pratiquant leur douteuse fraternité sur nuages. Le principe même de l’anthologie bénévole fait craindre le pire (la haine de soi de la mauvaise conscience) ou en tout cas douter du meilleur ( l’appel aux aèdes pour retendre un peu un arc humanitaire flapi). La horde des malheureux a davantage besoin de notre volonté que de notre imagination, et souhaite moins entrer dans nos rêves que sortir de son propre cauchemar. On hésiterait à lire plus avant ; on a tort !

    Un poème, après tout, formule et recueille toujours mieux ce qui arrive (la migration vers nous de millions plongés là-bas dans la « nuit » de vivre) que toute autre œuvre de l’art : une danse (dynamique, mais muette), un film (qui, par nature, ferait écran à ce qu’il montre), une sculpture (concrète, mais inerte) ou même que la prose d’un laïus de bienvenue (à la pitié sans liberté et la dignité sans ardeur), parce que la poésie est un travail de langage qui n’en aliène aucun usager, et prend la voix de tous sans l’ôter à personne.

    C’est pourquoi seuls des poètes pouvaient ici nous entretenir et instruire de l’horreur se déportant d’elle-même, de ce vécu de l’invivable avec le discernement de James Sacré (pesant la misère des mots devant la misère du monde), la délicatesse de Claude Adelen (constatant qu’il n’a plus d’autres mots disponibles que les corps et les visages mêmes de ceux qu’ils évoquent), la justesse de Jeanine Baude (réclamant un autre temps dans le temps pour que le salut puisse y succéder à la perdition), la lucidité de Pilar Gonzalez Espana (estimant que la paix ne sera possible un jour qu’une fois la guerre de l’humanité contre elle-même complètement avérée, avouée, assumée), l’humour bourru de F.J.Temple (éclairant l’opposition entre migrateurs et migrants par ceci que, si les ailes sont sans frontières, les frontières sont d’abord sans ailes), l’ironie martiale de D.J. Danilov (déclarant que seules les blessures sont propres en ce monde sanglant), ou l’explosive acuité de Serge Pey (énonçant que porter d’autres sorts est l’unique moyen d’alléger le nôtre).

    Les poètes ici présents ont su oublier leur propre virtuosité, négliger leurs querelles formelles, taire leur érudition, pour s’en tenir à l’incompressible de leur art : le souci d’authenticité, le devoir de nuance, la justesse de voix. Il est touchant et noble que de méritants et confirmés poètes ne donnent pourtant pas cher ici de leur propre pouvoir. Tel Daniel Leuwers :

 

         « Le poème se tait, le poète s’est tu. Il ne sait où aller. Il chante pour les camps mais s’installe hors des camps. Il sent l’autre comme enjeu. Il enjoint le chemin et la perte des repères. Il veut « s’imaginer les uns les autres ». Mais il finit par ne même plus savoir d’où il parle »  

 

     Ou Michaël Glück, respectant la profondeur quasi-paléontologique de ce que nul ne peut prétendre tout à fait comprendre :

 

          « Nous marchons

             depuis les vallées

             dans la chair du monde

             Lucy nous expulse de son ventre fertile

             nous allons nous nous

             dispersons et multiplions (…)

             nous migrons

             d’un bâillon à l’autre »

 

     Ou Luigia Sorrentino décrivant le dernier mouvement de nuque de ceux qui partent risquer de mourir pour éviter d’être morts :

 

        « Aucune réponse de la montagne

           seul ce regard en arrière si humain

           disparaissait derrière le nuage »  (trad. Angèle Paoli)

 

