Bartabas, Les cogne-trottoirs, roman, Gallimard, collection Blanche, 288 pages, janvier 2026, 21€.


Violent, sensible, exubérant, torride ! Généreux, réconfortant, gorgé d’espérance, car dans de ce livre traversé par l’odeur du sang, l’adversité – c’est peu dire – la souffrance jusqu’à l’insupportable, est surmontée, magnifiée, courageusement, joyeusement – il s’agit de la vraie joie, pas d’une joie de pacotille -, fraternellement, car ces cabossés de l’existence sont solidaires, en union de solitude.

L’âne Balthazar, s’il n’écrit pas ses mémoires comme Cadichon, n’en pense pas moins, sait entendre ce qui n’est pas dit, et braire à bon escient. C’est le sage de l’histoire, le philosophe bienveillant.  Il « apprend (à Marie) à fermer les yeux pour mieux entendre le récit de la pluie et accepter la machinerie de l’existence ». Est-ce le cousin de Balthazar, celui du film de Robert Bresson, « Au hasard Baltazar » ? En tout cas il se range parmi les ânes pour lesquels nous nous prenons d’affection : outre Cadichon, l’âne-Culotte d’Henri Bosco, Modestine, l’ânesse de Stevenson, sans oublier Trotro l’ami des enfants. 

Il est entouré d’hommes et de femmes profondément attachants, brûlés jusqu’à la moëlle – en eux flambe le feu sacré – qui suscitent notre admiration, parce qu’ils avancent, s’abreuvant à leurs larmes, jusqu’au bout de l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes, d’autant plus vivants qu’ils donnent réalité à leur rêve. 

Christian, l’Ange blanc, le funambule de Jean Genêt, avance sur son fil, le sexe dressé en guise de balancier. « Nu, il taille l’air de ses bras et trace un chemin secret que lui seul semble voir ». Le corps s’élève. La place. Les tours de la cathédrale. Spiritualité du corps. 

Le langage n’est jamais vulgaire car les mots sont justes.  On pisse, on pleure, on saigne, c’est simplement la réalité des vivants. Les moments où la poésie vous prend aux tripes n’en sont que plus « précieux ».  La poésie populaire est chantée dans les bas-fonds par des analphabètes anonymes » pourrait être un slogan de Léo Ferré, clamé par son poète Bipède volupteur de lyre / Epoux châtré de Polymnie/ Vérolé de lune à confire/ Grand-Duc bouillon des librairies/ Maroufle à pendre à l’hexamètre/ Voyou décliné chez les Grecs/ Albatros à chaîne et à guêtres/ Cigale qui claque du bec (Poètes vos papiers). De même : « Vos théâtres ne sont que des maisons closes, leurs toits sont des couvre-ciel ! On y pratique la contemplation béate, à distance…Un théâtre où le public s’identifie à des spectres ! Des spectres professionnels !»

Baltazar tourne sa queue sept fois avant de braire, il préfère penser et aimer. Si la muette (l’angelotte) parle avec ses mains, et son corps, les livres lui ouvrent un passage vers une autre vie, ils parlent à son silence.

La langue superbe de Bartabas fixe des moments intenses : « Dans l’euphorie du soir, comme des apôtres fatigués, les yeux brûlés de rimmel, ils lèvent leur verre à la santé de l’angelotte. Ils savent que nul n’apaisera jamais le sang qui les calcine ; cette nuit, le vin aidant, ils ne veulent être que tendresse et douceur. » Nous avons sous nos yeux ce tableau – qu’aurait pu peindre Le Caravage – nimbant les saltimbanques, grandioses, d’une clarté crépusculaire, et nous sommes remués. 

La naissance, la mort, les deux bouts de l’existence, touchent au Mystère. Entre, On souffre pour ne pas mourir. La vie, la mort, celle des hommes, des femmes, celle de l’animal. Au-delà encore la vie. Au centre, le désir, un désir fou, irrépressible qui se pose où il peut. Chacun garde une dignité, même dans l’abjection.

L’Amiral, au passé énigmatique, au rut fougueux, à la verve gouailleuse, qui porte son navire tatoué sur son torse, et crache le feu, lui-même pétri de poésie et de peinture, a su déceler en chacun de ses baladin son meilleur : la force chez le Cyclope, le goût des sentences et des formules chez René le Baron, ancien professeur de Lettres et de Philosophie qui devient l’Érudit, la tendresse offerte chez l’Ange Gabriel à la vie chaotique, qui a gardé pour toujours l’envie de pleurer, l’espérance chez le Père Joly, prêtre défroqué, qui ne cesse de croire dur comme fer à la Rédemption, et nous entraîne à sa suite, le chant chez Madame Lili, la Castafiore, qui a échappé de peu à la rafle du Vel d’Hiv et reporte son affection sur Vagabond, son chat « Une vraie artiste ne renonce jamais, jamais elle ne baisse pavillon. ». Tous avaient un avenir social et professionnel tracé, qu’une chiquenaude a fait basculer, donnant une autre impulsion à leur destinée qui s’accomplit malgré tout, devenant mission.  L’Amiral les porte, les transporte sur l’élan de sa voix. Et il a besoin de ce rapport à l’autre pour se sentir lui-même vivant.

