David Giannoni, Alrededor : poéconte et musique, , musiques par Roberto Grilli , Bruxelles : Maelström reEvolution, 2025.

David Giannoni, Alrededor : poéconte et musique, , musiques par Roberto Grilli , Bruxelles : Maelström reEvolution, 2025.

ce livre s’accompagne d’un univers sonore et musical, accessible sur les plateformes de streaming et téléchargeable à prix libre sur Bandcamp http://urlr.me/qTGwN


Alrededor, qui en espagnol signifie « autour », est un conte poétique évoquant la quête initiatique d’un homme qui quitte ses proches et s’isole sept ans dans la forêt, près d’une rivière, afin de chercher de l’or qu’il soit réel ou symbolique. Durant ce séjour, sa femme, sa fille et quelques proches le rejoindront lors de rituels et de moments intimes tandis que, dans le même temps, il sera amené à rencontrer son double : Loup.

On l’aura compris, ce récit est avant tout celui d’une ascèse qui n’est pas sans rappeler celle évoquée dans « Mont analogue », ce roman inachevé de René Daumal rédigé entre 1939 et 1944. En effet, dans ce roman d’aventures alpines, René Daumal évoquait l’histoire d’un groupe d’amis partis à la découverte d’une montagne mystérieuse, lieu d’une très haute valeur symbolique censé regorger des plus hauts secrets de la spiritualité ; en bref, à travers ce roman, Daumal évoquait une quête spirituelle où l’alpinisme servait de métaphore à l’élévation intérieure. Et Il n’en va pas autrement dans  « Alrededor » où David Giannoni, associant à sa démarche sa femme Nadejda et sa fille Gioia, met au jour  la quête initiatique d’un homme qui se défait de ses certitudes intellectuelles et matérielles pour s’extirper d’une vie stagnante, retrouver un rapport spontané avec l’existence, unifier son être avec le grand Tout, découvrir  une nouvelle perspective cosmique et en définitive, se mettre au monde une seconde fois.

En effet, le poète évoque ici  la trajectoire d’une quête spirituelle par le détachement, le lâcher prise, l’aventure, l’introspection, le travail du souffle, le jeu, le mouvement d’un geste qui à chaque instant redessine l’espace ; mieux, le poète évoque ici l’histoire d’un homme soucieux de faire de chaque instant de sa vie une opportunité d’éveil. Ici,  chaque texte  « chante » pour des images inconnues, célèbre les contours  d’une vie sans visage ;  ici,  chaque  texte nous rappelle  qu’il faut toujours penser à élargir la définition qu’on a de soi, suivre l’ordre de la nature plutôt que de chercher à le bouleverser ; ici, enfin, le monde minéral, végétal et animal s’entrecroisent, produisent un rythme, initient un mystère. En bref,  « Alrededor » est un texte d’initiation à l’inconnu de soi qui nous rappelle  qu’il y a urgence à vivre, à être et à devenir sans fin…   

extrait

C’est alors qu’il l’entrevit

Ce reflet

Comment cela pouvait-il être ?

Il plongea au plus près de l’origine

Du scintillement

Yeux ouverts il vit

Son cœur battait la chamade

Il poussa de toutes ses forces sur ses jambes

Alla plus loin encore

Plus profond

Il y était

L’air manquait

Il fit ce dernier effort

Et de ses deux mains

Délicatement

Il retira du mur de pierre

Tout en bas

La pépite d’or                    

Anne-Marielle Wilwerth, La haute couture de l’infime, illustrations de Marc Bergère, Waulsort : Bleu d’Encre Editions, 2025.

Anne-Marielle Wilwerth, La haute couture de l’infime, illustrations de Marc Bergère, Waulsort : Bleu d’Encre Editions, 2025.


À l’écoute de ce qui l’entoure, réceptive à la beauté du monde, à ses grâces et à ses dons, Anne-Marielle Wilwerth tente ici de capter les étincelles du vivant, d’interroger ce que d’habitude notre attention néglige, d’approcher ce qui n’a pas de visage.