    Faire chanter la langue française pour les migrants ? Ce n’est donc pas leur offrir naïvement (ou cyniquement) un abri inoffensif, ou le confort douteux d’une épitaphe. C’est au moins opérer (et offrir) une scrupuleuse métamorphose de mots pour accompagner (et soulager) comme on peut une espèce de mue de la dernière chance de la part de gens fuyant leurs nations faillies, leurs patries traquées, de gens (on cherche la contraposée de la nostalgie) qui souffrent du mal au pays, un pays qui n’aura pas su en rester un ! C’est ménager, c’est même peut-être bercer, un brutal dépaysement de destin (comme un écrivain transposerait avec succès une intrigue dramatique dans un cadre non-natif, ou un prophète conduirait une transmigration historico-spirituelle de l’âme d’un peuple du corps d’un territoire mourant à celui d’un territoire renaissant). C’est aussi apprendre à voir le danger caché dans notre peur, le dommage dans notre colère, le doute dans notre vanité. Comme une ceinture trop serrée asphyxie le repu qu’elle protège, Marilyne Bertoncini, dans son beau poème « Aux portes de Yeruham », rappelle que toute citadelle hermétique met, à s’écrouler, les sept jours exactement que mit à se former, jadis, un Monde s’ouvrant à lui-même.

 

  Deux derniers extraits d’un pari d’humanité réussi :

 

       « Ceux-là ne vont pas à la mer

          pour la mer (…)

          Derrière eux la terre qu’ils aiment

          harassée

          dépourvue

          où il n’y a de choix

          qu’entre la mort et la mort (…)

          Devant eux rien la mer immense

          un abîme à franchir

          comme on doit bien franchir le désespoir » (Jean-Pierre Siméon)

    

 

         « Des deux côtés du grillage

           Vous n’étiez plus des hommes

           Mais un flux à repousser.

           

           Étreinte étroite d’un fourré d’épines

           ou sur une branche fragile

           La fleur d’un printemps posthume

 

           Ce sont vos visages, vos noms inconnus

           Vies perdues sans traces

            Dans le piège liquide de la mer »  (Jean-Baptiste Para)

 

     On pourrait dire des rapports de l’inspiration et de la folie exactement ce que Caillois disait de ceux de la veille et du sommeil, à savoir que la veille se distingue du sommeil justement en ce que le sommeil ne sait pas, lui, se distinguer d’elle. Merci à Laurent Grison d’avoir ainsi su nous offrir cette anthologie éveillée et inspirée.

©Marc Wetzel         

 

Ida JAROSCHEK – ici soudain – Les écrits du Nord, Éditions Henry, mai 2018, 48 p., 10 euros

Une chronique de Marc Wetzel

Ida JAROSCHEK – ici soudain – Les écrits du Nord, Éditions Henry, mai 2018, 48 p., 10 euros


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         « ici soudain

            ce qui fait taire

            des centaines d’étourneaux

 

            une seconde

            d’inexplicable silence

 

            apnée du monde »  (p. 8)

 

   Tout le monde en a fait l’expérience : une très bruyante colonie d’étourneaux dans un arbre proche, qui s’impose comme un bruit de fond strident, inarrêtable. Un simple claquement de mains, alors, et tout se tait aussitôt, comme surnaturellement : le voile sonore se déchire brusquement. C’est le modèle même de l’événement subit, du jaillissement inopiné (comme si l’immense trésor de silence du réel s’ouvrait d’un coup) : sitôt possible, pas même encore conçu, mais déjà réel !

    Et cette « apnée du monde » est logique : le silence de la frondaison est pour nos oiseaux bavards le meilleur abri ; et si leurs cris et chants reprennent bientôt, c’est qu’un claquement de mains tire à blanc. Mais la saynète a tout du miracle trivial. Car, si le fatal, le coup du sort, est une mort subite de quelque chose dans le réel, une naissance subite comme celle-ci (mûrie avant toute préparation, interceptée avant toute détection) est ou fait miracle.

