L’expression des turpitudes dans le roman : La Minette de Sikirida, de Rachid El-Daïf

Chronique de Farah Nouri

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L’expression des turpitudes dans le roman : La Minette de Sikirida, de Rachid El-Daïf


Le point d’orgue entre les romans de l’écrivain libanais Rachid El-Daïf, est l’intrusion d’éléments réels et d’autres fictifs empreints d’intimisme et de simplicité, loin d’un langage abscons et d’emphases inutiles. L’essentiel pour l’auteur est de présenter une histoire bien ficelée et non exempte d’un goût saillant pour le détail et la redondance afin d’entériner l’effectivité de sa trame. Son dernier roman La Minette de Sikirida, répond à ce gage d’écriture puisqu’il dresse un tableau social que colore une palette de scènes de « vies minuscules », pour employer l’expression de Pierre Michon, mais agrandies à travers la loupe de R.El-Daïf. Parmi ces histoires qui étayent le vécu, celles d’une jeune servante éthiopienne émigrée au Liban pour travailler, appelée Sikirida, et son fils Radouane, un enfant naturel. Vivant tous deux chez une femme âgée, madame Adiba, qui les a abrités et protégés pour qu’ils ne soient pas laminés socialement, étant donné que l’enfant est né suite à une relation extra-conjugale, une atteinte à la morale qui pourrait bien lui causer d’immenses ennuis. À signaler que le choix du nom «Adiba» est emblématique parce qu’il signifie dans la langue arabe la personne qui joue le rôle d’une éducatrice, donc « Abida » a beaucoup de choses à apprendre aussi bien à Sikirida qu’à son fils !

« Adiba faisait de son mieux pour que Radouane se sente en sécurité. Quand il le fallait, il lui arrivait d’interdire à Sikirida de commettre des gaffes et de dépasser ses limites » (La Minette de Sikirida, p. 9).

Les faits racontés au fil des pages du roman ont pour cadre spatio-temporel Beyrouth à présent. Ce contexte spatial et temporel sert à évoquer le sujet de l’immigration des Libanais en Afrique et partout ailleurs, les rapports humains, l’embauche, la condition féminine, la bâtardise, le désappointement des individus, l’intégration sociale, le double rapport à la langue : l’arabe et le français « je maîtrise la langue arabe et le français à l’écrit et à l’oral », affirme l’auteur (Learning English, p.18), le rapport à la nouvelle technologie surtout l’Internet, permettant de s’ouvrir à un globe mondialisé : « la technologie digitale moderne raccourcit et le temps et la distance », confirme, de surcroît, l’auteur (Learning English,p.20). Entre l’Orient et l’Occident, le « je » et le « nous », le dialectal libanais et l’arabe classique dit aussi littéraire, l’ensemble des romans de Rachid El-Daïf, donnent à voir l’imbrication de l’auto-biographique et de l’inventé en une résolution générique pour laquelle a opté  l’auteur : l’auto-fiction. Certes, se dégage en arrière plan de ces récits personnalisés par l’emploi récurrent de la première personne du singulier, une critique mêlant l’ironie grinçante à « la focalisation interne » du narrateur pour sonder surtout les pensées anxiogènes, les mensonges, les turpitudes et l’hostilité des personnages masculins et féminins. Ce qui est frappant dans les romans de Rachid El-Daïf est l’audace avec laquelle il soulève certaines questions sociales considérées communément comme des tabous tels que le bafouement des vraies valeurs familiales en clouant certains personnages et comportements au pilori. Cette teneur audacieuse trouve son explication dans son penchant avéré pour la vraisemblance : R. El-Daïf cherche à peindre les travers et les qualités humains sans ‘’maquillage’’, mieux encore, sans falsification, même si parfois la critique qui en ressort soit virulente et aux traits incisifs. Placée sous la bannière de la plausibilité, et rendue dans un style parcimonieux et même fruste pour une part de lecteurs, l’écriture de R. El-Daïf peut paraître outrée et abrupte parce qu’elle lève le voile sur ce qu’il y a de plus écoeurant et mesquin. Se profile ainsi, dans ses romans, des paragraphes-séquences à l’instar des séquences filmiques où l’arrêt sur image s’avère une technique incontournable pour l’auteur-scénariste qu’il est. C’est à travers une pulsion scopique génératrice de la visualisation d’un réel que se défile – selon un découpage de plans narratifs et descriptifs redondants d’un chapitre à un autre – la conjugaison de deux types d’écriture : la littéraire et la cinématographique à laquelle s’est essayé l’auteur. La mise à mal des aléas sociaux est l’objet de l’ ‘’écrire-filmer’’, sorte de miroir qui permet aux personnages de El-Daïf de mieux s’observer et se comprendre, et aussi de revoir leur for intérieur.

