Ni plus ni moins, Haïkus de Katina Vlahou, Photographies de Bernadette Mergaerts, Editions Fileni Lorandou, Kerkura, 2018

Chronique de Cypris Kophidès

Les Haïkus de Katina Vlahou

Ni plus  ni moins qu’un texte et qu’une image : un haïku (Katina Vlahou) et une photographie (Bernadette Mergaerts) côte à côte. Quand le regard enveloppe les deux, il saisit le mystère d’une rencontre.

C’est un territoire qui se dessine peu à peu à la lecture de cette suite de trente haïkus : chuchotement de pétales, froissement de feuilles, réseau d’affinités entre rythme des saisons et rythme du poème. Un territoire traversé par un escargot, la lune, un nuage, une petite barque, une grappe de raisins, le sable, le ciel… Un territoire où dansent les mots maturité, mémoire, souvenirs, futur, rêve, sagesse.

L’eau imprègne les paysages, gouttes ou pluie automnale, source, vagues ou mer immense, eau qui appelle à la rêverie. Une plante se courbe, une fleur se plie. Cette révérence n’est pas servitude, bien au contraire. Elle est signe de la maturation effectuée, inscrit dans le dépouillement. Tout est prêt, tout est mûr. Déclin ou/et plénitude ? L’accomplissement se fera-t-il ? La récolte arrive. Elle peut être jouissance sans possession : Ta fleur / sera la plus belle / si tu ne la cueilles pas.

Du cyprès ou du cyclamen, nous partageons le chagrin ou l’amour. Les sentiments humains s’enlacent aux mouvements d’un coquelicot ou aux couleurs d’un papillon dans une sorte de danse immobile où se révèle l’intime de l’auteure. La sensibilité de Katina Vlahou trouve dans la forme minimale du haïku l’épure où capter la beauté dans son éphémère passage, ce presque rien à recueillir avec toute la délicatesse possible pour tenter de le restituer sans l’altérer, une forme qui permet aussi de dire le profond, le complexe, sans s’appesantir :

Et si je porte ma vérité / comme un masque / me reconnaîtras-tu ?

En trois vers, elle célèbre un instant modeste, une attente, la solitude des êtres, mais aussi la vie partout présente, fragile, furtive, ignorée. Elle contemple, rêve, interroge ou s’interroge. Certains haïkus sont une injonction, ils sont adressés, et le tutoiement intervient, d’autres sont des aphorismes, d’autres questionnent :

Quelle école / t’apprendra l’amour / petite âme ?

Que nous murmurent ces tableaux éphémères ? Ni plus ni moins que rencontrer le monde dans un coquillage, une anémone de mer, un caillou dans l’eau, saluer l’humble force de leur présence, laisser advenir en nous ces vies minuscules, se laisser pénétrer par tout ce qui bouge imperceptiblement, entraîné par le temps, maître invisible des cycles et des saisons, constant passage de couleurs et de souffles.

L’essentiel, oui. Τα ελαχιστα,

Dans ses photographies, Bernadette Mergaerts trouble nos sens en donnant à voir un reflet ondoyant, une ombre fantomatique, des signes nuageux, un ciel renversé ou une terre qui s’envole. Ses photos ne sont pas retouchées : il s’agit bel et bien de morceaux de paysage surgissant par le cadrage carré, un cadrage choisi par la photographe. Son regard capte un morceau de réel où matière, signes et couleurs proposent une ligne graphique, une esthétique picturale. Figuration et abstraction y perdent le tranchant de leurs frontières.

Un haïku et une image se font face, interrogent, l’un et l’autre, chacun à sa manière, le caché, l’infime, le trois fois rien en qui se découvre un infini. D’une page à l’autre, nous sentons une double création à l’œuvre et c’est peut-être là ce qui émane aussi de roboratif de ce livre, la jubilation de la rencontre de deux sensibilités.

Nous contemplons la photo avec les mots du poète, les mots du poète dansent devant la photographie, s’y accrochent ou glissent, double résonance pour celui qui regarde.

Le livre refermé, l’énigme insiste, le désir naît de revenir à la première page :

Ouvre grand mon corps / portes et fenêtres / L’amour est là.

