Cécile A. HOLDBAN &  Hervé MICOLET – Juin ivre, Juin réel – , huit monotypes de Cécile A. Holdban, Éditions La Part Commune, 60 pages, avril 2025, 13,90 €

Cécile A. HOLDBAN &  Hervé MICOLET – Juin ivre, Juin réel – , huit monotypes de Cécile A. Holdban, Éditions La Part Commune, 60 pages, avril 2025, 13,90 €


 Pourquoi deux auteurs pour célébrer Juin ? C’est que, si tout mois est astronomiquement double, Juin l’est différemment des autres. Tout mois de l’année, en effet, voit ses levers de soleil chevaucher deux constellations du zodiaque : deux-tiers de temps pour le signe qu’il termine, un tiers de celui qu’il étrenne. Mais Juin, voilà, est fait de deux tiers de printemps – son moment Gémeaux – et d’un tiers d’été – son moment Cancer : en lui se joue le sort de la plénitude (comme en décembre, seul autre mois aussi ambivalemment riche, qui, achevant le Sagittaire, voit mourir le lièvre dionysien de l’automne, et, entamant le Capricorne, voit naître la salamandre vulcanienne de l’hiver, se joue la grandeur du temps, ou l’avenir de l’adieu. C’est le jour de Perséphone, ou Coré, qui s’ouvre alors, pour une saison, la porte sombre de la terre)

                               » ô

Juin, cher souvenir, je te sais

le mois des grands jours,

véritablement le grand mois

dans la jeunesse de la terre

et du ciel, jusque quand

le soleil est au plus haut du ciel,

si du temps nous est de reste,

et que nous vivons deux fois l’an

le meilleur des jours, celui

de toi, Coré, puis celui de Juin

dans sa gloire la plus grande  » (Hervé Micolet, p.22)

 En juin, la vie (sous les Poissons, le Bélier, le Taureau) est pour l’essentiel faite, menée à bien : elle a donné ce qu’elle devait. Reste à la penser.  Et les Gémeaux sont comme l’arpège (virtuose, cérébral, un peu défensif) de la vie donnée, son exercice déjà un peu distancié, comme le Cancer qui finira Juin cherche déjà, dans sa carapace un peu rêveuse, son étrange « armure » de « trilles », à protéger la vie du trop de soleil qui s’annonce : son silence (ou son murmure doux, enveloppant, un peu indidieux) vient comme recouvrir ou emballer la parole annuelle de la vie, et l’on sent bien qu’une telle coquille du devenir a l’ambivalence de ce qui limite et heureusement circonscrit la neuve poussée des choses, mais pourrait aussi, à l’occasion, proliférer elle-même, prospérer pour son propre compte, jouer à la dotation malheureuse d’une fécondité de métastases. Juin est compliqué, Juin a la réussite subtile, et le fanion métissé, alors qu’il y a des mois simples, « carrés », à l’essor un peu bébête, comme Mai. Mai n’est que l’acmé du printemps, fait du Taureau (où la vie se plaît sans nuances à son travail, et travaille sans recul à son plaisir) et des Gémeaux (de leur début heureux, celui des prises de contact maximales et optimales de la Nature avec elle-même, qui n’aura jamais si bien entre-communiqué, où l’élan créateur qui résout constamment les tensions est la  pensée suffisante, qui ne s’examine pas encore elle-même). Juin, à l’inverse, se regarde s’accomplir, entrevoit de quel opaque et monstrueux travail de maturation de la terre sa vitalité est venue, et se demande si sa si somptueuse surface est bien méritée !   

                               « Après

que les semences furent gardées

dans l’obscurité, la Surface

un moment triomphale

jusqu’au Solstice d’été, peut-être,

est avide de s’éjouir et pure vigueur

quasi, avec d’âcres senteurs

& les premières mouches viandardes

& un duvet émis dans l’air, comme

de plumes de poules dont voici

les carcasses. Nature ne cache pas

que sa reverdie se replante

dans un cimetière plus qu’immense,

si que le fastueux printemps

est la véritable fête des Morts.