                                                                                                            D K

La Minette de Sikirida, roman de Rachid El-Daïf, Actes Sud, 2018, 224 p.                     

 

Silo de Hugh Howey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoann Gentric et Laure Manceau – Actes Sud, collection Babel, novembre 2014. 622 pages, 9,90 €.

  • Silo de Hugh Howey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoann Gentric et Laure Manceau – Actes Sud, collection Babel, novembre 2014. 622 pages, 9,90 €.

Silo est un roman d’anticipation (le premier tome d’une trilogie déjà publiée par Actes Sud dans la collection Exofictions en 2013-2014 et qui passe donc là en version poche). C’est aussi au départ une autoédition via amazon qui a fait donc blockbuster comme on dit en jargon outre-Atlantique, mais il n’est pas difficile d’admettre que quand on est entré dans Silo, on ne peut plus en sortir. Les plus de 600 pages nous tiennent en haleine, si bien qu’on ne focalise pas sur quelques défauts qui pourraient venir se glisser dans la trame. A vrai dire, on peut chipoter, trouver quelques facilités, incongruités, mais l’ensemble est juste vraiment prenant et le principal moteur ici pour poursuivre la lecture et le plaisir quasi enfantin, au sens noble sens du terme, qu’on y prend.

Le silo semble être le dernier lieu habité de la Terre, dont l’atmosphère suite à on ne sait quelle apocalypse, est devenue totalement irrespirable. Dans ce silo immense, des générations se sont succédé, en totale autonomie énergétique et très organisées. Chacun y a sa fonction mais ça ne semble pas contraignant au premier abord. La procréation y est sous contrôle, tout est sous contrôle, sous la supervision d’un maire, un shérif et son adjoint. 130 étages, un seul escalier central en acier et des mines encore plus bas, le tout enterré. Il y a de l’eau, de l’électricité, des jardins où le corps des décédés vient servir d’engrais, hôpital, nursery, ateliers, bureaux, écoles et au tout dernier étage supérieur, outre les bureaux du maire et shérif, une cafétéria et un salon adjacent, avec un grand écran sur lequel des caméras extérieures envoient les images du monde de la surface : un désert stérile, balayé par des vents violents, un ciel toujours gris traversé de lourds nuages. Au loin on devine les ruines des hautes tours d’une ancienne grande cité, mais plus personne ne sait qui y a vécu, ni quand. Dans la mémoire collective, subsistent cependant quelques histoires d’insurrections à l’intérieur même du silo et parfois l’envie de sortir s’empare de l’esprit d’un habitant au point de lui faire prononcer des paroles taboues ou commettre des actes répréhensibles. Pour ceux-là le vœu est exaucé. Ils sont arrêtés, mis en cellule puis autorisés à sortir via un sas hautement sécurisé, revêtus d’une combinaison intégrale spéciale, censée les protéger au maximum des mortelles toxines de l’atmosphère extérieure, au moins le temps de nettoyer les caméras qui s’y trouvent. Mais c’est une sortie sans retour. Chaque lendemain de nettoyage est un jour spécial pour tous les habitants du silo, et même ceux des étages les plus inférieurs remontent à cette occasion pour « admirer » la vue, grâce aux caméras débarrassées pour quelques temps de leur couche de poussière et de crasse. Au fond, chaque nettoyage, chaque combinaison qui se veut plus élaborée, plus fiable que la précédente, est l’occasion pour chacun de caresser en secret un espoir :

« Cet espoir mortel et inexprimé qui vivait en chaque habitant du silo. Un espoir ridicule, fantastique. L’espoir que, peut-être pas pour soi, mais pour ses enfants, ou pour les enfants de ses enfants, la vie au-dehors redevienne un jour possible (…) »

Le nettoyage, c’est ce qui est arrivé à la femme du shérif Holston et cela le hante depuis nuit et jour. Il n’arrive pas à comprendre pourquoi sa femme est soudain devenue comme folle. Qu’avait-elle découvert pour souhaiter sortir et aller ainsi au-devant d’une mort certaine. Car les corps des nettoyeurs qui succombent tous au bout de quelques pas après avoir nettoyé les capteurs, gisent ci et là parmi les collines, comme autant de preuves que la vie dehors est impossible. Alors pourquoi vouloir sortir ? Et pourquoi tous sans exception, alors que certains même avaient dit qu’ils ne le feraient pas, pourquoi tous sans exception effectuent ce nettoyage ? Le doute s’insinue, ce fameux doute tabou, qui ronge Holston au point qu’il finira par suivre les traces de sa femme.

