Grains de Vie,  Jean Dornac, Éd. les Poètes français, Paris, 4e trim. 2017

Chronique de Claude Luezior

Z81 Dornac.JPGGrains de Vie, Jean Dornac, Éd. les Poètes français, Paris, 4e trim. 2017

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Semer quelques grains de vie dans le sillon de ses ancêtres, y laisser un peu de sa sueur et de son sang. Y buriner sa trace à coups de cœur.

Enfant des étoiles, le poète certes fait l’amour avec la beauté. Parfois cependant, les souffrances et douleurs / qui griffent la terre / font hurler ces tendres troubadours. Contrastes et clairs-obscurs, émerveillement et désespérance malaxent sa chair. S’y bousculent feux follets et poignées de cendres, feuilles mortes, zéphyr (Mais qui donc a le pouvoir / De faire taire le vent ?) et sentes tortueuses.

Au programme des souvenirs, La liberté me réclamait (…) Sur la péniche de mes rêves / Seule la rive existait. Une mère-grand nommée Marie, à laquelle ce recueil fait hommage, semble d’ailleurs être la figure tutélaire dans l’âtre de la reconnaissance.

Jean Dornac est oiseleur d’un site bien connu, http://www.couleurs-poesies-jdornac.com où pépie, en heureuse intelligence, tout un boisseau de créateurs, artistes et photographes. Dornac, lui-même homme de plume et d’objectif, en est, d’une certaine manière, le pater familias, le metteur en scène ou le chef d’orchestre ailé. De ce vivier, Ode, une poétesse-plasticienne, issue du Québec, illustre le présent ouvrage.

Michel Bénard, peintre, écrivain et préfacier, qui enchante également les portées informatiques dudit site, est ici-même de la partie et introduit ce livre d’élégante manière. Synergies de cœurs qui s’émeuvent / à la fragrance des émotions.

L’éternel féminin, bien sûr, hante le bateleur des mots qui est, par tes yeux couleurs de rêve (…) tempête lorsqu’il t’imagine. Mais son vieux pays (…) mariant  l’eau et le feu y tient également une place de choix. Tout autant que le pain des patriarches et celui des Misérables.

Ainsi, l’âme profonde (…) qui danse sur les portées trouve-t-elle tout à la fois terre et ciel sur la Toile mais également ici, grâce à quelques grammes de cellulose et un soupçon d’encre. La chose est d’importance :  le temps, certes, rabote sa poussière, mais celle-ci ne devient-elle, grâce au poète, humus où ces Grains de Vie vont germer et s’épanouir dans la rétine de lecteurs en mal d’amour?

 

©Claude Luezior

CLAMES, Poèmes à dire, CLAUDE LUEZIOR, ÉDITIONS TITULI, Paris. 2017

Chronique de Nicole Hardouin 

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CLAMES, Poèmes à dire, CLAUDE LUEZIOR, ÉDITIONS TITULI, Paris. 2017 

Mais quel est donc ce nouveau daïmon qui enfièvre Luezior ? 

En effet, dans tous les recueils précédents, l’auteur, avec son sens inné de l’image, est oiseleur qui, dans des plissés de douceur, origine des houles de rêve. Glaneur d’arc-en-ciel, entre vacillements de cierges et odeurs d’encens, il bat les cartes d’un jeu de songes dans des bourrasques de sensualité et s’avance à pas de chartreux. Ici, dans Clames, on est de prime abord surpris, voire interloqué,  devant ce choc des mots que le poète  martèle avec un bonheur évident et heureux : elle / disloque / croque / escroque  / révoque. Les phrases courtes, réduites au maximum. Elles sont des coups de gond qui résonnent, des coups de poing qui font des bleus à la voix car, instinctivement, comme à l’écoute d’un slam on se laisse emporter par ce rythme : ici pulse le besoin du dire 

Sabre au clair, les mots en débord moissonnent le souffle, sortent de la page. Le lecteur devient orateur, il scande : coupe / mes coups de sang  / coupe mes poignes  / découvre ta croupe. C’est une armée au pas de charge qui sonne la diane,  dévale les pentes du livre et monte à l’assaut de celui qui lit : je heurte / Parce que je suis heurtoir  et m’agenouille/ sombre fripouille / à l’échancrure des souvenances (…) et je heurte / heurte sans tympan / et je heurte / jusqu’au sang. 