Dans le règne heureux

où les ombres reviennent,

le jour de Coré, la Fille au jour 

J, ce n’est donc qu’un interrègne

dont Juin est le prince ivre,

puis après certainement

tout décline et dépérit,

et pour une heure d’aise

voici bien des ténèbres,

le salaire de ce péché mortel,

la jouissance … » (Hervé Micolet, p.18-19)

Cécile Holdban caractérise, elle, « Juin réel » comme l’enfant pour « toujours », comme courant devenu directement vie, comme l’innocence réussie et affichant complet, ou la folle et brouillonne plénitude de se former une fois pour toutes :

« Courant brouillon, berges sans repos
lieu de tous les spectacles
silence, si l’on sait le surprendre
le fleuve est notre oreille
de la source à l’embouchure
il fleurit sans raison dans ses ronds d’eau
et fête juin réel :
l’enfant pour toujours » (Cécile Holdban, p.41)

Or, bien sûr, il n’existe pas d’enfant pour toujours, sinon illusoirement dans le rêve (où, en nous, ce qui n’a pas grandi tient seul les commandes) et marginalement dans l’art (où l’oeuvre fait grandir, mais hors d’elle et pour d’autres, les « percepts » et les « affects » – comme disait Deleuze – qui dépassent ceux qu’ils atteignent, et ne les instruisent que des forces qui leur survivront). Le prodigieux Juin, oui, mais pour quoi faire ? (« Juin appelle le miracle,/ mais de quel assemblage ? », p.44), et, quand la Nature se surpasse ainsi elle-même, s’adressant « réellement » à qui ? (« cette voix, c’est son aire, son heure,/ c’est la question du jour à la nuit/ de Socrate à la mort/ de la langue au silence,/ et je veille/ pour l’entendre encore,/ et je veux dans ses trilles ouvertes/ fabriquer mon armure« , p.44). Le formidable Juin, devine Cécile Holdban, ne s’adresse qu’à ce qu’il dépasse, et cet amour réussi que la vie terrestre y a pour elle-même ne peut ni soutenir ni consoler nos propres élans d’amour, tous par contraste hétéronomes, particuliers, irréversibles. D’où la mélancolie sans issue de cette supplique à la Plénitude, elle auto-suffisante, sise en tous les » visages », et toujours sûrement cyclique, de Juin :

« Parle-moi, cher silence,
puisque le monde parle,
parle-moi quand celui que j’aime ne répond pas,
parle-moi surtout quand je n’entends
que l’écho de la grande angoisse
et du vent des vieux siècles 
parle-moi, quand
l’oiseau de proie qui tourne sur le pré
ni même la piéride ne me prêtent visage,
parle-moi lorsque l’arbre que je nomme
ne vient plus à ma rencontre,
que les étoiles ne rient pas,
que les enfants vieillissent
parle-moi, dis-moi vite,
car près de moi enfle une pierre,
c’est la pierre des rumeurs,
et elle devient un mal
qui ne se soulève pas, et la beauté s’y brise
et nous n’y pouvons rien » (Cécile Holdban, p.50)

Il fallait bien deux poètes pour établir Juin dans son impétueuse et un peu menaçante splendeur, et deux excellents, comme il le méritait. 

Jamila ABITAR – Chemin d’errance – Traversées, 2022, 60 pages, 25€

Une chronique de Marc Wetzel


Jamila ABITAR – Chemin d’errance – Traversées, 2022, 60 pages, 25€


       « Vous referez mon nom et mon image

         De mille corps emportés par le jour,

         Vive unité sans nom et sans visage,

         Coeur de l’esprit, ô centre du mirage

         Très haut amour » (Catherine Pozzi)

        « Je perds la chronologie

         et perçois l’être vivant.

         J’ai puisé tous mes rêves

         dans l’invocation de l’Unité

         et c’est dans l’Union

         que j’ai brûlé le temps » (Chemin d’errance, p.54)

   Il y a relativement peu de poétesses d’origine arabe dans la poésie française actuelle, et chaque émergence intéresse et instruit. Chez les jeunes hommes, plus nombreux à s’exprimer, le rap surtout permet un équilibre poétique entre engagement socio-politique et fidélité religieuse ou spirituelle (on peut y dénoncer ce que la France fait des coutumes ou des attitudes de vie qui ne sont pas nées d’elle, dans une langue retournée ironiquement, ou agressivement, contre sa propre souveraineté butée). Mais le rap reste pour l’essentiel masculin, car il ne peut combattre le rapport de la langue française à elle-même sans, peu ou prou, la combattre tout court. Les poétesses ont, elles, d’autres moyens, plus malaisés mais plus discrets et nuancés. De toute façon, les sentiments dominants dans ce recueil (la gratitude, la joie, la confiance, l’humilité, la perplexité) ne sont pas choses « rappables ». Et puis cette poète, elle, paraît compter sur la société et la vie pour la délivrer de sa fièvre poétique, et non l’inverse ! Lui importe le sang qu’elle héberge (« j’ai pris mon sang pour ma plume« , p.25), non celui qu’elle verse; et elle vit sa propre force poétique comme une troublante malédiction, comme si ce qui l’anime alors la forçait (douloureusement) à se dresser contre elle-même. Le chemin littéraire lui est spontanément comme une errance vitale : le droit que vient prendre son talent lui est trahison de ce qu’elle devait rester. Elle ne chante donc pas délibérément, mais ce qui la dépasse se sert d’elle (sans grand ménagement ?) pour se manifester. Trois courts passages le disent assez :