©Cypris Kophidès

Corfou octobre 2018

Ni plus ni moins,Haïkus de Katina Vlahou, Photographies de Bernadette Mergaerts, Editions Fileni Lorandou, Kerkura, 2018

Il faut saluer la traduction fine et sensible en langue française de Bruno Dulibine et rendre hommage à la belle réalisation de l’éditrice Fileni Lorandrou.

Cathy Garcia Canalès, Aujourd’hui est habitable, poésie, Cardère éditeur, 36 pages, 2018, 12€

Une chronique de Lieven Callant

Cathy Garcia Canalès, Aujourd’hui est habitable, poésie, Cardère éditeur, 36 pages, 2018, 12€

« Aujourd’hui est habitable » affirme le titre de ce recueil de poésies. Reste à savoir par qui et comment? 

Pour le savoir, il faut peut-être se rendre au jardin. En ce jardin intérieur aussi. Apprivoiser son regard, être capable de distinguer sans juger, sans abattre, sans disqualifier. Utiliser le silence pour lancer ses messages, attendre, comprendre. Redouter et douter encore. Se mettre à la place de l’arbre, de l’autre. Suivre les racines au-delà des tourbes noires, des terres bouillies par la pluie. Contourner les dires « D’austères marionnettes (qui) attendent à la porte avec leur couteau à moelle »

Se délester, se désengluer, s’estomper en commençant par les angles. L’être humain est plein de contradictions. Il n’est pas facile de savoir ce qui se cache sous les mots qu’il nous donne ou nous lance telles des graines qui devraient nous nourrir. Tellement de phrases finalement blessent, ne sont pas à leur place. Tellement de lucioles se font passer pour des étoiles.

J’ai le sentiment que c’est contre cela que s’élève la poésie de Cathy Garcia Canalès. Elle témoigne d’un travail personnel complexe. En quelques pages, elle invente son langage avec ses références propres, ses significations spécifiques, ses jeux de contrastes ou ses potions de mots presque semblables. C’est finalement entre les lignes, au détour d’un assemblage de mots que l’on découvre l’humain, le végétal, la vie suintant autour du minéral. Les astres, les mots, la vie se cache dans le jardin de Cathy Garcia Canalès. Le jardin du poème, le jardin de l’écriture. 

« nos mains dépliées

les dés d’argile roulent

comme des perles »

Habiter la poésie ce n’est pas qu’habiter une prison obscure, ce n’est pas chercher d’une manière sournoise sans jamais oser se l’avouer qu’on ne désire que la gloire. Obtenir le pouvoir sur les mots. Nous forcer à les boire. 

« tandis que s’envole la chimère

libre et merveilleuse

nous secouerons la pesanteur

pour fuir l’étreinte des goudrons

roulerons sous les horizons

tranchants comme des rasoirs

à la gorge du ciel »

Le travail poétique de Cathy Garcia Canalès explore l’aujourd’hui. La brièveté omniprésente. Explore les chemins jonchés de ronces, de racines, de sources entravées, de saisons qui se mélangent. L’auteur avance sans machette, sans s’empêcher de regarder, de comprendre que son amour est un combat et que rien n’est gagné d’avance.

« bientôt nous irons nous aimer

la tête ourlée de pluie »

La poésie de Cathy Garcia Canalès au même titre que deux des images qui accompagnent les textes ne montre pas uniquement ce qu’elle donne à voir ou décrit avec une précision tranchante. Elle canalise des zones de flou, de brumes et devient en certains points abstraite, inimaginable. 

Cette semi-abstraction devient habitable il faut juste franchir une clôture, nos frontières. 

« la rumeur fauve du soir

perce la gangue du monde »

« dans la cuve des constellations

un dangereux morceau d’immensité

oeuvre et s’enroule »

Toutes les clés de cet endroit habitable ne nous sont pas offertes car les serrures changent d’un individu à un autre mais aussi parce qu’il nous faut apprendre que ces clés n’ont pas à tomber dans les mains de n’importe qui. Cet espace habitable se préserve. Se cache là où on ne le soupçonne pas. 