Le cœur névralgique du silo se trouve au trente-quatrième étage, c’est le DIT, là où sont tous les serveurs « leurs mémoires se rechargeant lentement de l’histoire récente après avoir été complètement effacées lors de l’insurrection ». C’est l’étage le moins peuplé du silo, « moins de deux douzaines d’hommes et de femmes – mais surtout d’hommes – y opéraient, au sein de leur propre petit royaume. ». Le DIT a son propre service de sécurité interne. On ne peut y entrer sans autorisation. Y officient des techniciens, informaticiens et des scientifiques dans les laboratoires où sont fabriquées les épaisses combinaisons des nettoyeurs.

Voilà donc posés le décor et le début de cette dystopie aux innombrables rebondissements, qui raconte également beaucoup de choses sur le fonctionnement de l’humanité. Il serait vraiment dommage d’en révéler plus, mais il faut savoir que pas une seule page ici n’est superflue, que l’auteur a une vraie maitrise de l’intrigue et de la narration, c’est à la fois simple et redoutablement efficace. Cette façon de vivre en vase clos et cette organisation verticale peuvent rappeler les tours des monades urbaines de Silverberg, mais la comparaison s’arrête là, Silo a vraiment sa propre originalité. Le savoir-faire et le génie des travailleurs manuels y sont fortement mis en avant, ceux du département des Machines, qui vivent et travaillent tout en bas, aux étages les plus inférieurs. C’est d’ailleurs une femme, Juliette, qui veut qu’on l’appelle Jules, qui travaille là avec les graisseux depuis de longues années sans jamais remonter, qui sera pressentie, à la demande de l’adjoint et de madame la Maire, pour hériter de l’étoile de shérif et succéder ainsi à Holston. Mais Juliette ne serait-elle pas porteuse de ce virus qui pourrait contaminer tout le silo ? Le directeur du DIT ne semble pas prêt en tout cas à donner son aval pour ce choix du nouveau shérif.

Juliette a du génie, elle est obstinée, fière, indépendante, elle a le goût du risque et de la liberté, et surtout un incroyable don de survie : tout ce qui pourrait mettre en péril l’équilibre du silo…

©Cathy Garcia

Hugh Howey est né en 1975. Successivement capitaine de yacht et de voyage, puis employé dans une librairie universitaire, il vit désormais en Floride. Véritable phénomène éditorial, Silo (Actes Sud, 2013) s’est déjà vendu à plus de 500 000 exemplaires aux États-Unis et a été traduit en vingt-quatre langues. Suivent Silo Origines et Silo Générations (Actes Sud, 2014).

Si nous vivions dans un endroit normal, Juan Pablo Villalobos – traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton – Actes Sud

Chronique de Cathy Garcia

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Si nous vivions dans un endroit normal, Juan Pablo Villalobos – traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton – Actes Sud, 1 octobre 2014. 190 pages, 17 €.

« Va te faire voir chez ta salope de mère, connard, enfoiré de merde ! » Ainsi débute ce succulent roman, juteux à souhait, un jus plutôt amer, mais drôle, terriblement drôle. De cet humour typiquement latino-américain, qui permet de témoigner des pires travers de la société avec un pied de nez à l’humiliation et l’injustice. Ici il s’agit du Mexique des années 80, avec ses absurdités (un pays surréaliste, avait dit Breton), sa mélasse de corruption, de trafics, de dangereux bouffons politiques, de fraude électorale, abus de pouvoir et compagnie. Dans le village de Lagos de Moreno, entre bétail, prêtres, ouailles hallucinées, élus véreux et démagogues, nationalistes populistes et autres illuminés, vit la famille d’Oreste, dit Oreo, comme les biscuits du même nom. Où disons plutôt que la famille vit au-dessus du village, au sommet d’une colline, la Colline de la Foutaise. Lui et ses six frères et une sœur, tous affublés de prénoms grecs, lubie du père professeur d’éducation civique, et la mère, dévouée à la préparation des quesadillas au fromage. Base quasi unique de l’alimentation familiale et dont l’épaisseur et le nombre oscillent comme le statut familial, entre classe moyenne et classe pauvre, avec une tendance à stagner dans cette dernière.