« J’aurais aimé ne pas être poète.

Ne jamais rencontrer sa flèche

à l’angle d’un souvenir

et tomber dans ce puits

de mythes » (p.54)

« Le poème n’est pas l’objet que l’on travaille,

nous sommes l’objet de son travail.

Il s’impose comme une vérité nue

et renverse parfois l’ordre établi  » (p.52)

« Qui pourra me libérer

de cette âme poétique

emprisonnée dans mon sang ?

Je me perds dans la logique du dialogue,

je reconnais l’exil de moi-même,

le pas à pas d’une culture » (p. 32)

  Cet « exil de soi-même » est chose complexe, et remarquablement sincère. C’est à la fois le déchirement d’une inspiration qui, par principe, entraîne trop loin, fait prendre langue avec ce qui nous échappe, amène là où notre passé n’est pas prêt; c’est aussi le tranchant d’une transplantation : de la lisière marrakchie du désert aux bureaux de l’Unesco ou aux bibliothèques de Cachan, se saisir de ce qui nous aura fait vivre (ce dont est comptable tout effort poétique) forme voie aiguë et périlleuse : la parole doit à la fois choisir sa direction (pour se mettre en chemin), la distance à parcourir (le bout de chemin à authentiquement faire), son intensité (pour se frayer quelque chose d’à la fois vivable et sensé dans ce qu’on explore), et rien n’est jamais joué, car la greffe des rêves successifs doit, dans la poésie, impérativement prendre :  on ne peut s’y permettre le luxe de voir en nous rejetés les éléments de monde qu’on prend le risque constant de s’adjoindre. Parfois la largeur d’esprit qu’un poète exige de soi l’épuise (on laisse un instant filer la délicate identité à construire : « J’aime cette quiétude/ de ne plus être moi » p.53), mais l’irremplaçable cadeau de la poésie (parole qui permet à l’être de « toucher » ce qui n’est pourtant qu’à l’intérieur de lui, de « visiter l’indicible espace du dedans » (p.50) héroïquement.) ne peut plus se refuser bien longtemps. Jamila Abitar trouve là des accents d’une merveilleuse justesse, d’autant qu’avec la sincérité unique de la rescapée, elle fut aussi, à chaque fin de « désastre », sa seule confidente assurée. L’intimité blessée, et résiliente, réagit alors comme universellement à elle-même :

« Etendre le verbe à sa fonction la plus noble

et attendre qu’un vers tombe d’un nuage de légendes.

Braver les feuilles mortes

et disparaître dans le décor.

Aimer l’éclair d’un instant

mourir sans l’ombre d’un silence.

Mourir, en permanence dans le silence.

Suspendre l’envol, la fulgurance dans son instantanéité

et traduire en larmes ce qui n’aurait pu être écrit.

Le poème respecte les règles de la nature,

dans la joie, il l’emporte ! » (p.45) 

  Malgré l’obscure richesse du propos, tout importe ici. La noblesse est vivante (la noblesse consiste à se sentir fait(e) pour le meilleur. Ce que l’on sait du Bien, le faciliter et travailler à le répandre : voilà l’office « noble » – oui, chevaleresque et solennel – qui se fait devoir de mériter tout rang auquel prétendre, et ne fait blason de conduite que de sa seule bonne volonté ! L’exigence de la poète éclate partout : toute devise facile à vivre serait publicitaire ou illusoire). Sa résistance est résolue, mais respectueuse : « Aucune résistance n’est plus forte/ que celle qui échappe à la mort » dit tranquillement la page 51 : cela veut dire que résister à la mort fait savoir infailliblement à quoi exactement obéir valablement à et dans la vie; et il s’agit bien de résister à la mort de sa conscience, non à une vie d’elle qu’on voudrait se cacher, comme le patient du divan « résiste » à tort parce qu’il ne veut pas entendre parler de la vie réelle de sa conscience ! Le refoulement, dit-on, décide (ruineusement) de supprimer toutes les images pour s’en cacher sûrement une seule, alors que la parole de la poète voit et veut l’inverse :

« S’écrit le poème,

vent violent

assis sur un nuage de consciences.