Quelque chose de ce livre et sans doute l’essentiel s’échappe toujours. Est au delà de ce chemin défriché. Quelque chose nous pousse à nous demander: « Vais-je bien? »

Lieven Callant

Claude Luezior, Jusqu’à la cendre, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2018.

une chronique de François Folscheid 

 

Z119 1ère couv. Jusqu'à la cendre

Claude LueziorJusqu’à la cendre, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2018.

 

 

Ce qui tout d’abord, dans ce texte poétique, réjouit l’esprit – le nôtre, l’occidental, le « français » –, c’est la symétrie. D’un côté, les « poèmes » – coulée des sentiments, lave des révoltes, sève des désirs – , versifiés en la docte exigence ; de l’autre les « poèmes-réflexion » – sur la poésie, sur soi, sur le monde –, petits textes en prose poétique, épurés et denses, tirés au cordeau. Deux manières, deux formes d’écriture en regard, comme en écho, dans un bel équilibre.

Puis on se laisse emporter en ce moût de mots/que tuméfie à l’automne/un soleil épars. Mais le poète nous prévient : s’il s’agit de respirer à contre-courant/des stridences perverses, et si sa main pourtant combat/ jusqu’à l’ultime phalange, ses pages sont alourdies de cicatrices.

Explorer les sédiments, danser sur les tessons de la douleur et de la désespérance, combattre les vents contraires – ceux du monde, ceux de l’écriture – pour une flaque de lumière, tel est le chemin initiatique que nous propose Claude Luezior.

À la fois poésie et pensée poétique sur la poésie, ce recueil trouve son axe dans un petit poème en prose qui à lui seul est un manifeste sur le statut ontologique du poète. On y lit que celui-ci est cet être qui lacère ses idées de mots étranges […] son allure est celle de l’orpailleur, courbé sur sa goutte d’eau, traquant la plus folle paillette.

Souffrance, ivresse, combat de la poiêse, mais aussi humilité du mystique, du poète qui a vu son feu Saint-Elme sur l’Océan d’Illusion et cet inépuisable caléidoscope du verbe qui s’effrite et se délite, pour finalement ne rien dire, ou si peu.

Qui est sensible aux dangers artistiques de « l’art engagé » peut s’inquiéter de voir l’auteur mettre un pied, ici et là, dans l’arène du siècle ; ainsi Djihad, ce long poème émouvant, appel au cœur invisible de ce frère au bord du puits, mais la hauteur de vue et la qualité formelle font que la poésie, ici comme ailleurs, ne perd rien de son plumage ni de son ramage.

Le recueil s’achève sur l’image de la maladie d’Alzheimer, allégorie de la dislocation de l’être et de la pensée en notre monde d’aujourd’hui… Oui, nous sommes au bord de l’abîme, comment le poète, lui qui tend à l’évanescence comme les coquelicots, les papillons et les oiseaux, pourrait-il ne pas être le « lanceur d’alerte » par excellence ?

 

Une poésie puissante, lumineuse et sombre où s’agenouillent sur la page nos pensées les plus nues. Les vingt-huit poèmes en prose, par leur haut degré de polissage et d’épure, sont d’une qualité rare (on songe aux trente tableaux de Vermeer, tous réussis), sans pour autant que les poèmes versifiés en pâlissent, car en infinies torsades/ la matière fusionne/s’enroule et s’étrangle/aux commissures des roches/que les heures éruptives/déjà coagulent.

En équilibre entre le fatum contemporain et la brèche intimiste, cette œuvre magistrale élude l’écueil d’une poésie noire. Car, si l’heure est grave et sombre, la joie pure jamais ne s’éclipse : pèlerin au long cours, Luezior a un ciel étoilé dans sa bure. Il nous offre, avec toutes les soieries et les ellipses du possible, […] le fracas en musique, le désordre en lettres d’or, […] le lambeau en étoffe, et, au bout de la cendre, […] des mots d’amour pour mieux passer l’hiver.

