Jeanne Benameur, Ceux Qui Partent, éditions Actes Sud, roman, ISBN : 2330124333 , Paru le 21 Août 2020.

Chronique de Alain Fleitour Février 2020

Jeanne Benameur, Ceux Qui Partent, éditions Actes Sud, roman, ISBN : 2330124333 , Paru le 21 Août 2020. 

À travers le récit de « Ceux qui Partent » en abandonnant le pays de leur enfance, Jeanne Bénameur exprime toute sa tendresse pour les personnages, devenus émigrants du bout du monde. Une journée et une nuit à Ellis Island (NY), dans les premières années d’un autre siècle, pour changer de peau, une nostalgie comme passagère, un exil apaisé peut être.

Elle se rappelle, que sa famille a connu l’exil en1958, elle avait cinq ans à son arrivée en France. Son père est algérien et sa mère italienne. Son père restera très attaché à la langue française, sera même exigeant pour abandonner le parler du pays, faisant tout pour que la famille s’intègre . Leur nouvelle langue deviendra le pivot de la vie familiale.
Jeanne sait qu’il faut connaître le manque pour que le poème sonne juste.

Il y a dans cette fiction une volonté de projeter enfin, un regard apaisé sur son passé de migrant, sur les douleurs de l’exil, sur la difficulté de porter une autre culture. La maman italienne s’affranchissait des tabous de la famille, Jeanne, son frère et ses sœurs écoutaient  cette musique du passé, l’italien, la musique de leurs premiers cris.

Jeanne retrouve ses racines italiennes avec délectation, et teste de nouvelles couleurs à épingler à Emilia et Donato et à leur nouvelle vie . Emilia et Donato, n’ont jamais cesser de regarder les bateaux comme s’ils venaient tous, des bords de la Méditerranée.
Emilia, jeune institutrice espère dans ce pays qui s’ouvre à la peinture, y puiser un nouveau souffle pour son travail. Picabia un peintre d’avant garde par exemple, viendra vers 1910 à New-york. Son père, Donato Scarpa, acteur italien, l’accompagne pour la protéger dans cette quête de liberté avec sous le bras son livre fétiche, L’éneïde.

Sa lecture de l’énéïde aux heures d’angoisse fera vibrer et revivre comme un gourmet ses souvenirs d’artiste et de comédien.

Donato sait qu’une langue est plus sûre qu’une maison. Rien ne peut la détruire tant qu’un être la parle. (p. 166)

Andrew Jonsson, photographe New-yorkais de père islandais, crée des passerelles et des liens. La photographie véhicule des images et réanime les êtres. Andrew devient le révélateur, un peu comme un passeur : lui à la recherche d’islandais, parmi les premiers pionniers, auxquels sa mère reste attachée, les migrants eux à la recherche de parents, d’amis, de proches par la langue. Ils cherchent à reconquérir le plus profond d’eux-mêmes.
Chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde.

Migrant pour migrant, Jeanne Bénameur se sent des ailes pour embrasser toutes les minorités opprimées. le génocide arménien est là présent avec Esther, une jeune femme qui fuit les persécutions, celles qui ont enseveli toute la communauté orthodoxe, avec une ampleur que l’histoire a toujours des craintes d’explorer ou de raviver. Esther, elle, rêve simplement de liberté.

Gabor, un tzigane, son violon en bandoulière est une belle image d’une intégration qui se cherche. le violon est sa langue et son langage, il véhicule ses émotions, il fait des rencontres, il existe par sa chair et ses palpitations.
« Comme sur le bateau, il lit pour tous ceux qui ont besoin d’entendre autre chose que des ordres ou des plaintes. Il lit parce que la voix humaine apaise et qu’il le sait, souligne t-elle page 145 « .
La musique et la poésie, portent cette capacité à se trouver bien en soi, de savoir faire une pause, d’adresser un baiser.


Un livre qui respire, qui s’offre aux vents. 

