David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

David Foenkinos change de registre aimant surprendre son lecteur.

Il nous immisce d’abord dans un couple en crise, en train de se déliter/se fracasser soudainement et nous rend témoin de la rupture d’autant plus brutale, violente, pour Mathilde que l’été ils parlaient mariage. Aucun signe décelé, pas de préavis.

La première partie se focalise sur Mathilde, professeur de français, la montrant dans son milieu professionnel.

On la devine pleine d’abnégation, très investie et désireuse de transmettre sa passion pour Flaubert.

On la voit dans son rapport avec ses élèves, ses collègues.

Sabine, sa collègue la plus proche, la loser sentimentale l’envie, la jalouse même.

Quelle ironie quand le lecteur, lui, connaît la réalité !

L’autre facette de Mathilde c’est celle d’une femme délaissée, aux abois, qui voit son couple partir à vau l’eau, en proie à une douleur indicible, guettant un texto.

Comment mener sa classe, poursuivre l’étude de « L’éducation sentimentale » sans rien laisser paraître ?

Le romancier excelle à plonger son héroïne dans un engrenage hors contrôle, la faisant disjoncter.

Tout bascule pour l’enseignante avec le cadeau de Matéo, (cet élève considéré comme un « fayot », avec qui elle avait lié une relation privilégiée) et ses paroles maladroites qu’elle prend pour de la provocation.

Son dérapage va la conduire dans des méandres bien sombres et aux mensonges : « Une erreur dans un océan de perfection, et c’est l’erreur seule que l’on regarde ».

David Foenkinos décrypte la rupture sous deux angles. Pour Étienne, « le bourreau » qui a choisi de quitter Mathilde, il aborde cela comme une renaissance, une liberté retrouvée. La compagnie d’Iris, l’ex revenue, est si magique, que « même un mauvais film l’enchante », que même « la pluie ne mouille plus ».

Pour Mathilde, « la victime de ghosting» (1), totalement anéantie, c’est le scénario « Mourir d’aimer » qui l’habite. La vérité imparable, elle l’apprend de Benoît, l’ami d’Étienne. Véritable couperet. Comment va-t-elle survivre à cette absence si prégnante, à ce naufrage amoureux, elle qui a mis le turbo à sa souffrance ?

Elle nage, non pas dans le bonheur comme le pense Sabine, sa collègue, mais dans un total marasme. Sa voisine psychiatre va-t-elle pouvoir lui apporter une aide ?

L’auteur soulève la question : Que reste-t-il d’un amour ? Un kaléidoscope de souvenirs comme autant d’éclats de frustration (La Croatie!) et de beauté mêlés.

Des souvenirs « qui souffrent de la garde alternée des mémoires » !

La phrase : « Elle perdait toute sa vie », par l’usage de l’imparfait traduit l’inéluctable fugacité de cet amour.

Toutefois, à la fin de l’acte I, le lecteur quitte les deux sœurs confiant, car Mathilde   est prise en charge par Agathe, cette sœur qui n’hésite pas à prendre un jour de congé pour apporter du bien-être à sa cadette. Il apparaît vite qu’elles n’ont guère d’affinités, déjà dans leur enfance leurs rapports étaient conflictuels, « des montagnes russes ». La disparition de leurs parents avait toutefois resserré leurs liens : « une forme d’alliance nécessaire à la survie de la famille ». Mais la remarque glissée par le narrateur nous met en alerte : « Tout prendrait bientôt une tournure différente ».

Cette fois leur rapprochement a été initié grâce à la naissance de la fille d’Agathe, Lili, dont raffole la tante.

Si Mathilde, férue de littérature, lit à haute dose, peut-être trop, elle constate que les livres manquent dans le foyer de sa sœur et le déplore.

N’avance-t-on pas que plus tôt un enfant est entouré de livres, plus vite il sera « un  grand lecteur »? Ici David Foenkinos aborde la place accordée, dès l’enfance, à la lecture au sein d’une famille. La transmission de parents à enfants est primordiale.

La partie 2 nous immerge dans le duo formé par Agathe et Frédéric, un couple modèle, heureux qui, faute de solution, va recueillir Mathilde. Ce qui n’est pas sans perturber leur intimité. Cette dernière manifeste une fibre maternelle certaine pour pouponner sa nièce dont elle occupe la chambre. On suit au quotidien ce trio d’adultes, mais la présence d’une tierce personne ne risque-t-elle pas de faire exploser le couple, d’autant que Mathilde se révèle intrusive, arbore un décolleté aguicheur un soir ? Et si leur cohabitation en huis clos se transformait en un trio amoureux ?

L’entomologiste des coeurs féminins confirme son talent de se glisser dans le corps et l’âme de ses héroïnes et dresse deux portraits très fouillés de femmes.

L’auteur explore la relation sororale et s’attache à la jalousie que l’on voit poindre entre Agathe et Mathilde. Gouffre délétère dangereux. La jalousie, « mécanisme fascinant qui vient brouiller toutes les cartes dans une histoire d’amour », telle la définit Amélie Nothomb. Et on peut devenir monstrueusement jalouse ! Suspense.

Avec la même justesse et sensibilité, il autopsie le couple. Hugo, collègue de Frédéric, réalise qu’il ne plaît pas aux femmes. Son ex l’a quitté pour une femme.

Iris, de retour d’Australie, a « repris sa place impériale » dans le coeur d’Étienne.

Frédéric, lui, manifeste un certain trouble devant Mathilde, vraie Ophélia « en chemise de nuit blanche, cheveux longs détachés » et son aveu a de quoi le déstabiliser. Toutefois, il témoigne son amour à sa femme par un geste délicat.

