Alberto Manguel, Le voyageur et la tour, le lecteur comme métaphore, essai traduit de l’anglais(Canada) par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2013.

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  • Alberto Manguel, Le voyageur et la tour, le lecteur comme métaphore, essai traduit de l’anglais(Canada) par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2013.

Au travers des œuvres les plus anciennes, connues comme étant les premiers récits du monde ou en prenant des exemples dans la littérature mondiale classique, Alberto Manguel invite ses lecteurs à le suivre dans ses analyses des rapports qu’entretiennent les lecteurs avec les livres. Au fil des siècles et des lectures, ces rapports ont évolué.

En suivant trois grands axes, Alberto Manguel revisite les conceptions de la lecture, de ses implications et fonctions au sein de notre société passée et contemporaine. Il ré-explore certaines métaphores campant le lecteur comme un être isolé et déconnecté de la réalité, ou au contraire comme un inventeur conscient de lui-même et des mondes qui composent la réalité.

  1. Le lecteur en voyageur :la lecture comme une reconnaissance du monde.
  2. Le lecteur dans la tour d’ivoire : la lecture, une fuite ?
  3. Le rat de bibliothèque : le lecteur inventeur du monde.

1-Pour comprendre notre monde fait de récits, la société dans laquelle nous évoluons, le langage ne suffit pas. Il est nécessaire de créer un espace de signification plus vaste grâces aux métaphores.

« À partir d’une métaphore fondamentale identificatrice, la société développe une chaîne de métaphores. Du monde comparé à un livre, on passe d’un livre comparé à un voyage et l’on voit ainsi le lecteur comme un voyageur parcourant les pages de ce livre ».

Dès l’invention de l’écriture, il y a près de 5000 ans, l’écrit prêtait de l’autorité au texte rédigé, à la parole une réalité tangible. Le livre devint le lieu où repose la mémoire, la créativité, les archives de notre expérience personnelle ou celle d’autrui. Lire et écrire étaient devenus un moyen de se transporter dans l’espace, les vastes territoires de l’imagination peuvent être franchis en un paragraphe, des siècles peuvent s’écouler en une seule phrase.

« L’expérience de la lecture et celle du voyage dans la vie sont le reflet l’une de l’autre. » P30

« Lire nous permet de reconnaître la réalité de nos intuitions, de transformer l’expérience de la traversée en un passage reconnaissable au travers du texte. » P38

2-Au delà de ce rôle d’archive, le livre et les récits qui le composent évoquent des domaines qui ne sont pas de ce monde mais qui pourtant évoquent dans notre imagination au travers des mots, des réalités tangibles. Les lecteurs pour suivre certains récits sont invités à se défaire de ce qui constitue le confort d’une règle, d’une habitude, d’une identité et des notions solides et rassurantes de la réalité des faits. Le lecteur entre dans la tour d’ivoire de la lecture.

« Lire pour purifier l’âme et voyager pour purifier le corps apparaissaient comme deux actions complémentaires que le pêcheur avait à accomplir afin d’être sauvé » p50

Le livre invite donc le lecteur à voyager en lui-même, éveille la curiosité, la conscience. Lire est « un moyen d’appréhender notre expérience personnelle et d’exprimer le monde en mots »P78

« Les lectures affectent aussi nos pensées, nos fonctions réflexives, notre musculature intellectuelle. Notre faculté de penser requiert non seulement que nous soyons conscient de nous-même mais aussi que nous le soyons de notre passage en ce monde et de notre passage dans les pages d’un livre. P64 »

3- À une lecture de surface favorisée par les voyages sur le web où le lecteur est maintenu dans un état de distraction permanente, Alberto Manguel oppose une lecture réflexive.

« Il nous faut désormais réapprendre à lire lentement, en profondeur, complètement, que ce soit sur papier ou sur écran : à voyager afin de revenir avec ce que nous avons lu. C’est alors seulement que nous pourrons au sens le plus essentiel, nous qualifier de lecteurs. »

Alberto Manguel termine son essai en nous rappelant cette chose essentielle qui révèle tout l’intérêt de cette analyse.

« Nous sommes des créatures qui lisons, nous ingérons des mots, nous sommes faits de mots, nous savons que les mots sont notre mode d’existence en ce monde, c’est par les mots que nous identifions notre réalité et au moyen des mots qu’à notre tour nous sommes identifiés. »

©Lieven Callant

Les Falaises de Wangsisina de Pavan K. Varma traduit de l’anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz – Actes Sud, mars 2014. 240 pages, 21 €.

