Béatrice Pailler, « Jadis un ailleurs », Édition L’Harmattan – collection Poètes des cinq continents – 2016 – 113 pages.

Chronique de Michel Bénard

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Béatrice Pailler, « Jadis un ailleurs », Édition L’Harmattan – collection Poètes des cinq continents – 2016 – Format 13,5 x 21,5 – 113 pages.


« …/…de sa voix s’exalte le cantique halluciné des vapeurs opiacées. » BP.

Une écriture est née ! Le décor est planté, il ne nous reste plus qu’à nous laisser emporter pour nous perdre dans les méandres de ses énigmes.

Béatrice Pailler a le don des visionnaires, elle perçoit l’envers du miroir, traverse son tain et anticipe les aurores boréales.

Elle porte sur le monde cette vision singulière et personnelle toute festonnée de nuances poétiques.

Le langage est riche, les images sont fertiles, elles enfantent des univers d’entre deux où l’on discerne tout juste la part du réel ou celle du rêve.

« …/…à cette heure, mon corps murmure les chants des anciens temps. »

Son encre est toute de miel et de douceur liquoreuse. Elle ponctue le temps plaintif, violent, béni ou silencieux.

Notre poétesse s’exprime dans un vocabulaire qui convie à l’étonnement, au ravissement.

Son chant littéraire l’extirpe de la réclusion. Elle nous suggère un voyage entre le rythme de la vie et les respirations de la mythologie, un embarquement vers Cythère où nous descellons quelques fragments d’amour aux frôlements érotiques, mais où la morsure n’est jamais très éloignée.

« A toi, je laisse, au creux d’une main, l’irritante brûlure de mon sein…/…la morsure de ma toison.

Et sur ta langue où s’enracine la fièvre, je dépose la sève de mes baisers, l’amère salive, souillure de mes poisons. »

L’écriture ciselée avec préciosité, de richesses filigranées et d’orfèvreries inusitées s’impose à nous et bouscule nos fondements.

Il arrive à Béatrice Pailler de se faire l’archéologue de la vérité et n’hésite pas pour cela à fouiller dans les cendres funéraires.

François Villon ne lui serait-il pas soudain revenu du mont des gibets dans un tournoiement de bacchantes aux parfums soufrés de Walpurgis ?

« Et la lune noire, lune du désespoir, seule au ciel luit. »

L’écriture procède d’un rythme parfois tellement réaliste qu’il pourrait nous donner le mal de mer.

« Tangue, tangue le rafiot, forte houle au creux de l’eau. »

De temps à autre nous croisons sur notre chemin de poésie quelques émanations baudelairiennes. Béatrice Pailler sait égrener avec bonheur ça et là des soupçons d’images romantiques, réalistes, oniriques, érotiques tout juste voilées au travers de formules soignées, denses, serties d’un langage des plus raffinés.

Malicieuse, elle joue de l’éblouissement des saisons, des futaies corsetées, des dentelles de pluie, des ramures ébouriffées, elle détourne l’ordre du temps.

Elle façonne son verbe par des expressions singulières et des formules personnalisées qui ne peuvent pas être lues de manière linéaire, mais plutôt de façon binaire, voire trinaire.

Les cadences se heurtent, s’opposent, de délicates frondaisons s’entrechoquent avec les pierres et les gouffres béants.

Oui une écriture est née !

Il ne lui reste plus qu’à trouver la voie de sa révélation.

Étrange, vous n’allez pas me croire ? Je me suis même surpris à penser, que c’est aussi beau que du Rimbaud !

©Michel Bénard

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TINO VILLANUEVA – Anthologie de poèmes choisis, (trad. O. Boutry et O. Caro – Ed. L’Harmattan. 126 pp. Edition bilingue.)

Une chronique de Xavier Bordes

 

TINO VILLANUEVA – Anthologie de poèmes choisis, (trad. O. Boutry et O. Caro – Ed. L’Harmattan. 126 pp. Edition bilingue.)