 

©François Folscheid

 

Daniel De Bruycker, Passeports pour ailleurs, Poésie mémorielle Wu-Sun, L’Arbre à paroles, 291 pages, 2018, 18€

Une chronique de Lieven Callant

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Daniel De Bruycker, Passeports pour ailleurs, Poésie mémorielle Wu-Sun, L’Arbre à paroles, 291 pages, 2018, 18€


Tout livre de poésie est une aventure. Aventure de l’écriture, aventure de la traduction ou de la transposition, aventure d’autant plus périlleuse quand il s’agit de composer une anthologie rassemblant les poèmes des Wu-Sun, peuple nomade de l’Asie centrale. 

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L’aventure de cette anthologie est une histoire presqu’irréelle que raconte fort bien Daniel De Brucker dans la présentation. Presqu’irréelle car il a fallu quelques hasards heureux, des rencontres magiques, la perspicacité et la ténacité de quelques férus comme le linguiste d’origine croate, Ilan Precjev-Ilan (1927-2015). Rassembler les poèmes des Wu-Sun est le travail d’orfèvre de quelques chercheurs passionnés, de quelques rêveurs acharnées, de quelques poètes chanceux. Pour traduire les poèmes du tokharien au français, les deux auteurs de ce livre se sont aidés de plusieurs langues afin de saisir et de s’enseigner mutuellement les nuances à ne pas perdre dans la traduction et dans le but d’établir des analogies possibles avec le français.

« Toute écriture est célibataire, chacune attend, depuis toujours et pour autant de siècles qu’il le faudra, l’âme soeur dont elle rêve en secret: le lecteur qui la fera chanter. »

Est la phrase que garde à l’esprit depuis longtemps, Daniel De Bucker et qu’il attribue au professeur Ilan-Precjev-Ilan. C’est par elle que commence la présentation de l’anthologie car le poète en a fait une maxime qui le guide dans le travail de l’écriture et qui peut nous servir à nous lecteurs qui recevrons les poèmes à nous interroger sur leurs naissances, leurs voyages, leurs silences. 

Appelé sur le site d’un ancien cimetière sogdien près d’Arpa, à 2800 mètres d’altitude au coeur des monts du Ferghâna, Ilan Preciev-Ilan découvre un peu par hasard dans la niche d’une sépulture très ancienne, une pochette de cuir contenant ce qu’il croyait être une « panoplie d’herboriste ». C’est en voyant dans un musée, d’autres panoplies du même type mais réalisées à partir du cuivre qu’il comprend que ces assemblages sont les signes d’une écriture tokharienne. 

En étudiant de plus près ces panoplies et leurs copies réalisées par les héritiers Wu-Sun, Ilan Precjev-Ilan découvre qu’il s’agit d’un poème, l’unique et ultime poème qu’un membre de la tribu Wu-Sun dédie aux siens. Chaque membre de la tribu sera un jour appelé à rédiger le sien dans une langue qui finalement ne sera plus que dédiée à cela. Cette découverte bouleversera la vie du chercheur: il la consacrera à rassembler et traduire la quelque centaine de poèmes que les Wu-Sun ont su garder précieusement comme un secret.

Le dernier poème que les membres de la communauté Wu-Sun écrivent à l’approche de leur mort, ne se limite à n’être qu’un passeport pour l’au-delà, le futur défunt dresse un portrait de lui-même et de son bref passage sur terre en réalisant un mœñawidha à partir de feuilles de chanvre pliées de différentes manières réparties sur 9 cordes et entrecoupées par des brindilles et des baies, les cordes sont ajustées sur l’abaque. 

Les « panoplies les plus anciennes datent à peu près du quatrième siècle de notre ère. Mais le rituel serait bien antérieur. « le poème-abaque devait être suspendu au dessus de la tombe contenant l’urne funéraire, frémissant au vent- puis quand on eut remplacé le chanvre par des éléments métalliques tintant comme un carillon-, et rester là jusqu’à qu’une tempête le disperse ou qu’un voleur s’en empare. C’était le signe que le message était « passé » ou que les contingences de la vie-d’ici bas avaient cédé le pas à celle de l’autre vie.» Plus tard, l’usage d’en réaliser des copies écrites, conservées au sein du clan, a sauvé de l’oubli ce rituel si singulier.

