CLAUDE LUEZIOR, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES, Éditions tituli, Paris, déc. 2016

Chronique de Nicole Hardouinlettres-capture-decran

CLAUDE LUEZIOR, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES, Éditions tituli, Paris, déc. 2016


Aujourd’hui, hélas, on n’écrit plus guère, on envoie des courriels souvent porteurs de banalités ou des sms à l’écriture glauque. Que chacun se demande : à quand remonte la dernière lettre reçue, hormis papiers d’affaire et publicité ?

L’art de la correspondance aurait-il complètement disparu ?

Heureuse surprise, dans ce recueil, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES, Claude Luezior, que nous connaissions comme essayiste, romancier, poète, nous fait redécouvrir, en Voltaire moderne, les plaisirs d’un courrier sensible, drôle, tendre, voire piquant. Il déploie les mots de l’envers quand les ourlets sont décousus. S’étalent alors devant le lecteur bon nombre des travers de notre société.

Chacune de ses missives a un ton particulier. Nous pensons à Rilke qui écrivait : « si tu veux réussir à faire vivre un arbre, projette autour de lui l’espace intérieur qui réside en toi. » Il nous semble que ces lignes s’appliquent parfaitement à Luezior qui, depuis des années et sous plusieurs formes littéraires, fait vivre sa pensée grâce à une forêt de mots et d’images aux essences diverses.

Lettres-réverbères tissées dans les murs du silence, lettres-miroirs où s’abaissent les masques. Lettres-foudre où passe l’orage, lettres-visages où luit le visage de L’Homme, nu dans ses déchirures. Lettres qui tirent l’eau du puits pour mieux nous abreuver.

Dans ses trente-deux textes aux tonalités différentes, l’auteur s’adresse à des correspondants multiples et inattendus.

Avec humour, le voici qui cite sa correspondante : avez-vous pensé à la santé pulmonaire des contractuelles ? C’est certain leurs alvéoles ne sont pas moins précieuses que les vôtres. Avec réalisme, l’écrivain-soignant interpelle un assureur sans âme : tu me parles client, je te dis patients qui souffrent… Avec sa plume acerbe, il écorche le Politicien : tu étais sur ces estrades où bivouaque le pouvoir, ensorcelant la plèbe de tes verbiages et de tes promesses. Dans ta nasse frémissante, la soif des uns, la concupiscence des autres.

Le médecin Luezior apparaît souvent de façon poignante. On sent l’homme à l’écoute d’un être qui attend tout de lui. Pour exemple, sa Lettre à la Mère d’un enfant handicapé : quand on est dans le faire et que l’on ne peut pas. Dans sa Lettre à Maison de Retraite, on ne peut également que partager le regard sans concession mais tellement sensible du neurologue sur les résidents qui résident sans résister, alignés comme noix sur un bâton… Claude Luezior sait aussi, sabre au bout de sa plume, souligner les travers d’un système qui coule (ou s’écroule ?) de plus en plus en vite. Ainsi, dans sa Lettre à Tambour battant : on t’a donné des buts que seul un compte en banque reconnaîtra. On t’a légué l’arythmie d’un temps social que tu as perdu, une progéniture que tu n’as pas vu grandir, une femme qui ne te reconnaît plus. Une complicité s’établit instantanément entre le créateur et le lecteur. Lequel, devant la pâte de Luezior, se fait levain.

L’auteur dénonce avec humour les idoles de cette même société : qu’un adolescent ait vu, tous médias confondus, dix ou quarante mille meurtres jusqu’à sa maturité ne suffit pas… Encore Monsieur le Programmateur, encore ! Vous trouverez bien un psychologue pour clamer que cela n’est d’aucune importance, (Lettre à ma Chaîne de Télévision). Par ailleurs, la tendresse est souvent présente : dans une Lettre à ma Cousine, le poète se souvient de ses premiers émois d’adolescent devant cette superbe jeune fille : tes doigts d’ange déposent sur le gramophone un disque de Barbara : l’Aigle noir tournoie. Ton buste se fait souple, tes lèvres brillent. Je ne sais si je suis envoûté par les transes du vinyle ou par ta présence. Pudeur et parfums se tressent avec délicatesse.