Le romancier soulève cette injonction au bonheur (douce chimère) dont on est abreuvé sur les réseaux. Peut-on devenir méchant à force de souffrir ? D’autre part, peut-on être heureux au détriment de sa sœur, sans une once de culpabilité ? »

Il souligne le lien des lieux avec les êtres. Si l’héroïne de Philippe Besson dans « Se résoudre aux adieux » fait un pèlerinage sur les lieux visités avec l’être aimé, Mathilde, au contraire, désire les éviter et raye les quartiers de Paris liés à Étienne, à leur bonheur révolu. Par contre elle est envoûtée par la magie de sa balade nocturne avec le mari de sa sœur, au retour d’un concert.

David Foenkinos fait une incursion dans le domaine de l’intelligence artificielle, « au coeur du métier de Frédéric », sujet auquel s’intéresse Mathilde afin de pouvoir mieux comprendre le travail de son beau-frère. Elle a même lu La guerre des intelligences de Laurent Alexandre, ce qui ne peut que le flatter.

Il met en exergue le pouvoir des livres : si on leur prête un effet thérapeutique, si les « livres prennent soin de nous » (2), comment interpréter l’assertion de l’écrivain : « On ne pouvait pas être heureux quand on avait trop lu. Tous les malheurs venaient de la littérature. » ? Néanmoins Mathilde, qui nourrit la même passion pour Flaubert que Marie-Hélène Lafon (3), suscite la curiosité de lire ou l’envie de relire                «  L’éducation sentimentale ».

Si les aficionados d’Amélie Nothomb traquent dans ses romans son mot fétiche « pneu », ceux de David Foenkinos guettent ce qui fait son ADN, à savoir une constante, les mots : « la Suisse, cheveux, deux polonais…). Récurrent également le nom de la protagoniste Mathilde Pécheux que l’on retrouve dans le film Jalouse.

Quant aux notes de bas de page, si certains s’en accommodent plus ou moins mal, d’autres, à juste raison, crient « au génie ».

Le scénariste sème des références cinématographiques et nous offre des travellings sur ses personnages arpentant Paris by night, dignes du cinéma de Woody Allen. Après la réussite de l’adaptation du Mystère Henri Pick, on attend celle de « Deux soeurs ».

A souligner également le côté théâtral de certaines scènes : Mathilde déclamant le prénom d’Iris telle une litanie ou Mathilde en train de faire cours à une classe imaginaire. Le cameraman centre son objectif sur les gestes : le cruel, le tendre.

Malgré l’ombre de l’absente en filigrane à la fin du roman, l’auteur séduit toujours par son style d’écriture et ses tournures inattendues comme : « arnaque au zygomatique ou « Le coeur de l’autre est un royaume impossible à gouverner » !

David  Foenkinos signe un roman intimiste au dénouement tragique et glaçant.

Un choc terrassant. L’empathie que l’on éprouvait pour Mathilde se transforme en sidération, voire en incompréhension. Il dépeint avec précision, comme au cordeau l’érosion et l’inconstance des sentiments, les griffes acérées de la rupture et la jalousie, le tout exacerbé par la souffrance du deuil amoureux et la spirale du malheur. Un sentiment de vacuité totale, d’échec.

C’est la gorge serrée que l’on referme ce thriller psychologique bien vertigineux.

Parmi les livres qui l’aident à vivre, Agathe Ruga confie : « L’oeuvre de David Foenkinos est presque un être cher. La Délicatesse me réconforte. Charlotte me fait pleurer. Le potentiel érotique de ma femme me fait rire ». N’oublions pas Le mystère Henri Pick, adapté à l’écran par Rémi Bezançon. une comédie séduisante.


(1) ghosting : néologisme issu de l’anglais ghost (=fantôme) : virer un amour, un ami sans explication, rompre sans un mot.
(2) Les livres prennent soin de nous de Régine Detambel
(3) Flaubert Par Marie-Hélène Lafon- Buchet-Chastel Les auteurs de ma vie

© Nadine Doyen

Vers la beauté, David Foenkinos, roman, nrf, Gallimard, février 2018                                (222 pages – 19 €)

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Vers la beauté, David Foenkinos, roman, nrf, Gallimard, février 2018                                (222 pages – 19 €)


Rendez-vous au Musée du quai d’Orsay pour faire connaissance avec la nouvelle recrue comme gardien de salle. Antoine, « ce fonctionnaire de la chaise » radiographie avec acuité le flot de visiteurs attirés par la rétrospective Modigliani. Si David Foenkinos fut « Charlottisé », son personnage principal connaît une forte attirance pour Jeanne Hébuterne, la muse de Modigliani, au point de lui parler.

A peine la lecture entamée, le connaisseur de la griffe Foenkinos, est aux aguets ! L’auteur aura-t-il glissé ses constantes ? A savoir : le jus d’abricot, les cheveux, les deux Polonais. Les notes de bas de pages sont bien là, les aficionados s’en délectent !

Après Le mystère Henri Pick, voici le mystère Antoine Duris. Comme pour la DRH Mathilde Mattel qui vient de l’embaucher, Antoine nous est une énigme. Pourquoi s’est-il ainsi évaporé, à la mode japonaise, laissant sa sœur, sa famille, ses amis dans l’incompréhension totale ? Les plongeant dans une inquiétude grandissante.

Comment expliquer une telle reconversion, qui fait figure de régression pour Antoine ce professeur d’histoire de l’art aux Beaux-Arts de Lyon, expert de Modigliani ?

Coïnciderait-elle avec une séparation ? Le voici, «  devenu timoré social », taciturne, pris pour « un déséquilibré », « un psychopathe » par ses collègues ! Mais capable d’indiquer les toilettes en huit langues, signale l’auteur globe-trotter avec amusement !

David Foenkinos a choisi une construction qui aiguise d’autant la curiosité que la cause du traumatisme de son héros n’est révélée qu’à rebours.