« Mais cette histoire de classe moyenne ressemblait aux quesadillas normales, qui ne pouvaient exister que dans un pays normal, dans un pays où on ne chercherait pas en permanence à vous pourrir la vie. Tout ce qui était normal était superchiant à obtenir. Le collège avait la spécialité d’organiser le génocide des extravagants pour en faire des personnes normales, c’était l’exigence des professeurs et des curés, qui râlaient enfin merde pourquoi ne pouvions nous pas nous comporter comme des gens normaux. Le problème, c’est que si on les avait écoutés, si on avait suivi les interprétations de leurs enseignements au pied de la lettre, on aurait fini par faire tout le contraire, de foutues conneries complètement délirantes. On s’appliquait de notre mieux pour exécuter ce qui était exigé de nos corps en ébullition, on ne cessait de demander pardon pour de faux, car nous étions obligés de nous confesser tous les premiers vendredis du mois. »

C’est Oreste qui s’exprime et lui qui raconte, dans sa langue dégourdi d’adolescent, la vie et les mésaventures familiales : la disparition de Castor et Pollux, les jumeaux pour de faux, dans un supermarché, le despotisme d’Aristote l’ainé, l’arrivée et la construction de la luxueuse maison des Polonais, juste à côté de leur boîte à chaussures jamais achevée et son plaque-plafond en amiante, puis le jour où lui et Aristote ont quitté la maison pour aller retrouver les jumeaux qui avaient été, selon Aristote, enlevés par les extra-terrestres.

« On utilisa des pierres pointues, comme les Néanderthaliens d’antan, et on réussit à remplir les boîtes de poussières. Si c’était cela, la vie qui nous attendait, manger de la poussière à pleines dents, on aurait mieux fait de rester au chaud, près de nos quesadillas rachitiques. Notre fuite nous avaient rétrogradés d’un degré dans la lutte des classes et on se retrouvait maintenant à rôder dans le secteur des marginaux qui bouffaient de la terre par poignées.

– il y a trois sortes d’extraterrestre.

– Hein ?

– Je te le dis pour que tu sois préparé, je ne sais pas à qui nous aurons affaire.

C’était la conversation idéale pour accompagner l’ingestion du thon à la terre. »

Il y a aussi le pouvoir étrange de la boite rouge et son bouton grâce à laquelle Oréo survit seul quelques mois dans la rue et puis le retour à la boite à chaussures familiale, avant qu’elle ne finisse par être démolie pour laisser place à un quartier bien plus luxueux et exit la famille désormais indésirable…

C’est le regard donc du jeune Oreo, ce regard impertinent et sans concession, qui donne toute sa saveur au roman, dans un contexte qui ne prête pourtant pas à rire.

«  Il me disait que l’argent n’avait aucune importance, que l’essentiel, c’était la dignité. Confirmé : nous étions pauvres. »

©Cathy Garcia

Juan Pablo Villalobos est né au Mexique en 1973. Il a fait des études de marketing et de littérature et vit à Barcelone. Dans le terrier du lapin blanc (Actes Sud, 2011) est son premier roman.

Le septième jour de Yu Hua, traduit du chinois par Isabelle Rabut et Angel Pino – Actes Sud, octobre 2014. 272 pages, 22 €.

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  • Le septième jour de Yu Hua, traduit du chinois par Isabelle Rabut et Angel Pino – Actes Sud, octobre 2014. 272 pages, 22 €.

Le septième jour est un récit étrange, envoûtant, d’un humour délicat qui joue avec l’absurde et d’une grande tristesse, qui fait le va et vient entre les souvenirs d’une vie dans l’ici-bas et la douceur et la fantaisie poétique d’un au-delà. Sous cette apparence inoffensive, c’est surtout une façon de pointer les inégalités et les problématiques de la société chinoise contemporaine. Un récit découpé en sept chapitres, du premier au septième jour après la mort du narrateur, ce qui rappelle forcément les sept étapes de la création du monde dans le mythe biblique, mais s’inspire aussi de croyances traditionnelles chinoises à propos des sept jours pendant lesquels, après sa mort, l’âme du défunt erre autour de sa maison avant de rejoindre sa sépulture.

Yang Fei, le narrateur, meurt à la suite d’une explosion accidentelle dans un restaurant. C’est alors que la morgue l’appelle pour lui dire qu’il est en retard pour son incinération et qu’il doit se dépêcher d’arriver. Ainsi débute son errance dans cette nouvelle dimension, de l’autre côté de la très fine membrane qui sépare le monde des morts de celui des vivants. Tout au long, il va se remémorer sa vie passée, mais aussi celle de ses proches et de personnes qu’il a croisées de son vivant. Il en retrouvera beaucoup en un lieu singulier, un lieu qui ressemble à l’idée qu’on pourrait se faire du paradis, mais qui est en fait le lieu où tous ceux qui n’ont pas de sépulture et ne peuvent donc pas être incinérés, se rassemblent. Il y a aussi tous ceux qui, à leur mort, étaient seuls au monde et qui comme Yang Fei, portent le deuil d’eux-mêmes. Dans cet entre-deux, certains sont encore dans l’attente et l’espoir d’avoir, comme les nantis, une sépulture et gagner ainsi le repos éternel, mais la plupart s’est fait à l’idée de rester là, parmi les arbres et les herbes.