© Alain Fleitour

L’expression des turpitudes dans le roman : La Minette de Sikirida, de Rachid El-Daïf

Chronique de Farah Nouri

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L’expression des turpitudes dans le roman : La Minette de Sikirida, de Rachid El-Daïf


Le point d’orgue entre les romans de l’écrivain libanais Rachid El-Daïf, est l’intrusion d’éléments réels et d’autres fictifs empreints d’intimisme et de simplicité, loin d’un langage abscons et d’emphases inutiles. L’essentiel pour l’auteur est de présenter une histoire bien ficelée et non exempte d’un goût saillant pour le détail et la redondance afin d’entériner l’effectivité de sa trame. Son dernier roman La Minette de Sikirida, répond à ce gage d’écriture puisqu’il dresse un tableau social que colore une palette de scènes de « vies minuscules », pour employer l’expression de Pierre Michon, mais agrandies à travers la loupe de R.El-Daïf. Parmi ces histoires qui étayent le vécu, celles d’une jeune servante éthiopienne émigrée au Liban pour travailler, appelée Sikirida, et son fils Radouane, un enfant naturel. Vivant tous deux chez une femme âgée, madame Adiba, qui les a abrités et protégés pour qu’ils ne soient pas laminés socialement, étant donné que l’enfant est né suite à une relation extra-conjugale, une atteinte à la morale qui pourrait bien lui causer d’immenses ennuis. À signaler que le choix du nom «Adiba» est emblématique parce qu’il signifie dans la langue arabe la personne qui joue le rôle d’une éducatrice, donc « Abida » a beaucoup de choses à apprendre aussi bien à Sikirida qu’à son fils !

« Adiba faisait de son mieux pour que Radouane se sente en sécurité. Quand il le fallait, il lui arrivait d’interdire à Sikirida de commettre des gaffes et de dépasser ses limites » (La Minette de Sikirida, p. 9).

Les faits racontés au fil des pages du roman ont pour cadre spatio-temporel Beyrouth à présent. Ce contexte spatial et temporel sert à évoquer le sujet de l’immigration des Libanais en Afrique et partout ailleurs, les rapports humains, l’embauche, la condition féminine, la bâtardise, le désappointement des individus, l’intégration sociale, le double rapport à la langue : l’arabe et le français « je maîtrise la langue arabe et le français à l’écrit et à l’oral », affirme l’auteur (Learning English, p.18), le rapport à la nouvelle technologie surtout l’Internet, permettant de s’ouvrir à un globe mondialisé : « la technologie digitale moderne raccourcit et le temps et la distance », confirme, de surcroît, l’auteur (Learning English,p.20). Entre l’Orient et l’Occident, le « je » et le « nous », le dialectal libanais et l’arabe classique dit aussi littéraire, l’ensemble des romans de Rachid El-Daïf, donnent à voir l’imbrication de l’auto-biographique et de l’inventé en une résolution générique pour laquelle a opté  l’auteur : l’auto-fiction. Certes, se dégage en arrière plan de ces récits personnalisés par l’emploi récurrent de la première personne du singulier, une critique mêlant l’ironie grinçante à « la focalisation interne » du narrateur pour sonder surtout les pensées anxiogènes, les mensonges, les turpitudes et l’hostilité des personnages masculins et féminins. Ce qui est frappant dans les romans de Rachid El-Daïf est l’audace avec laquelle il soulève certaines questions sociales considérées communément comme des tabous tels que le bafouement des vraies valeurs familiales en clouant certains personnages et comportements au pilori. Cette teneur audacieuse trouve son explication dans son penchant avéré pour la vraisemblance : R. El-Daïf cherche à peindre les travers et les qualités humains sans ‘’maquillage’’, mieux encore, sans falsification, même si parfois la critique qui en ressort soit virulente et aux traits incisifs. Placée sous la bannière de la plausibilité, et rendue dans un style parcimonieux et même fruste pour une part de lecteurs, l’écriture de R. El-Daïf peut paraître outrée et abrupte parce qu’elle lève le voile sur ce qu’il y a de plus écoeurant et mesquin. Se profile ainsi, dans ses romans, des paragraphes-séquences à l’instar des séquences filmiques où l’arrêt sur image s’avère une technique incontournable pour l’auteur-scénariste qu’il est. C’est à travers une pulsion scopique génératrice de la visualisation d’un réel que se défile – selon un découpage de plans narratifs et descriptifs redondants d’un chapitre à un autre – la conjugaison de deux types d’écriture : la littéraire et la cinématographique à laquelle s’est essayé l’auteur. La mise à mal des aléas sociaux est l’objet de l’ ‘’écrire-filmer’’, sorte de miroir qui permet aux personnages de El-Daïf de mieux s’observer et se comprendre, et aussi de revoir leur for intérieur.