Le poème comporte neuf vers répartis en trois strophes. La plupart des poèmes recueillis sont l’oeuvre d’auteurs anonymes et sont comme des testaments spirituels. Le rite qui consiste pour le futur défunt à réaliser son mœñawidha  « le geste lui-même a perduré presque sans changement, y compris la langue -qui bientôt limitée à ce seul emploi, s’est figée en son état ancien- et aussi l’alphabet qui la note(…) les signes de cette écriture reproduisent fidèlement la forme des éléments métalliques enfilés sur les fils de l’abaque eux-mêmes modelés d’après les feuilles, les segments de tige et les graines de chanvre d’antan. »

Pour bien comprendre les Wu-Sun, il faut pour Ilan-Precjev-Ilan se « faire une idée du traditionalisme presque maniaque de tout cela, quand vous ressentirez avec quelle rigueur ces gens se sont accrochés depuis trente siècles à la perpétuation de ce rite, ultime témoin de leur identité, et quand vous mesurerez l’espoir paradoxal attaché à ces minuscules testaments, oeuvre de mourants résolus, à l’approche du trépas, à se définir en tirant la leçon de leur existence alors je vous ferai lire les poèmes » Dit-il à Daniel De Bruycker.

« Le message était pour le vent, pour le ciel et rien d’autre. Les cendres étaient pour le sol et le temps, sans plus. Seul le souvenir, supporté par le mœñawidha, revenait aux hommes, à ceux du clan, à la descendance. La mémoire des leurs: pour eux, je crois bien que c’était plus sur que les tombeaux. »

Quand on prend conscience de ces particularités, des efforts combinés, on observe d’un autre regard la poésie. On ré-interroge sa singularité. Son pouvoir pour certains, ses limites pour d’autres. Son apparent déclin, son abandon ou au contraire sa magie retrouvée. L’essence ultime de la poésie se résume peut-être en cela: elle nous aide à vivre comme elle nous guide vers la mort tout en nous enseignant le caractère éphémère et presque vain de toutes nos gestes. Elle nous apprend à lire en creux, entre ses lignes, entre les signes qui bien vite s’évapore.

Tous les poèmes de ce livre ne sont pas dus à des poètes de métier, ils sont le dernier, l’ultime et souvent l’unique poème d’un homme qui tente dans ce dernier geste de se faire le témoin de tout un peuple que les guerres de conquêtes déciment, détruisent. En même temps que d’être une révolte, c’est aussi une voix qui s’éteint. Lucide. 

Notre longue histoire de conquêtes et de guerres a fait disparaitre bien des peuples et leurs secrets, a englouti des langues, des traditions, des arts, des connaissances, des sciences et des savoirs. Á cause de notre aveuglement ou plus simplement de notre désintérêt, de notre lassitude. Á cause de nos angoisses et notre peur de l’autre. J’ose croire qu’il faut à l’humanité un poème pour la sauver, pour éclairer sa conscience et ce poème germe en chacun d’entre nous. 

Daniel De Bruycker, accompagne chaque poème d’une remarque explicative et termine l’anthologie par de belles notes éclairées sur les Wu-Sun, sur la langue et ses supports, sur l’écriture unifiée d’un peuple dispersé.

En dehors de la singularité de chaque poème dans une langue qui ne propose pour ainsi dire pas de forme rigide et rigidifiée qui enfermerait dans sa rigueur toute la spontanéité et relative simplicité des messages, au delà de l’appel lancé à l’infini d’un être humain qui acquiert soudain la notion de la brièveté de sa vie, de sa maigreur, il subsiste malgré tout le sentiment aveuglant des pouvoirs mystérieux du poème. Au moment où il s’écrit, on croit tenir un pendant de vie, quand il se lit on n’en perçoit plus qu’une trace qu’on peine à reconnaitre. La recherche de l’ultime poème occupe une vie. 