« Ici errent de tous côtés des silhouettes sans sépulture. Ces formes qui ne peuvent trouver un lieu de repos ressemblent à des arbres en mouvement. Tantôt ce sont des arbres isolés, tantôt des pans de forêts. »

Car le monde des morts est organisé un peu de la même façon que celui des vivants, en différentes couches sociales, à la différence que le conflit n’y existe pas, tout y est doux, apaisé et chacun à sa place y accepte son sort. Repos éternel avec une surenchère dans les plus belles tenues funéraires, les plus belles urnes et les plus belles sépultures ou séjour sans finalité dans un entre-deux où la chair finit par se détacher et tout le monde se ressemble dans sa plus intime intimité : le squelette.

« Leur sourire ne se lit plus dans l’expression de leur visage, mais dans leurs orbites vides, parce que leur visage n’ont plus d’expression. »

Dans ce monde de l’entre-deux, le narrateur tente de retrouver son père, cheminot retraité, qui très malade avait quitté la maison sans prévenir, pour éviter de peser matériellement sur son fils, alors que la vie était déjà si difficile. Ce fils adoptif qu’il avait recueilli et sauvé alors qu’à peine né, Yang Fei venait de tomber sur une voie ferrée, via le trou des toilettes d’un train de passage. Ce récit est aussi une formidable histoire d’amour entre un père et un fils non unis par un lien de sang et de nombreux autres portraits de personnages bouleversants d’humanité et d’humilité aussi, dans une société qui entre communisme libéral et lambeaux d’une très ancienne Chine traditionnelle, supporte à son sommet un pouvoir brutal et écrasant.

« Je suis à la recherche de mon père, ici, parmi la foule des squelettes. J’éprouve un sentiment bizarre. Ici, il y a des traces de lui, je les sens même si elles sont aussi évanescentes que le cri de l’oie déjà enfuie, comme la sensation de la brise passant dans les cheveux. »

Le sentiment d’étrangeté qui découle de ce roman est en grande partie dû au contraste entre la douceur, la délicatesse, la très grande beauté du récit et la rudesse de cette réalité sociale dans laquelle il prend place. Une façon originale pour l’auteur d’en brosser le portrait.

©Cathy Garcia

2_e3330c1260a8e69e078095c192cb3aacNé en 1960 à Hangzhou (Zhejiang), Yu Hua a commencé à écrire en 1983. Il a reçu en 2008 le prix Courrier international du meilleur livre étranger pour Brothers. Son œuvre est disponible en France aux éditions Actes Sud, qui ont notamment publié Le Vendeur de sang (1997 ; Babel n° 748), Un amour classique (2000 ; Babel n° 955) et Vivre ! (Babel n° 880, adapté au cinéma par Zhang Yimou, Grand Prix du jury au Festival de Cannes 1994).

Alberto Manguel, Le voyageur et la tour, le lecteur comme métaphore, essai traduit de l’anglais(Canada) par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2013.

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  • Alberto Manguel, Le voyageur et la tour, le lecteur comme métaphore, essai traduit de l’anglais(Canada) par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2013.

Au travers des œuvres les plus anciennes, connues comme étant les premiers récits du monde ou en prenant des exemples dans la littérature mondiale classique, Alberto Manguel invite ses lecteurs à le suivre dans ses analyses des rapports qu’entretiennent les lecteurs avec les livres. Au fil des siècles et des lectures, ces rapports ont évolué.

En suivant trois grands axes, Alberto Manguel revisite les conceptions de la lecture, de ses implications et fonctions au sein de notre société passée et contemporaine. Il ré-explore certaines métaphores campant le lecteur comme un être isolé et déconnecté de la réalité, ou au contraire comme un inventeur conscient de lui-même et des mondes qui composent la réalité.

  1. Le lecteur en voyageur :la lecture comme une reconnaissance du monde.
  2. Le lecteur dans la tour d’ivoire : la lecture, une fuite ?
  3. Le rat de bibliothèque : le lecteur inventeur du monde.

1-Pour comprendre notre monde fait de récits, la société dans laquelle nous évoluons, le langage ne suffit pas. Il est nécessaire de créer un espace de signification plus vaste grâces aux métaphores.

« À partir d’une métaphore fondamentale identificatrice, la société développe une chaîne de métaphores. Du monde comparé à un livre, on passe d’un livre comparé à un voyage et l’on voit ainsi le lecteur comme un voyageur parcourant les pages de ce livre ».