Alignons nos altitudes

pour sublimer

l’ici

en ce qui se vit

C’est que le réel est autre, changeant, multiple, irréductible aux savoirs constitués et aux dogmatismes en tous genres ; c’est que le monde dans sa forme donnée n’est pas le seul monde possible ; c’est que la vie est transitoire, n’a pas de réalité permanente et que rien n’existe tel que nous le pensons. Partant de là, l’auteure tente ici d’interroger l’indicible, d’approcher l’invisible réalité sensible, de déjouer les faux-semblants et en définitive, de renouer des liens avec le réel fulgurant.   

Ce qui scintille
entre les êtres
ne brise le silence
que pour occuper le bleu

On est ici en présence d’une poésie qui évoque le mystère et l’essence secrète des choses ; on est ici en présence d’une poésie qui porte en elle l’impossibilité du langage à approcher le monde dans sa réalité ; on est ici, enfin,  en présence d’une poésie qui fait l’éloge de la lenteur, de l’infime et d’une forme de silence, qui n’est pas vécu comme l’absence de bruit, mais comme  écoute attentive, sensibilité, ouverture à tous les mouvements du cœur et du corps.

Jamais la pluie

ne parle ni du passé

ni de l’avenir

Seul notre esprit baptise

ses invisibles

Bref, à travers ce  beau livre rehaussé des magnifiques illustrations de Marc Bergère, Anne-Marielle Wilwerth n’a de cesse  de traduire la subtilité et l’intensité du présent, de mettre au jour la part d’inconnu qu’il y a dans le monde et plus encore en nous voire de remettre la beauté et la lumière au centre de notre être. 

Lorsque l’on souffle les bougies 

du doute

on fait remonter la lumière

des abîmes

Marc Dugardin, Personne dis-tu, préface de Anouk Delcourt ,Mortemart, Rougerie , 2025.


Tout le recueil tient par la tension entre ce « je » et ce « tu » mouvant. Dans ce « tu » se superposent des figures féminines, mère, sœur, amante/Anouk Delcourt

A travers ce recueil, préfacé admirablement par Anouk Delcourt, le poète ouvre la question de son être au monde, tente d’exprimer son moi profond voire de partager son besoin d’amour et de lumière ; mieux, à travers ce recueil, le poète met au jour la part d’ombre et de lumière qui rythme nos vies, ose l’espérance et tente de faire naître le désir de soi par le biais d’un regard vers l’autre consenti, assumé. On est ici en présence d’une poésie qui nous éveille à une réalité plus large, décrit cette dimension d’inconnu dans laquelle se joue notre présence au monde et révèle la fragilité de ce qui est ; on est ici en présence d’un poésie qui essaie de rendre l’insaisissable vérité de l’être, nous aide à cheminer vers la lumière du mystère qui nous traverse et s’ouvre à ce qui n’a pas de nom ; on est ici, enfin, en présence d’une poésie qui met au jour les limites de notre savoir ainsi que la difficulté d’être dans un monde que l’on n’a pas choisi et avec lequel il  faut bien composer chaque jour. Bref, pour Marc Dugardin, le poème apparait ici, plus que jamais, comme étant un moyen de rendre le monde habitable, de trouver le soi, de mieux se comprendre, de comprendre autrui, de respirer mieux et en définitive, de « révéler » ce qui est sans doute là mais est encore sans voix.  « Personne dis-tu » est un recueil à travers lequel Marc Dugardin se branche sur son cœur, convoque l’émotion, les sensations, le rêve voire l’inconscient pour dire le secret des blessures certes mais aussi et surtout pour sortir de son exil intérieur, renouer avec la présence et affirmer tant et plus son goût des autres et du vivant.

le soleil s’était couché
c’est tout
sauf cette beauté
déchirante qui ne voulait
pas quitter la scène
sauf ces silhouettes
noires au loin
entre terre et mer
je n’ai pas tiré
le rideau sur ton absence

Éric Chassefière, Pour que parle la beauté, Rafael de Surtis éditions, 2025.


À part un inédit consacré au Cambodge, Éric Chassefière rassemble ici ses récits de voyages, la plupart déjà publiés à Encres vives, aux éditions de l’Atlantique, Alcyone ou Sémaphore. Le livre est dédié à Michel Cosem, qui l’encouragea en cette voie d’écriture. 