Mots qui fustigent, fouettent : assez / de ces scandales / de ces vandales / qui empalent mes vestales. Mots volcans, lave sur les dérives du quotidien : c’est clair / les bijoux / de pacotille / transpercent / les chairs (…) se faire marquer : comme si l’on n’avait / pas asse tatoué / les suppliciés / aux camps / des condamnés. Mots guillotines : c’est clair / on a proclamé : les déchets / œuvre d’art / et les détritus / sur fonds sprayés / sont glorioles / pour discours / esthétisés. 

Malgré soi, par la puissance de ce dire, on s’enrôle dans la troupe marche. Et soudain, ici et là, quand on s’y attend le moins, lorsque le vent s’apaise, Luezior pose son bivouac pour se laisser glisser : peut-être le temps est venu, le temps où l’on respire d’autres rêves. Le poète passionné ouvre sa besace. À la lumière d’un phare lointain, une  sirène passe : il rêve d’écailles et filtre une confidence aux yeux de salamandre : Ne t’en déplaise / j’aimerai / seul sous la treille / l’ombre de tes soleils / j’aimerai tes vermeils. Dans sa nuit, les étoiles laissent glisser l’humour : à la fripe / j’ai mis / quelques reliques / de participes / trop passés. Dans la fragilité de ses chimères, il déploie les ailes des libellules au tulle de ses pensées, il sait qu’une lueur pointe toujours au-delà du noir. Entre un nuage et une ombre, disons  avec le chantre : buvez / comme le rouge-gorge / buvez / de vos lèvres / jusqu’à ce que vie / s’en suive / et surtout / buvez- moi. 

Claude Luezior est à la fois marbre et sculpteur, il incendie ses vaisseaux avec élégance, parfois à contre-courant mais jamais à contre-cœur, il écrit sur le sable mouvant de la vie avec joie et douleur : dialogue avec l’ange, mais aussi dialogue avec ces riens tantôt sublimes, tantôt insalubres. Gênes de sang au calice de l’offrande. 

Avec le poète clamons ses « Clames » au miroir / du puits / où culbutent / nos songes. 

Pour mémoire, les éditions tituli ont sorti en 2016 Une dernière brassée de lettres du même auteur. 

© Nicole Hardouin 

LE SECRET, Laurent Schmitt ; Éd. Odile Jacob, Paris, 2017

Chronique de Claude LueziorLE SECRET L Schmitt Odile Jacob

LE SECRET, Laurent Schmitt ; Éd. Odile Jacob, Paris, 2017


Ce livre, émaillé d’exemples concrets et de témoignages, relève d’une démarche psychiatrique mais également d’un éclairage profondément humaniste. L’auteur y fait preuve d’une hauteur de vue peu commune, d’une grande culture et d’un don pédagogique que nous avions déjà remarqué dans ses précédents ouvrages, Du temps pour soi et Le bal des ego. On ne lâche pas ces pages dont les chapitres biens structurés s’enchaînent les uns aux autres avec une belle fluidité. Kaléidoscope de secrets, vecteurs de puissance dans l’Histoire, depuis les Grands-Prêtres de religions anciennes jusqu’à certains bureaux ovales. Sombres officines et sociétés secrètes, souvent élitistes, complotistes, voire criminelles.

Sur le plan individuel, Laurent Schmitt aborde par la suite ces secrets qui forgent notre personnalité, ceux de l’inconscient, des rêves mais aussi leur fonction dans la constitution de la personnalité, la séduction, l’amour. La toxicité des secrets dans des liaisons, dans certaines constellations familiales ou dans telle ou telle maladie psychique est une évidence. La protection que le secret assure vis-à-vis de notre singularité et de notre individualité n’en est pas moins importante.