                                                                                                            D K

La Minette de Sikirida, roman de Rachid El-Daïf, Actes Sud, 2018, 224 p.                     

 

Silo de Hugh Howey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoann Gentric et Laure Manceau – Actes Sud, collection Babel, novembre 2014. 622 pages, 9,90 €.

  • Silo de Hugh Howey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoann Gentric et Laure Manceau – Actes Sud, collection Babel, novembre 2014. 622 pages, 9,90 €.

Silo est un roman d’anticipation (le premier tome d’une trilogie déjà publiée par Actes Sud dans la collection Exofictions en 2013-2014 et qui passe donc là en version poche). C’est aussi au départ une autoédition via amazon qui a fait donc blockbuster comme on dit en jargon outre-Atlantique, mais il n’est pas difficile d’admettre que quand on est entré dans Silo, on ne peut plus en sortir. Les plus de 600 pages nous tiennent en haleine, si bien qu’on ne focalise pas sur quelques défauts qui pourraient venir se glisser dans la trame. A vrai dire, on peut chipoter, trouver quelques facilités, incongruités, mais l’ensemble est juste vraiment prenant et le principal moteur ici pour poursuivre la lecture et le plaisir quasi enfantin, au sens noble sens du terme, qu’on y prend.

Le silo semble être le dernier lieu habité de la Terre, dont l’atmosphère suite à on ne sait quelle apocalypse, est devenue totalement irrespirable. Dans ce silo immense, des générations se sont succédé, en totale autonomie énergétique et très organisées. Chacun y a sa fonction mais ça ne semble pas contraignant au premier abord. La procréation y est sous contrôle, tout est sous contrôle, sous la supervision d’un maire, un shérif et son adjoint. 130 étages, un seul escalier central en acier et des mines encore plus bas, le tout enterré. Il y a de l’eau, de l’électricité, des jardins où le corps des décédés vient servir d’engrais, hôpital, nursery, ateliers, bureaux, écoles et au tout dernier étage supérieur, outre les bureaux du maire et shérif, une cafétéria et un salon adjacent, avec un grand écran sur lequel des caméras extérieures envoient les images du monde de la surface : un désert stérile, balayé par des vents violents, un ciel toujours gris traversé de lourds nuages. Au loin on devine les ruines des hautes tours d’une ancienne grande cité, mais plus personne ne sait qui y a vécu, ni quand. Dans la mémoire collective, subsistent cependant quelques histoires d’insurrections à l’intérieur même du silo et parfois l’envie de sortir s’empare de l’esprit d’un habitant au point de lui faire prononcer des paroles taboues ou commettre des actes répréhensibles. Pour ceux-là le vœu est exaucé. Ils sont arrêtés, mis en cellule puis autorisés à sortir via un sas hautement sécurisé, revêtus d’une combinaison intégrale spéciale, censée les protéger au maximum des mortelles toxines de l’atmosphère extérieure, au moins le temps de nettoyer les caméras qui s’y trouvent. Mais c’est une sortie sans retour. Chaque lendemain de nettoyage est un jour spécial pour tous les habitants du silo, et même ceux des étages les plus inférieurs remontent à cette occasion pour « admirer » la vue, grâce aux caméras débarrassées pour quelques temps de leur couche de poussière et de crasse. Au fond, chaque nettoyage, chaque combinaison qui se veut plus élaborée, plus fiable que la précédente, est l’occasion pour chacun de caresser en secret un espoir :

« Cet espoir mortel et inexprimé qui vivait en chaque habitant du silo. Un espoir ridicule, fantastique. L’espoir que, peut-être pas pour soi, mais pour ses enfants, ou pour les enfants de ses enfants, la vie au-dehors redevienne un jour possible (…) »

Le nettoyage, c’est ce qui est arrivé à la femme du shérif Holston et cela le hante depuis nuit et jour. Il n’arrive pas à comprendre pourquoi sa femme est soudain devenue comme folle. Qu’avait-elle découvert pour souhaiter sortir et aller ainsi au-devant d’une mort certaine. Car les corps des nettoyeurs qui succombent tous au bout de quelques pas après avoir nettoyé les capteurs, gisent ci et là parmi les collines, comme autant de preuves que la vie dehors est impossible. Alors pourquoi vouloir sortir ? Et pourquoi tous sans exception, alors que certains même avaient dit qu’ils ne le feraient pas, pourquoi tous sans exception effectuent ce nettoyage ? Le doute s’insinue, ce fameux doute tabou, qui ronge Holston au point qu’il finira par suivre les traces de sa femme.