Voici quelques extraits :P71.jpeg

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© Lieven Callant

Thierry Radière, Le Manège, Roman, Éditions Tarmac, 122p, 15€, 2018

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Thierry Radière, Le Manège, Roman, Éditions Tarmac, 122p, 15€, 2018

Un roman que j’ai lu d’une seule traite parce qu’il rassemble les caractéristiques chères à Thierry Radière. Les thèmes abordés sont la recherche d’une identité, les liens filiaux et les liens d’amitié, l’amour conjugal, la famille et la folle routine du quotidien qu’on peut s’amuser à perturber. L’histoire évoque une réalité tangible, dans laquelle il est facile de se retrouver, de se reconnaître. L’auteur y puise son inspiration pour construire des personnages qui lui ressemblent ou font partie de son univers proche. Un univers où les livres, la lecture et l’écriture ont une place importante à côté de l’amour que l’auteur réserve aux siens. La lecture, l’intérêt pour les livres et leurs contenus impliquent un rapport à la vie différent car se crée l’habitude de se questionner et de se remettre en cause. Ces remises en cause impliquent que l’on tisse un lien avec l’autre avec les autres qui soit basé sur un désir réel et profond de le comprendre ou de chercher à le faire. Le personnage principal, Jean-Marc est un homme qu’on sent impliqué dans la vie des autres, de sa fille Nina mais aussi de son épouse qui vient d’apprendre la vérité longtemps cachée par sa famille de ses origines. Son père naturel était un Tzigane et elle cherche à savoir qui était ce père fantôme. 

Jean-Marc travaille dans une médiathèque en tant que bibliothécaire, si ce travail le met en contact avec les livres, il regrette toutefois de ne pouvoir en lire plus et de ne pas établir avec ses collègues de travail d’autres liens que ceux strictement professionnels qui consistent à ranger et trier les livres. 

Tous les mercredis, il emmène sa fille Nina faire des tours de manège. Ces moments d’échanges sont appréciés tant par l’enfant que par le père, des moments de jeux et de rêves. Le manège devient comme un symbole, un axe magique qui redistribue l’énergie, le rêve, un axe autour duquel migre la vie, ses questionnements, ses parties de plaisir et de découvertes mais aussi les moments plus pénibles et sombres quand on sent que la roue tourne, à tourné et que la chance et le bonheur sont des valeurs qui fluctuent. L’enfant ne peut pas toujours rester sur le manège. La vie n’est pas que jeux.

Jean-Marc se lie d’amitié avec le forain Paulo. Ce qui a attiré le forain vers ce père, c’est le fait qu’il soit le seul à lire parmi tous les parents qui attendent autour du manège. C’est comme si Jean-Marc contrairement aux autres parents qui restent dans l’admiration de leurs bambins était le seul à offrir un réel partage, un réel engouement pour le jeu et le plaisir de faire quelque chose qu’on aime. C’est comme si Jean-Marc participait à quelque chose de précieux et de lumineux alors que les autres parents se limitaient à rester des spectateurs de ce bonheur.

Paulo écrit des poèmes et qu’importe s’il n’a pas été longtemps à l’école et dit ne pas savoir très bien écrire. Thierry Radière en profite pour déclarer que la poésie n’appartient pas qu’aux érudits et aux universitaires, elle est aussi du côté des gens simples et sans prétentions, elle est de notre côté, à vous, à moi, à n’importe qui. Les raisons qui motivent le forain n’ont vraiment rien à voir avec les motivations et les ambitions des « grands écrivains » puisque c’est son fils de cinq ans qui l’a désigné comme roi des poèmes alors que pour la première fois de sa vie, Paulo avait remporté la fève, trophée d’une galette des rois. La poésie se situe bien là et fait définitivement partie de ce monde imaginaire et imagé de l’enfance. Les poètes sont des enfants. La vie un carrousel. Accepter les changements, renoncer à s’enliser est un défi permanent que les personnages de ce roman relèvent admirablement. 

La poésie sous ses diverses formes et celles aussi que l’on rencontre chez l’autre qu’on aime est au coeur de ce livre. La poésie est bien plus que des mots, elle est un espoir, une manière de vivre, une façon de guérir ses blessures. Le principal message de ce roman réside en ce pouvoir retrouvé, ce pouvoir renouvelable qu’elle offre à ceux et celle qui lui réservent une place et se défont des préjugés. 