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Tino Villanueva est né en 1941 au Texas, a fait à la force du poignet une brillante carrière universitaire, et écrit six recueils de poèmes très particuliers, souvent d’une émotion extrême, dont les thèmes sont liés à son sort de descendant de « chicanos », issus du « barrio » mexicain, aux USA. Ce sont des poèmes – le premier recueil surtout – en partie spontanés d’un autodidacte, promis à devenir plus tard professeur dans plusieurs universités, dont celle de Boston où il sera spécialiste notamment des idiomes issus de mixages culturels. Cette poésie très directe et intense offre un climat à la fois déroutant, dans certains cas, et plein d’humanité, que les deux traductrices ont su rendre avec une simplicité que j’ai trouvée élégante et très efficace. De plus chaque poème comporte son original en regard., ce qui devrait être la règle de ce genre d’éditions, même si cela double le volume du livre… L’arrière-plan de cette œuvre, bien connue aux USA, est celui d’une ascension vers la culture et la poésie, mue par un espoir violent et obstiné, à partir du « bas de l’échelle sociale ». Toute une philosophie de la destinée humains y est sous-jacente. Il y aurait tellement de commentaires à faire sur ce poète, sur la mixité des langues qui l’intéresse, sur son rapport au temps, à la destinée, sur sa confrontation à la société contemporaine, que j’invite les lecteurs éventuels qui m’accordent un peu de sens poétique à se pencher sur ce premier livre en français de la poésie d’un auteur jamais traduit, à la personnalité passionnante, et qui reflète tellement profondément le sort de tant de personnes de notre temps qui ont vécu, ou qui descendent de personnes qui ont vécu, l’aventure de l’immigration à partir de pays en difficulté, vers des sociétés occidentales de plus haut niveau. Par de simple trait surgissent les problèmes de l’acclimatation à une culture très différente, plus exigeante et plus compétitive que la société d’origine. Il y a de longs poèmes, mais aussi de petits poèmes qui en disent long et je ne puis me retenir d’en citer un sur lequel je finis cette note :

NE PAS SAVOIR, À AZTLÀN

La façon dont ils te regardent
les maîtres d’école
la façon dont ils te regardent
les ronds de cuir de mairie
la façon dont ils te regardent
les flics
la police à l’aéroport
tu ne sais pas si c’est pour quelque chose que tu as fait
ou pour ce que tu es

À mon sens, on entre ainsi de plain-pied dans la poésie de Tino Villanueva, écrivant son XXIème siècle, de fait celui de tous !

 © Xavier BORDES

POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE – Véronique Alexandre Journeau – (Ed. L’Harmattan, coll. L’Univers esthétique).

 

POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE – Véronique Alexandre Journeau – (Ed. L’Harmattan, coll. L’Univers esthétique).

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On se souvient du fameux « Ut pictura poesis » (« ut poesis musica ut musica pictura »), dont le poète Horace avait émis le premier la formule. Le livre formidable POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE de Véronique Alexandre Journeau en est une confirmation flagrante, et qui mérite de susciter tous les enthousiasmes. On y découvre quels liens a tissés la civilisation chinoises entre l’art du langage, l’art du peintre, l’art du musicien (et du luthier). Entre langage musical et langage parlé, l’affaire se noue de façon particulièrement évidente puisque le mandarin est une langue tonale : ce qui explique qu’en groupe, surtout, les chinois soient obligés de parler très haut ; lorsqu’on chuchote, impossible d’émettre et de percevoir correctement les accents, pourtant déterminants pour la compréhension. Mais Véronique Alexandre Journeau, docteur en musicologie et en sinologie d’après le quatrième de couverture comme d’après la précision et l’érudition sensationnelles du livre, ne se contente pas d’explorer en profondeur cette relation sonore et rythmique. Elle montre également ce qui matériellement relie musique et langage, à savoir les instruments, la cithare (qin), la flûte (di), etc. tout en faisant connaître quel est leur rôle symbolique en relation avec le poème et la mélodie, à travers les timbres. Cependant, comme la musique chinoise est la traduction du monde, sinon le monde, nous dirions » audibilité de celle des sphères, quotidiennes ou sublimes, et qu’elle est donc une sorte de transposition audible du Taô (aujourd’hui les chinois transcrivent « Dao »), elle retresse des liens supplémentaires avec l’image, comme l’attestent souvent ces poèmes qui occupent volontiers les espaces disponibles d’une peinture exécutée traditionnellement au lavis d’encre en bâton sur papier Xuan. Il y a par conséquent dans toute l’histoire de la civilisation en Chine, une circulation cyclique entre les diverses formes d’expression artistique, qui dure et s’affermit et se polit depuis une poignée de millénaires avec un raffinement prodigieux : raffinement que ce livre nous dévoile avec une extraordinaire richesse et subtilité dans le détail. Les illustrations, les judicieux commentaires qui les accompagnent, la minutie de la mise en évidence de chaque propos, des correspondances évidentes que l’on n’aurait pas aperçues, l’érudition fabuleuse, tout dans ce livre m’a paru extraordinaire et matière à réfléchir à l’infini sur pareil témoignage de ce qu’une société peut obtenir de l’esprit humain et réciproquement. On sent que la personne qui a travaillé sur ce livre est à la fois véritablement compétente en musique, en calligraphie et écriture et donc, dans le contexte de la culture chinoise, forcément érudite aussi en poésie. C’est ce qui explique la clarté et le fouillé de l’information et de la documentation, tel(le)s que depuis Granet je n’avais pas vraiment eu l’occasion d’apprendre autant de choses sur l’Empire du Milieu, et donc sur la manière de penser et de sentir d’un peuple immense aussi bien par la population que dans le domaine de l’esprit. Je suis à titre personnel – mais je suis sûr que d’autres lecteurs vont partager mon avis – extrêmement reconnaissant à Véronique Alexandre Journeau d’avoir eu le courage de s’atteler à cet ouvrage, qu’elle dit modestement être « de vulgarisation », mais qui fera date, et qui est de nature à susciter l’enthousiasme autant du non-spécialiste curieux, que des lecteurs spécialistes plus concernés par les informations « techniques » que contient une somme qui mérite tous les éloges.