Un second mystère se greffe avec l’escapade d’Antoine et Mathilde jusqu’à un cimetière de la banlieue lyonnaise. Qui est cette Camille, morte si jeune, sur la tombe de laquelle il tenait à venir se recueillir, en présence de Mathilde ? C’est dans le huis clos de la voiture de cette femme, « qui l’aurait suivi jusqu’au royaume de l’incompréhension » qu’Antoine s’épanche, se déleste du poids du secret et révèle toute la vérité.

Le portrait de Camille se tisse, scolarité plus que chaotique. Des parents démunis, dans la détresse face à la souffrance de leur fille, à ce mal être pris pour de la dépression. Sont évoquées ses aventures amoureuses, sa fugue à Nice, l’obtention du Bac. Il y a deux Camille, celle d’avant « l’incident » et celle d’après.

Son talent pour la peinture, remarqué, encouragé par sa psy l’oriente après le bac vers l’école des Beaux -Arts de Lyon. On assiste à son épanouissement grâce aux cours d’Antoine Duris, enseignant émérite, plein de charisme. Un climat de confiance s’installe entre eux. Camille, « âme blessée », y voit « un compagnon de tristesse.

C’est un choc, le jour du drame, partagé par le lecteur qui, lui, sait quel « Monstre » l’a tuée. Et c’est un Antoine dévasté, rongé de culpabilité, qui va chercher à comprendre, puis à se faire le gardien de la mémoire de cette étudiante si brillante, à la « voix artistique singulière » dont les dessins l’ont émerveillé, ébloui.

L’écrivain décrypte également la culpabilité de Camille, qui avec fatalisme, est convaincue que c’est de sa faute. Celle de la mère de la victime qui se sent la coupable numéro un pour avoir précipité sa fille « dans les griffes du démon ».

L’auteur dissèque la relation professeur élèves sous toutes ses formes : la toxique, et la bienveillante.

David Foenkinos aborde un sujet grave, ce crime qui peut fracasser une ado fragile, qui n’a pas pu se confier, muselée par la menace, le chantage, par un harcèlement psychologique. La blessure psychique de Camille est abyssale. Sa souffrance de reviviscences suscite la compassion. Une situation révoltante, que la vague du « me too », peut-on l’espérer, va désormais contrer, enrayer.

L’auteur explore le couple, l’improbable, le recomposé, le passager : « Un couple ne pouvait être une union solidaire contre l’ennui ». Il souligne la complexité des sentiments et la difficulté du bonheur à deux. A noter que dans ses romans, les couples se séparent souvent, après moult tensions.

Mathilde, la DRH, a deux enfants à charge, en garde alternée le week-end.

Antoine vient de se séparer de Louise. Fini « le temps des papillons dans le ventre ».

Sabine, sa collègue, qui a mis fin à une relation avec un homme marié, devient juste sa partenaire sexuelle. Mais « Le sexe avait détruit tout ce qui auparavant les unissait », «  l’amour sans le faire », comme dans le roman éponyme de Serge Joncour aurait «  sauvé les meubles » !

Peuvent-ils encore croire à l’amour ?

Toujours est-il que Mathilde accepte d’accompagner Antoine, peut-être flattée et intriguée par son insistance : « j’ai besoin de toi ». « Être utile à cet homme » torturé la rend tout simplement heureuse. Et de constater leurs affinités électives.

Si on lit entre les lignes, on perçoit la déférence du narrateur pour les métiers d’enseignant et d’infirmières où le burn out est fréquent.

Le romancier soulève des questions sociétales relatives au suicide des ados, à la violence faite aux femmes, au viol. Antoine rend un touchant hommage à Camille, en mettant en lumière ses travaux lors d’une exposition posthume.

Il la ressuscite, la voilà partout avec eux à travers ses peintures. Il sait « la puissance cicatrisante de la beauté ». Une fois seul devant son autoportrait,« Il sentit alors un souffle passer près de son visage, comme une caresse ». Son ravissement émeut. On peut subodorer que « le souvenir douloureux de la douleur » finira par s’écouler de son coeur, comme le chantait le choeur d’Eschyle. La contemplation de la beauté pour viatique. La beauté n’est-elle pas promesse de bonheur ? L’écrivain démontre la possibilité de la résilience par l’art pour supporter l’indicible. « Tout ce qui se dévoile est beau. », nous rappelle Sylvain Tesson, citant Priam.

L’épilogue apporte une note d’optimisme : le sourire de connivence entre Antoine et Mathilde, leur passion commune pour l’art, leur complicité vont oeuvrer à la renaissance du maître de conférences. Le salut par le beau.

A chacun « son propre chemin vers la consolation. »

David Foenkinos  a réussi un coup de maître. Il signe un chef d’oeuvre, incluant un vibrant plaidoyer pour l’art. Une incitation à franchir les portes des musées.

Un roman bouleversant, prégnant, térébrant, grave, profond, teinté de «  mélancolie joyeuse », en résonance avec le destin de Jeanne Hébuterne et de Charlotte Salomon. Après Charlotte for ever, voici Camille for ever.

Quelques réflexions supplémentaires :

Les prénoms :

Antoine Duris a-t-il la tête de l’emploi ? On devine le clin d’oeil du cinéaste à  l’acteur Romain Duris !

Eléonore, renvoie à une chanson des Beatles, groupe culte pour l’auteur musicien.

Camille, une artiste passionnée et tourmentée comme Camille Claudel.

Mathilde Mattel a été «  comme un oracle qui annonce une possibilité de survie ».

Les lieux chez David Foenkinos :

« Chaque être, au cours d’une vie, cherche le lieu-physique, moral, professionnel, artistique où il va se révéler. Le lieu où il va s’accomplir. », déclare Philippe Claudel. C’est le cas pour Antoine Duris, pour Camille toute épanouie lors des cours aux Beaux-Arts ou en visitant Orsay où elle percevait le pouvoir « cicatrisant de la beauté ».

C’est à Crozon,(1) lieu mythique pour David Foenkinos, que Camille « revient à la vie par l’art », y retrouve « une puissance accrue ».