   Bien sûr, notre poétesse célèbre ainsi l’émergence, l’irruption, l’avènement de tout autre chose qu’un mutisme de volatiles, et cette autre chose n’est pas moins, je crois, qu’une étreinte idéale, la déflagration parfaite du coup de foudre vivant. On y est deux (on ne surprendra jamais Narcisse en galante compagnie !), on y est dans l’improviste de la bonté, de la douceur consentie (si le viol prend au dépourvu, l’amour tendre, lui, donne au dépourvu), on est dans la réciprocité d’élans (chacun des cœurs s’étonne de battre par l’autre, échangeant d’opaques « cargaisons » de « pulpe » contre de secrètes « haleines » de « buissons »). Dans les bien-nommés transports amoureux, chacun charge à son bord les purs traits de présence de l’autre, et « ici soudain », en effet, l’étreinte se fait monde, car tout monde est cohérent, est commun, est habitable. Ce qu’Ida Jaroschek chante ainsi :

 

              « cette lumière

                 un étrange appui

 

                 une ombre

                 tourne et tremble

 

                sur ce chemin

                qui nous mêle

 

                ce pré qui nous ressemble

 

                un geste soudain

                nous attache

 

                adopte le monde »  (p.28)

 

      Il y a des érotismes joyeusement acrobatiques, où les chairs se servent mutuellement de ravin et parapet, ou de corniche et tremplin, mais deux corps confortablement couchés (se reposant enfin de leur verticalité pensante) éprouvent encore le meilleur de l’amour : la disponibilité n’est plus forcée d’être debout, on peut s’allonger d’autre chose que de sommeil, de terreur ou de maladie, chacun est pour l’autre l’horizon nécessaire et le sol suffisant : les jambes, qui n’ont plus à nous porter, « émergent de la nuit » (p. 32), libres comme des bras ; et les bras s’appuient sur leurs propres caresses pour faciliter l’entre-pénétration des ombres (des nuits portatives) que demeurent les corps. Chacun est en charge de la simple et noble démultiplication de l’autre. Une « éclosion de froissements » (p. 31) a lieu, dans l’intensité bénévole de la complicité sensible. On peut alors

 

                 « aimer

                    sans destination

 

                    du vent au vent »   (p. 30)

 

          puisque « c’est à peine

                            qu’il faut être »  (p. 22)

 

          et que l’insensible marée d’écume est littérale :

                  « peuple-moi

                     de ta lenteur

 

                     tout ce blanc

                     ébroué

 

                     qu’à peine

                     tu soulèves

 

                     océan »   (p. 34)

 

  Bien sûr, l’âge rôde, le cancer prend ses aises, et bien des cornets de friandises moisiront dans des pochettes sans danse ni chant, mais il existe un langage infatigable, que nul miracle même ne prend au dépourvu, qui est fait pour détailler les provisions charnelles et concrètes constituant la Providence réelle, langage (le néant est bien surpris d’y être pardonné !) d’une limpide, chaleureuse et vaillante poétesse :

 

               « mort blonde

                  et claire

 

                  mouvante

                  au vent du soir

 

                  dans un tintement

                  de graminées

 

                  je te porte

                  dans la fraternité du langage »  (p. 39)

 

©Marc Wetzel

Christophe Jubien : La Tristesse du Monde (Henry éd., 2016), 68 pages, 8 euros

Une chronique de Georges Cathalo

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Christophe Jubien : La Tristesse du Monde (Henry éd., 2016), 68 pages, 8 euros – Z.A. de Campigneulles  62170 Montreuil-su-Mer ou contact@editionshenry.com


Chacun des courts poèmes qui composent ce recueil constitue à lui seul un micro-univers dans lequel le lecteur aura plaisir à se retrouver comme l’on se souvient de situations communes qui jalonnent une mémoire incertaine.

Christophe Jubien maîtrise cette poésie dite « du quotidien » si décriée par ceux qui ne jurent que par les froides abstractions ou les délires abscons. Rien de cela ici mais l’assurance de pénétrer dans un univers familier où se chevauchent des souvenirs scolaires et médicaux.

« Ne dirait-on pas que la vie terrestre / a coupé le moteur » : c’est bien là que tout se joue, dans cette apparente abolition du temps ou plutôt de vivre ce moment magique où se croisent différentes époques pour accéder à un futur proche où « nous partagerons en frères / la tristesse du monde ».