Bien qu’ils puissent être toxiques dans des liaisons, dans certaines constellations familiales ou dans telle ou telle maladie psychique.

Le secret est donc pluriel. Il est, à l’heure actuelle, crûment mis en cause, par l’impératif de la transparence qui peut s’ériger en un contrôle suprême des big data ou en injonctions totalitaires où disparaît la vie privée aux dépends d’une forme d’Inquisition, de vengeances répandues de manière virale et de dénonciations anonymes.

Parfois assimilé au mensonge, à la dissimulation ou à la rouerie, le secret peut néanmoins protéger la personne par ses rêveries, en un jardin secret, véritable soupape de l’imaginaire, voire intelligence relationnelle. Il crée un espace intime où la personne reste un sujet à ses propres yeux (…) et se différence d’autrui. Il est alors tuteur de résilience, noyau dur de nous même. Dans la dernière section de son livre, Les secrets indispensables à notre survie, à savoir, dans son dernier chapitre, Éloge malicieux du secret, Laurent Schmitt donne la métaphore d’un état de jachère, d’un arrêt sur l’image, de points de suspension de notre fonctionnement psychique. Il évoque avec tendresse l’aptitude d’émerveillement du ravi, personnage solitaire et énigmatique des santons de Provence. Et l’auteur de citer par ailleurs Saint-Exupéry, Rilke, Prévert.

Préserver son intimité revient à savoir ne pas tout dire, à maintenir des zones de discrétion, à savoir refuser de participer à tous les réseaux sociaux. Ainsi, le secret, au-delà de certains aspects noirs dans nos relations de pouvoir avec les autres et dans des manipulations sociales indues, est en fait, sur le plan personnel, un élément constitutif de notre liberté et de notre individualité. En d’autres termes, une pierre d’angle de nos libertés fondamentales.

Cet essai est une véritable réflexion en profondeur, à l’heure de l’espionnage industriel, de la téléréalité, du voyeurisme ambiant et de moteurs de recherche manipulés par un ou plusieurs big brothers qui nous veulent du bien…

©Claude Luezior

Encore une heure et Petite peinture de nuit : Suite en ciel majeur de Jeanne Champel Grenier, Ed. France Libris, 2017

Chronique de Claude Luezior

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Encore une heure 
et 
Petite peinture de nuit : Suite en ciel majeur
de Jeanne Champel Grenier, Ed. France Libris, 2017


Avec la générosité qui la caractérise, Jeanne Champel Grenier nous livre deux recueils fort courtois, l’un de blanc, l’autre de noir vêtus, j’allais dire un peu Chaneldans leur dépouillement et leur élégance.

La poésie s’est ici élaguée de tout artifice : le verbe court sur la feuille en heureuse pureté. Pas de rime, de majuscule, pas de titre, de table ni même de pagination. Simplicité non pas minimaliste mais retour aux sources. Un extrait dense de Michel Lagrange en guise de préface (ou d’envoi) à la Petite peinture de nuit, une feuille volante, ambassadrice de haut vol pour Encore une heure, comme affranchie du livre mais de haute intensité, sous la plume de Nicole Hardouin. Les premières de couverture, tableaux de l’auteur qui est également artiste-peintre, proviennent d’une même diversité créative.

Mais revenons au texte, à la parole, au repas sacré où la mise à la ligne tient lieu de ponctuation, où l’image se suffit à elle-même. Fluidité de l’écriture verticale :

l’instant 
s’égoutte

Relation du rêve avec un dépouillement de bon aloi.  Atmosphère épurée à la Robert Doisneau, toute en finesse, suspendue dans l’espace, à la fois parée d’ombres et de contre-jours, de personnage suspendus aux lèvres du temps et à d’insolentes contre-plongées.

Toutefois, cette simplicité ne veut pas dire indigence car au fond de moi / et en périphérie / un fakir / marche sur les braises. De Jeanne Champel Grenier, on connaît la truculence de sa prose, son appétence pour l’anecdote savoureuse, son humour jouissif, le fumet de ses mots confits et la tendresse de ses histoires pour Chaperons et mères-grand en balade.