Les poètes sont les témoins de l’image perdue.

Ils tentent de la restituer dans toute sa véracité (…)

Un tas d’immensités égaré dans le vide,

dans un rien, où l’on trouve le mot à dire » (p.44)

  J’ignore s’il y a une tonalité arabo-musulmane propre à l’existence dans ce qui est chanté ici; le réalisme spirituel (en Occident, les croyants revendiquent leur âme, les athées la réfutent – mais ici notre poète se demande plus prosaïquement si elle serait d’abord digne d’avoir usage de l’une d’elles) en tout cas impressionne. La tension avec l’environnement laïque est formulée (et apprivoisée) de manière fine et surprenante :

« Marche exilée

De tout temps, j’ai porté des voiles pour assurer

à ma démarche, une part de féminité.

Je porte toujours l’habit qui rappelle

le dernier instant » (p.31) 

   De même, le multilinguisme heureux trouve matière à (p.19) faire se connaître des langues entre elles dans le locuteur, et fait de la poésie (p.13) l’amorce sûre de leur naissant goût mutuel. Dans la poète même, peut-être, la langue arabe est son orient (« l’éternel regard du soleil levant » p.33), qui laisse ensuite se déployer librement, hors d’elle, la course « française » du sens jusqu’à son logique crépuscule. De toute façon, on ne comprendra pas tout, mais (admiratifs, et reconnaissants) on s’inclinera, car si bien des aveux, c’est vrai, restent (pour l’instant ?) ici mystérieux, cela signifie pourtant qu’à chaque fois, par cette poète vaillante et délicate, rude et raffinée, le mystère est, pour nous, passé aux aveux : 

« J’ai vu la stupeur remplir leurs yeux,

rebrousser chemin.

Il faut être du pays pour parler aux pierres.

Il faut être d’ailleurs pour reconnaître les fleuves.

D’où je viens,

la brise du matin est une évidence.

La musique est noble et atteint des hauteurs

que seule l’ivresse ou la langue peuvent approcher.

C’est ici et maintenant que se joue le verbe,

dans une ultime déraison, je touche son nom.

S’élargissent les mots, les pleurs et la censure.

Aurions-nous tort de croire au seul pouvoir des mots ? » (p.37)

©Marc Wetzel

Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel


Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€


L’universalité de la torture le prouve : on fait violemment avouer ceux qui nous semblent seuls à savoir quelque chose d’intéressant. Mais d’un poète qui, en sens inverse, avoue toute sa vie quelque chose qui paraît plutôt indifférer les autres, et qui insisterait pour qu’un lecteur lui explique, du dehors, ce qu’il peut bien être seul à savoir – et dont lui-même (le poète) ne devine que le trouble associé, l’amère et pourtant jubilatoire insistance, l’effet sur lui de ce qui l’accompagne, à son insu, depuis à peu près toujours, de ce poète (né en 1941), donc, hanté par ce qu’il a affronté sans jamais l’avoir vu en face, que dire ?…

« Toute surface abolie

bleus et blancs inédits

ouvrent l’instant de mer

la mer

son lent tempo du petit matin

cette certitude qui vient

cette sérénité plein jour

plein jour sans écaille

plein jour aileron

plein jour    plein jour » (p.16)

  … Qu’il est vieux, qu’il est seul, qu’il arpente sans mot dire quelques kilomètres carrés de la côte languedocienne, qu’il n’y attend personne (en tout cas, pas un quelqu’un qui serait déjà formé), mais qu’il se sent lui-même comme « attendu » par quelques micro-milieux qu’il traverse, par ses biotopes favoris, par les « éléments » constituant les canaux, les dunes, les arbustes, les filets (de pêcheurs), les lagunes et les pluies, qu’il croise ou pénètre.

