Archives des étiquettes : 2015

Sans fin, le mystère…/ Jacques Demaude ; avec quatre vignettes de Jeanne-Marie Zele ; Dinant : Bleu d’Encre, 2015.

Chronique de Pierre Schroven

10300697_939593796102984_6086816653496552938_nSans fin, le mystère…/ Jacques Demaude ; avec quatre vignettes de Jeanne-Marie Zele ; Dinant : Bleu d’Encre, 2015.

Pour Jacques Demaude, la poésie est expérience de soi et du monde, engagement de l’être tout entier (la poésie est en nous à cause de ce que nous ne sommes pas/Pierre Reverdy), pas effectué vers la lumière du mystère qui nous traverse ; pour lui, le fait d’être poète relève davantage d’un savoir être que d’un savoir faire…

Dans ce recueil, chaque poème questionne notre « être au monde », arrache les masques d’un réel en perpétuelle représentation, permet  à notre regard de « voir à nouveau » et de multiplier les bonds dans les abîmes d’une transparence sans fond. Lucide par rapport aux illusions que véhiculent le langage et les conventions de l’ordre social, Demaude pose ici le mystère comme étant la clé de notre devenir autre tout en nous invitant subtilement à croire encore en un monde meilleur.

Sans fin, le mystère… nous met en présence d’une poésie qui remet sans cesse en question le caractère définitif de la réalité, « touche » les joies simples d’ici, écrase sur son passage tout ce qui est convenu et congédie en nous tout ce qui fait dormir la vie.

Espiègleries

Ton aile, pigeon,

n’a pu qu’effleurer mon front

et blêmir l’asphalte.

Tu m’interpellais,

corneille, et je célébrais

ta joie inspirée.

Quittant les sureaux,

frivoles, des étourneaux

essaiment leurs transes

 ©Pierre Schroven

Le Sans Père À Plume, Xavier Bordes, préface de Michel Deguy, Recours au Poème éditeurs, 2015, livre numérique.

Chronique de Lieven Callant

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Le Sans Père À Plume, Xavier Bordes, préface de Michel Deguy, Recours au Poème éditeurs, 2015, livre numérique.

C’est avec impatience que j’attendais la réédition de ces premiers poèmes de Xavier Bordes car si la poésie de Xavier Bordes ouvre, comme nous le rappelle si justement Michel Deguy dans la préface, une voie de montagne qui atteint de belles hauteurs, rarement égalées, elle est aussi celle qui revient toujours nouvelle, nue, brillante de pureté et de noblesse sur les premiers sentiers de ses naissances.

Elle revient vers l’homme, elle se fait danse nuptiale autour de la langue qui explore les espaces que l’esprit invente et construit pour l’amour, par l’amour. À ce titre le poème est un rite magique, divinatoire. Bien plus que la forme qui le traduit : musiques, images, mirages. Le poème est un astre solaire, dans les lueurs lunaires c’est lui, son reflet, ses ombres et ses contours flous que l’on apprend à reconnaître.

Au-delà du jeu de correspondances auquel se livre l’auteur en invitant ses lecteurs, se déroule en profondeur un autre jeu constitué d’une infinité de parties réglées par les heureux hasards, par une harmonie chiffrée indéchiffrable, le poème applique les règles et combinaisons, les proportions magistrales qui sont celles de la Beauté. De la Beauté mais surtout de l’Idée de cette Beauté pièce maîtresse de la pensée occidentale. Parties d’un tout qu’avec la même patience, la même insolence le poète rejoue éternellement.

Ici, j’en viens à m’interroger sur le titre de ce délicieux recueil, le Sans Père est avant tout un enfant et pas n’importe lequel, il est celui dont la naissance reste secrète, est remise en doute. Il est l’enfant de nulle part et de partout. Celui qui n’a pas de paternité reconnue et qui par conséquent peut se prétendre être l’enfant de tous. N’y-a-t-il pas de plus émouvant questionnement sur les origines du poète ? Sur son geste de traducteur ou de passeur de rêves ? De qui est-il le fils, le frère puisqu’il est sans père ?

Est-il l’enfant de son écriture puisqu’il possède cette plume qu’il partage avec Quetzalcoatl, serpent à plumes, protagoniste du mythe la création de l’homme ? Le poète serait donc amené à ramper sur terre, à partager la matière humaine avec le plus de lucidité car il partage aussi la faculté de se défaire de l’existence terrestre, concrète, dure et sévère en se servant de sa plume. Cette plume ne lui est confiée, comme celles qui ont permis à Icare de s’enfuir du labyrinthe, que parce qu’on sait qu’il s’approchera trop du soleil sans en ignorer absolument toutes les conséquences.