(1) Crozon, décor du roman précédent : Le mystère Henri Pick,et où a eu lieu, en avril 2018, le tournage du film de Rémi Bezançon avec Fabrice Luchini

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Mes suggestions :

Écouter le podcast : En balade avec David Foenkinos et Nikos Alagias , émission du 15 avril 2018, sur Europe 1

Pour rester au Quai d’Orsay, écouter les deux émissions retransmettant  les «  Papous pour la fête avant les fêtes en public au Musée d’Orsay » du  22/ 12/ 2013 et du 29/12/2013

Lire : Je suis Jeanne Hébuterne d ‘Olivia Elkaim, Stock

 

©Nadine Doyen

Le mystère Henri Pick, David Foenkinos ; nrf Gallimard (288 pages – 19, 50 €)

Chronique de Nadine Doyen

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Le mystère Henri Pick, David Foenkinos ; nrf Gallimard (288 pages – 19, 50 €)


Après le succès planétaire de Charlotte, David Foenkinos explore le milieu littéraire et dissèque l’avènement d’un best-seller, les maillons indispensables, tout en montrant comment un livre peut changer la vie d’un individu, voire fissurer sa vie privée.
On a tous en mémoire des titres qui ont cartonné, mais est-ce le hasard, le coup médiatique d’un éditorialiste  ou la fine intuition de l’éditeur ou éditrice ?
Pour les Foenkinophiles, lire un roman de l’auteur c’est d’abord partir à la traque de ses constantes. La série d’items devenue la marque infaillible de David Foenkinos est-elle toujours présente ?