  •     Les Falaises de Wangsisina de Pavan K. Varma traduit de l’anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz – Actes Sud, mars 2014. 240 pages, 21 €.Les Falaises de Wangsisina de Pavan K. Varma traduit de l’anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz – Actes Sud, mars 2014. 240 pages, 21 €.

     

     

« Resserre ton monde et regarde comme il s’étend

Un œil plein de ciel, un monde dans tes bras »

Nida Fazli

Voici un roman rafraîchissant, profond, drôle, d’une haute teneur en vitamines spirituelles, dans la trame duquel viennent très naturellement s’insérer des fragments de ghazal, la poésie indienne :

Ce que nous appelons le monde est un jouet magique :

Un tas de sable quand on l’a, une pièce d’or quand on le perd

Un roman qui propose sans avoir l’air un enseignement précieux, imprégné de sagesse hindoue et de philosophie bouddhiste, en équilibre sur le fil fragile entre dukkha, la tristesse et ananda, la joie.

Au départ, Anand est un jeune et brillant avocat de New Delhi, qui a tout sacrifié à une ambition qui ne le mène à rien, sinon à être le pantin d’un associé moins compétent que lui qui l’humilie et se prend pour le patron. Aussi quand Anand apprend brutalement qu’il est atteint d’un cancer du pancréas et n’en a plus que pour quelques mois, il apprend aussi dans la foulée que sa femme le quitte pour épouser Adi, cet associé justement, dont elle est la maîtresse. D’un coup, tout s’effondre en lui et autour de lui. Passés le choc, la colère et le refus de se savoir condamné et abandonné de surcroît, mourant, par sa femme pour son meilleur ennemi, ce chaos total lui ouvre les yeux sur ce qu’a été sa vie jusque là, le non-sens de sa vie et de l’univers factice dans lequel il évoluait. Il réalise avec cet arrêt obligatoire combien il est passé à côté de tout, pour courir après des chimères, plus qu’amères à l’heure où il s‘en rend compte.

Il n’y a qu’aux êtres condamnés qu’est donnée la lucidité de voir à quel point ce qui leur avait paru important n’est que foutaise.

Anand cependant, nourri de poésie indienne, commence à entrevoir les prémisses d’une paix dans l’acceptation de ce qui est. Aussi, quand son médecin le rappelle pour lui dire qu’en fait, il s’était peut-être trompé, et que suite à une opération, il s’avère qu’effectivement ce n’était pas ce qu’on pensait, c’est comme une nouvelle naissance pour Anand, et cette fois il est bien décidé à vivre vraiment. Pleinement.

Il règle ses comptes, soulage son cœur et ne retourne pas travailler, refuse même de nouvelles offres encore plus avantageuses et comme il en a pour l’instant les moyens, il décide de ne rien faire, laissant ainsi son esprit se tourner vers des questionnements plus spirituels. Il prend enfin ce temps qu’il ne s’était jamais accordé, ni à lui, ni à sa femme, pour flâner, méditer, observer, humer et se laisser guider par l’instant présent. Ses pas le mènent ainsi plusieurs fois auprès du tombeau d’un grand saint soufi indien. C’est là qu’il fera la rencontre de l’ambassadeur du Bhoutan, rencontre qui va le propulser dans une toute nouvelle et très surprenante direction.

C’est là-bas, dans ce pays à la nature extraordinaire, où le bonheur national brut remplace le PIB, où les façades des maisons et des temples s’ornent d’imposants phallus magnifiquement colorés, que sa renaissance va vraiment avoir lieu, grâce à une vallée merveilleuse, à une rivière qui court aux pieds de falaises vivantes et de deux femmes. L’une, Chimi, sera celle qui lui louera une petite maison dans cette vallée et qui l’initiera à l’esprit des lieux. L’autre, Tara, est une Indienne comme lui, qui veut laisser définitivement derrière elle le monde et son lot de douleurs et de déceptions, en devenant nonne dans un monastère tout près de là. Anand va tomber fou amoureux d’elle, mais Tara ne veut pas renoncer à son vœu.