Une fatalité semble traverser la poésie de Bordes, la même fatalité qu’on lit sur les visages des habitants des Andes, fatalité qu’on ressent au travers des voix musicales andines. Cette fatalité se démarque sensiblement de toute morale défaitiste, elle assure une liberté qui ne tombe plus dans aucun piège. Elle se libère des jougs du jugement, elle répond par un silence impérial et divin. Silence, élégance, discrétion sont des qualités que se partagent également le poète et le jaguar.

La poésie de Xavier Bordes comporte en elle tous ces questionnements et bien d’autres, ces jeux aux quels l’esprit se livre avec infiniment de plaisir pourtant il ne faut pas oublier que la poésie pour Xavier Bordes est loin d’être une parure, un ornement qui ne réconforterait que l’intelligence intellectualiste rigoureusement réservée à une élite. Elle est un raffinement poétique qui comme l’annoncent joyeusement les éditeurs Recours au Poème peut se lire par tout le monde. D’ailleurs le poète n’est guère frileux d’un conseil, d’un encouragement, nombre de ses poèmes actuels se lisent librement. C’est un exemple que j’aimerais voir plus souvent suivi par les poètes actuels car l’exigence qu’ils imposent à la qualité de leurs productions n’est pas proportionnelle aux efforts qu’il faut commettre pour les lire.

Avec chacun de ses poèmes, Xavier Bordes renoue avec l’innocence et la pureté des premiers. Avec joie, le lecteur redécouvre une volupté du poème comme si sa matière était chair solaire, autrement dit comme si chaque poème était le fruit d’un partage amoureux entre le poète et la matière qui le traverse comme un rayon de soleil.

©Lieven Callant

Acheter et télécharger un livre sur le site de Recours Au Poème se fait très facilement et en toute sécurité, cela est expliqué très clairement ici.

Méandres/Salvatore Gucciardo ; préface de Joseph Bodson ; traduction italienne de Maria Teresa Epifani Furno ; illustrations de l’auteur ; Barry : Chloé des Lys, 2015

Chronique de Pierre SCHROVEN

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Méandres/Salvatore Gucciardo ; préface de Joseph Bodson ; traduction italienne de Maria Teresa Epifani Furno ; illustrations de l’auteur ;  Barry : Chloé des Lys, 2015

Rythmés par le souffle du cosmos, ces poèmes insolites voire mystérieux tentent de transmettre une vision lumineuse et joyeuse du monde ; mieux, ils fondent l’espoir dans le désespoir ambiant et mettent en joue une réalité dont le destin n’est écrit nulle part.

Au détour de chaque page, Gucciardo se risque aux frontières de l’inconnu, dissipe les certitudes du quotidien, traque ce que la vie dissimule et considère celle-ci dans son infinité ; bref, il cherche à percevoir le chant originel de l’univers pour renouveler sa vision du monde et dépasser l’ombre d’une vie sans cœur.

Méandres est une ode à la vie dans ce qu’elle a de merveilleux mais aussi de plus sauvage, mouvant et mystérieux …

 » L’image se détacha du miroir pour se ficher sur la statue d’opale. La mémoire venait de s’emmurer dans la texture du songe. Le regard se figea sur la masse immobile. Le frisson retentit. Les raisins de la colère éclaboussèrent la toile. La rupture était évidente et l’idéal fragilisé. La flamme était vivante malgré les rigueurs de l’hiver. La fée était là, au sommet de son trône. Elle me regarda de ses yeux protecteurs.

Vision féerique

Inspiration dorée

Tous les rêveurs

Sont des îles flottantes

L       Les arbres suspendus

Entre ciel et terre

Sont des poètes

En quête

D’absolu  »

©Pierre SCHROVEN

Emmanuelle Pol, « Le prix des âmes », Editions Finitude, 2015

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

PolEmmanuelle Pol, « Le prix des âmes », Editions Finitude, 2015.