Thierry Radière est un des auteurs régulièrement publiés par Traversées. Dans le N°88 on peut lire une de ses nouvelles « Le rôti de porc » 

 © Lieven Callant

Le « tungstène que le serpent ne pourra jamais transpercer »*

Une note de lecture de Daniel ILEA

Sanda VOÏCA, Trajectoire déroutée, poèmes, éditions LansKine, Nantes, 2018.

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Le « tungstène que le serpent ne pourra jamais transpercer »*


 

C’est dans l’enfance baignant dans le soleil noir de la mélancolie que la mère plonge à la recherche de sa fille, du « bleu royal » (ou baume) de la Poésie. Ce « bleu royal », le même que celui du tungstène, traverse le livre et le monde ; c’est aussi celui de la ceinture, nœud sur l’estomac, autour de la taille, enveloppant également le cœur de la mère (p. 18) ; celui de l’eau claire et froide, avec laquelle la mère s’identifie, d’une baie (p. 65) ; celui du bien-aimé lui-même (p. 20) ; celui de l’air, du ciel, du jour.

 

Le ventre est ambivalent : c’est le ventre béni de la mère, d’où la fille est sortie, mais c’est aussi celui de la fille, devenu le siège de sa maladie mortelle : « Qu’il y ait donc une flèche / avec deux pointes, / une à chaque bout. / Qu’elle s’amollisse / jusqu’au serpent. / Qu’il entre dans mon ventre / tantôt froid / tantôt chaud – / celui d’Eve même. / Qu’il crève le ventre » (p. 35). 

Et, pour se battre contre ce ventre maudit, ce traître, il faudra : « Lier une flèche à peine existante / à une alouette de mon enfance » (p. 36). Autrement dit, cette fille, flèche qui a fait long feu, à peine existante (juste une vingtaine d’années !), devrait être (re)liée à l’enfance de la mère afin de pouvoir, cette fois-ci pour de bon, reprendre son envol d’alouette vers le « bleu royal », vers le Soleil.

 

L’amour infini engendre/rejoint la solitude infinie, jusqu’au déchirement, jusqu’au « découpage-dépeçage » (p. 56) du corps de la mère. La souffrance assèche, solidifie, « pétrifie » – d’où besoin d’arrosage, de la pluie de ses yeux, besoin de devenir elle-même « nuage » (p. 9) qui crève et se déverse sur la terre-tombe, pour que la fille là-dessous remonte et reverdisse. La mère se métamorphose « en cœur alourdi », qui « coule vers la terre, / devient un pis / et il nourrit / de ses gouttes immenses / couleur bleu-ciel / – ou bien royal ? » sa « fille enterrée » (p. 66). Mais la fille aussi essaie de rejoindre sa mère, de remonter en tant que souffle vibratoire : « La fille disparue jeta une cordelette / blanche éclatante / flottant à portée de main / inatteignable. / Que faire d’elle ? / Elle ceint mes jours. / Mes mots se faufilent / toujours près d’elle. / Fière si par le hasard / la corde vivante / les a touchés » (p. 39).

Et cela continue : suite aux tentatives de la fille, la mère réagit fortement : « Plusieurs fois par jour / la fille revient / s’empare de moi / grappin à plusieurs crochets qui / s’enfoncent dans ma chair / me soulèvent très haut / et me lâchent : / je me défais en morceaux. / Quand je me réarticule / je mets la fille disparue / dans mon échine » (p. 17). Ou, encore et toujours : «  Les souvenirs de la fille disparue : / couvertures de tout temps / suspendues dans l’air / pour tenir sous le froid / du jour imminent. / La douleur ronge / les crayons / les feuilles / mon clavier. / Son piano aussi. / M’en extraire : / injonction futile et permanente / mais structurante : / je suis celle qui s’extrait / de MON jour / et de SA nuit » (p. 23).

 

Dans toute cette gigantesque tentative de se rejoindre : « Elle flotte / Je flotte / Nous traversons les airs / les terres / les chemins battus et inconnus. / Nous ne sommes jamais / à notre place » (p. 46). On est en pleine guerre, on dirait qu’il ne pût y avoir qu’une « paix ensanglantée » (p. 44).