Jubien maîtrise parfaitement son propos et ses évocations témoignent d’un riche vécu où l’observation joue un rôle majeur. Ainsi grâce au jardinage dont la pratique « adoucit les mœurs / et réconcilie / l’homme et la nature », nous sommes tous embarqués dans un même vaisseau « en ce début de XXI° siècle / où tout reste à faire ».

C’est dans ces moments difficiles que la poésie joue pleinement son rôle salvateur quand « le poème va de soi » et puisqu’ « un jour,/ je le crois/ la beauté reviendra » comme l’on redevient enfant et que l’on retrouve l’innocence qui permet de « recouvrer tout l’univers /dans l’examen ébloui /d’une goutte de rosée ».

Christophe Jubien : La Tristesse du Monde (Henry éd., 2016), 68 pages, 8 euros – Z.A. de Campigneulles  62170 Montreuil-su-Mer ou contact@editionshenry.com


©Georges Cathalo

Laurent Grison, Le chien de Zola, Éditions Henry, collection La main aux poètes.

Chronique de Lieven Callant

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Laurent Grison, Le chien de Zola, Éditions Henry, collection La main aux poètes.


Avec ce poème continu, Laurent Grison me rappelle avant tout que la poésie est jeu. Jeu de lettres, jeu de mots, jeu de nuances et de références. Jeu d’interférences aussi. Dés le début, l’auteur propose une entrée en matière qui n’est pas sans faire allusion au poème de Rimbaud, Voyelles et par conséquent aux projets de révolté rapportés par ce poème. J’y vois aussi une allusion aux autres livres de Laurent Grison qui fonctionnent en parallèle avec les images photographiques de Nathan Robinson Grison. Les vers suivants illustrent particulièrement mon propos où à force les lettres, les mots et leurs juxtapositions finissent par nous révéler les liens que tissent la poésie et les autres formes d’art visuels entre eux. Une strophe se transforme en image à lire. La signification se découvre en ne cessant d’interroger notre imagination et en nous invitant à concevoir une nouvelle lecture possible pour les mots et les lettres qui sont sensés s’aligner docilement pour produire l’interprétation. Laurent Grison cherche à produire un dérèglement des sens.

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sinus
s’étire et s’effile

illisignes illisibles
langue de bêtes
assoiffées
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 Épiphanie me refait penser aux origines grecques du mot: Ἐπιφάνεια (Epipháneia) qui signifie « manifestation » ou « apparition » du verbe φαίνω (phaínō), « se manifester, apparaître, être évident » Car le projet de tout poème n’est-il pas d’être une apparition de l’évidence ? Le poème n’est-il pas l’expression réduite à sa plus simple, lucide et brillante manifestation ?

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«Médan. Autoportrait avec son chien Pimpin», 1895. Photographie d’Emile Zola ((BNF/ESTAMPES ET PHOTOGRAPHIE))

 Le chemin de l’en-dehors, offre une réponse possible à la question du titre. Laurent Grison ne fait-il pas référence au Zola photographe qui dans un «Autoportrait avec son chien Pimpin » se joue de sa propre image en se montrant allongé dans l’herbe avec son fidèle compagnon dans les bras alors qu’à l’époque il est déjà un écrivain célèbre et que cette attitude est en totale rupture avec les canons du portrait d’écrivain? Le chemin de l’en-dehors suivi par le poème de Laurent Grison est aussi celui d’une rupture d’avec ce que la poésie devrait être.

 La guerre, le bousculement des temps, le saisonnier, Rhizomes, Anima et une carte ancienne de l’Ogadine promènent et prolongent le poème sur les pistes des remembrances, des combats avec soi-même, avec le temps et les transformations que celui-ci impose. Ici encore, nous marchons sur les traces de Rimbaud. Laurent Grison remet en question son écriture, ses propos ne perdant jamais de vue que tout poème se situe sur le bord extrême, proche de l’effacement, de la manipulation, du renversement de sens. La poésie est aussi en devenir perpétuel, l’âme sœur de notre âme.