Dès l’invention de l’écriture, il y a près de 5000 ans, l’écrit prêtait de l’autorité au texte rédigé, à la parole une réalité tangible. Le livre devint le lieu où repose la mémoire, la créativité, les archives de notre expérience personnelle ou celle d’autrui. Lire et écrire étaient devenus un moyen de se transporter dans l’espace, les vastes territoires de l’imagination peuvent être franchis en un paragraphe, des siècles peuvent s’écouler en une seule phrase.

« L’expérience de la lecture et celle du voyage dans la vie sont le reflet l’une de l’autre. » P30

« Lire nous permet de reconnaître la réalité de nos intuitions, de transformer l’expérience de la traversée en un passage reconnaissable au travers du texte. » P38

2-Au delà de ce rôle d’archive, le livre et les récits qui le composent évoquent des domaines qui ne sont pas de ce monde mais qui pourtant évoquent dans notre imagination au travers des mots, des réalités tangibles. Les lecteurs pour suivre certains récits sont invités à se défaire de ce qui constitue le confort d’une règle, d’une habitude, d’une identité et des notions solides et rassurantes de la réalité des faits. Le lecteur entre dans la tour d’ivoire de la lecture.

« Lire pour purifier l’âme et voyager pour purifier le corps apparaissaient comme deux actions complémentaires que le pêcheur avait à accomplir afin d’être sauvé » p50

Le livre invite donc le lecteur à voyager en lui-même, éveille la curiosité, la conscience. Lire est « un moyen d’appréhender notre expérience personnelle et d’exprimer le monde en mots »P78

« Les lectures affectent aussi nos pensées, nos fonctions réflexives, notre musculature intellectuelle. Notre faculté de penser requiert non seulement que nous soyons conscient de nous-même mais aussi que nous le soyons de notre passage en ce monde et de notre passage dans les pages d’un livre. P64 »

3- À une lecture de surface favorisée par les voyages sur le web où le lecteur est maintenu dans un état de distraction permanente, Alberto Manguel oppose une lecture réflexive.

« Il nous faut désormais réapprendre à lire lentement, en profondeur, complètement, que ce soit sur papier ou sur écran : à voyager afin de revenir avec ce que nous avons lu. C’est alors seulement que nous pourrons au sens le plus essentiel, nous qualifier de lecteurs. »

Alberto Manguel termine son essai en nous rappelant cette chose essentielle qui révèle tout l’intérêt de cette analyse.

« Nous sommes des créatures qui lisons, nous ingérons des mots, nous sommes faits de mots, nous savons que les mots sont notre mode d’existence en ce monde, c’est par les mots que nous identifions notre réalité et au moyen des mots qu’à notre tour nous sommes identifiés. »

©Lieven Callant

Les Falaises de Wangsisina de Pavan K. Varma traduit de l’anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz – Actes Sud, mars 2014. 240 pages, 21 €.

  •     Les Falaises de Wangsisina de Pavan K. Varma traduit de l’anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz – Actes Sud, mars 2014. 240 pages, 21 €.Les Falaises de Wangsisina de Pavan K. Varma traduit de l’anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz – Actes Sud, mars 2014. 240 pages, 21 €.

     

     

« Resserre ton monde et regarde comme il s’étend

Un œil plein de ciel, un monde dans tes bras »

Nida Fazli

Voici un roman rafraîchissant, profond, drôle, d’une haute teneur en vitamines spirituelles, dans la trame duquel viennent très naturellement s’insérer des fragments de ghazal, la poésie indienne :

Ce que nous appelons le monde est un jouet magique :

Un tas de sable quand on l’a, une pièce d’or quand on le perd

Un roman qui propose sans avoir l’air un enseignement précieux, imprégné de sagesse hindoue et de philosophie bouddhiste, en équilibre sur le fil fragile entre dukkha, la tristesse et ananda, la joie.

Au départ, Anand est un jeune et brillant avocat de New Delhi, qui a tout sacrifié à une ambition qui ne le mène à rien, sinon à être le pantin d’un associé moins compétent que lui qui l’humilie et se prend pour le patron. Aussi quand Anand apprend brutalement qu’il est atteint d’un cancer du pancréas et n’en a plus que pour quelques mois, il apprend aussi dans la foulée que sa femme le quitte pour épouser Adi, cet associé justement, dont elle est la maîtresse. D’un coup, tout s’effondre en lui et autour de lui. Passés le choc, la colère et le refus de se savoir condamné et abandonné de surcroît, mourant, par sa femme pour son meilleur ennemi, ce chaos total lui ouvre les yeux sur ce qu’a été sa vie jusque là, le non-sens de sa vie et de l’univers factice dans lequel il évoluait. Il réalise avec cet arrêt obligatoire combien il est passé à côté de tout, pour courir après des chimères, plus qu’amères à l’heure où il s‘en rend compte.