Or, voici que, pour un instant, la roue d’Ixion cesse de tourner ! Et cela pour que la mère-poétesse, descendue aux Enfers, tel Orphée, puisse la ressusciter à travers ses chants.

C’est l’instant même de ce livre – qui cesse d’être une « trajectoire déroutée », devenu le « tungstène que le serpent ne pourra jamais transpercer ».

©Daniel ILEA Juin 2018.

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*. Cf. Sanda VOÏCA, Trajectoire déroutée, poèmes, éditions LansKine, Nantes, 2018.

 

Géry Lamarre, Rivages de la nuit, poèmes et peintures, édition unique, 2018

Une chronique de Lieven Callant

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Géry Lamarre, Rivages de la nuit, poèmes et peintures, édition unique, 2018


Il s’agit d’un très beau livre d’artiste, unique, où des peintures de Géry Lamarre sont accompagnées de ses poèmes. Le livre est réalisé par l’auteur lui-même et il s’agit d’une première. L’opportunité d’acquérir ce livre m’a été offerte en contactant l’artiste-poète via sa page Facebook. Un coup de coeur pour ces images abstraites reliées par des poèmes aux thèmes envoûtants de la nuit, des lisières entre le réel et le rêve, le jour et la nuit. 

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Aux mots est réservée la transparence granulée d’un papier choisi avec subtilité par l’artiste. Les textes ainsi s’intègrent visuellement à la manière des nuages aux peintures abstraites à l’encre noire. Le papier épais choisi pour les peintures restitue comme s’il venait de se produire le geste de l’artiste et l’on comprend face à ces empreintes que la nuit ainsi observée depuis ses rivages, est la peinture elle-même et l’image intérieure qu’elle propose face à ce phénomène naturel. La nuit c’est l’ombre qui succède au corps plein et réel du jour, de la lumière, de la blancheur de la page. L’ombre qui mesure le temps, explore l’espace lui cherchant une limite. L’ombre qui célèbre le vide, le silence, l’absence. L’ombre qui menace ou masque, l’ombre qui nous habite et accompagne nos gestes comme une âme le ferait. 

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Toutes les pages du livre sont volantes mais contenues dans un écrin de papier qui sert de couverture et de protection. Toutes les peintures sont signées et il n’est pas interdit d’imaginer qu’on pourrait les encadrer les unes à la suite des autres sur un mur. 

Personnellement, je préfère manipuler avec le soin qu’elles méritent les pages non numérotées du livre et me questionner sur la nature de cet objet unique, sur sa saveur matérielle, sur l’odeur de l’encre et sur les infinis reliefs qu’une diffusion à grande échelle feraient sans doute disparaître. 

Rien ne remplace le plaisir d’avoir un livre dans les mains même si je suis une fervente lectrice numérique et apprécie tous les partages que permettent les nouvelles technologies. Personne d’autre que moi, n’aura le plaisir de manipuler ce livre, certes, c’est un aspect qui détonne à l’heure de la reproduction industrielle massive des images mais c’est dans cette relation intime à l’image que naît la poésie. Une parcelle de l’infinité, un morceau du monde qui n’est en somme qu’un livre fait de papier et d’encre, de mots redécouverts par un être humain, le poète. Presque rien pour certains, presque tout pour d’autres.

Pour soutenir l’auteur, pour encourager l’artiste ou simplement parce que comme moi, on aime véritablement son travail, qu’on devine une ferveur unique, simple et complexe à la fois, parce qu’on partage les questionnements entre rêves et réalités, entre matières visibles et matière noire, parce qu’on sait que tout nous échappe: on peut acquérir d’autres livres réalisés par l’artiste en prenant contact avec lui. Le livre comme objet, comme questionnement artistique de diffusion d’un propos, d’un questionnement pictural, d’une interrogation sur la matière et le ressenti a toujours exercé sur moi un pouvoir magique. Un pouvoir capable de défier le temps tout en gardant ses principes intrinsèques, ses codes.

©Lieven Callant


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