Si le but recherché par Laurent Grison est d’ouvrir de multiples voies de lectures à son poème continu, de le laisser gagner nos rêves, nos pensées, notre vie, je dirais qu’en ce qui me concerne le but a été atteint. Une vignette d’ Isabelle Clément illustre joliment la couverture de ce livre au petit format de qualité.

© Lieven Callant

Lectures d’avril 2015 —Patrick Joquel

Lectures d’avril 2015
Patrick Joquel
www.patrick-joquel.com

 

 

Poésie
*
Titre : Comment tu vas le monde ?
Auteur Claude Burneau
Illustrations : Lisa Launay
Éditeur : Gros Textes
Année de parution : 2015

Le poème ne parle pas forcément, ni toujours, du joli arc-en-ciel qui court d’une rose à une autre, non. Le poème parle aussi et surtout du reste. De ce qui interpelle. De ce qui fâche. De ce qui révolte. Des poèmes qui disent le réel et qui en dénoncent les inhumanités. Des poèmes qui battent avec le cœur des hommes. Des poèmes dont un jeune lecteur pourra s’emparer aussi facilement qu’un adulte.
Un livre noir et pessimiste alors et qu’on lirait avec un mouchoir ? Non. L’humour, même noir, est plus corrosif que tous les apitoiements, plus positif puisqu’il ouvre un espoir. L’espoir de cerveaux qui pétillent et qui inventent des jours plus humains, plus tendres. Avec des touches de couleurs dans la grisaille. Touches joyeuses que l’on suit dans les illustrations et qui résonnent avec l’éclat d’un sourire d’enfant.
Demeurons du côté des couleurs et mettons-en à nos sourires malicieux.

Ne crains pas le silence
Il est plein du babil des grillons
D’un envol de pigeons
D’un mulot qui s’enfuit
De guêpes dans des fruits
D’un tracteur dans un champ
Des caprices du vent
D’un ruisseau qui s’entête
De mille vies discrètes.
Ne crains pas le silence.
Habite-le.

Tu prends une chemise
Mille chemises
Un million de chemises
À la sortie de l’atelier de confection
Quelque part en Asie
Tu les places dans un conteneur
Douane. Vérification.
Expédition. Transport. Réception.
Aucun problème.
Tu prends un homme
Un seul
Pas mille pas un million
À la sortie de l’atelier de confection
Quelque part en Asie
Tu le places dans la chemise
Douane. Vérification.
Interdiction.
Qui est le problème ?

http://grostextes.over-blog.com/index.php?ref_site=1&ref=299961&module=blog&action=default:home

*


Titre : sacrés
Auteur : Jean-Claude Touzeil
Images : Pierre Rosin
Éditeur : La Lune Bleue
Année de parution : 2015

Un petit livre en huit poèmes et cinq dessins tiré à 50 exemplaires. Autant dire que la hâte est de rigueur. Les poèmes aussi. Huit arbres sur du papier. Un petit jardin qui ressemble bien à celui du poète. Ses amis de bois, de feuilles et de lumière ; de graines aussi. Chacun a sa vie, ses souvenirs, sa présence. On entre ainsi dans le mystère de l’arbre et dans celui de l’amitié. Le graphisme et les couleurs accompagnent le silence.

http://biloba.over-blog.com/

Un des huit et pas tout à fait au hasard :

J’ai trois ginkgos dans mon jardin
Le premier quelle allure
se prend pour une éolienne
Le second rêve encore de côte d’azur
Le dernier sort de l’imprimerie
l’encre est à peine sèche

Tous les trois se souviennent
du temps des dinosaures
et des nuages du Japon

Quand l’automne arrive
ils mettent leur robe de lune
et c’est plus fort qu’eux
ils prennent toute la lumière
JCT