Il n’y a qu’aux êtres condamnés qu’est donnée la lucidité de voir à quel point ce qui leur avait paru important n’est que foutaise.

Anand cependant, nourri de poésie indienne, commence à entrevoir les prémisses d’une paix dans l’acceptation de ce qui est. Aussi, quand son médecin le rappelle pour lui dire qu’en fait, il s’était peut-être trompé, et que suite à une opération, il s’avère qu’effectivement ce n’était pas ce qu’on pensait, c’est comme une nouvelle naissance pour Anand, et cette fois il est bien décidé à vivre vraiment. Pleinement.

Il règle ses comptes, soulage son cœur et ne retourne pas travailler, refuse même de nouvelles offres encore plus avantageuses et comme il en a pour l’instant les moyens, il décide de ne rien faire, laissant ainsi son esprit se tourner vers des questionnements plus spirituels. Il prend enfin ce temps qu’il ne s’était jamais accordé, ni à lui, ni à sa femme, pour flâner, méditer, observer, humer et se laisser guider par l’instant présent. Ses pas le mènent ainsi plusieurs fois auprès du tombeau d’un grand saint soufi indien. C’est là qu’il fera la rencontre de l’ambassadeur du Bhoutan, rencontre qui va le propulser dans une toute nouvelle et très surprenante direction.

C’est là-bas, dans ce pays à la nature extraordinaire, où le bonheur national brut remplace le PIB, où les façades des maisons et des temples s’ornent d’imposants phallus magnifiquement colorés, que sa renaissance va vraiment avoir lieu, grâce à une vallée merveilleuse, à une rivière qui court aux pieds de falaises vivantes et de deux femmes. L’une, Chimi, sera celle qui lui louera une petite maison dans cette vallée et qui l’initiera à l’esprit des lieux. L’autre, Tara, est une Indienne comme lui, qui veut laisser définitivement derrière elle le monde et son lot de douleurs et de déceptions, en devenant nonne dans un monastère tout près de là. Anand va tomber fou amoureux d’elle, mais Tara ne veut pas renoncer à son vœu.

Leur rencontre étonnante avec un disciple de Drukpa Kunley, ce yogi tantrique tibétain du XVIe siècle, connu sous le nom de « fou divin », initiateur irrévérencieux, en apparence, d’une sage philosophie de liberté fondée sur le rire et le sexe, va les bouleverser tous deux et les emmener au plus près de la connaissance de soi et peut-être aussi au plus près d’ananda.

Ô Khusro, la rivière de l’amour suit sa propre loi

Ceux qui l’ont traversée s’y sont noyés à coup sûr

Ceux qui s’y sont noyés l’ont traversée

Amir Khusro

Il n’y a pas à hésiter, c’est un livre dans lequel il fait très bon plonger !

©Cathy Garcia

 

Pavan K. Varma
Pavan K. Varma

 

Diplomate, essayiste, traducteur, Pavan K. Varma est aujourd’hui ambassadeur de l’Inde au Bhoutan. Actes Sud a déjà publié Le Défi indien (2005, Babel n° 798), La Classe moyenne en Inde (2009) et Devenir Indien (2011). Les Falaises de Wangsisina est sa première incursion dans la fiction.

Frédérique Deghelt – Les brumes de l’apparence – Actes Sud

Chronique de Nadine Doyen

  • Frédérique DegheltLes brumes de l’apparence – Actes Sud ; (21,80 €- 361 pages)

 

Frédérique Deghelt , Les brumes de l'apparence ,Actes Sud Si dans Le testament américain de Franz Bartelt l’héritage fait basculer la vie de villageois, dans le roman de Frédérique Deghelt, c’est le destin de Gabrielle qui soudain bifurque quand elle se retrouve la propriétaire d’une mystérieuse « forêt rebelle au milieu de la France profonde ». Va-t-elle vendre ce terrain ? Rénover les bâtisses ? Suivre le conseil de son amie Eva qui lui suggère de le convertir en « lieu moderne de méditation » ou en « super-spa ésotérique » ?

La narratrice s’interroge, remonte sa généalogie, cherche à enquêter sur sa mère, percer un secret auprès de Francesca Ambroisine, sa tante, ainsi qu’auprès du notaire.

Gabrielle excelle à décrire le lieu si hostile, si sauvage qu’elle visite avec l’agent immobilier, puis le radiographie. Tel un cameraman elle explore les deux bâtisses et parvient à dénicher la rivière. On se sent prisonnier dans cette jungle. Au cœur de cette « ingérable nature », telle « la pampa », ou « la brousse » le malaise s’installe. C’est en y passant la nuit que la narratrice se retrouve confrontée à des phénomènes paranormaux. Rêvait-elle ? A-t-elle vraiment fait cette balade nocturne ?