 

                                                                                      ©  Xavier Bordes

DÉPRESSIONS, le chemin des poètes Anthologie de poèmes (Ed. L’Harmattan – témoignages poétiques.) de Bruno Rostain.

Chronique de Xavier Bordes9782343049571r

DÉPRESSIONS, le chemin des poètes  Anthologie de poèmes (Ed. L’Harmattan – témoignages poétiques.) de Bruno Rostain.

Voici un livre simple, original, passionnant et singulier. Un psy qui aime la poésie s’intéresse à la façon dont les poètes à travers la littérature française ont exprimé, et ainsi tenté d’alléger avec des réussites variables leurs souffrances, leur sentiment tragique de la vie* selon les mots de Miguel de Unamuno lorsqu’il avait vingt ans. Bruno Rostain est psychiatre, psychothérapeute, et a longtemps exercé dans le service public. Il est de ceux qui ont cultivé l’étude de la littérature et de l’histoire pour approcher, en complément de l’observation clinique, la réalité psychique de l’être humain, et son livre reflète avec netteté, poèmes commentés à l’appui, la façon dont se présente cet état d’âme si moderne en apparence qu’est la dépression – ou plutôt, que sont les dépressions, car elles se présentent sous diverses formes. Ce qui est spécialement intéressant dans ce livre est qu’il conjugue les vertus d’une anthologie poétique personnelle sur le thème en question, mais qu’il s’accompagne également d’analyses scientifiques pertinentes (dans les limites évidemment de ce qu’on appelle « sciences humaines »), concernant les états de conscience et la personnalité dont chaque poème est le miroir, et de surcroît d’un lexique clair, de réflexions tout à fait accessibles au profane. Il s’ensuit que l’on se retrouve face à un ouvrage qui associe les charmes de la poésie et celui d’une initiation aisée à ce phénomène mental que sont les dépressions diverses, lesquelles forment un ensemble assez flou pour nos contemporains non spécialisés. C’est donc la première fois à ma connaissance qu’un livre fait dialoguer la logique qui diagnostique et la fantaisie qui poétise. Raisons pour laquelle en ce qui me concerne, je lui ai trouvé un fort intérêt, à la fois de lecture littéraire, comme occasion d’y « réviser » nombre de poèmes fameux, et de curiosité en quelque sorte thérapeutique, en ce sens qu’il n’est jamais indifférent de surprendre le fonctionnement mental de certaines périodes dans la vie de poètes célèbres ou moins célèbres, dont le choix des poèmes joue à la fois le rôle de miroir et de loupe. Notons que le parcours se fait par thèmes, sous quatre grandes rubriques, et non par chronologie de l’histoire des lettres. Ainsi voisinent de façon frappante des auteurs que l’on ne rapproche pas d’ordinaire, Louise Labé, Paul Eluard ou Leconte de Lisle y peuvent fort bien être côte à côte, se répondant de poèmes en poèmes. Bref, un livre que je recommande vivement à tous ceux que les rapports entre poésie et états mentaux intéressent !