Ces lettres sont des tourbillons, des valses lentes. Ce sont des pensées qui se donnent, se prennent et que l’on retient. Fusion, effusion, îles secrètes où s’ouvrent les tabernacles et se cassent les éperons. Le lecteur vit pleinement cette correspondance où l’on observe un quotidien qui nous échappe, où irradie un Essentiel que l’on occulte si souvent.

Comme l’écrit Claude Luezior : avec dix grammes d’écriture, mettons le feu au désert que l’on nous propose. La poésie n’est pas langue morte. Elle ne cesse de vivre au pays de Canaan. Mais pour cela, Poète, quitte ta tour d’ivoire : ensemble, il faut marcher !

En refermant ce recueil, nous n’émettons qu’un regret : mais pourquoi donc Une dernière brassée de lettres ? Non, encore une gerbe ! Encore ! Et que flambe la joie de lire ces lettes-portes pour vivre au-delà des lignes qui ensemencent la lumière !

©Nicole Hardouin

PHILIPPE VEYRUNES : À qui sait attendre (Éd. Les Presses Littéraires) et : La gare levantine (préface de Claude Mourthé, Éd. Le Castor Astral / L’Atelier Imaginaire, Prix de poésie Max-Pol Fouchet)

Chronique de Claude Luezior

PHILIPPE VEYRUNES : À qui sait attendre (Éd. Les Presses Littéraires) et : La gare levantine (préface de Claude Mourthé, Éd. Le Castor Astral / L’Atelier Imaginaire, Prix de poésie Max-Pol Fouchet)


J’aime les hortensias dans des jardins anglais où les ombres d’Agata Christie ondulent en silence. Parfaitement découpés, autrefois qualifiés de mortifères, on les trouve à l’heure qui sonne dans les halls des plus grands palaces, en attendant je ne sais quel transsibérien ou quelque TGV, tant ce genre reste vivace dans nos esprits contemporains. Ainsi me paraît le bouquet de nouvelles À qui sait attendre de Philippe Veyrunes. Chacune d’entre-elles recèle une intrigue ciselée, onirique mais cohérente, avec des personnages rapidement familiers et au devenir si incertain que je me suis pris, parfois, à jeter un coup d’œil sur la dernière page, telle une mère s’assurant avec crainte de ses propres enfants. Le lecteur n’a-t-il tous les droits dans cet univers régi, j’allais dire manipulé par un conteur omniscient et qui joue avec nos nerfs ?

Avec un art consommé du paradoxe et du rebondissement inédit, celui-ci trame dans un premier temps et en quelques lignes une situation dans laquelle on s’attache à des protagonistes apparemment de bon aloi. Rapidement, certains nous révulsent : petits et grands crimes ne sont pas loin. Scènes policières sans police, hortensias sans jardiniers : l’imaginaire prend le pouvoir, la vengeance est aux aguets. Du grand suspens, avec une froideur narrative à la Hitchcock. En noir et blanc, pour qui sait attendre… une chute (au sens littéral du terme car, contrairement à maints romans ou séries, celle-ci semble demeurer impunie) qui va nous ébranler plutôt que nous assouvir.

Preuve s’il en est que le jardinier de ces intrigues a su, de son sécateur, aiguiser nos fibres à vif.

***

Pour ma part, j’affectionne encore davantage La gare levantine. Du même auteur ? À peine croyable… Janus a donc deux faces. Car l’on est passé des cauchemars savamment ourdis à un jardin enchanté. Portant certes épines et sans aucune mièvrerie, les roses embaument ici ma

cervelle à l’heure fragile, la divine éphémère. Et mon crayon de souligner les images qui foisonnent, les textes en billets d’amour : Je vous ai précédée, par le grand escalier de verre, dans le grenier tapissé d’étoiles. En habit de velours et masqués de blanc, les violonistes font cercle. Encore ! Monde poétique, vénitien, parfois oriental où vos yeux d’émeraude volaient aux bonzes des lueurs pâles, où la nuit d’été… se balafre de longs éclairs, où s’enrubannent les jeunes filles clandestines, où violoneux et marchands de poupées… s’inclinent vers vous, tout en mots surannés et en barbe fleurie.