L’auteur installe une atmosphère quelque peu étrange, envoûtante, voire ésotérique, qui devient très vite anxiogène avec les portes, les volets qui résistent, claquent, les branches qui craquent, une grille qui grince, un rideau qui s’enflamme.

Mais le plus spectaculaire, car incompréhensible, c’est l’apparition du sang, occasionnant le cri de l’agent immobilier. Gabrielle se serait-elle blessée ? Cela génère un climat d’autant plus dérangeant, inquiétant qu’elle croit être épiée. Comment se raisonner quand la psychose gagne même le lecteur ? Un danger menace-t-il les visiteurs ? On sursaute au moindre bruit, au cri sinistre d’un corbeau.

Des temps forts rythment le récit tel l’accident qui permet de déceler le don de Gabrielle. Mais avait-elle rêvé ou vécu la scène ? On plonge dans le maelström de l’héroïne, totalement déboussolée, décontenancée par ce qu’elle vient de vivre. Taraudée par de multiples interrogations, ne risque-t-elle pas de sombrer dans la paranoïa ? Quel rôle joueront son mari, ses proches ? Le doute gagne aussi le lecteur.

Au contact des habitants du village, elle prend conscience des peurs, des rumeurs qui circulent autour de ce domaine. Doit-on croire les « sordides racontars » ?

Le rebondissement causé par l’incendie anéantit le projet d’obtenir des confidences de sa tante : « Mon cœur est en cendres ». Mais la lettre remise par le notaire qui fournit la majorité des réponses a de quoi déstabiliser Gabrielle.

Le repas entre amis scientifiques marque un tournant. Alerté par les hallucinations de sa femme, « cette panoplie d’irrationnel », Stan réalise l’urgence de consulter.

L’intérêt du roman réside dans le portrait psychologique de Gabrielle. Elle s’interroge : Suis-je schizophrène ? Cette quadragénaire est partagée entre son raisonnement cartésien et le constat troublant de ce que son corps perçoit (vibrations, frissons, chaleur, ondes, fluides), de cette énergie qu’elle peut insuffler aux autres. Le récit oscillant entre réalité et apparitions spectrales tient en haleine.

Le champ lexical qui gravite autour du surnaturel (âmes errantes, fantômes, sorcier, magie noire, revenants, forme ectoplasmique, nitescence) vient corroborer la conviction de Stan que sa femme est dérangée. Cet âge charnière de la quarantaine contribuerait-il à cette « révolution personnelle », à cette bifurcation de Gabrielle ?

Ces aléas dans la vie des personnages conduisent l’auteur à aborder le thème du hasard (« Les possibilités du non-vécu me fascinent », de la sérendipité (« J’aimerais connaître les arborescences de ma vie »), citations à l’appui.

Elle montre également la tendance du retour à la campagne, et oppose la culture citadine à la rurale, rappelant la célèbre phrase d’Audiard : « La campagne c’est affreux : la journée on s’ennuie, et la nuit on a peur ».

En filigrane, Frédérique Deghelt souligne les valeurs de l’amitié : « Les amis réparent les blessures irrémédiables ». Quant à l’amour, Gabrielle sait qu’il faut du temps et que « Refuser c’est : ne pas être prêt à accueillir ce qui vient ».

Parmi les bonheurs de lecture de ce roman, il faut citer la communion de l’héroïne avec cette nature sauvage, dont elle perçoit des fragrances, la description d’une baignade improvisée, dans une eau « délicieuse, salvatrice », qui lui apporte « une sérénité sans partage », puis cet abandon au soleil. Poésie de cette «  nuit divine » passée dans une « douceur extatique », « magie de cette soirée en solitaire ».

Les retrouvailles pour l’anniversaire de Gabrielle signent l’apothéose de ce récit.

Tableau final inattendu, plein d’amour, de sensualité et de tendresse de ce duo amoureux enlacé, le balancement du bateau s’accordant à leurs hanches.

Quant à cette odeur récurrente des fleurs blanches de jasmin, elle ne traverse pas seulement le roman, elle réussit à enivrer le lecteur.

Frédérique Deghelt a choisi un sujet qui interpelle d’autant plus que le mystère de ces pouvoirs de guérisseur pour un médium reste inexpliqué et inexplicable.

Ce récit de la métamorphose de l’héroïne laisse une forte empreinte chez le lecteur.

L’écriture cinématographique permet de visualiser les scènes les plus infimes.

Un roman perturbant, pétri de fantastique dans lequel l’auteur a su susciter une angoisse prégnante et donner un tour passionnant et effrayant, digne d’un thriller.

©Nadine Doyen