*


Titre : La feuillée des mots
Auteur Georges Cathalo
Éditeur : Éditions Henry 2014
Année de parution : 2014
Georges Cathalo poursuit son exploration de la cause poésie. Ici, il s’interroge sur les poètes, chaque poème est dédié à un poète ; sur les mots et bien sûr, marque de fabrique, l’engagement.
Loin des clichés Baudelairien, Rimbaldien et loin du jardin des roses, le poète échappe à tout convenu.
Le poème n’est pas une formule magique, quoique… mais le poète témoigne, invente.
Si le poète est souvent impuissant devant le monde, il demeure porteur d’espoir… et le poème demeure prêt à servir. Le mot résiste, posé sur la page close du livre. Prêt à l’emploi.
Mais point de cocorico, de drapeau ni de clairon :
Ne nous y trompons pas
un poème
ne sera jamais qu’un poème

un instant suspendu entre ciel et terre, entre deux eaux, entre toi et moi…

ils se cachent les mots
les uns plus pressés que les autres
se bousculent un moment
s’arrêtent et se réchauffent

traces de métaphores
ombres portées de nos errances
empreintes devinées effacées

ainsi comme toujours
le poème s’apprendra mot à mot
au-dessus du vide


*


Titre : Les sons de l’air en colère
Auteur Mylène Joubert
Éditeur : Gros Textes
Année de parution : 2014

Dedans. Dehors. le temps. Le temps qu’il fait autant que le temps qui passe. Un temps plus ou moins variable selon les masses d’air, selon l’humeur intérieure et ses flots de souvenirs, de désirs. Et la fenêtre comme une ouverture, un sas, une passerelle vers le monde, vers l’autre. Ce monde qu’on voit, qu’on ressent, qui vibre et avec lequel on vibre. L’autre, celui qui passe, les autres passants et leur image fugace, un instant de leur vie partagée ; on imagine, on apprécie. On est vivant. On est quelqu’un. On est fragile.
C’est la thématique du second texte de ce recueil qui en comporte donc deux : quelque part quelqu’un est fragile. Où est la fragilité ? en soi ? dans un lieu ? entre les deux ?
Un livre qui oscille ainsi entre brume et soleil, gris et bleu, ici ou là-bas. Cette vibration est poésie.

https://sites.google.com/site/grostextes/

*


Titre : Poèmes pour Robinson
Auteur : Guy Allix
Illustrateur : Alberto Cuadros
Éditeur : Soc et Foc
Année de parution : 2015

Un recueil de poèmes sur l’absent. Le lointain. Le jamais vu, jamais entendu. Le pourtant si proche. L’absent est ici Robinson, un petit garçon qui vit l’autre bout du monde. Pas de contact entre le grand-père et le petit fils. Juste des poèmes. Des poèmes qui jalonnent les premiers pas, premières années de cette jeune vie. qui balisent un itinéraire que le grand-père suit à tâtons. Beaucoup d’émotions donc dans ces poèmes. Beaucoup de couleurs dans les illustrations. Un feu d’artifice. Des jubilations enfantines. Un livre joyeux finalement. Un livre dont le cœur bat au rythme des solitudes.

http://www.soc-et-foc.com
*


Titre : Traversée des silences
Auteur : Jackie Plaetevoet
Illustrations de Gaëlle Guibourgé
Éditeur : Gros Textes
Année de parution : 2014

Écrire en chemin, en marchant, voilà une piste d’écriture que j’aime et pratique. Dès le départ, la connivence entre marcheurs, arpenteurs d’espace. On retrouve ici les dynamiques de Bashô, de François d’Assise et bien d’autres encore comme Joël Vernet et Christian Bobin dont Jackie s’entoure pour son périple vers Compostelle : saisir l’instant propice, mais sans le haïku. Pas de long déroulé de pas non plus. ce qui se joue ici ce sont de courts textes, parfois très courts, mais qui saisissent l’instant et la méditation de l’instant. L’éclair rapide du silence quand il traverse le bruissement du monde : un chant de fauvette, un lis martagon, un espace, une rencontre… Un clin d’œil de papillon.
Lire cette traversée comme un voyage entre ses propres instants d’éternité glanés au fil de ses cheminements et ceux de l’auteur, on se sent comme un éclaireur funambule et joyeux, un éclairé aussi. Une multiple invitation : souviens-toi de tes fragments, regarde les miens et surtout ouvre-toi à nouveau au présent. Que ton pas soit fondateur.

http://grostextes.over-blog.com/

Quelques extraits :
Nasbinals :
Rendre la mémoire au silence.