Se joignent à eux Gaspard, l’homme aux rats, ancien vétérinaire, qui a tout perdu en jouant aux courses, et s’est mis à fréquenter les rats ; Clovis Trouille, le comptable pétomane, qui, les soirs du week-end, mène une vie parallèle ; Abdelkader le circassien, acrobate hors pair, que l’Amiral appelle « Le Petit Prince des Trompe-la-Mort », Andrea, l’illusionniste.  Il y a aussi la fille aux oiseaux, dite la Mésange, qui « charme » ses volatiles, et Cascabelle, la blanche Cascabelle, percée jusqu’au fond de ses entrailles, qui se cherche un groupe auquel se joindre, les féministes, les muettes, et trouve une aile sous laquelle se reposer. 

Un grand-duc blessé les unit, car, outre l’âne Baltazar, les animaux entretiennent une relation mystique avec les humains. Cascatelle entre dans la tête de l’oiseau, ouvrant « grand les yeux alors que l’oiseau abaisse enfin ses paupières en relâchant la pression de ses serres. » 

Bartabas peint le portrait de chacun des Baladins, hissant les formes et les couleurs, tableaux qui s’imposent à nos yeux, et à nos cœurs. Car l’essentiel n’est-ce pas d’aimer ? 

Les saltimbanques se déploient dans les rues, sur les places de Paris, boulevard Saint-Germain, devant l’église, au jardin des Tuileries, traversent le Pont-Neuf. Une soirée étrange et baroque à l’Hôtel Meurice, où le spectacle se joue dans la salle. Les bars, le parc des Buttes-Chaumont. On va à l’église parfois, à la cathédrale, celle de Reims, aux anges de pierre. Puis c’est Lyon, Avignon.

Bartabas nous immerge dans ce monde de baladins qu’il connait si bien, Célébration des corps en ébullition, des cœurs brûlant à fleur de peau. Assistez chez vous au nouveau spectacle de Bartabas ! S’il porte en lui quelque chose de l’Amiral, le révélateur de talents, c’est d’abord lui le metteur en scène, le monteur en selle de l’histoire initiatique de Cascabelle et de son âne, qui rejoignent ainsi la grande famille Zingaro.

Dans le temps où s’enchâsse la lecture de ce livre, je découvre dans le film Plein Pays, présenté par son réalisateur Antoine Boudet », Jean-Marie Massou, un personnage « extraordinaire » , artiste de l’art brut, qui vécut dans le Lot, où, seul avec son tracteur, il a creusé en profondeur de longs souterrains, orné des pierres, créé des musiques étranges, qui attendait les extra-terrestres, un « sauvage » génial qui aurait très bien pu, – et même dû dans la logique des choses – sans diverses interventions, passer son existence en hôpital psychiatrique.  Mais cela est un autre sujet. Quoique…..

Carles Diaz – Polyphonie landaise précédé de Paratge (Coll. Blanche – NRF – Gallimard.)

Une note de lecture de Xavier Bordes

Carles Diaz – Polyphonie landaise précédé de Paratge (Coll. Blanche – NRF – Gallimard.)


De la pile des recueils de poèmes reçus il y a déjà plusieurs mois, piqué par la curiosité j’extrais celui-ci… De Provence côté maternel, je suis de Gascogne côté paternel et le souvenir du temps d’Aliénor d’Aquitaine, du trobar clus, (etc.) contribuent au sentiment du poétique dans mon esprit. On ne s’étonnera donc pas que le mot occitan Paratge (Parage en provençal – voir sur le Net à l’adresse: https://occitanica.eu/items/show/13096) ait immédiatement suscité ma curiosité. Quoique Carles Diaz ait reçu, ce qui n’est pas rien, le Grand Prix de la SGDL en 2020, je n’avais pas eu jusqu’à présent l’occasion de me pencher sur sa poésie. Je le fais aujourd’hui. Et c’est un bonheur. Auquel contribue la grande beauté de l’expression, autant que la simplicité et la gravité profonde, mais non pesante, de ce poète discret. S’il est épris – quoique originaire du Chili – de son terroir landais, et plus largement gascon, il poétise ces racines avec une réussite dans la formule que j’admire. Un poète du « lieu », qui sait éveiller avec une densité puissamment évocatrice sa manière  « d’habiter cette terre », d’amener son langage à déployer la réalité singulière du lieu avec lequel il entretient une relation intime. Une superbe leçon de poésie.