Le cœur névralgique du silo se trouve au trente-quatrième étage, c’est le DIT, là où sont tous les serveurs « leurs mémoires se rechargeant lentement de l’histoire récente après avoir été complètement effacées lors de l’insurrection ». C’est l’étage le moins peuplé du silo, « moins de deux douzaines d’hommes et de femmes – mais surtout d’hommes – y opéraient, au sein de leur propre petit royaume. ». Le DIT a son propre service de sécurité interne. On ne peut y entrer sans autorisation. Y officient des techniciens, informaticiens et des scientifiques dans les laboratoires où sont fabriquées les épaisses combinaisons des nettoyeurs.

Voilà donc posés le décor et le début de cette dystopie aux innombrables rebondissements, qui raconte également beaucoup de choses sur le fonctionnement de l’humanité. Il serait vraiment dommage d’en révéler plus, mais il faut savoir que pas une seule page ici n’est superflue, que l’auteur a une vraie maitrise de l’intrigue et de la narration, c’est à la fois simple et redoutablement efficace. Cette façon de vivre en vase clos et cette organisation verticale peuvent rappeler les tours des monades urbaines de Silverberg, mais la comparaison s’arrête là, Silo a vraiment sa propre originalité. Le savoir-faire et le génie des travailleurs manuels y sont fortement mis en avant, ceux du département des Machines, qui vivent et travaillent tout en bas, aux étages les plus inférieurs. C’est d’ailleurs une femme, Juliette, qui veut qu’on l’appelle Jules, qui travaille là avec les graisseux depuis de longues années sans jamais remonter, qui sera pressentie, à la demande de l’adjoint et de madame la Maire, pour hériter de l’étoile de shérif et succéder ainsi à Holston. Mais Juliette ne serait-elle pas porteuse de ce virus qui pourrait contaminer tout le silo ? Le directeur du DIT ne semble pas prêt en tout cas à donner son aval pour ce choix du nouveau shérif.

Juliette a du génie, elle est obstinée, fière, indépendante, elle a le goût du risque et de la liberté, et surtout un incroyable don de survie : tout ce qui pourrait mettre en péril l’équilibre du silo…

©Cathy Garcia

Hugh Howey est né en 1975. Successivement capitaine de yacht et de voyage, puis employé dans une librairie universitaire, il vit désormais en Floride. Véritable phénomène éditorial, Silo (Actes Sud, 2013) s’est déjà vendu à plus de 500 000 exemplaires aux États-Unis et a été traduit en vingt-quatre langues. Suivent Silo Origines et Silo Générations (Actes Sud, 2014).

Si nous vivions dans un endroit normal, Juan Pablo Villalobos – traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton – Actes Sud

Chronique de Cathy Garcia

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Si nous vivions dans un endroit normal, Juan Pablo Villalobos – traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton – Actes Sud, 1 octobre 2014. 190 pages, 17 €.

« Va te faire voir chez ta salope de mère, connard, enfoiré de merde ! » Ainsi débute ce succulent roman, juteux à souhait, un jus plutôt amer, mais drôle, terriblement drôle. De cet humour typiquement latino-américain, qui permet de témoigner des pires travers de la société avec un pied de nez à l’humiliation et l’injustice. Ici il s’agit du Mexique des années 80, avec ses absurdités (un pays surréaliste, avait dit Breton), sa mélasse de corruption, de trafics, de dangereux bouffons politiques, de fraude électorale, abus de pouvoir et compagnie. Dans le village de Lagos de Moreno, entre bétail, prêtres, ouailles hallucinées, élus véreux et démagogues, nationalistes populistes et autres illuminés, vit la famille d’Oreste, dit Oreo, comme les biscuits du même nom. Où disons plutôt que la famille vit au-dessus du village, au sommet d’une colline, la Colline de la Foutaise. Lui et ses six frères et une sœur, tous affublés de prénoms grecs, lubie du père professeur d’éducation civique, et la mère, dévouée à la préparation des quesadillas au fromage. Base quasi unique de l’alimentation familiale et dont l’épaisseur et le nombre oscillent comme le statut familial, entre classe moyenne et classe pauvre, avec une tendance à stagner dans cette dernière.