Leur rencontre étonnante avec un disciple de Drukpa Kunley, ce yogi tantrique tibétain du XVIe siècle, connu sous le nom de « fou divin », initiateur irrévérencieux, en apparence, d’une sage philosophie de liberté fondée sur le rire et le sexe, va les bouleverser tous deux et les emmener au plus près de la connaissance de soi et peut-être aussi au plus près d’ananda.

Ô Khusro, la rivière de l’amour suit sa propre loi

Ceux qui l’ont traversée s’y sont noyés à coup sûr

Ceux qui s’y sont noyés l’ont traversée

Amir Khusro

Il n’y a pas à hésiter, c’est un livre dans lequel il fait très bon plonger !

©Cathy Garcia

 

Pavan K. Varma
Pavan K. Varma

 

Diplomate, essayiste, traducteur, Pavan K. Varma est aujourd’hui ambassadeur de l’Inde au Bhoutan. Actes Sud a déjà publié Le Défi indien (2005, Babel n° 798), La Classe moyenne en Inde (2009) et Devenir Indien (2011). Les Falaises de Wangsisina est sa première incursion dans la fiction.

Frédérique Deghelt – Les brumes de l’apparence – Actes Sud

Chronique de Nadine Doyen

  • Frédérique DegheltLes brumes de l’apparence – Actes Sud ; (21,80 €- 361 pages)

 

Frédérique Deghelt , Les brumes de l'apparence ,Actes Sud Si dans Le testament américain de Franz Bartelt l’héritage fait basculer la vie de villageois, dans le roman de Frédérique Deghelt, c’est le destin de Gabrielle qui soudain bifurque quand elle se retrouve la propriétaire d’une mystérieuse « forêt rebelle au milieu de la France profonde ». Va-t-elle vendre ce terrain ? Rénover les bâtisses ? Suivre le conseil de son amie Eva qui lui suggère de le convertir en « lieu moderne de méditation » ou en « super-spa ésotérique » ?

La narratrice s’interroge, remonte sa généalogie, cherche à enquêter sur sa mère, percer un secret auprès de Francesca Ambroisine, sa tante, ainsi qu’auprès du notaire.

Gabrielle excelle à décrire le lieu si hostile, si sauvage qu’elle visite avec l’agent immobilier, puis le radiographie. Tel un cameraman elle explore les deux bâtisses et parvient à dénicher la rivière. On se sent prisonnier dans cette jungle. Au cœur de cette « ingérable nature », telle « la pampa », ou « la brousse » le malaise s’installe. C’est en y passant la nuit que la narratrice se retrouve confrontée à des phénomènes paranormaux. Rêvait-elle ? A-t-elle vraiment fait cette balade nocturne ?

L’auteur installe une atmosphère quelque peu étrange, envoûtante, voire ésotérique, qui devient très vite anxiogène avec les portes, les volets qui résistent, claquent, les branches qui craquent, une grille qui grince, un rideau qui s’enflamme.

Mais le plus spectaculaire, car incompréhensible, c’est l’apparition du sang, occasionnant le cri de l’agent immobilier. Gabrielle se serait-elle blessée ? Cela génère un climat d’autant plus dérangeant, inquiétant qu’elle croit être épiée. Comment se raisonner quand la psychose gagne même le lecteur ? Un danger menace-t-il les visiteurs ? On sursaute au moindre bruit, au cri sinistre d’un corbeau.

Des temps forts rythment le récit tel l’accident qui permet de déceler le don de Gabrielle. Mais avait-elle rêvé ou vécu la scène ? On plonge dans le maelström de l’héroïne, totalement déboussolée, décontenancée par ce qu’elle vient de vivre. Taraudée par de multiples interrogations, ne risque-t-elle pas de sombrer dans la paranoïa ? Quel rôle joueront son mari, ses proches ? Le doute gagne aussi le lecteur.

Au contact des habitants du village, elle prend conscience des peurs, des rumeurs qui circulent autour de ce domaine. Doit-on croire les « sordides racontars » ?

Le rebondissement causé par l’incendie anéantit le projet d’obtenir des confidences de sa tante : « Mon cœur est en cendres ». Mais la lettre remise par le notaire qui fournit la majorité des réponses a de quoi déstabiliser Gabrielle.

Le repas entre amis scientifiques marque un tournant. Alerté par les hallucinations de sa femme, « cette panoplie d’irrationnel », Stan réalise l’urgence de consulter.