©Xavier Bordes – 3/1/2023

Alain DUAULT – LES SEPT PRENOMS DU VENT ; Collection Blanche, Gallimard.====Chronique de Nicole Hardouin

Chronique de Nicole Hardouin

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  • Alain DUAULTLES SEPT PRENOMS DU VENT ; Collection Blanche, Gallimard.

Démiurge d’une nouvelle Genèse, Alain DUAULT allume ses hymnes aux sept branches d’un chandelier et : ce fut bon. Sa voix prend corps dans une beauté et un lyrisme poignants. Chaque rose a sa terre noire, chaque cœur son pal. Toutes les gammes de ses muqueuses sont miroir de nos tensions. De l’ascétisme à l’ivresse, il déchiquette les marges biseautées du grand Tout pour laisser place à la nuit lumineuse, nuit lente qui descend vers les questions interdites, celle qui donne le jardin et la promesse du fruit. Le poète, glaneur du vivre, fait surgir le gond vibratoire des mots : mots-errants, mots-orants, mots-couleur, sang du vent, cantiques de sable mêlés à des cadastres d’éclairs. Quartier de pomme pour Eve. Dans ses réceptacles de vie, ondes d’écume tissées par Aphrodite, s’originent des houles qui donnent des épices au regard.

Les couleurs, mangues ouvertes telles des cuisses, il les boit jusqu’à la brûlure extrême : celles de la cicatrice, celles du cri de Munch, celles de l’aimée : visage de l’amour enclos entre ses mains et dessiné à la craie d’étoiles.

Alain Duault hisse ses rêves dans les charrettes hurlantes du vent, complices des dieux. Il les secoue, les retourne, les casse. Bousculées, les ombres gisantes, grisantes, décombres qu’on embrasse, lui renvoient les traces âpres de cendre, celles de la dernière marée, quand les rochers sortent des fenêtres et qu’on est seul avec l’ardoise effacée.

Avec ses images-vitrail, gerbes de feu où les pétales des lys sont cernés de plomb, il trace, tel l’oiseau au ailes miroirs, les danses barbares de l’amour et de la folie. Il enroule son souffle dans les pervenches pour guetter l’aube lorsque le matin dénoue les cils et que l’aurore est un Botticelli. Il égrène un chapelet de ténèbres et la furie prisonnière du feu râpe la source des étoiles jusqu’à l’ultime fulgurance de la brisure. Dans le lierre qui ne consolide plus les fresques du vivre, il hurle son je veux mourir les yeux ouverts, lorsqu’il ne reste plus qu’à épeler les prénoms de ma solitude.

Quand Alain Duault enlace l’ombre des loups et laisse glisser ses mains dans les failles du soir, il est oiseleur d’utopie. Lorsque l’érotisme déchire ses ronces il ose aimer jusqu’à ce que la nuit en silence recule. Alors éclate sa sensualité comme la pente de l’eau jusqu’à ses reins ce vin salé et ces raisins écrasés sous les hanches solaires. Cela ne l’empêche pas de se soustraire aux mirages pour faire des trouées dans le réel. Il bat alors la mesure de la partition d’un chasseur de mémoire pour ne pas laisser l’espoir comme quand on va se pendre.

En lui se confondent la tristesse de Déméter, car les ombres ne partent jamais seules, et l’audace de la vague par temps d’équinoxe.

Alain Duault allume des flambeaux aux étoiles dans le ciel des villes. Il fouille le terreau de leur silence, il chuchote avant que la rumeur soit au jusant. De Paris à Vienne, dans une danse de couleurs, de sons, il attend pour voir les cils roses du jour débarbouiller San Giorgio Maggiore et faire chanter les hanches musiciennes de celles qui à Séville mettent au supplice les hommes en jachère.

Il y a dans les Sept Prénoms du Vent, de sulfureuses offrandes et des voiles de moniales, des caresses qui étourdissent et mordent. Le poète va au-delà du Seuil, là où veille le dragon. Quand il démâte la tristesse l’esquif du cri glisse jusqu’au rire de l’océan. Le poète laboure la forêt du temps, cherche la racine de la rose, le pourquoi de l’épine. Puis soudain, la mer, le ciel ont des visages pour rivages et les bras ont des lits voyageurs. L’amour fait la roue dans l’assaut torrentueux des marées et pourtant le Renard nous dit que si l’on bâtissait la maison du bonheur la plus grande pièce serait la salle d’attente.

Dans les Sept Prénoms du Vent, comme dans tous les recueils d’Alain Duault, il y a toujours un ange pour répondre aux miroirs du ciel.

©Nicole Hardouin