On retrouve ici ce sens inné de l’observation, du détail, du naturel, de l’imaginaire : chuintement / des algues / chevelues / accrochées / au rocher /  tout juste / sorti / de l’apnée. Ou bien : trouver / un hippocampe / bijou / préhistorique / desséché / entre deux galets / millénaires. Ici, la magie poétique fait son nid avec une certaine gravité : dans la mémoire / d’argile / l’horizon se régénère / la paix reprend sa force / originelle / la solitude est un écrin. L’instantané se glisse dans l’herbier des mots, y prend tout son sens: ainsi / renaissent / les murs / de la nuit / à l’équerre / des étoiles.

C’est ainsi qu’une conteuse est également née chamane. Peut-être pythie ou devineresse. Poète, en tout cas.

©Claude Luezior

MYSTÈRES DE CATHÉDRALE Saint Nicolas de Fribourg, Claude Luezior, photographies de Jacques Thévoz Bibliothèque Cantonale et Universitaire Fribourg. Novembre 2016.

Chronique de Nicole Hardouin

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MYSTÈRES DE CATHÉDRALE

Saint Nicolas de Fribourg

 

Claude Luezior, photographies de Jacques Thévoz

Bibliothèque Cantonale et Universitaire Fribourg. Novembre 2016.


Deux hommes épris de la même dame, cela peut paraître incongru vu le titre de cet ouvrage !

Et pourtant l’écrivain fribourgeois Claude Luezior et le photographe Jacques Thévoz ont le même amour passionné pour une grande dame de pierre, axe de leur cité : la cathédrale Saint Nicolas. Dame de pierre, plus exactement de molasse, « on la dit calcarifère, mêlée d’argile et de quartz. Sandstein : pierre de sable. Intemporelle, tendue à l’extrême, elle puise à jamais dans sa fragilité, force et véhémence. » Tous deux en quête de ses échos et vibrations fouaillent le réceptacle des ans.

La B.C.U. a souhaité relier le riche fond photographique de J. Thévoz (1918- 1983) aux textes de C. Luezior (né en 1953). L’un écrit avec son appareil photographique, l’autre photographie avec sa plume. Ils ne se sont pas connus et pourtant ils sont parfaitement complémentaires. Leurs émotions, leur sens artistique crée une parfaite symbiose. Leurs regards, leurs écrits font partie du patrimoine fribourgeois. (Prologue de la B.C.U.)

Les textes de C. Luezior ne sont pas forcément le miroir des photos de J. Thévoz qui saisit le regard malin, satanique, pénétrant du Père fouettard un jour de la fête de St Nicolas, fête dont on ne peut vraiment dire si elle est sainte ou si elle rivalise avec celle de Noël, vingt mille personnes vous l’attesteront et préfèreraient se faire brûler en place de Grève plutôt que de l’abjurer, les petiots l’attendent juchés sur des épaules, impatients dans leur candeur. Mais il faut bien le dire, tous sont redevenus des enfants. Le photographe retient les yeux lumineux de ces enfants émerveillés, regard étonné, réjoui, bouche entre-ouvertes laissant apercevoir des quenottes prêtes à croquer les fameux biscômes. La Madone des Centaures n’a pas échappé non plus à la plume et à l’appareil photo : bénir une moto ou un side-car ! Les grenouilles de bénitier n’en reviennent toujours pas !

Ce maillage des deux artistes repose sur le même enthousiasme, la même tendresse pour ce vaisseau qu’ils humanisent. Tous les deux cherchent et trouvent l’éclat obscur de l’Informulé.