                                                                                                  ©Xavier Bordes

CLANDESTIN – Alfredo FRESSIA – (Poètes des cinq continents – Ed. L’Harmattan – 11 p.)

    CLANDESTIN - Alfredo FRESSIA – (Poètes des cinq continents – Ed. L'Harmattan – 11 p.)

  • CLANDESTINAlfredo FRESSIA – (Poètes des cinq continents – Ed. L’Harmattan – 110 p.)

Alfredo FRESSIA explique dans une préface brève qu’il est Urugayen, qu’il écrit en espagnol mais vit exilé au Brésil. Et qu’il a des liens avec la France à travers les poètes français originaires du même pays, Laforgue, Lautréamont, Supervielle. Et manifestement, à cause de ce passé, il parle français très naturellement. Aidé d’une amie poète, Annie Salager, poète lyonnaise notoire (Elle a notamment obtenu le Prix Mallarmé en 2011 pour Travaux de lumière), Alfredo FRESSIA s’est « auto-traduit » dans ce livre dense et varié. Les leçons poétiques de l’histoire y voisinent avec celles de l’humour, et d’autres, bien sûr directement émanées de la condition humaine du poète, plus graves et parfois plus cruelles. Sans vouloir faire un rapprochement facile, il y a quelque chose de la mentalité d’un Pessoa qui transparaît secrètement dans un poème tel que « Leçon d’histoire » ou « Èclipse », même si Fressia n’écrit pas en portugais, et rapporte son ascendance hispano-italienne. Par d’autres côtés, un rapprochement est possible avec Cavafis, par exemple dans le poème « Les Perses », « Journal de chasse ». Plus généralement, par son utilisation de thèmes historiques, antiques en particulier. Enfin, c’est une poésie sous-tendue de mille allusions culturelles qu’il n’est pas obligatoirement nécessaire de percevoir, mais qui apportent le charme un peu surréaliste de la mythologie à une poésie où le très grave et le léger, l’ordre et le chaos, le profane et le religieux, voisinent avec élégance, parfois se répondant d’un poème à l’autre de façon un peu narquoise. Les poèmes où son inspiration est la plus puissante sont ceux comme « Après » (Después) où il affronte directement les questions brûlantes de toujours : nostalgie d’un paradis qui n’a sans doute jamais existé, interrogations sur la divinité, sur les fins dernières. Je ne peux me tenir d’en citer deux strophes qui donneront une idée du talent de Fressia, la première et la dernière,

APRÈS (p.109)

Maintenant après le chant, derrière la sirène,

quand le silence revient pour remédier le monde,

quand la main approche sa fleur à même la terre

et résonne un poème profond car il est muet.

………………………………………………………………….

Justes ou pécheurs cela indiffère à la poussière,

nous enregistrons notre mort, nous l’historions avec de l’oubli

pour faire des os un éclat ardent dans la boue

et mordre ainsi dans la nuit la racine du paradis.

Il y a chez Alberto FRESSIA une grandeur remarquable, associé à une quotidienneté et une ouverture de ses poèmes, qui leur donne un ton original et prenant.

Précisons pour les lecteurs qui parlent l’espagnol que le texte original est en regard sur la page de gauche et qu’il faut s’en féliciter, la traduction en page de droite étant plus appréciable encore du fait que l’on peut consulter ce qu’elle traduit. Tous les livres de poèmes traduits mériteraient d’adopter ce principe, même si tous les lecteurs ne sont pas forcément en mesure de comparer (selon la langue et le type d’alphabet), ne serait-ce que pour entrer visuellement en contact avec un langage venu « d’ailleurs ». Ce contact avec l‘ailleurs étant un trait fondamental de ce qu’on pourrait appeler sommairement « l’essence du poétique ».

©Xavier Bordes – (Paris, 1 nov.2013)

http://xavierbordes.wordpress.com/