« faire corps

avec la peur du scarabée

sur le versant sombre de la dune

faire corps

avec le sort des chardons bleus

dévoués à l’emprise du sable

faire corps

avec le double de la dune

deviné dans ces deux nuages dos à dos » (p.47)

Et ce n’est pas un délirant, pas un manieur de providences, pas même un fan de hasards, mais c’est bien ça qu’il fait : il y va, il se rend à certains endroits (en certaines heures, saisons et circonstances, sans doute) pour savoir si, oui ou non, il y avait, justement, « rendez-vous ». Encore une fois, ni paranoïa, ni mythomanie, ni animisme (c’est un savant politiste et sociologue, un universitaire, un tout à fait rationnel sur lui !) dans cette constante et simple interrogation – qu’il mène et qui le mène partout : « Me voudra-t-on quelque chose ici ? ».

« Venus

sans y être tenus

tiraillés

entre tourments et extases

leurs faces lissées par

les rafales

leurs pas guidés par

l’appel de l’instant » (p.42)

 Il vient voir ce que ça donne d’être arrivé où il est. C’est un touriste (un marcheur d’agrément, un visiteur à pied), mais ontologique, mais de micro-déplacements, mais perplexe et scrupuleux. C’est un collectionneur (en tout cas un collecteur) de présences personnelles. Et, à ce titre, avec les décennies qui roulent, passent et, une à une s’écartent, que sait-il, qu’en a-t-il appris ?

« Éveillé

avec le regard du fond

l’homme avance

parmi les choses du bord de mer

choses semblables et choses étranges

accompagné

par l’escorte des mouettes

il rejoint ce lieu crucial

où la mer sacrifie son sel pour les salins » (p.57)

 Une certitude : partout où il va, il se met – littéralement – à la place de l’endroit. Par exemple, ce « littoral »; ce promeneur baroque semble spontanément et résolument renverser les rôles de l’immense rivage, et demander : qu’est un littoral, pour la mer ? Pourrait-elle y saisir son littoral ? S’y sent-elle, de quelque façon, débarquer ? Y a-t-il là pour elle côte – et côte flottante ?! Le « litus » latin (dont vient litoranus, et notre littoral) est mot d’étymologie obscure, mais si, comme Jacques Guigou, on prend la place de la mer, alors le participe passé « litus » (de lino-linere = étaler, couvrir) prend tout son sens. Le littoral devient ce que la mer, périodiquement, recouvre, barbouille, c’est à dire à la fois souille et efface. Il est son impossible, et inévitable flanc à elle (comme on dit flanc de colline, mais fluctuant), la côte thoracique du va-et-vient de sa respiration. C’est elle, la touriste de ses courants, le flanc de ses houles, la dévaleuse de ses rives.

 Et pour elle, quel mal y-a-t-il ? En son fond, bien sûr, elle est blessée de plastiques, de surpêche, des eaux usées de notre Éden industriel; mais là, sur le rivage où la mer enflée avance – avançant, non parce qu’on le lui dit, mais parce qu’elle gonfle selon les conséquences de ce que notre raison technoscientifique s’est depuis un bon siècle dit à elle-même, elle est exactement sans mal littoral !

« Sans mal

ce littoral et sa bonne nécessité

sans mal

ces sables ensemençant

sans mal

l’éphémère substance de la mer

sans mal

l’observance de cette lumière

sans mal

ces fleurs du tamaris d’été

validées par le vent » (p.28)

Voilà donc ce que notre incessant promeneur est venu demander au bord mouvant et frémissant, de mer : le secret de l’absence en celui-ci du mal, car si les eaux littorales ne connaissent que la bonne nécessité, nous en connaissons toutes les autres (les contraintes fâcheuses, arbitraires, vaines, conflictuelles, contradictoires); si en elles matière et lumière se respectent (observance) l’une l’autre, et ne s’entre-répondent (ensemencement) qu’en juste mesure, nous violentons ce qui nous fait vivre et mourons de nous violenter; si le littoral ne retient que des fleurs de tamaris validées par le vent (c’est à dire à la fois brassées, fécondées et sauvées par lui),  nos produits ne trouvent rien hors d’eux qui les recycle ou les justifie. C’est que nous, à l’inverse, jouissons mal – de ne pas savoir désirer, et désirons mal – de ne devoir que jouir. Alors que pour la nature littorale, toujours :

« Ici

à même ces sables irréfutables

tu sais maintenant

que     pour la mer

désir et jouissance

ne font qu’un » (p.29)

Sombre, c’est vrai, est ici la leçon de présence, mais la beauté du crépuscule n’est, pour la beauté elle-même, qu’une aube de plus; littoral avec bien.

©Marc Wetzel