Au lecteur de  tester s’il retrouve les références à deux Polonais, aux cheveux, à Ikéa, l’Allemagne, Berlin, le jus d’abricot» et les notes en bas de page. Doit-on voir un clin d’œil à la Suède et à Katerina Mazetti quand deux  protagonistes se rencontrent au cimetière ?
Brautigan, auteur américain dont un fan eut l’idée de reprendre son concept d’une « bibliothèque des livres refusés », des « unwanted books » est le point de départ du roman. Un émule Jean- Pierre Gourvec installe un espace similaire « un tombeau contre l’oubli » dans la bibliothèque de la ville de Crouzon, en Bretagne. Son objectif est de valoriser des pépites laissées pour compte par le comité de lecture.
Son assistante Magali va poursuivre cette sauvegarde, accueillant les dépositaires.
Sa rencontre avec Jérémie réveille sa libido au point de mentir à son mari quant à son retard. Dans ce passage, on retrouve la sensualité du potentiel érotique de ma femme.
C’est alors que Delphine Despero, éditrice parisienne, « future papesse de l’édition », débusque un texte bouleversant relatant : « l’histoire d’un blocage, l’impossibilité de vivre une histoire d’amour », anticipant même l’adaptation au cinéma.
Avec la découverte de ce manuscrit signé Henri Pick, exhumé après la mort de l’auteur, on cherche à savoir qui est cet auteur inconnu, à joindre sa famille.
On assiste à des rencontres entre la veuve et des journalistes ainsi qu’avec l’éditrice qui a débusqué une affaire juteuse. Celle -ci y voit un livre porteur et s’investit à fond au point de négliger son compagnon Frédéric qui n’a pas connu cette chance et encaisse mal le flop de son  propre roman. On devine qu’il nourrit de l’amertume.
Mais est-ce vraiment l’œuvre de ce Monsieur Pick, pizzaïolo breton ? Comment s’en assurer ? Commence une incroyable manipulation au point de persuader Madame Pick que son mari est indubitablement l’auteur de : Les Dernières Heures d’une histoire d’amour. Voici Madeleine en train de ranimer le souvenir de son mari. On plonge dans le maelström qui la taraude, dans le séisme qui l’ébranle.
Le buzz commence, et on pense au roman de Serge Joncour : L’idole, à la façon dont les médias s’emparent de ce scoop, et font de Madeleine leur proie. David Foenkinos souligne les dérives de la notoriété qui s’abat sur vous, à votre insu, surtout après un passage  à la télévision. Quand  François Busnel s’avise de tourner une séquence de son émission chez Madeleine, celle-ci fustige tout ce cirque.
Le narrateur met la focale sur la fille Joséphine, qui elle accepterait volontiers son quart d’heure de célébrité, elle dont la vie est si lisse depuis son divorce.
David Foenkinos montre l’impact d’un passage à la télé sur les ventes, rappelant le roman de Jessica L.Nelson Tandis que je me dénude, mais pointe le besoin des lecteurs « quand on aime un livre, on veut en savoir davantage », d’où cette « traque incessante de l’intime dans la littérature ».
De même un bandeau apposé sur un livre avec une accroche, comme « Un roman refusé 32 fois » devient prescripteur à la grande stupéfaction de l’intéressé, qui soudain croit voir son talent récompensé. Mais le milieu littéraire génère aussi les désillusions, mieux vaut en être informé pour un auteur.
Le film La délicatesse, adapté du roman éponyme a initié le circuit d’Amélie Poulain. Les habitants de Crouzon voient naître le pèlerinage Pick, depuis le cimetière, la crêperie, ex pizzeria, et la bibliothèque des refusés.
Mais un journaliste, plus intuitif, plus professionnel, au vu des incohérences subodore un autre scénario et  fait sa propre enquête. Va-t-il résoudre l’énigme ?
Pas facile quand on trouve la bibliothèque fermée pour durée indéterminée.
Y aurait-il anguille sous roche pour Rouche qui « se laisse porter par l’intuition » ?
Magali n’aurait-elle pas filé à l’anglaise avec son protégé ?
David Foenkinos sait distiller le suspense, une note en bas de page précisant que Jean-Michel Rouche « aura une importance capitale dans cette histoire ».
Quelle est cette « découverte cruciale » détenue par Joséphine ?
Voici le lecteur tenu en haleine. Et si l’auteur nous menait sur une fausse piste ?
En effet les révélations de Jean-Pierre Rouche sont sidérantes et contribuent au rebondissement de ce roman. Une autre protagoniste entre alors en scène : Marina. Quel lien aurait-elle eu avec Gourvec, le bibliothécaire de Crozon, « pourvu d’une dose minimale de sociabilité » mais doté du pouvoir magique de « trouver le livre qui vous correspond » d’après votre « apparence physique » ?
Comment l’éditrice si sûre de son coup va-t-elle réagir à cette découverte, d’autant qu’elle a briefé tous les représentants sur ce scoop ? Ne risque-t-elle pas de perdre sa légitimité et voir  les chiffres de son édition chuter ?
Ce qui est extraordinaire, c’est  la puissance de la manipulation psychologique, c’est de voir se détricoter tous les arguments qui avaient réussi à convaincre Madame Pick. Mais comme des vases communicants, voilà Marina, à son tour, convaincue que Gourvec l’a aimée en secret et a écrit ce roman pour elle. Mais pourquoi aurait-il signé en usurpant le nom de M. Pick ? Le mystère reste entier pour le lecteur aussi.
Qui croire ? Qui détient la vérité ?
Le lecteur perdu, embrouillé par toutes ces hypothèses n’a plus de repères.
Quant au pacte secret de Delphine et Frédéric que cacherait-t-il ?
Va-t-on savoir la vérité ou être embobiné comme les protagonistes, induit en erreur ?
Cette mystérieuse publication conduit David Foenkinos à s’interroger sur l’intérêt de certains artistes à ne pas chercher à entrer dans la lumière de leur vivant, prenant comme exemple la photographe Vivian Maier. Mais il dénonce aussi cette emprise que des journalistes peuvent avoir sur des personnes fragiles, crédules.
Comme il y a eu le salon des refusés en peinture, l’auteur nous rappelle que « le refus ne peut en aucun cas être une valeur qualitative », citant les cas « emblématiques » de Proust (victime d’une lecture superficielle) et John Kennedy Toole.
Si David Foenkinos fait partie de ceux qui vendent le plus de livres, il a conscience que la vente des livres subit aussi la crise, qu’il « faut batailler » et ne permet pas, pour beaucoup d’écrivains d’en vivre. Il souligne également le statut précaire de certains journalistes littéraires, dépendant de la ligne éditorialiste du patron de presse et que l’on débauche quand ils vitupèrent contre leurs contempteurs. Rouche, « prince d’un royaume éphémère », puis « pestiféré » pour avoir vilipendé « les postures et les écrivains surestimés », incarne cet aphorisme de Churchill, retweeté par David Foenkinos : « Le succès, c’est d’aller d’échecs en échecs ».
Le narrateur nous immerge dans un raout littéraire où naissent les rumeurs, les fuites, vite colportées sur les réseaux, nous laisse entrevoir le lien éditrice/représentant (pression subie).Le coup d’éclat de Maroutou retentit comme un pavé dans la mare. On entend les voix d’Augustin Trapenard, de Bernard Lehut, de Frédéric Beigbeder, expert de la Russie mais aussi en marketing, connu pour épingler ses pairs.
David Foenkinos met en exergue le rapport éditrice/auteur, tâche ingrate mais déterminante, primordiale et aborde l’angoisse pour l’auteur de rester « dans  l’anonymat le plus complet ». Il développe également une réflexion sur le lieu d’écriture (Les écrivains ont-ils besoin d’une atmosphère déprimante ?) et la création.
Coup de théâtre final : l’annonce d’une naissance qui devrait révolutionner le couple, mais pourquoi Delphine menace-t-elle d’avorter ? Juste un rappel du roman de Brautigan « Abortion » dont on apprend le destin pathétique ? Un rappel de la comparaison de son agonie à la fin d’un amour, thème du mystérieux manuscrit ?
Ce récit, comme on peut le constater, cause une vraie onde de choc , un effet domino parmi tous les couples croisés, plus ou moins en lien avec l’auteur présumé.
David Foenkinos sonde les intermittences du coeur : incompatibilité (« Leur cohabitation devenait le théâtre de deux forces antagoniques », usure, tentative de rabibochage, adultère, humiliation, trahison, scènes de ménage (« Même une dispute, tu me la refuses ».), indifférence à l’autre. « Quelques mots peuvent changer un destin » alors que le silence peut éloigner. Pour Marina, ce fut un télégramme.
Le mystère nous est dévoilé au final dans L’homme qui dit la vérité. Mais ce dernier roman ne risque-t-il pas d’être censuré, retiré du rayonnage, puisque le pot aux roses y est démasqué ? Ce nouvel opus prouve que chacun a ses secrets.
Doit-on voir un scoop en filigrane quand on lit que Roman Polinski serait en train de tourner un film sur « une jeune peintre allemande, morte à Auschwitz » ?
Ancré dans l’univers littéraire contemporain, David Foenkinos pratique copieusement le name dropping (Jaenada, Roth). On ne sera donc pas étonné qu’il convoque les auteurs de Soumission, de Merci pour ce moment ou son cinéaste de prédilection : Woody Allen. Dans ses interviews, David Foenkinos confie vouloir payer sa dette aux auteurs fondateurs comme Borges, Cioran, Gracq, Kundera, Kafka, Kerouac, Pouchkine, Bolano, Dostoïevski, Walser et décline ainsi son amour de  la littérature.
C’est avec plaisir qu’on se délecte, se gave des fulgurances de l’auteur : « une sorte de falaise affective », « service après-vente de la rupture », « économe de la tendresse », « un Fitzgerald de la pizza », « Le silence demeure le meilleur antidote aux désaccords », une poignée de main « à l’énergie d’un mollusque neurasthénique ».
Beaucoup d’ironie, d’humour (« Je suis donc un inventaire. », de comique de situations, de fantaisie, de tendresse et de délicatesse, dans ce roman difficilement « résumable », complexe aux nombreuses ramifications qui nous plongent dans les coulisses du lancement d’un livre et de ses retombées, dans la fabrique d’un best-seller. Mais aussi dans des relations amoureuses qui se sont délitées ou dans les prémices d’une nouvelle vie. David Foenkinos livre une impressionnante ode aux livres, truffée de références cinématographiques, musicales (Barbara) et littéraires, autant de pistes pour éveiller la curiosité du lecteur.
Après avoir été « Charlottisé », laissez-vous prendre dans les rets d’Henri Pick.
Si « écrivain est le seul métier qui permette de rester sous la couette en disant :Je travaille », le lecteur peut s’offrir le luxe de lire sous la couette cette comédie, aux allures de polar, rythmée par le suspense, brillamment orchestrée par David Foenkinos, d’autant que dans chaque livre, il y a toujours un mot qui nous est destiné. « On cherche inconsciemment ce qui nous parle. »
Faut-il se méfier des écrivains ( « Les écrivains sont dingues, tout le monde le sait. ») ou de ceux qui lisent ? Peut -être !, mot préféré de David Foenkinos.
Selon Giorgo Manganelli : « Ceux qui aiment ardemment les livres constituent sans qu’ils le sachent une société secrète. Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves. » Et l’auteur, conscient du constat alarmant que les gens lisent moins, signe un vibrant et convaincant plaidoyer pour la lecture.
A noter : Au théatre Hebertot, du 14 au 22 mai, la pièce de David Foenkinos :
Le plus beau jour , mise en scène par Anne Bourgeois.