Itinéraire du rêve. Itinéraire des mots. On feuillette, on goûte, mastique, murmure. Dans l’ordre ou le désordre, on mord dans une madeleine de Proust ou butine dans l’inconscient d’Éluard, dans une corolle de Fombeure. Sueur dorée sur l’épiderme d’un poète. Lire, relire le mystère, cueillir ce gui avec la serpette d’un druide, étaler le baume encore tiède tout droit issu d’un chaudron où mitonnent des alchimies.

Cette prose-nectar a été couronnée par le prix de poésie Max-Paul Fouchet. En fin de volume, dans sa lettre à Guy Rouquet, fondateur de ladite prestigieuse distinction et de l’Atelier imaginaire, Veyrunes définit son rapport à la poésie comme une alliée, une compagne discrète et définitive sur le chemin de la vie … La poésie n’est pas nécessaire à la vie de l’esprit, elle est sa vie même…

Rappelons que Philippe Veyrunes fut également lauréat de l’Académie française. Diantre ! Mais quand donc des « grands » éditeurs s’approprieront-ils un auteur de cette trempe ?

©Claude Luezior

À l’ordre de l’oubli, de Jean-Louis BERNARD, Éd. Alcyone, coll. Surya, Saintes, 2016

Chronique de Claude Luezior

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À l’ordre de l’oubli, de Jean-Louis BERNARD, Éd. Alcyone, coll. Surya, Saintes, 2016


Poète contemporain majeur, funambule d’images sur la crête de pensées sans cesse triturées, remodelées, remises en question, Jean-Louis BERNARD nous livre sur papier nacré les grains subtils de sa dernière création aux éditions Alcyone fondées et dirigées par Samuel Potier et par la poétesse et artiste Silvaine Arabo dont on peut apprécier une encre en début de volume.

Jean-Louis BERNARD calligraphie / l’insaisissable (…) aux limbes du langage (…) dans la lente béance / où s’accomplit / la flamme de beauté. Dense, souvent à contre-point, en permanence renouvelé, chaque poème / est un alphabet de pierre qui semble un point d’orgue / de l’inachevé.

Mais au fond, quelle quête du sens l’auteur évoque-t-il dans ce recueil ? Au-delà d’une superbe maîtrise du mot dans ses facettes diamantaires, quelle thèse affleure-t-elle, alors que Le vent plaque ses accords secrets / sur les cordes / des évidences ?

Suivant le titre énigmatique À l’ordre de l’oubli, lequel relie en quelque sorte des gerbes de pensées finalement si peu disparates, il me semble que le poète-philosophe fait l’apologie très pertinente et quasi neuro-psychologique de l’intelligence. En effet, inter legere n’est pas une accumulation quantique d’un disque dur, mais c’est bien l’acte du choisir parmi, dans lequel l’oubli est un rouage essentiel.

Un peu l’équivalent du blanc sur la page, du vide lumineux sur une toile, d’une pause musicale. L’oubli, pièce maîtresse de l’organisation mentale, n’est ici, de nulle manière, une tentacule d’Alzheimer, mais l’outil plus ou moins inconscient d’un choix, d’une démarche active, d’un processus de décision ; il n’est pas dégénérescence mais se situe très haut dans une hiérarchie du psyché : ciels d’oubli sans lesquels il n’y a ni ordre, ni structure de l’intelligence.

Revenant au creux des sentes (…) en territoire d’herbe (…) le poète précise qu’il est des oublis / qui désaltèrent. Absence habitable, abîme, impossibles réminiscences font donc partie intégrante de ce processus de construction. De manière symbolique, les mots de Jean-Louis BERNARD nous rappellent ainsi qu’apprendre, c’est oublier.

En une note manuscrite, l’auteur nous livre son impression d’avoir rassemblé tous les cailloux poétiques qui composent ma route : absence, attente, silence, lenteur, errance et, bien sûr, veillant sur tout cela, le temps. Celui qui passe, celui qui nous maîtrise et nous apprivoise. Comme si ce temps mythologique était, en creux, frère jumeau de cet oubli que je crois créateur.

Ne pas penser que le petit Poucet a les poches vides : il sème ses cailloux sur son chemin mais, comme chacun le sait, il est avant tout orpailleur de vérité.