Conques : Il y a des miracles qui naissent puis meurent dans un parfait silence.

Saint Félix :
Un minuscule roitelet égraine son babillage depuis un fourré voisin. Je m’arrête, respire ses petites notes flûtées. Le cherchant longuement avant de renoncer, déçue de sa fuite devant la menace de mon humanité.
Sur le fond, il a eu tout à fait raison.

Varaire :
Sur le chemin, mon seul souci est d’écouter ce que le silence a à me dire.

Lauzerte :
Au détour d’un sous-bois bordé de taillis clairsemés, j’ai croisé vers quinée heures, une fauvette espiègle. Immobile, j’ai épié pendant cinq bonnes minutes la clandestine entre les rameaux. Enfin tenue dans la lunette de mon œil gauche. Attrapée la fauvette. Petit oiseau de rien au chant miraculeux. Celle-ci m’a donné en l’espace de quelques secondes, un récital de prestige qui résonne depuis au cœur de n’importe quel silence.

Moissac :
Il y aurait une fenêtre et un arbre devant qui frémit sous la brise. Rien d’autre. Ce serait suffisant.

**


Romans
*


Titre : L’homme-qui-dessine
Auteur : Benoît Séverac
Éditeur : Syros
Année de parution : 2014

Mas d’Azil. 30 000 ans auparavant… La rencontre entre une tribu de sapiens sapiens et un néandertalien. Sur fond d’enquête policière on dirait de nos jours : chercher qui est le criminel ? Et pourquoi ?
Sur cette trame on entre dans une histoire d’hommes. Avec leurs émotions, leurs questionnements… Leurs positionnements sociaux… Et le difficile dialogue entre les différences… Rien de nouveau sous le soleil. Les racismes changent de cible mais demeurent. Bien sûr, ceux qui tentent de concilier, d’aller de l’avant vers un monde plus humain sont là, bien présents. C’est ainsi que le monde avance.
Nous sommes leurs héritiers, l’homme d’Europe possède un petit pourcentage de gènes néandertaliens, ne l’oublions pas.
Quand j’ai fermé ce livre, je suis resté longtemps en présence des personnages. A dialoguer avec eux. Un livre que je n’oublierai pas de sitôt.

http://www.syros.fr/index.php?option=com_catalogue&page=ouvrage¶m_y=F_ean13&value_y=9782748514445&retour=0&espace=0&Itemid=2

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Titre : Là où naissent les nuages
Auteur Annelise Heurtier
Éditeur : Casterman
Année de parution : 2014

Besoin ou envie de remettre ses pendules à l’heure, voici un livre. Un livre surprenant. Résultat : je l’ai lu d’une traite avec sourire et émotion. Une jeune fille de seize ans écrit son mois d’humanitaire en Mongolie. Elle l’écrit à son retour pour ne rien oublier, pour mettre de l’ordre dans sa tête après une telle aventure, un tel choc culturel. Passer des beaux quartiers parisiens aux rues d’Oulan Bator, ça dépayse et c’est autre chose que de glisser un chèque dans une enveloppe. Ça fait maigrir aussi et le changement physique accompagne le changement intérieur, forcément : ce n’est pas tout à fait la même fille qui revient.
Des passages surprenants, comme cette rencontre amoureuse… Je n’en dirai pas plus. Des instants d’humanité profonde, où chacun est à vif et entier. Du paysage aussi bien urbain que steppe et yourtes.
Excellent récit initiatique.