L’intérêt du roman réside dans le portrait psychologique de Gabrielle. Elle s’interroge : Suis-je schizophrène ? Cette quadragénaire est partagée entre son raisonnement cartésien et le constat troublant de ce que son corps perçoit (vibrations, frissons, chaleur, ondes, fluides), de cette énergie qu’elle peut insuffler aux autres. Le récit oscillant entre réalité et apparitions spectrales tient en haleine.

Le champ lexical qui gravite autour du surnaturel (âmes errantes, fantômes, sorcier, magie noire, revenants, forme ectoplasmique, nitescence) vient corroborer la conviction de Stan que sa femme est dérangée. Cet âge charnière de la quarantaine contribuerait-il à cette « révolution personnelle », à cette bifurcation de Gabrielle ?

Ces aléas dans la vie des personnages conduisent l’auteur à aborder le thème du hasard (« Les possibilités du non-vécu me fascinent », de la sérendipité (« J’aimerais connaître les arborescences de ma vie »), citations à l’appui.

Elle montre également la tendance du retour à la campagne, et oppose la culture citadine à la rurale, rappelant la célèbre phrase d’Audiard : « La campagne c’est affreux : la journée on s’ennuie, et la nuit on a peur ».

En filigrane, Frédérique Deghelt souligne les valeurs de l’amitié : « Les amis réparent les blessures irrémédiables ». Quant à l’amour, Gabrielle sait qu’il faut du temps et que « Refuser c’est : ne pas être prêt à accueillir ce qui vient ».

Parmi les bonheurs de lecture de ce roman, il faut citer la communion de l’héroïne avec cette nature sauvage, dont elle perçoit des fragrances, la description d’une baignade improvisée, dans une eau « délicieuse, salvatrice », qui lui apporte « une sérénité sans partage », puis cet abandon au soleil. Poésie de cette «  nuit divine » passée dans une « douceur extatique », « magie de cette soirée en solitaire ».

Les retrouvailles pour l’anniversaire de Gabrielle signent l’apothéose de ce récit.

Tableau final inattendu, plein d’amour, de sensualité et de tendresse de ce duo amoureux enlacé, le balancement du bateau s’accordant à leurs hanches.

Quant à cette odeur récurrente des fleurs blanches de jasmin, elle ne traverse pas seulement le roman, elle réussit à enivrer le lecteur.

Frédérique Deghelt a choisi un sujet qui interpelle d’autant plus que le mystère de ces pouvoirs de guérisseur pour un médium reste inexpliqué et inexplicable.

Ce récit de la métamorphose de l’héroïne laisse une forte empreinte chez le lecteur.

L’écriture cinématographique permet de visualiser les scènes les plus infimes.

Un roman perturbant, pétri de fantastique dans lequel l’auteur a su susciter une angoisse prégnante et donner un tour passionnant et effrayant, digne d’un thriller.

©Nadine Doyen

Le Faucon errant de Jamil Ahmad

Le Faucon errant de Jamil Ahmad

  • Le Faucon errant de Jamil Ahmad, traduit de l’anglais (Pakistan) par Sophie Bastide-Foltz. Actes Sud 2013. 173 pages, 19,80 euros.

 

Un livre âpre et austère, à l’image de la région à laquelle il s’attache, où le seul lien à suivre pour ne pas s’y perdre, est un homme, Tor Baz, le Faucon Errant. Il sera notre guide à travers ces pages écrites d’une plume sèche, sans fioriture, qui se tient au plus près des évènements et les décrit sans entrer dans des considérations psychologiques. Tor Baz est né au cœur de ces zones tribales, semi-autonomes à l’époque – nous sommes dans les années 1950 – au carrefour montagneux du Pakistan, de l’Afghanistan et de l’Iran.

 

