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Claude Luezior, SUR LES FRANGES DE L’ESSENTIEL suivi de ÉCRITURE

Claude Luezior a reçu de nombreuses distinctions dont le Prix européen ADELF-Ville de Paris au Sénat en 1995 ainsi qu’un prix de poésie de l’Académie française en 2001(Hélène Carrière d’Encausse). Le prix de poésie Hélène Rivière de L’Académie rhodanienne des Lettres lui a été décerné en compagnie de Philippe Jacottet (Grand Prix) en 2001. Il fut nommé Chevalier de l’Ordre national des Arts et des Lettres par le Ministère français de la Culture en 2002. En 2013, le 50ème prix Marie Noël, dont un ancien lauréat est Léopold Sédar Senghor, lui fut remis par l’acteur Michel Galabru, ancien membre de la Comédie française.

Claude Luezior, ÉMEUTES, Vol au-dessus d’un nid de pavés, Cactus Inébranlable éditions, 78 pages, 2022

Une chronique de Nicole Hardouin

Claude Luezior, ÉMEUTES, Vol au-dessus d’un nid de pavés, Cactus Inébranlable éditions, 78 pages, 2022

Si l’auteur a une écriture aux multiples facettes, il n’avait pas encore exploré avec délice, humour et agilité la populace chère à Villon, masques et boucliers derechef alignent d’avides gourdins tandis que s’amassent manants et gueux en lamentable engeance.

Non pas réquisitoire, mais peinture contrastée de la société, cet opuscule se lit avec amusement et délices.

Pourtant il fait doux ce matin- là, mais toute une machinerie s’ébroue et brise les restes de la nuit déshabillée de vent. Ombres et lumière craquent dans les vociférations d’insolentes oraisons, tumulte sur le pourtour de lèvres hargneuses. Une meute avance, recule, ne sait où elle va : c’est un bateau en perdition dans la tempête, un navire de haute marée qui s’abandonne et se reprend sans cesse.

Comédiens d’un certain non- sens, tous ne s’entendent pas ; ils vocifèrent,  assèchent leur intimité, une folie au coin des lèvres : la liberté ne se nourrit pas, elle est famine, dénuement sublime du désir ( P. Emmanuel)

La foi errante cherche son Savanarole, le bûcher, lui, est détrempé de sueur sale. Esméralda a raccourci sa jupe, sa chèvre a disparu, elle danse avec un gilet jaune au milieu d’une confrérie de brailleurs, à défaut des pleureuses qui sont en grève. Une meute éructe non pas des mots, des phrases, des syllabes mais des convulsions qu’éructe le fond des âges. Ce soir il y aura beaucoup de rouge qui tache tant les gorges seront sèchent. Pourtant, Luezior le pacifiste, le doux, le bienveillant montre une certaine sympathie pour l’engeance des petites mains.

Plus que jamais il pense au métro boulot dodo du cher P. Béarn, ses échevelés de mai 68 et leurs flamboyantes barricades qui ne semblent plus que rêves pour apprentis pyromanes.

Comme il faut bien s’occuper, des barricades se dressent, Gavroche s’approche, des barricades : ici, ce n’est qu’amas de grilles d’égouts entremêlées de mobilier urbain, avec des pavés en veux-tu en voilà, bancs cassés, arbres sciés. On lui avait pourtant expliqué que les écologistes voulaient surtout préserver la nature…

 Gavroche ne comprend rien : empli de joie triste, il décide de se sauver avec son ami Quasimodo effrayé, « viens, lui dit ce dernier, on va se cacher entre deux gargouilles car ici, c’est la confusion, chacun est contre mais ne sait pas vraiment contre quoi !

Passe une bande hurlante d’anti-vaccins. L’un d’eux tombe sur des plaques rouillées et s’entaille le bras ; hors texte et en catimini, son copain d’infortune lui fait : « dis donc, au moins, tu es vacciné contre le tétanos ! »

On évoque l’assaut du Parlement américain. Le I have a dream de Martin Luther King sur les mêmes marches, c’était beaucoup mieux. On croyait avoir tout vu, on a vu et c’était plutôt moche.

Marianne, Gavroche et Quasimodo se sont assoupis au bout de leur révolte. Gandhi, Luther King, Mandela ne dorment plus que d’un œil… On jette, on rejette. Le grand Palais n’est pas loin. Serait-ce un happening pour artistes un peu fous ? 