Le titre résonne à la fois comme un choix d’écriture, et peut-être un appel à percevoir, accueillir la beauté de la Terre en ces temps obscurs. La beauté pour l’auteur nait de la saisie par les mots : « ce n’est qu’en cherchant à nommer / créer l’étincelle sur la pierre / que nous accédons à la beauté ». À l’instar d’André Breton, il préfère l’image «  tournée au possible vers la santé, le plaisir, la quiétude, la grâce rendue… Elle a pour ennemis mortels le dépréciatif et le dépressif ». 

Surtout attiré vers l’Orient, l’écrit sur la route garde toujours la même approche des lieux, des cultures et des êtres, pleine d’attention et de tendresse. Le corps se laisse pénétrer par les formes, couleurs, senteurs, musiques, cuisines, il en garde des éclats, « flamme étincelante d’un sari »  ou « vieille peau craquelée de la terre »…

Les pores traversés de brume ou de lumière, l’être s’ouvre à l’esprit des lieux, temple ou montagne, sacré ou profane. « Celui qui sait que voir / exige l’effacement / la douceur de la présence » se tourne vers l’autre, intense et fugace relation tissée à travers les regards, les sourires, la grâce d’une serveuse, la plongeuse aux yeux plissés, le pope photographe ou ce vieil homme assis face à la mer … Rien de touristique en cette approche, « le voyage est à l’intérieur ». En quête d’instants d’éveil au monde, à la présence, où tout soudain s’illimite dans l’espace et le temps. Réveille la mémoire personnelle ou collective, passé d’oppression ou de misère. L’écriture se fait sensible au ruissellement incessant des apparences, à l’infinie mouvance de la vie. Parfois le monde flotte, vibre, tourne, vacille, glisse, s’efface…Une prose souple et fluide épouse le multiple, avec la conscience lucide du risque d’émiettement si le fil ou le souffle ne relient plus le flux. On y perçoit le musical retour de motifs de l’œuvre, arbre, lac ou jardin d’enfance. 

Écrire son voyage, ici, c’est s’amplifier, s’unir à toutes les formes du vivant, dépasser sa propre vie, « sentir couler en soi le sang de la montagne », « battre de la brûlure des pierres », sentir jusque dans son corps vibrer la terre…Plus encore, c’est « le sentiment d’atteindre au merveilleux, à l’inexplicable »

Carino Bucciarelli, Une poignée de secondes, images de Laurent Danloy, Billère : L’herbe qui tremble, 2025.

Carino Bucciarelli, Une poignée de secondes, images de Laurent Danloy, Billère : L’herbe qui tremble, 2025.


Dans « une poignée de secondes », Carino Bucciarelli met au jour l’absurdité du cours incompréhensible des choses, les limites de notre identité ainsi que l’absurdité d’un monde troué de vie absente. En effet, ici, le monde apparait comme étant un objet étrange dénué de sens tandis que les personnages, souvent confus et infiniment seuls, sont le jouet du vouloir des autres et d’un univers aussi instable qu’hostile ; ici, le moi profond se dilue, l’illusion et la réalité se confondent tandis que la vie apparait dans ce qu’elle a de convenu, de pathétique et de dérisoire. En bref, à travers ces textes insolites et souvent drôles, le poète  pose malicieusement la question de savoir s’il y a bien une vie avant la mort ; mieux, pariant sur l’incertitude du réel, il prend un malin plaisir à stigmatiser notre difficulté d’être et de communiquer dans un monde où nous sommes, le plus souvent, étrangers aux autres et à nous-mêmes. En bref, « Une poignée de secondes » est un livre à travers lequel le poète questionne une nouvelle fois, avec le talent et la subtilité qu’on lui connait, l’être, la parole, le quotidien, les apparences et en définitive, notre condition humaine.   

Retire ton masque !

Je n’en porte pas

Retire tes gants

alors !

Je n’en porte pas

tu le vois bien

Retire ta personne

de ce monde trop peuplé !

Cela oui je le peux