À l’âge de 5 ans, Tor Baz qui ne s’appelle pas encore ainsi, se retrouve abandonné en plein désert auprès d’un chameau mort. Ses parents qui s’aimaient d’un amour illégitime, ayant fui leurs tribus respectives avant même qu’il ne soit conçu, sont rattrapés et assassinés selon la dure loi tribale. Tor Baz sera alors recueilli par un vieux chef nomade, puis par un mollah mécréant, vagabond et rusé qui finira dément, et enfin par une famille Bhittani. C’est cette famille qui lui donnera le nom de leur fils défunt, Tor Baz, Faucon Noir, qui deviendra le Faucon Errant que nous retrouverons tout au long du livre. Un livre que Jamil Ahmad a pu écrire en regroupant des notes prises durant plusieurs décennies dans ces zones tribales, où il exerçait comme haut fonctionnaire pakistanais. Une région où venaient se heurter cultures ancestrales, nomadisme et modernité, une région aux enjeux politiques, stratégiques et religieux extrêmement compliqués et où les innombrables tribus résistaient farouchement à tout pouvoir et ingérence étatique, sans parler des tentatives d’influences allemandes ou britanniques, qui plus tard seront soviétiques et américaines. Là réside le grand intérêt de ce livre, nous faire pénétrer au cœur de ces territoires bien éloignés de toute littérature, mal connus, peuplés d’hommes simples et rudes, exceptionnels aussi d’humanité tout autant que capables d’une grande cruauté. On y rencontrera des chefs tribaux, des mollahs miséreux, des hommes sages, humbles et honnêtes, d’autres fort corrompus, des femmes aussi soumises que robustes et courageuses. Des paysans, des villageois, des bandits, des soldats, des fonctionnaires, des kidnappeurs saisonniers, des vendeurs d’informations, des vendeurs de femmes, d’opium et d’haschisch, de glace des glaciers, de champignons séchés ou de kebab, un montreur d’ours et un guide de haute-montagne qui retombera aussi bas qu’il était monté haut. Des morceaux de vie captés et entremêlés au cœur de paysages érodés et quelques vallées plus accueillantes. On entendra les vents des montagnes et du désert y chanter le nom de tout un tas de tribus tels que Siahpad, Baloutche, Brahui, Kharot, Pawindah, Bhittani, Pachtoune, Massoud, Wazir, Afridi, Mohmand, Gujjar… et nous verrons chacune lutter pour sa survie, sans que jamais toutefois ne soit oubliée la règle première et essentielle de l’hospitalité.

 

Jamil Ahmad
Jamil Ahmad

 

Né en 1933, haut fonctionnaire pakistanais aujourd’hui à la retraite, Jamil Ahmad exerça principalement dans la province frontalière du Baloutchistan. Il a également occupé un poste à l’ambassade pakistanaise à Kaboul avant et pendant l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques. Il vit actuellement à Islamabad. Avec Le Faucon errant, son premier roman, il est devenu, à soixante-dix-huit ans, le “nouvel auteur phare” de la littérature pakistanaise. Ces expériences lui ont permis de décrire au plus juste la vie de ces régions interdites (aux frontières de l’Iran, du Pakistan et de l’Afghanistan) avant la montée des Talibans. Aujourd’hui les « zones tribales » sont le plus souvent décrites comme des régions reculées, nids de conspirateurs et cibles des attaques de drones.

 

©Cathy Garcia

Les enfants invisibles – Histoires d’enfants des rues – Marie-José Lallart et Olivier Villepreux

 

 

  • Les enfants invisibles – Histoires d’enfants des rues – Marie-José Lallart et Olivier Villepreux. Illustrations de Guillaume Reynard. Actes Sud Junior, septembre 2012. 96 pages, 17 €.

 

Dans ce livre, Marie-José Lallart, ex-fonctionnaire internationale à l’Unesco, prête sa voix aux enfants des rues de différents pays. Elle explique la démarche dans une préface inaugurée par un proverbe du Burkina Faso, qui en dit bien plus qu’un grand discours.

« Le contenu d’une cacahuète est suffisant pour que deux amis puissent le partager. »

« Les Écoles de l’espoir », est une association créé à l’initiative du footballeur professionnel international Mikaël Silvestre, qui souhaitait aider les enfants à accéder à l’alphabétisation au Niger, et puis dans d’autres pays d’Afrique et d’ailleurs, grâce au lien avec d’autres associations et le soutien d’autres sportifs célèbres. C’est par cette association que Marie-José Lallart a pu rencontrer ces enfants des rues : les bui doi au Viêtnam (« poussière de vie »), los desechables en Colombie (« les jetables »), bana imbia (« les chiens ») en république du Congo, les shégués, ou phaseurs « celui qui passe » de Kinshasa, considérés parfois pour leur plus grand malheur, comme des « enfants sorciers ».

« Le seul fait d’aller à l’école permettrait sûrement que l’on nous regarde différemment, car c’est bien le regard des autres qui est le pire ennemi des « shégués ».