Emmanuelle Pol refuse le tiroir « satiné et réducteur » (dit-elle) on veut la remiser, à savoir celui de la littérature érotique. Pour mieux diverger, elle a même mis de l’ « âme » dans son dernier titre passant ainsi du contenant (le corset et sa douceur) au contenu. Encore fallait-il s’entendre sur le mot de « corset ». Car si l’auteur dans son premier livre de nouvelles semblait faire référence à « l’authentique corset victorien, de la haute gaine baleinée, rigide, lacée tout du long, de cet engin qui étrangle l’abdomen dans un étau cruellement cintré et étreint férocement la taille, et non pas d’une quelconque pièce de lingerie fantaisie ! », de fait il s’agissait d’une métaphore intempestive puisque « sous » lui si l’on peut dire se cachait un homme…

Dès le départ, l’auteure s’est donc amusée à brouiller les pistes et à sinon maltraiter l’érotisme du moins lui ouvrir d’autres voies avec toujours l’ironie face à ce qui touche à la sexualité, ses ambivalences, ses jeux de vanité, de rivalité, de postures, de poisons mais aussi parfois – l’âge venant – de qualité. Emmanuelle Pol rappelle d’ailleurs dans « L’atelier de la chair » combien les vieux pots concoctent les plus délicieuses confitures amoureuses. Sa belle et jeune héroïne devient apparente esclave consentante pour instruire sa propre initiation amoureuse selon un jeu subtil. Là encore les dualités sont de mise et la sexualité ne se limite pas aux idées reçues tout comme d’ailleurs le libre-arbitre féminin.

« Le prix des âmes » prouve que la relation intime unit le désir et la contrainte, la rivalité et l’entente, le consentement et le malentendu. Colère passée, la séduction peut même se métamorphoser en consommation tarifée chez une femme qui trouvera là de fait une histoire d’amour où son amant, lors d’un dénouement – sorte de dénuement qui n’a rien  de trivial – restera désemparé.

On comprend donc mieux qu’Emmanuelle Pol soit agacée par une étiquette qui de fait ne correspond que trop peu à son propos. L’éros est certes un décor et une thématique mais la créatrice ne tombe jamais dans la littérature dit « de genre ». Les clôtures que l’auteure franchit sont d’un autre acabit, surgit derrière elles un horizon brûlant et vacillant où se reconnaît l’être dans sa fragilité et ses interrogations.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Myriam Eck, « Mains suivi de Sonder le vide », Editions « p. i. sage intérieur, 3,14 de poésie », Dijon, 8 euros, 2015.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

EckMyriam Eck, « Mains suivi de Sonder le vide », Editions « p. i. sage intérieur, 3,14 de poésie », Dijon, 8 euros, 2015.

Myriam Eck joue de la froideur et de la chaleur d’Eros. L’instantané de chaque fragment est une lueur. On reste dans sa clarté avec juste ce qu’il faut de sens pour ne pas se perdre. L’écriture ne ruisselle pas, elle coule d’une pierre à l’autre selon une sidération particulière de relances en relances contre la solitude où tout est parti et où tout revient. Une telle marche forcée « oblige ». Les deux textes ouvrent « de » la bouche, « de » la main en écrit l’auteure « en gestes inattendus du toucher ». L’écriture se tend, se respire plus fort, par la peau, par les mains, par la tête qui se vide au besoin. « Des mots tus sous les lèvres », l’écriture s’accroche comme à l’intérieur d’elle-même. Dès lors « les mains oublient qu’elles sont mains ». Elles creusent une étreinte, « un paysage sans regard ». Les mains sont dans le corps « tant qu’elles vibrent » par ce que l’écriture rameute d’une errance où le jeu de la solitude tient lieu de corde de rappel. « Ton corps tient dans ma main » écrit la poétesse qui prend vite soin de préciser « Combien en faut-il pour n’en faire qu’une ? ».

Myriam Eck n’écrit pas pour rétablir la fuite dans les idées. La poétesse ne fait pas dans la pavane. Il n’y a pas de bouquet de fleurs dans la maison de l’être. L’écriture ne s’y fait jamais gare principale ou de triage, établissement. Les mains ne sont pas faites pour mesurer la distance mais ne rapproche pas forcément tout autant. Idem pour la tête. Mais juste ce qu’on peut dire est que la solitude ne prend jamais fin. Il convient d’accepter le défi que propose la poétesse : être à tout prix alors que s’approche Néant. Que notre goutte infime toise l’océan. Au besoin ce que l’amour invente rabâchons-le mais selon des mots particuliers, leurs minuscules fragments d’explosions : en esprit comme en chair l’élan les transporte. Nous reprendrons au besoin les vieux refrains non pour les ressasser mais leur donner notre accomplissement espérant qu’il recule à mesure qu’on avance pour nous donner plus de temps propice à l’entêtement de nos enlacements. Mais Myriam Eck ne travaille pas ainsi. D’où l’intérêt de ses deux textes.

©Jean-Paul Gavard-Perret

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