©Claude Luezior

Ref: À l’ordre de l’oubli, Jean-Louis BERNARD, Éd. Alcyone, B.P. 70041, 17102 Saintes cedex http://www.editionsalcyone.fr

La guerre, et après… de Colette Klein, Ed. Pétra, Paris, nov. 2015

Chronique de Claude Luezior

DSC_0845Colette Klein, La guerre, et après…, Ed. Pétra, Paris, novembre 2015

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En fait, cet ouvrage est constitué de deux textes où père et fille entrelacent leurs plumes. Colette Klein a en effet repris les notes du Journal du temps perdu dans lesquelles son père Charles, prisonnier français lors de la seconde guerre mondiale en Allemagne, a lui-même consigné son quotidien et ses réflexions. Ces lignes sont complétées par des sanguines. Tel un écho à ces malheurs, l’écrivaine, elle, évoque ses propres difficultés d’être et particulièrement la perte de son amour, Pierre, en 2010.

Le style des deux auteurs est tout à fait différent. Celui de Charles est narratif, véhiculaire, terrien. Colette est poète, introspective, symboliste, mais également philosophe. On lit ainsi un témoignage, d’une part, un texte littéraire, de l’autre : poésie en prose, parfois scandée, noire, toujours acérée : Sortie de la nuit avec le désir d’y retourner (…) Dormir ne délivre pas de la mort.

Si le thème dominant est une indicible souffrance, celle-ci est dans la séparation de sa famille, dans le froid et les privations, les rebuffades et l’angoisse de la survie et des bombardements pour le prisonnier. Elle est bien davantage existentielle chez la fille et trouve son paroxysme dans l’absence de l’être tant aimé.

Ce qui frappe le plus, c’est l’attitude complètement divergente de ces deux êtres face à la misère d’exister. Le premier survit grâce à son étonnante capacité de résilience, avec ces petits riens qui lui permettent de subsister : un morceau de charbon chapardé, un dessin troqué contre un morceau de pain, toute une

série de choses insignifiantes mais qui donnent juste assez d’énergie pour aborder le lendemain. Des bribes d’amitié, également. Je dis bien « bribes » car les groupes d’ex-soldats (en fait, de numéros) sont fragmentés, transbahutés de la campagne à la ville, dans différentes tâches auxquelles ils doivent se soumettre. Comment peut-on ne pas s’écrouler sous le poids d’une dépression dans ces circonstances? Il paraît que les gens, happés par un instinct de survie, alors que tout s’écroule autour d’eux, dépriment moins en temps de guerre qu’en temps de paix. Ce dont je ne suis d’ailleurs pas sûr. En tout cas, j’admire infiniment ces personnes qui ont su tirer des bribes de lumière hors du magma, hors du chaos.

Colette Klein, elle, n’a pas directement vécu le conflit majeur, puisqu’elle est née en 1950, mais son itinéraire intérieur est semé de doutes, d’embûches, de voiles déchirés, bien avant son grand deuil, d’ailleurs. Comme si elle avait à payer, a posteriori ou par procuration rétroactive, les affres de la folie humaine. C’est qu’elle a une âme de poète, une sensibilité à fleur de peau. Elle est également artiste-peintre : Les silhouettes osseuses des charniers sont tellement photographiées en moi que depuis toujours je les régurgite dans mes tableaux. L’horreur cauchemardesque envahit et taraude ses nuits : Des crânes s’entassent sur des crânes. / Des tibias s’entassent sur des tibias. Le silence lui-même ne cicatrise pas : La densité de la nuit ne se mesure pas au nombre d’étoiles, mais à la violence du cri même et surtout si personne ne l’entend. Pourtant, elle n’a pas vu ces scènes atroces de ses propres yeux. Son père, non plus. Mais retrouver ce texte (…) a fait resurgir mes démons et m’a incitée à raconter ma propre guerre : contre ce monde, contre moi-même. Colette ressent de manière diffuse une sorte de culpabilité du fait même qu’elle appartient à cette race humaine qui a dénaturé le monde. Cette violence de sentiments est ravivée, rallumée, exacerbée par l’immense perte de son amour, Pierre, qu’elle

chérit par dessus tout et auquel elle s’adresse avec force mais également avec une tendresse infinie.