Et puis encore, les enfant sans nom du Niger qu’on appelle asimekpe au Togo (« le caillou du marché »), les katmis à Madagascar « en référence aux « quatre misères » : drogue, prostitution, alcoolisme, vol » et aussi les enfants de Gaza, les jeunes handicapés et les talibés du Sahara, les enfants de Nyamey dont les parents sont handicapés et ne peuvent subvenir à leurs besoins, les enfants d’Haïti après le goudou goudou, le terrible tremblement de terre de 2010, les enfants du fleuve Maroni en Guyane, les meninos da rua de Luancia en Angola qui vivent et mangent sur les décharges, souvent recrutés comme enfants soldats et qui servent entre autre de « bouclier humain » pour déminer leur pays, un des plus minés au monde… Sept pays plus une région et la liste est loin d’être exhaustive, car des enfants des rues, il y en a un peu partout dans le monde et ce sont les premières et plus vulnérables victimes de la misère et de la violence qui en résulte.

Le fait que l’auteur prête ici sa voix aux enfants rencontrés, plutôt que de les raconter, donnent bien plus de force à ces témoignages, car il est rare en réalité que l’on entende, y compris dans le domaine humanitaire, la parole des oubliés du monde. D’entendre ce qu’ils ont à dire, leur questionnements, leurs peurs, leurs problèmes, leurs besoins, leurs désirs… Bien-sûr, le plus évident, c’est qu’ils voudraient et devraient être des enfants comme les autres, protégés par la société si leurs parents ne sont plus en mesure de le faire, protégés par des lois qui sont écrites et signées par tous les pays du monde, dans la Convention des droits de l’Enfant. Ils voudraient aller à l’école, dormir sous un toit, manger à leur faim, ils voudraient rester en vie, ne plus se cacher, ne plus vivre dans la peur d’être battus, violés, volés, assassinés, enrôlés de force par des milices ou des sectes, ils voudraient ne plus avoir à se droguer à l’essence ou à la colle pour dormir, oublier leur peur, leur faim, ils voudraient jouer au foot avec un vrai ballon, avoir des vêtements, des chaussures, apprendre des métiers, ils voudraient réapprendre à rêver, être aimés et respectés.

Ce livre est donc salutaire pour que les jeunes lecteurs, mais aussi leurs parents, puissent prendre conscience de réalités trop souvent ignorées, occultées, car on ne peut se targuer de vouloir faire découvrir le monde à nos enfants, sans leur dire la vérité de ce monde. Et ces témoignages ne sont pas simplement un étalage de faits tragiques, mais aussi de très belles histoires, de solidarité, d’entraide, de projets réussis, de bonheurs partagés, une leçon contre l’indifférence et l’égoïsme. Elles permettent de prendre conscience que même un tout petit geste compte, lorsqu’il est fait pour aider l’autre.

Une double-page à la fin de chaque récit – des récits datés qui s’étalent entre 1996 et 2011 – est consacrée au pays concerné, permettant ainsi au lecteur d’en savoir plus sur sa situation, son emplacement géographique et sa culture. Cela renforce la pertinence de cet ouvrage, égayé aussi par de chouettes illustrations de Guillaume Reynard, façon croquis de carnets de voyage. Bref, un livre à mettre dans toutes les mains et qui pourrait servir de solide support pour un travail en milieu scolaire.

Marie-José Lallart est directrice de la collection Exclamationniste aux éditions de L’Harmattan et s’intéresse particulièrement aux œuvres pluridisciplinaires. Elle-même auteur aux goûts éclectiques, elle aime mélanger les genres. Elle a étudié la psychologie et la philosophie avant de travailler pour l’UNESCO. Elle publie des recueils de poésie et de nouvelles en collaboration avec des photographes et des illustrateurs.

Bibliographie :

Ombres de femmes (avec Nelly Roushdi et Gaël Toutain), Éd. Du Cygne, 2006.
• Petit fil de soi, L’Harmattan, 2006.

Il suffit de…, L’Harmattan, 2009.

Olivier Villepreux a été journaliste au sein du journal L’Équipe et rédacteur en chef du magazine Attitude rugby. Il est aussi l’auteur de L’Histoire passionnée du rugby (éd. Hugo & Cie) et anime le Blog Contre-Pied http://contre-pied.blog.lemonde.fr/

 

◊Cathy GARCIA