« Mais cette histoire de classe moyenne ressemblait aux quesadillas normales, qui ne pouvaient exister que dans un pays normal, dans un pays où on ne chercherait pas en permanence à vous pourrir la vie. Tout ce qui était normal était superchiant à obtenir. Le collège avait la spécialité d’organiser le génocide des extravagants pour en faire des personnes normales, c’était l’exigence des professeurs et des curés, qui râlaient enfin merde pourquoi ne pouvions nous pas nous comporter comme des gens normaux. Le problème, c’est que si on les avait écoutés, si on avait suivi les interprétations de leurs enseignements au pied de la lettre, on aurait fini par faire tout le contraire, de foutues conneries complètement délirantes. On s’appliquait de notre mieux pour exécuter ce qui était exigé de nos corps en ébullition, on ne cessait de demander pardon pour de faux, car nous étions obligés de nous confesser tous les premiers vendredis du mois. »

C’est Oreste qui s’exprime et lui qui raconte, dans sa langue dégourdi d’adolescent, la vie et les mésaventures familiales : la disparition de Castor et Pollux, les jumeaux pour de faux, dans un supermarché, le despotisme d’Aristote l’ainé, l’arrivée et la construction de la luxueuse maison des Polonais, juste à côté de leur boîte à chaussures jamais achevée et son plaque-plafond en amiante, puis le jour où lui et Aristote ont quitté la maison pour aller retrouver les jumeaux qui avaient été, selon Aristote, enlevés par les extra-terrestres.

« On utilisa des pierres pointues, comme les Néanderthaliens d’antan, et on réussit à remplir les boîtes de poussières. Si c’était cela, la vie qui nous attendait, manger de la poussière à pleines dents, on aurait mieux fait de rester au chaud, près de nos quesadillas rachitiques. Notre fuite nous avaient rétrogradés d’un degré dans la lutte des classes et on se retrouvait maintenant à rôder dans le secteur des marginaux qui bouffaient de la terre par poignées.

– il y a trois sortes d’extraterrestre.

– Hein ?

– Je te le dis pour que tu sois préparé, je ne sais pas à qui nous aurons affaire.

C’était la conversation idéale pour accompagner l’ingestion du thon à la terre. »

Il y a aussi le pouvoir étrange de la boite rouge et son bouton grâce à laquelle Oréo survit seul quelques mois dans la rue et puis le retour à la boite à chaussures familiale, avant qu’elle ne finisse par être démolie pour laisser place à un quartier bien plus luxueux et exit la famille désormais indésirable…

C’est le regard donc du jeune Oreo, ce regard impertinent et sans concession, qui donne toute sa saveur au roman, dans un contexte qui ne prête pourtant pas à rire.

«  Il me disait que l’argent n’avait aucune importance, que l’essentiel, c’était la dignité. Confirmé : nous étions pauvres. »

©Cathy Garcia

Juan Pablo Villalobos est né au Mexique en 1973. Il a fait des études de marketing et de littérature et vit à Barcelone. Dans le terrier du lapin blanc (Actes Sud, 2011) est son premier roman.

Le septième jour de Yu Hua, traduit du chinois par Isabelle Rabut et Angel Pino – Actes Sud, octobre 2014. 272 pages, 22 €.

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  • Le septième jour de Yu Hua, traduit du chinois par Isabelle Rabut et Angel Pino – Actes Sud, octobre 2014. 272 pages, 22 €.

Le septième jour est un récit étrange, envoûtant, d’un humour délicat qui joue avec l’absurde et d’une grande tristesse, qui fait le va et vient entre les souvenirs d’une vie dans l’ici-bas et la douceur et la fantaisie poétique d’un au-delà. Sous cette apparence inoffensive, c’est surtout une façon de pointer les inégalités et les problématiques de la société chinoise contemporaine. Un récit découpé en sept chapitres, du premier au septième jour après la mort du narrateur, ce qui rappelle forcément les sept étapes de la création du monde dans le mythe biblique, mais s’inspire aussi de croyances traditionnelles chinoises à propos des sept jours pendant lesquels, après sa mort, l’âme du défunt erre autour de sa maison avant de rejoindre sa sépulture.