Cette cathédrale est métissée, peut-être une enfant naturelle de l’art européen, multiculturelle elle est placée sous le patronage d’un émigré turc : St Nicolas de Myr, l’architecte a des racines genevoises, les vitraux ont été conçus par Mehoffer, le Klim polonais, et plus récemment par le français Manessier, les stalles sont savoyardes, son plus bouillant prédicateur, contemporain de Montaigne, est le hollandais Pierre Canisius. Les stucateurs Moosbrugger sont autrichiens, ancêtres du côté maternel de l’écrivain, ils ont écorché leur paume et laissé un morceau de leur âme. Cet édifice a joint en une gestation séculaire le génie de tous ces artistes ainsi que le talent des compagnons issus d’une grande Europe.

Si Claude Luezior, dans ses descriptions, excelle dans la tendresse il peut avoir des traits à humour grinçant. Comment rester de marbre devant le confessionnal : être confessionnal à l’heure actuelle n’est pas une sinécure…Je dois l’avouer : je suis presque au chômage. Alors que faire ? dites moi votre avis, venez me le confesser.

L’écrivain émet parfois des regret , la chaire semble vide pour toujours, le prête est descendu dans la foule, finies les effluves et turbulences qui roulaient comme tonnerre sous l’orage. Quant au bénitier il génère un texte savoureux : S’avance la bigote à la peau parcheminée, elle hydrate les flétrissures de son cœur en vue de la dernière ligne droite, juste derrière les doigts de la fleur de pavé, suit la main droite du besogneux trempant ses cals jusqu’à la paume et celle du colonel qui hésite entre signe de croix et salut… Et pour le plus grand bonheur des lecteurs, l’auteur sourit, un grain de folie au bout de la plume avec des mots bouffonnants quand il jongle avec les brûle–cierges, les reliques, les troncs, les dalles… Cet humour lui vaudra certainement, dans les temps les plus reculés possibles, quelques grésillement de flammes, à moins que et, c’est fort possible, St Pierre hilare le tire de ce brûlant passage.

Mais C. Luezior sait aussi se faire humble, courber échine dans la chapelle des pénitents, devant le groupe du calvaire. Le visage du crucifié est chef d’œuvre d’amour. De la pierre crue monte une respiration. Et un peu plus loin, face à la Poutre de Gloire : au-delà d’une grille close, la forme pantelante d’un Christ dans son sacrifice : celle de Dieu ouvrant ses bras sur notre croix. Là plus de flammes, Luezior ne brûlera pas de son encre, il est pardonné ! Il a su retenir les frémissements, la plénitude de l’Essentiel.

C. Luezior et J. Thévoz se sont coulés dans les veines de cet édifice pour décrypter les armoiries du temps, ils les ont observées comme renard à l’orée d’un hallier. Ainsi leur coup d’œil, l’élégance du dire, la cathédrale relie nos voix et scelle nos regards.

©Nicole Hardouin

CLAUDE LUEZIOR, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES, Éditions tituli, Paris, déc. 2016

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CLAUDE LUEZIOR, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES, Éditions tituli, Paris, déc. 2016


Aujourd’hui, hélas, on n’écrit plus guère, on envoie des courriels souvent porteurs de banalités ou des sms à l’écriture glauque. Que chacun se demande : à quand remonte la dernière lettre reçue, hormis papiers d’affaire et publicité ?

L’art de la correspondance aurait-il complètement disparu ?

Heureuse surprise, dans ce recueil, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES, Claude Luezior, que nous connaissions comme essayiste, romancier, poète, nous fait redécouvrir, en Voltaire moderne, les plaisirs d’un courrier sensible, drôle, tendre, voire piquant. Il déploie les mots de l’envers quand les ourlets sont décousus. S’étalent alors devant le lecteur bon nombre des travers de notre société.

Chacune de ses missives a un ton particulier. Nous pensons à Rilke qui écrivait : « si tu veux réussir à faire vivre un arbre, projette autour de lui l’espace intérieur qui réside en toi. » Il nous semble que ces lignes s’appliquent parfaitement à Luezior qui, depuis des années et sous plusieurs formes littéraires, fait vivre sa pensée grâce à une forêt de mots et d’images aux essences diverses.