En ces temps où l’horizon est si sombre, où l’homme est une grande déchirure, ce petit recueil est un régal d’humour : histoire d’une émeute pour danse moderne. À lire et relire pour sourire dans le silence du soir et y enfouir ces graines où vacille la société, dont la qualité devrait se mesurer à l’aune de la solidarité envers les plus fragiles.

Luezior repense peut-être aux vers de Victor Hugo dans les Voix Intérieures : Paris, feu sombre ou pure étoile, est une Babel pour tous les hommes. Toujours Paris s’écrie et gronde. 

Nous ne saurions terminer cette recension sans rendre éloge au peintre Philippe Tréfois, pour son étonnant (et détonnant !) tableau en première de couverture .

 ©Nicole Hardouin

 François Folscheid, Gravir le silence, avec cinq illustrations de Thibauld Mazire, Éd. L’Atelier du Grand Tétras, coll. Glyphes, 88 p., ISBN 978-2-37531-079-3, nov. 2021

Une chronique de Claude Luezior

Gravir le silence, de François Folscheid

avec cinq illustrations de Thibauld Mazire, Éd. L’Atelier du Grand Tétras, coll. Glyphes, 88 p., ISBN 978-2-37531-079-3, nov. 2021


La première impression est un éblouissement devant cette prose éminemment poétique, dense, ciselée, polie tel un galet qu’irise le torrent. Éblouissement face à une langue à la fois sobre et parfaite, mais aussi complexe où luisent çà et là des mots rares, telles des gemmes dont l’éclat sombre se rajoute aux mystères du propos. Nul repos pour le lecteur pris dans la mécanique surréaliste, voire abstraite de l’image. Celle du poète, celle du peintre aussi : les illustrations sur laque de Thibauld Mazire résonnent parfaitement avec la musique du poème qui rebondit, jaillit, éclabousse le complice devenu orant. 

Que recèle ce précieux recueil ? C’était il y a longtemps maintenant, je me souviens. Nous redoutions le jour. En nous l’effroi de vivre dardait son œil torve (…) Des aubes de sang noir roulaient ce qui restait de nos espérances (…) : le temps infiniment lent bleuissait le suspens qui immobilisait notre barque d’errance.

Tout autant que l’immensité où l’alpiniste à bout d’oxygène ne reconnaît plus la montagne qu’il vient de gravir. Vertige des hauteurs.

Failles, horizons, retraits, une chose et son contraire en belle intelligence, puits, entonnoir de toute nuit, aller vers le moins : reviennent en boucle les supports du doute. Trouver la ligne médiane, là entre les vitres du sommeil et du guet, entre l’insouciance des rivières et l’exigence des rives – entre le silence et le cri. Folscheid convoque ombres et frémissements, traque le message clandestin, transgresse et apprivoise les géographies d’un au-delà. Il nous fait penser aux riches incertitudes de Philippe Jaccottet dans son ouvrage, La Clarté Notre-Dame (nrf Gallimard, 2021) : Si j’avais un tribunal à affronter, comme dans nos plus vieilles fables (mais il n’y aura pas de tribunal, et je serai trop réellement mort pour l’affronter), je serais sans frayeur, et ma voix, ma non-voix, ne serait ni tremblante ni bégayante, parce que, trop désarmé, je serais tout simplement muet (…)

Folscheid nous rapproche également, par sa mécanique quantique langagière, de Jean-Louis Bernard, en son dernier recueil (et tant d’autres), Sève noire pour voix blanches (Alcyone, coll. Surya, 2021) : dans l’oblation / à peine née / la perte / ouvre le psautier / des heures. Ou encore : (…) impermanence / au front des syllabes d’écorce / délaissées des boussoles.

Pétri dans la glaise, façonné d’ombres, Gravir le silence apprivoise les limites de la solitude. Gravé dans une nuit de cinquante nuances de gris, ce recueil n’est pourtant pas dénué de refus, de force, d’espérance : à pleines mains, le marteau, rouge de braises pour frapper l’enclume et fendre le temps dans le sens de l’éclair.

On y déniche, parmi les entraves, au creux de la parole, un tutoiement d’espoir jeté au travers de la page : Va, homme diurne, au bout de ton soleil pour percer le voile des transparences nocturnes. 