 

©Nadine Doyen

Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

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RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

  • Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

Un rappel pour les retardataires, d’autant que son auteur David Foenkinos décroche à la fois Le Renaudot et Le Goncourt des lycéens 2014. Félicitations.

A noter que c’est la première fois qu’ un auteur réussit ce doublé.

Que de chemin parcouru depuis le no 57 de Traversées (Hiver 2009- 2010).

Relisez ses nouvelles dans le no 72, juin 2014 et laissez-vous « charlottiser ».

Les prénoms semblent inspirer David Foenkinos. Après Bernard, voici Charlotte.

Mais qui est cette héroïne qui a hanté l’auteur pendant des années, au point de marcher sur ses pas, avant de coucher son destin sur papier ?

Comment et où a t’il débusqué cette graine d’artiste, considérée « un génie » ?

Au fil des pages, David Foenkinos fait des incursions pour nous révéler la genèse de ce roman, qui mit du temps à germer, travail de longue haleine. Il s’était d’abord intéressé à Aby Walburg et sa « bibliothèque mythique », conservée à Londres.

C’est en 2006 qu’il fit cette rencontre providentielle avec Charlotte Salomon au musée d’art et d’histoire du judaïsme. Il nous livre ses interrogations, ses doutes, sa quête du Graal pour s’imprégner des lieux où elle a vécu (son école, son appartement à Berlin, son quartier Charlottenburg, la maison de la riche américaine à Villefranche, le cabinet du docteur Moridis (son protecteur), l’hôtel de Saint-Jean-Cap-Ferrat, La belle Aurore). Il relate ses difficultés, essuyant parfois des refus ou découvrant que l’accès au jardin de L’Ermitage, autrefois « si accueillant », « à l’allure de paradis », dans lequel Charlotte a communié avec la nature, est « impossible ».

Les photos restent les liens de la mémoire, tout comme les lieux, les murs sont « les témoins immatériels du génie ».

Cet éblouissement, ce foudroiement que David Foenkinos a perçu en découvrant l’explosion des couleurs chaudes, vives, des tableaux de Charlotte, il lui « fallait l’écrire ». On ne peut que le remercier, à juste titre, de ce partage.

Un choc tel que celui de Guy Goffette devant Bonnard.

Le lecteur est cueilli à froid par une ligne du prologue : « Une peintre allemande assassinée à 26 ans, alors qu’elle est enceinte », puis par ces phrases taillées au couteau, ne dépassant pas 73 signes qui déroulent sa vie chaotique, d’errance.

Cela donne un caractère abrupt qui lacère le lecteur, mais lui permet cette respiration indispensable, comme le confie David Foenkinos : « Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite », tant c’était oppressant. Il a donc beaucoup tâtonné avant d’aboutir à ce style admirable et inoubliable. En un mot : somptueux.

L’auteur remonte le passé de son héroïne (ses grands-parents), évoque la rencontre de ses parents, puis son enfance, bercée par la voix de sa mère (« une caresse »), baignée dans le culte du souvenir avec ces visites au cimetière. La mort, elle y est donc confrontée très jeune. N’a -t-elle pas appris à lire son prénom sur la tombe de sa tante ?

Orpheline, très jeune, un père accaparé par son travail, elle se retrouve chez ses grands-parents en France. C’est une cohorte d’épreuves que Charlotte va traverser : ostracisme, exil, perte de sa grand- mère avec qui elle avait tissé un lien fusionnel, camp de Gurs, humiliation, vie en huis clos, se terrant avec son mari, dénonciation…). Déchirante, cette scène d’adieu, sur un quai de gare, quittant son enfance, son père, et surtout Alfred, « son premier amour », le professeur de chant de sa belle-mère. Toutefois, des parenthèses romantiques ont illuminé sa vie : la promenade en barque sur le lac, « un endroit magique de Berlin » et la musique (Bach, Mahler, Schubert).

Son don pour le dessin devient une évidence, reconnu par un professeur. Elle suit des cours aux Beaux-arts, mais le climat antisémite l’oblige vite à se terrer.