Il est entendu que nombre d’artistes et d’écrivains ont peint et dépeint les martyrs, leurs plaies d’écorchés : Tout a déjà été dit et par les plus grands auteurs, grave Klein en liminaire. Je me permets de ne pas en être sûr. Certes, les livres-témoignages à propos de la guerre sont légions et ceux des camps de la Shoah, par exemple, sont encore bien davantage trempés dans l’horreur et la cendre. Une des forces du présent ouvrage est néanmoins l’apposition de ces deux éclairages (père-fille) mais surtout de ces deux manières d’être face à la souffrance. Comme si cette dernière, dans son versant psychique à long terme, était encore plus insupportable.

En une manière de « chute » (ou d’épitaphe à sa quête), Colette Klein va jusqu’à mettre en cause sa propre démarche d’écriture dont l’aspect « thérapeutique » ne lui semble même pas évident :

Il ne sert à rien de dire et redire le cauchemar…

Et si cela me permettait, malgré tout, de me réveiller, de changer de monde (et non de changer « le » monde), de trouver (et non de « retrouver ») la vie (car sa blessure est interne, intrapsychique, vissée en elle depuis toujours…)

Car, paraît-il, il faut survivre.

Survivre ?

À tout prix ?

Un livre à lire, en tout cas : à tout prix.

©Claude Luezior

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Les éclopés du rêve, histoires courtes de Nicole Hardouin, Préface de Jean-Paul Gavard-Perret, Les impliqués Éditeur, Paris, 2016

Chronique de Claude Luezior

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Les éclopés du rêve, histoires courtes de Nicole Hardouin, Préface de Jean-Paul Gavard-Perret, Les impliqués Éditeur, Paris, 2016

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Ascèse ébréchée, silence qui s’effrite… Par sa prose poétique, Nicole Hardouin nous propose une brassée de contes fantastiques issus d’un monde onirique. Le magnifique tableau de l’artiste-peintre Gil Pottier reflète bien, sur la première de couverture, une manière d’inquiétude, voire de désespérance que l’on perçoit à la fin de chacun de ces textes courts. Toutefois, le corps du texte  n’est pas triste. On y perçoit un humour acidulé, un tableau balsacien de la société, des caractères attachants jetés sur papier comme autant d’esquisses. Bien entendu, l’ironie ne va pas sans tendresse, voire un zeste d’érotisme. Univers contrasté, tantôt à la Chagall, tantôt à la Munch : l’être vole ou se déchire, se joue d’une apesanteur colorée ou hurle en sa solitude démesurée.
Dans sa préface , l’écrivain et critique Jean-Paul Gavard-Perret souligne à juste titre cette traversée des temps. Au pluriel, car chaque personnage a sa propre équation temporelle, son rythme singulier. Ces légendes empruntent d’ailleurs leurs références tout autant à la civilisation grecque (Midias, par exemple) qu’au Moyen Âge (allusions à Villon), à la vie romaine qu’à un tableau de Soulages, à telle réception mondaine qu’à la taïga russe et ses immensités peuplées de loups (bien particuliers, d’ailleurs). Tour à tour, le lecteur est entraîné  sous des arcatures mauresques ou dans l’ombre démesurée de l’église de Larchant. Frottements intimes entre diamants orientaux et salles capitulaires.
Chaque fois, Hardouin recrée en quelques lignes une atmosphère qu’elle ne clôt surtout pas de manière définitive car toute chute du conte, bien que grave, laisse place au rêve : songe ébréché aux connotations tragiques mais dont l’intemporalité laisse une manière d’espoir.
Revenons au style particulier de cet auteur qui s’est déjà affirmé dans nombre de  recueils poétiques reconnus par ses pairs. Avant tout, Nicole Hardouin a le sens inné de la rencontre des mots. Création instinctive, j’allais dire volcanique d’images : Dans le square encore fermé, le brouillard du matin, architecte fantasque, s’amuse à mille facéties. Il accroche ici et là des touffes de brume, habille les chênes d’un fourreau mœlleux, estompe les impatiences pour les transformer en émergences ouateuses.
Par leurs dialogues syncopés et leurs tourments, ces éclopés de la vie ont peuplé nos rêves, le temps d’une lecture émerveillée.

©Claude Luezior