Yang Fei, le narrateur, meurt à la suite d’une explosion accidentelle dans un restaurant. C’est alors que la morgue l’appelle pour lui dire qu’il est en retard pour son incinération et qu’il doit se dépêcher d’arriver. Ainsi débute son errance dans cette nouvelle dimension, de l’autre côté de la très fine membrane qui sépare le monde des morts de celui des vivants. Tout au long, il va se remémorer sa vie passée, mais aussi celle de ses proches et de personnes qu’il a croisées de son vivant. Il en retrouvera beaucoup en un lieu singulier, un lieu qui ressemble à l’idée qu’on pourrait se faire du paradis, mais qui est en fait le lieu où tous ceux qui n’ont pas de sépulture et ne peuvent donc pas être incinérés, se rassemblent. Il y a aussi tous ceux qui, à leur mort, étaient seuls au monde et qui comme Yang Fei, portent le deuil d’eux-mêmes. Dans cet entre-deux, certains sont encore dans l’attente et l’espoir d’avoir, comme les nantis, une sépulture et gagner ainsi le repos éternel, mais la plupart s’est fait à l’idée de rester là, parmi les arbres et les herbes.

« Ici errent de tous côtés des silhouettes sans sépulture. Ces formes qui ne peuvent trouver un lieu de repos ressemblent à des arbres en mouvement. Tantôt ce sont des arbres isolés, tantôt des pans de forêts. »

Car le monde des morts est organisé un peu de la même façon que celui des vivants, en différentes couches sociales, à la différence que le conflit n’y existe pas, tout y est doux, apaisé et chacun à sa place y accepte son sort. Repos éternel avec une surenchère dans les plus belles tenues funéraires, les plus belles urnes et les plus belles sépultures ou séjour sans finalité dans un entre-deux où la chair finit par se détacher et tout le monde se ressemble dans sa plus intime intimité : le squelette.

« Leur sourire ne se lit plus dans l’expression de leur visage, mais dans leurs orbites vides, parce que leur visage n’ont plus d’expression. »

Dans ce monde de l’entre-deux, le narrateur tente de retrouver son père, cheminot retraité, qui très malade avait quitté la maison sans prévenir, pour éviter de peser matériellement sur son fils, alors que la vie était déjà si difficile. Ce fils adoptif qu’il avait recueilli et sauvé alors qu’à peine né, Yang Fei venait de tomber sur une voie ferrée, via le trou des toilettes d’un train de passage. Ce récit est aussi une formidable histoire d’amour entre un père et un fils non unis par un lien de sang et de nombreux autres portraits de personnages bouleversants d’humanité et d’humilité aussi, dans une société qui entre communisme libéral et lambeaux d’une très ancienne Chine traditionnelle, supporte à son sommet un pouvoir brutal et écrasant.

« Je suis à la recherche de mon père, ici, parmi la foule des squelettes. J’éprouve un sentiment bizarre. Ici, il y a des traces de lui, je les sens même si elles sont aussi évanescentes que le cri de l’oie déjà enfuie, comme la sensation de la brise passant dans les cheveux. »

Le sentiment d’étrangeté qui découle de ce roman est en grande partie dû au contraste entre la douceur, la délicatesse, la très grande beauté du récit et la rudesse de cette réalité sociale dans laquelle il prend place. Une façon originale pour l’auteur d’en brosser le portrait.

©Cathy Garcia

2_e3330c1260a8e69e078095c192cb3aacNé en 1960 à Hangzhou (Zhejiang), Yu Hua a commencé à écrire en 1983. Il a reçu en 2008 le prix Courrier international du meilleur livre étranger pour Brothers. Son œuvre est disponible en France aux éditions Actes Sud, qui ont notamment publié Le Vendeur de sang (1997 ; Babel n° 748), Un amour classique (2000 ; Babel n° 955) et Vivre ! (Babel n° 880, adapté au cinéma par Zhang Yimou, Grand Prix du jury au Festival de Cannes 1994).