Son talent, le docteur Moridis l’avait pressenti, d’où son injonction : « Charlotte, tu dois peindre ». Dessiner devient son exutoire, « nécessaire à la cicatrisation d’une vie abîmée ». Peindre pour ne pas sombrer dans la folie. Emportée par une fureur créatrice, extatique, comme Frida Kahlo, elle se raconte dans ses gouaches.

Elle ajoute « le mode d’emploi de son œuvre », sous forme de notes explicatives.

Quand le grand-père jette à la figure de Charlotte le secret familial et décline la litanie des suicidés de sa famille, on imagine la gifle que Charlotte prend au point de songer à ajouter son nom à cette liste. Séisme d’autant plus violent qu’elle découvre qu’on lui a menti. Sa vie n’était donc que mensonge, « cette histoire d’ange » un leurre.

On devine l’intention consciente de l’auteur de frapper l’esprit du lecteur.

A travers le destin de cette artiste, David Foenkinos balaye les heures sombres de l’Histoire depuis la première guerre (« une boucherie des tranchées ») à « La nuit de Cristal ». Il rappelle qu’ « une meute assoiffée de violence dirige le pays. », en Allemagne, des barbares qui expédient les juifs à Drancy, puis à Auschwitz.

Des phrases phares ponctuent le récit : « Charlotte doit vivre », « La haine accède au pouvoir » ou cette phrase talisman : « La véritable mesure de la vie est le souvenir ».

Malgré la noirceur du sujet, cette biographie romancée de Charlotte Salomon reste

paradoxalement belle tant le regard de l’auteur est poétique, tendre, en empathie.

L’élégance du style impressionne, beaucoup d’implicite, surtout quand Charlotte nous quitte. Une porte se referme, la silhouette de Charlotte s’efface. L’auteur, avec délicatesse, respect, laisse place au non-dit. La littérature est là où le silence, l’indicible l’appellent. Mais on devine la révolte intérieure devant l’inéluctable.

Dans l’épilogue, on retrouve Paula et Albert, dévastés par la tragédie, détenteurs d’un bien précieux : les dessins de Charlotte, qui ont fait l’objet d’une exposition avant d’être légués au Musée juif d’Amsterdam.

Si « une œuvre doit révéler son auteur », dans ce roman on retrouve ce qui fait la touche, le charme, la somptuosité de l’écriture de David Foenkinos : la délicatesse , la pudeur des sentiments, même « Le dictionnaire est parfois pudique », les formules originales (« Il serait capable de se cacher entre les virgules », voire animistes : « On dirait qu’il est lui aussi en deuil » en parlant du sapin sombre), les éléments récurrents, à savoir les cheveux ( Alfred y plongeant son visage, tel un tableau de Munch) et les oreilles : « parfaits puits à confidences ».

David Foenkinos a su rendre attachante son héroïne, nous émouvoir et nous faire partager son émerveillement devant ses tableaux aux couleurs si éclatantes qui représentent, comme le confie Charlotte, toute sa vie. Le roman s’achève sur un gros plan de « Vie ? ou Théâtre ? », pétri de signes.(Souffrance, douleur, aussi espoir.)

David Foenkinos ressuscite son héroïne en lui offrant un tombeau de papier d’une beauté rare, servi par une écriture éblouissante. « La mémoire est la seule revanche sur la mort », confie Martin Suter. Ce roman appartient à la catégorie de ces livres qui agissent même quand ils sont fermés et fait du lecteur « un pays occupé ». Charlotte, un prénom sauvé de l’oubli qui fédère déjà un actif réseau d’adeptes.

David Foenkinos signe un roman intense, émouvant, qui met en lumière le talent de cette artiste allemande trop méconnue. Un challenge audacieux, incontestablement réussi, marquant une rupture avec les romans précédents, bien qu’entre les lignes cet opus couvait. A lire avec en fond sonore la musique de Schubert ou celle de Sophie Hunger, comme le préconise la talentueux David Foenkinos.

 

©Nadine DOYEN

David Foenkinos -La tête de l’emploi– J’ai lu .———-Une chronique de Nadine Doyen

Chronique de Nadine Doyen

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  • David FoenkinosLa tête de l’emploi– J’ai lu (13,50 € – 286 pages).

Le titre « La tête de l’emploi » interpelle, il laisse deviner des complications professionnelles pour le héros et touche à un sujet d’actualité épineux.

Si certains accordent du crédit à l’horoscope, David Foenkinos reste attaché à certains prénoms. Mais qui est ce narrateur qui devient le roi de « la plantade », des déboires en cascades ? Un certain Bernard, la cinquantaine marié à une Nathalie (et on pense à la femme irrésistible de La délicatesse), occasion de nous démontrer que le prénom peut déterminer un destin. Que peut-il conférer pour l’auteur ?

Pas facile de s’appeler Bernard comme Madoff, pour un banquier, car on risque d’être pris pour un escroc. Bernard, un prénom loin d’être « un prénom gagnant », à la « dimension sournoise » avec lequel il n’allait pas « révolutionner l’humanité ».

Le roman s’ouvre sur une question existentielle, le protagoniste s’interrogeant sur sa présence sur terre. Était-il désiré ou non ? Pourquoi est-il enfant unique ?

On entre vite en empathie avec ce « Tanguy » d’un nouvel ordre, qui se sentait devenir « un homme sans traces » à vivre avec ses parents, de véritables « talibans de l’exactitude » et « patinophiles »1. Pour eux, Bernard redevient l’adolescent à qui il faut rappeler de se « brosser les dents ». Ce qui explique qu’il se sente infériorisé par leur jugement. Attitude rappelant cette réflexion de Khalil Gibran sur les enfants : « Bien qu’ils vivent avec vous, ils ne vous appartiennent pas ».

Bernard brosse son autoportrait sans complaisance, décrit ses débuts dans les « années fric » et nous confie ce maelström intérieur qui le ronge, un vrai « chaos ».