  En une superbe quatrième de couverture, François Folscheid évoque la quête de l’origine, de la source, c’est-à-dire de l’être (…) : telle est la fonction profonde de la Poésie dans laquelle Novalis voyait « la religion originelle de l’humanité ». 

Nous nous sommes sentis reliés. Avons-nous dit éblouissement ?

©Claude LUEZIOR 

Barbara AUZOU, Mais la danse du paysage, Ed. 5 Sens, Genève, 2021ISBN : 978-2-88949-307-4

Une chronique de Claude Luezior

Barbara AUZOU, Mais la danse du paysage, Ed. 5 Sens, Genève, 2021ISBN : 978-2-88949-307-4



Il est des livres où le regard ralentit son balayement de la page, tant la densité des mots porte vers un plus haut. Prendre et reprendre les lignes qui ondulent et fuient tels des frissons. 

Partir, certes, s’évader sans commune mesure. Car le pays réel est le pays rêvé. Sachant que l’ombre rassurante d’un arbre, ou du moins son souvenir, parviendra à canaliser les songes d’un ailleurs…  Une clé de ce recueil se niche en effet dans des textes intercalaires, Au pied d’un seul arbre, suivis par un chiffre romain de I à XIII, comme autant de bornes rassurantes sur la via appia de l’aventure.

Nous ne savions pas alors qu’avec force à nos bouches éclaterait l’aromate de toutes les légendes…Et que dansent les paysages ! Dans ce train du possible et de l’impossible, un tout premier compagnon : Blaise Cendrars, dont nous avons, en son temps, appris partiellement mais avec ivresse quelques passages de sa Prose du Transsibérien.

Le poète évoquera aussi  l’humble René-Guy Cadou ; et, en Algérie,  comment s’étonner qu’entre ces murs Camus se réclama dans un sourire du droit d’aimer sans mesure?

 N’étant pas chirurgien des lettres comme Barbara Auzou, je ne me risquerai pas à trop disséquer les images présentes, tout à la fois denses et aériennes. À mon sens, elles sont issues de la magie et du miracle.

 Certains bagages sont restés à quai : ponctuations inutiles, majuscules empesées, sauf pour les titres et sous-titres qui gardent ainsi un brin d’aristocratie. Grâce à la richesse de la langue, infuse la ligne non écrite encore du prochain oracle. Senteurs du Moyen-Orient et de civilisations anciennes : en mer de Thessalie j’ai semé mes ex-voto de galets / peints et de miel sur les mythologies de nos peaux. En fait, la terre entière sera sur la carte, du fjord norvégien au lac Titicaca, de l’Ecosse aux steppes de Mongolie, du Kenya au Grand Canyon, de Cassis aux âmes ultramarines. Billet sans limite. Mais rassurez-vous : demeure dans le cœur l’ombre tutélaire de l’arbre. 

Toi de feu moi de terre qui tremble (…) et ta main comme un rituel cherche ma main. Préside le « je » qui donne tendresse et proximité. La parole est adressée à l’immédiateté d’un « tu » (te conter dans les yeux ce constat sublime de l’état de la vie), quand elle ne devient pas un « nous » à la véracité lumineuse : viens avec moi / nous allons nous taire à tue-tête / et recommencer les eaux.

L’auteure se risquerait-elle à retrouver des eaux bibliques, des eaux lustrales ? Au-delà des horizons diamantés, toujours cet appel des choses fondamentales.

L’on se surprend à chuchoter ces textes, à les psalmodier entre silence et murmures sacrés. Pour en goûter encore davantage la musique, les effluves, les respirations internes: histoires muettes que l’on entend auprès des pierres. 

Itinéraire de longue haleine, dans une langue tierce : celle de la poésie. Au final, je m’éloigne des maçons du passé de tout ce qui brûle les passereaux. Les frissons du voyage font place à un retour bienfaisant, au pied d’un seul arbre (…)  j’empoigne le chant de mille oiseaux. 

                                                     © Claude LUEZIOR

Les éditions Traversées ont publié le premier livre de Barbara Auzou en 2020.
Il est toujours et encore possible de le commander en envoyant un mail à

Patrice Breno – Revue Traversées: traversees@hotmail.com.