Lettres-réverbères tissées dans les murs du silence, lettres-miroirs où s’abaissent les masques. Lettres-foudre où passe l’orage, lettres-visages où luit le visage de L’Homme, nu dans ses déchirures. Lettres qui tirent l’eau du puits pour mieux nous abreuver.

Dans ses trente-deux textes aux tonalités différentes, l’auteur s’adresse à des correspondants multiples et inattendus.

Avec humour, le voici qui cite sa correspondante : avez-vous pensé à la santé pulmonaire des contractuelles ? C’est certain leurs alvéoles ne sont pas moins précieuses que les vôtres. Avec réalisme, l’écrivain-soignant interpelle un assureur sans âme : tu me parles client, je te dis patients qui souffrent… Avec sa plume acerbe, il écorche le Politicien : tu étais sur ces estrades où bivouaque le pouvoir, ensorcelant la plèbe de tes verbiages et de tes promesses. Dans ta nasse frémissante, la soif des uns, la concupiscence des autres.

Le médecin Luezior apparaît souvent de façon poignante. On sent l’homme à l’écoute d’un être qui attend tout de lui. Pour exemple, sa Lettre à la Mère d’un enfant handicapé : quand on est dans le faire et que l’on ne peut pas. Dans sa Lettre à Maison de Retraite, on ne peut également que partager le regard sans concession mais tellement sensible du neurologue sur les résidents qui résident sans résister, alignés comme noix sur un bâton… Claude Luezior sait aussi, sabre au bout de sa plume, souligner les travers d’un système qui coule (ou s’écroule ?) de plus en plus en vite. Ainsi, dans sa Lettre à Tambour battant : on t’a donné des buts que seul un compte en banque reconnaîtra. On t’a légué l’arythmie d’un temps social que tu as perdu, une progéniture que tu n’as pas vu grandir, une femme qui ne te reconnaît plus. Une complicité s’établit instantanément entre le créateur et le lecteur. Lequel, devant la pâte de Luezior, se fait levain.

L’auteur dénonce avec humour les idoles de cette même société : qu’un adolescent ait vu, tous médias confondus, dix ou quarante mille meurtres jusqu’à sa maturité ne suffit pas… Encore Monsieur le Programmateur, encore ! Vous trouverez bien un psychologue pour clamer que cela n’est d’aucune importance, (Lettre à ma Chaîne de Télévision). Par ailleurs, la tendresse est souvent présente : dans une Lettre à ma Cousine, le poète se souvient de ses premiers émois d’adolescent devant cette superbe jeune fille : tes doigts d’ange déposent sur le gramophone un disque de Barbara : l’Aigle noir tournoie. Ton buste se fait souple, tes lèvres brillent. Je ne sais si je suis envoûté par les transes du vinyle ou par ta présence. Pudeur et parfums se tressent avec délicatesse.

Ces lettres sont des tourbillons, des valses lentes. Ce sont des pensées qui se donnent, se prennent et que l’on retient. Fusion, effusion, îles secrètes où s’ouvrent les tabernacles et se cassent les éperons. Le lecteur vit pleinement cette correspondance où l’on observe un quotidien qui nous échappe, où irradie un Essentiel que l’on occulte si souvent.

Comme l’écrit Claude Luezior : avec dix grammes d’écriture, mettons le feu au désert que l’on nous propose. La poésie n’est pas langue morte. Elle ne cesse de vivre au pays de Canaan. Mais pour cela, Poète, quitte ta tour d’ivoire : ensemble, il faut marcher !

En refermant ce recueil, nous n’émettons qu’un regret : mais pourquoi donc Une dernière brassée de lettres ? Non, encore une gerbe ! Encore ! Et que flambe la joie de lire ces lettes-portes pour vivre au-delà des lignes qui ensemencent la lumière !