Au travers du protagoniste, David Foenkinos radiographie le monde du travail, les compressions du personnel, les restructurations et souligne le malaise croissant dû à une déshumanisation des services, le harcèlement moral conduisant au burn out. On se demande alors en quoi « Les prochains mois allaient bouleverser » sa vie, comme le narrateur nous l’annonce. Il vit très mal le départ de sa fille, Alice, à l’étranger.

En revisitant son enfance, Bernard croque le portrait de ses parents, nous contant leur rencontre, ce qui met en évidence sa carence affective. Il revient sur la sienne, évoquant ce fameux « baiser référence », qui rappelle celui de La délicatesse.

Mais son couple se délite et c’est d’abord à l’hôtel qu’il va trouver refuge. Cette « turbulence passagère », cette « séparation temporaire » ne seraient-elles pas la chronique annoncée d’une rupture définitive ? Bernard manifeste le souci de comprendre pourquoi il en est arrivé là, en analysant par le détail son comportement, ses gestes, ses formulations, se livrant à « l’autopsie de son échec ». Quant à ses amis, il fait l’amère constatation qu’ils n’en sont pas, juste « des amitiés de confort ». Cet homme à la dérive a quelque chose de pathétique qui suscite la compassion. Le malheur appellerait-il le malheur ? N’aurait-il pas droit au bonheur ?

Ce roman en trois actes se lit comme une pièce de théâtre. On imagine aisément Bernard, écoutant aux portes la conversation de ses parents ou celle d’Alice.

Des scènes cocasses ponctuent le récit, telles que les chutes. Notre M. Catastrophe manquerait-il d’équilibre ? Son face à face dans le miroir. Ou encore Alice, escortée par ses grands-parents quand elle se rend aux toilettes. Skype qui confond le père, reclus « dans le mausolée » de sa jeunesse alors qu’il prétendait être à Poitiers. On visualise ce père caricaturé en « intrépide chasseurs d’images », scotché à sa télé.

Les divers rebondissements (la confession de Martine à son fils, le repas dans le restaurant indien) donnent du rythme, ainsi que l’irruption inopinée d’un des protagonistes au mauvais moment : « un invité en forme de projectile ». Sans compter les pulsions de rage, d’humiliation de Bernard. C’est aussi le choc pour le père quand il découvre dans la quincaillerie où son fils Bernard travaille « l’adjonction d’un rayon érotique », ce qui fit sombrer le repas « dans un naufrage ».

Les caprices du destin (qui « s’acharne ») ne cesseront de contrarier les protagonistes (Bernard passant la nuit sur le trottoir, anesthésié par sa découverte). Attendrissant le duo mère/fils qui veut à tout prix recaser son fils, lui donne des leçons de séduction et qui voit en lui « un trésor d’humanité ». Émouvant d’être témoin de leurs câlinades. Une pléthore d’adjectifs émaillent le roman, traduisant les états d’âme des protagonistes qui sont tour à tour : « figé, fragile, tétanisé, pathétique, lucide, pestiféré, gentil, serviable, inquiet, insaisissable, intrigué, consterné, flottant, fébrile, désarçonné, déstabilisé, incrédule, silencieux ».

Dans ce roman, David Foenkinos tisse ensemble les thèmes qui jalonnent son œuvre : la lassitude, l’érosion du couple, l’amour et le désamour, l’adultère, la séparation, la solitude, les relations parents/enfants, parfois conflictuelles, et le fossé générationnel. S’y greffent la perte de son emploi, le parcours du combattant pour en décrocher un autre à 50 ans et les dégâts collatéraux pour l’entourage. L’auteur nous touche dans sa propension à s’insérer dans la peau et surtout dans la tête de ses personnages en manque de reconnaissance, d’amour ou « répudié » comme Sylvie.

L’auteur sait nous tenir en haleine (La surprise de Sylvie), relancer le suspense : « Ce n’était que le début ». Il renoue avec cette alchimie du grave et du léger, du drame et de l’espérance. On guette le moment où Bernard, un anti héros de la trempe de Markus (in La délicatesse) nous confiera : « Je vais mieux »2. Sa fille Alice, « divine d’enthousiasme » ne lui a-t-elle pas appris à positiver ?

L’éclat de rire de Bernard qui clôt le roman serait-il le signe de sa résilience réussie ?

Le plus, la cerise sur le gâteau pour les aficionados, c’est le côté ludique à débusquer les mots fétiches dont David Foenkinos a truffé son roman (cheveux, cravate, suisse, polonais, abricot, la langue allemande : « langue érotique » se plaît à rappeler l’auteur). Le sceau de l’auteur , ce sont aussi les notes de bas de pages : « Ma vie quotidienne est une analyse » ; les formules insolites : « ma carrière se retrouvait sur le paillasson de mon ambition », « une potion de cyclothymie », « cicatriser par le silence », « Je suis entré dans sa vie par la chute », drôles : « l’énergie du désespoir », « Nous eûmes le vin tragique », « un voile de politesse », «Elle l’aimait comme elle ne m’aimait pas », délicieuses : « Il est plus facile de désapprendre que d’apprendre. », qu’on aime retweeter : « Partager une convivialité liquide ».

En nous relatant les tribulations d’un loser attachant, cet humilié affectif, « irradiant de normalité », sur fond de crise financière, David Foenkinos signe un roman, divertissant, ancré dans le réel, plein d’esprit, irrigué d’humour. Ce mélange de situations farcesques et de dialogues savoureux forme un cocktail digne d’un vaudeville de Wodehouse. Si Bernard pense que « Nous ne serons jamais rassasiés en amour », les livres de l’auteur nous mettront toujours en appétit.

« Foenkinos » reste synonyme de délicatesse, de tendresse et de fantaisie.

1 « Obsédés par les patins », ils font « une utilisation abusive des patins ».

2 Titre du roman précédent de David Foenkinos (Gallimard).

©Nadine Doyen