http://jeunesse.casterman.com/albums_detail.cfm?Id=45568

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Titre : Angel l’Indien blanc
Auteur François Place
Éditeur : Casterman
Année de parution : 2014

Magnifique roman. J’ai toujours pensé que le songe devance et invente le réel, François Place joue ici sur ce thème avec son humour, sa grâce et son imagination légendaires. De l’humain aussi. Et de cette humanité capable de dépasser les frontières, les castes, les règles sociales. L’Indien fabrique sa propre liberté comme sa mère (esclave) le lui avait appris en lui donnant sa langue maternelle en héritage. Il la fabrique en sachant écouter, observer, donner ; en osant être lui-même. Chaque jour il se dépasse, il va plus loin ; c’est un de ses sauteurs d’horizon comme j’aime.
Récit de voyage, récit initiatique, récit rêveur : laissez-vous embarquer et envolez-vous.

http://www.francois-place.fr/portfolio-item/angel-lindien-blanc/

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Titre : Tant que nous sommes vivant
Auteur Anne-Laure Bondoux
Éditeur : Gallimard
Année de parution : 2014

Un livre en plusieurs étapes. Plusieurs vies. Celles des héros et de leur fille. Sous fond de crise économique, puis de guerre… Un couple, un amour irrésistible et fort ; qui résiste à tout longtemps parce que vivants ! De l’invention du bonheur quotidien à la quête de l’identité, le lecteur les suit sans lâcher le livre ; rebondissant d’une partie à l’autre… Prenant !
Une histoire invraisemblable et pourtant si proche de notre réel ; comme si l’un créait l’autre et réciproquement. Oui Envoûtant.

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD-JEUNESSE/Grand-format-litterature/Romans-Ado/Tant-que-nous-sommes-vivants

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Titre : 20 pieds sous terre
Auteur Charlotte Erlih
Éditeur : Actes Sud
Année de parution : 2014

Une plongée dans le monde des taggers du métro parisien. Plusieurs thématiques contemporaines se croisent dans cette enquête que mène une jeune fille. Une enquête qui lui montrera que les gens ne sont pas toujours ce qu’on croit, ni ce qu’ils montrent. Une quête de l’être derrière le paraître et les conventions sociales. Elle arrivera au bout décapée mais aussi en paix avec elle-même.

http://www.actes-sud.fr/catalogue/jeunesse/20-pieds-sous-terre

 

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Titre : Monde sans oiseaux
Auteur Karin Serres
Éditeur : Stock
Année de parution : 2013

Tout fond. Les eaux montent. On vit au bord et sur des lacs. Dans des maisons sur roues qu’on déplace au fil de la montée…
Il existe un village un peu reculé, que les touristes citadins viennent visiter…
Il existe dans ce village des humains, comme vous et moi. Avec leurs histoires de famille, leurs histoires d’amour, leurs joies et leurs peines. La narratrice raconte sa vie. des bribes. Des souvenirs. Comme autant de petites lumières. La vie, comme une guirlande.
C’est un monde sans oiseaux. Sans oiseaux mais avec des cochons fluorescents qui clignotent avant de s’éteindre.
Un livre comme un chuchotement. Une plongée à l’intérieur d’une petite boite d’os. Un livre comme une sœur.

http://www.editions-stock.fr/monde-sans-oiseaux-9782234073951

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Titre : virus 57
Auteurs : Christopha Lambert et San Vas Steen
Éditeur : Syros
Année de parution : 2014

L’humanité sera détruite par un virus, voilà le fond de ce livre. Tout le reste : nucléaire, réchauffement climatique, guerre… ne sont pas assez puissants, assez retors pour réussir.
Un livre plein de rebondissements et de surprises. Une traque, plusieurs traques en fait. Beaucoup d’improbables en chemin et pourtant ça tient, bien ficelé.
Un bon moment de lecture !

http://www.syros.fr/index.php?option=com_catalogue&page=recherche&Itemid=21

©Patrick Joquel
http://www.patrick-joquel.com