©Nicole Hardouin

PHILIPPE VEYRUNES : À qui sait attendre (Éd. Les Presses Littéraires) et : La gare levantine (préface de Claude Mourthé, Éd. Le Castor Astral / L’Atelier Imaginaire, Prix de poésie Max-Pol Fouchet)

Chronique de Claude Luezior

PHILIPPE VEYRUNES : À qui sait attendre (Éd. Les Presses Littéraires) et : La gare levantine (préface de Claude Mourthé, Éd. Le Castor Astral / L’Atelier Imaginaire, Prix de poésie Max-Pol Fouchet)


J’aime les hortensias dans des jardins anglais où les ombres d’Agata Christie ondulent en silence. Parfaitement découpés, autrefois qualifiés de mortifères, on les trouve à l’heure qui sonne dans les halls des plus grands palaces, en attendant je ne sais quel transsibérien ou quelque TGV, tant ce genre reste vivace dans nos esprits contemporains. Ainsi me paraît le bouquet de nouvelles À qui sait attendre de Philippe Veyrunes. Chacune d’entre-elles recèle une intrigue ciselée, onirique mais cohérente, avec des personnages rapidement familiers et au devenir si incertain que je me suis pris, parfois, à jeter un coup d’œil sur la dernière page, telle une mère s’assurant avec crainte de ses propres enfants. Le lecteur n’a-t-il tous les droits dans cet univers régi, j’allais dire manipulé par un conteur omniscient et qui joue avec nos nerfs ?

Avec un art consommé du paradoxe et du rebondissement inédit, celui-ci trame dans un premier temps et en quelques lignes une situation dans laquelle on s’attache à des protagonistes apparemment de bon aloi. Rapidement, certains nous révulsent : petits et grands crimes ne sont pas loin. Scènes policières sans police, hortensias sans jardiniers : l’imaginaire prend le pouvoir, la vengeance est aux aguets. Du grand suspens, avec une froideur narrative à la Hitchcock. En noir et blanc, pour qui sait attendre… une chute (au sens littéral du terme car, contrairement à maints romans ou séries, celle-ci semble demeurer impunie) qui va nous ébranler plutôt que nous assouvir.

Preuve s’il en est que le jardinier de ces intrigues a su, de son sécateur, aiguiser nos fibres à vif.

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Pour ma part, j’affectionne encore davantage La gare levantine. Du même auteur ? À peine croyable… Janus a donc deux faces. Car l’on est passé des cauchemars savamment ourdis à un jardin enchanté. Portant certes épines et sans aucune mièvrerie, les roses embaument ici ma

cervelle à l’heure fragile, la divine éphémère. Et mon crayon de souligner les images qui foisonnent, les textes en billets d’amour : Je vous ai précédée, par le grand escalier de verre, dans le grenier tapissé d’étoiles. En habit de velours et masqués de blanc, les violonistes font cercle. Encore ! Monde poétique, vénitien, parfois oriental où vos yeux d’émeraude volaient aux bonzes des lueurs pâles, où la nuit d’été… se balafre de longs éclairs, où s’enrubannent les jeunes filles clandestines, où violoneux et marchands de poupées… s’inclinent vers vous, tout en mots surannés et en barbe fleurie.

Itinéraire du rêve. Itinéraire des mots. On feuillette, on goûte, mastique, murmure. Dans l’ordre ou le désordre, on mord dans une madeleine de Proust ou butine dans l’inconscient d’Éluard, dans une corolle de Fombeure. Sueur dorée sur l’épiderme d’un poète. Lire, relire le mystère, cueillir ce gui avec la serpette d’un druide, étaler le baume encore tiède tout droit issu d’un chaudron où mitonnent des alchimies.

Cette prose-nectar a été couronnée par le prix de poésie Max-Paul Fouchet. En fin de volume, dans sa lettre à Guy Rouquet, fondateur de ladite prestigieuse distinction et de l’Atelier imaginaire, Veyrunes définit son rapport à la poésie comme une alliée, une compagne discrète et définitive sur le chemin de la vie … La poésie n’est pas nécessaire à la vie de l’esprit, elle est sa vie même…

Rappelons que Philippe Veyrunes fut également lauréat de l’Académie française. Diantre ! Mais quand donc des « grands » éditeurs s’approprieront-ils un auteur de cette trempe ?

©Claude Luezior