Barbara Auzou, Niala, L’Époque 2018, Les Mots Peints, Éditions Traversées, 2020, 133 pages, 20€


Lieven CALLANT, INITIALE, préface de Xavier Bordes, poésie, 271 pages, 2021, ISBN : 9782931077030

Une chronique de Claude Luezior

Lieven CALLANT, INITIALE, préface de Xavier Bordes, poésie, 271 pages, 2021, ISBN : 9782931077030


 À l’intérieur de moi … À l’extérieur de moi  : d’emblée, l’auteure évoque cette troublante dualité. La sienne : dans cette interface, cette faille de l’être où, dira-t-elle plus tard, Seul demeure / accessible à tes méditations / l’évanouissement éternel / du présent. Frontières où Je suis un homme une femme un cheval (…) j’écris je lis j’écris j’invente (…) je crois, je pense, je doute… Avec ou sans virgule, L’insecte en moi dissèque tout ce qu’il voit. (…) Avec ou sans son exosquelette, On croit voir un bouclier frappé de l’écusson d’une famille de guerriers disparue, oubliée. (…) Il grave de ce cri, ma peur ancestrale… Métamorphoses. S’y bousculent Nietzsche, Bosch, Dali, peut-être…

La poésie lue, chuchotée avec un immense respect est-elle traductrice du silence, fredonnement d’un questionnement là, au coin des lèvres, recherche d’une beauté dans un retour sur soi ?  Parmi ces tectoniques, une beauté grelottante où la souffrance avait mangé ton regard. Beauté non esthétisante, souvent âpre, drue, sans fard ni fanfreluches : Ce qu’absorbe le papier dans chacune de ses fibres reste mystérieux à ma pensée.

Déchirure, combat.

Mais le poème derrière le miroir est-il lui-même fidèle au soi ? Ou bien chimère ? Face à la vie, face à la mort, face à La maladie dont on a repéré sous la contrainte les symptômes à guérir est un surplus de clairvoyance, un débordement du cœur.

Écriture insoumise, tentative désespérée de passer un gué de l’existence. Sauter d’un rocher à l’autre pour en franchir les torrents. Les espaces, entre les vers, au milieu d’eux, d’un silence à l’autre, portent des respirations qui souvent signifient davantage que les mots eux-mêmes.

Tout au centre de ces pensées magmatiques, dans ce chaos apparemment primitif, se structurent néanmoins des âmes errantes. Survivent et prospèrent malgré tout abeilles, chouettes, sphinx, oiseaux, chats, félins, fourmis, reptiles, agneaux, certes loin d’un Eden, mais  Dans les jardins secrets des sentiments je  marche sur la pointe des pieds (…) Parmi les étoiles les tentacules de la nuit fleurissent / les gestations tremblantes de la lumière… Survit en cette arche de Noé le cheval. Non celui de l’extérieur mais bien celui  à l’intérieur de soi : Je suis un cheval (…) je veux rester là, les sabots plantés dans la terre. Trempé, le froid ne réussira pas à m’atteindre tel que je suis au fond de moi. Orgueilleux, têtu, ne voulant rien entendre.

Un autre personnage récurrent est sans doute la pluie. Ou bien l’orage qui, perdu en montagne, éreinte ses griffes sur les parois rocheuses / L’orage et son pelage bleu acier… La pluie, comme un alter ego : Parmi les gouttes sur la vitre, je pose mon front pour le rafraîchir. J’entends le cliquetis amusé et discret d’un essaim de petites larmes et les pas de la foule, en bas. Il pleut des êtres humains minuscules, hommes, femmes, enfants comme une armée d’insectes. Il pleut des personnes parmi les gouttes.

Ce recueil, véritable somme poétique d’une indéniable et profonde richesse, finit tragiquement par : la main ne tient plus il ne reste plus aucune larme plus aucun pleur plus aucun / geste / elle meurt. Juste auparavant, dans le texte Cécité, le lecteur trouve : on peut me voir comme un port d’où l’on part / on peut me voir comme un miroir / sans âme à aimer / mais moi je sais ma nécessité. Cette avant-dernière page donne espoir, bourgeonnement, souche d’existence à un moi parcellaire qui tente de survivre dans des marécages, dans des défaillances… où s’agrippent malgré tout ses yeux de toute leur force. 

Au-delà de nos propres destins, dans cette faille même de l’extérieur face à l’intérieur survit peut-être le fertile questionnement de la vie.

©Claude LUEZIOR


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